1

Loz ouvre un œil. À l'extérieur, le jour est levé et les températures s'annoncent encore chaudes. Lui tournant le dos, Yazoo dort encore, ses longs cheveux emmêlés sur son oreiller et lui dégageant en partie la nuque. Il peut entendre sa respiration paisible et, l'espace d'un instant, il songe à se rendre sur la pointe des pieds au rez-de-chaussée pour leur préparer un bon petit déjeuner. Yazoo sera content de l'attention, c'est sûr, et lui, il adore lui faire plaisir.

Il se sent toutefois si bien, allongé là, qu'il ne trouve pas le courage de se lever. Alors à la place, il se glisse jusqu'à son frère et vient l'étreindre doucement d'un bras, tandis que son nez se perd dans ses cheveux. Il aime son odeur. Elle le rassure. Et puis Yazoo s'est lavé les cheveux hier soir, alors, il peut également sentir celle de son shampoing. Ils utilisent le même, mais sur lui, il a l'impression que ça ne fait pas pareil. Et il l'aime bien aussi, cette odeur, qui commence à lui devenir familière.

Les yeux à nouveau clos, il prend une longue inspiration… quand un détail vient perturber ce moment de détente.

— Pouah ! Qu'est-ce qui pue comme ça ?

Son exclamation a réveillé Yazoo, dont le nez se fronce aussitôt. Puis leurs regards, d'un même mouvement, se braquent en direction du coupable qui, tranquillement installé au milieu du lit, se lèche la patte.

— Je t'avais dit de fermer la porte de notre chambre, Loz, grogne Yazoo.

— Je l'ai fait ! s'insurge celui-ci, avant de prendre un air coupable et d'ajouter : mais j'ai été aux toilettes cette nuit, alors j'ai dû oublier de la refermer.

Et à présent, cet instant de bonheur est gâché par sa maladresse. L'expression malheureuse, il retrousse la lèvre inférieure en une moue. Yazoo, lui, continue de fixer l'animal avec une lueur agacée dans le fond des yeux.

— D'accord, cette fois ça suffit : on lui fait prendre une douche aujourd'hui !

— Il va pas apprécier…

— Dans ce cas, il retourne dehors.

Un hoquet paniqué échappe à Loz.

— Fais pas ça, Yaz' ! Il va être malheureux si on…

— La douche ou la rue, le coupe Yazoo, impitoyable.

— O… ok. La douche, alors…

Là-dessus, il adresse un regard désolé au félin qui, comme si la conversation ne le concernait absolument pas, continue de faire sa toilette.

Il pousse un soupir. Puis, voyant son frère s'enfoncer à nouveau sous les couvertures, il l'imite et vient lui déposer un baiser dans le cou. Puis un autre et encore un autre, jusqu'à ce que Yazoo ne se tourne finalement vers lui pour l'embrasser. Leurs mains commencent à se glisser sous les vêtements de l'autre, leurs baisers à se faire plus empressés. Dans sa poitrine, les battements de son cœur se sont accélérés et il veut aider Yazoo à se débarrasser de son haut, quand celui-ci se fige.

— Il nous regarde !

L'esprit un peu ailleurs, Loz ne comprend pas tout de suite à quoi il fait référence. Puis son regard suit celui de son frère et il découvre que le félin a cessé sa toilette pour les fixer de son œil unique.

— C'est qu'un chat, plaide-t-il.

En réponse, Yazoo grogne et quand Loz referme à nouveau ses bras autour de lui, il peut le sentir crispé. Lui-même, du reste, ne tarde pas à se sentir mal à l'aise sous la pression de cet œil unique qui semble vouloir ne perdre aucune miette de leurs ébats. Tente bien de faire abstraction, comme les mains de Yazoo se font plus aventureuses, mais finit par grogner lui aussi et par le repousser doucement.

— D'accord, c'est gênant.

— Ah !

Le chat, lui, continue de les observer. Tranquillement. Sans se soucier un seul instant de leurs émotions. Avec un claquement de langue agacé, Yazoo fait un geste de la main dans sa direction.

— Allez, dégage Sac à Puces. Ouste !

En réponse, l'animal se contente de bâiller. Loz fait remarquer :

— Il s'appelle Le Chat.

— Sac à Puces, ça lui va mieux.

L'objet de leur discussion ne semble toutefois pas décidé à mettre les voiles et ce qu'importe le nom qu'on puisse lui donner. Yazoo envoie donc un coup de coude à Loz et lui dit :

— Fais-le sortir.

— Pourquoi moi ? gémit-il, en s'enfonçant un peu plus sous les couvertures.

— Parce que moi, il ne m'aime pas.

— Mais…

— S'il me griffe, il vole par la fenêtre.

Comprenant qu'il n'a pas le choix, Loz émet un soupir et repousse les couvertures. Puis attrapant l'animal par la peau du cou, qui laisse entendre un miaulement rauque en protestation, il le dépose dans le couloir et s'empresse de refermer la porte derrière lui.

2

— Tiens-le mieux que ça !

— Mais il me griffe !

— Sale bête, tiens-toi tranquille !

Dans la salle de bain, miaulements et feulements se font entendre, auxquels se mêlent les grognements et les gémissements des deux frères. Le robinet de la douche est ouvert et de l'eau est déjà répandue partout par terre. Les mains et les avant-bras couverts de mousse, Yazoo tente tant bien que mal de frictionner l'animal qui, l'allure plus pitoyable que jamais, se débat comme un beau diable. Son sang et celui de Loz se mélangent dans la cabine douche, souille également leur victime qui, après un dernier coup de griffe vicieux, parvient à leur échapper.

— Hé ! fait Loz.

— Reviens ici tout de suite !

Mais l'animal se contente de cracher dans leur direction, hérissé de partout, avant de fuir à toutes pattes la salle de bain.

Échevelés, trempés, mais surtout essoufflés, les deux frères n'ont pas le courage de se jeter à sa poursuite.

— Au moins, soupire Yazoo en refermant le robinet de la douche. Il devrait sentir meilleur maintenant.

3

Un sifflement dangereux échappe à Yazoo, alors qu'il entreprend de désinfecter les blessures qui lézardent ses bras. Loz, lui, termine de se coller des pansements ici et là, installé à la table de la cuisine en sa compagnie.

— Bon sang, il m'a griffé jusqu'ici !

— Tu veux des pansements ? lui propose Loz en lui tendant la boîte à moitié vide.

En réponse, Yazoo la lui arrache des mains. Puis, tout en tamponnant de son coton imbibé d'alcool les dernières griffures découvertes près de son coude, il dit sur un ton de menace :

— Continue de l'engraisser, Loz. Quand il aura pris suffisamment de poids, je nous en fais une fricassée. Ça lui fera les pieds, à cet ingrat !

— Pas sûr qu'il soit très bon, répond Loz en refermant la bouteille d'alcool. Vu l'odeur…

Et à Yazoo de reconnaître que ce n'est effectivement peut-être pas une si bonne idée. Se collant ici et là les pansements restants, il se laisse ensuite aller contre le dossier de sa chaise, la tête rejetée en arrière. Ses jambes venant s'emmêler avec celles de Loz, un soupir lui échappe.

— On s'ennuie, non ?

— Un peu…

— Il n'y a tellement rien à faire, c'est dingue. Je ne suis pas sûr de pouvoir supporter ça très longtemps…

Le silence s'installe entre eux. Yazoo a maintenant croisé les mains derrière sa nuque et fixe le plafond. Loz, lui, s'est accoudé à table. Se trémousse un moment, avant de questionner :

— Dis… on est un couple maintenant, pas vrai ?

— J'imagine… qu'on peut appeler ça comme ça, oui.

— Et… heu… t'as pas envie, des fois, de faire des trucs de couple ?

Sous la table, les jambes de Loz en emprisonnées l'une de celles de Yazoo. Ce dernier cille, avant de redresser la nuque et de questionner :

— Quoi par exemple ?

Comme s'il n'attendait que ça, Loz repousse sa chaise et fonce à l'étage. Quand il revient, il transporte plusieurs magazines desquels dépasse tout un tas de morceaux de papier formant des marque-pages. Il les ouvre un à un sur la table et, fébrile, explique :

— J'ai acheté ça, la dernière. Ça donne tout plein de conseils… tu sais, sur des trucs à faire quand on est en couple.

— Tu as sérieusement dépensé de l'argent pour ces bêtises ?

Attrapant l'un des magazines, Yazoo parcourt son dossier « Ces grands classiques indémodables ». Accompagné de dessins, on y décrit différentes activités et attentions destinées à pimenter votre vie de couple.

— Envie d'une soirée en tête à tête ? lit-il. Pourquoi ne pas tester un dîner aux chandelles ? (Un bruit de gorge sceptique lui échappe.) Je ne comprends pas…

— Ils disent que c'est super romantique, fait Loz en venant poser sa tête contre son épaule.

— Avant-hier, quand on est rentrés tard de la Shinra, il faisait déjà noir et on a dû dîner à la lueur de nos lampes torches. Tu as trouvé ça romantique, toi ?

— Bof…

— Nous sommes d'accord.

En silence, il continue sa lecture, de plus en plus dubitatif sur les exemples proposés. Puis il plisse les yeux et fait remarquer :

— Ils ne parlent que de couples composés d'un homme et d'une femme.

— Je sais, oui. J'ai demandé s'il y en avait que pour les hommes, mais on m'a regardé bizarrement.

— Votre femme aime que vous soyez aux petits soins pour elle, lit Yazoo. Il y a vraiment besoin d'être une femme pour apprécier ça ?

— Moi, j'aime bien quand t'es aux petits soins pour moi.

Avec un petit rire, Yazoo lui passe une main dans les cheveux.

— Peut-être que je devrais l'être plus souvent, alors…

En réponse, Loz se pare d'un large sourire. Heureux. Puis, comme Yazoo reprend sa lecture, son visage soutenu par une main, il vient lui déposer un baiser dans le cou, puis remonte doucement. L'embrasse près de l'oreille quand son frère dit :

— Ça, ça pourrait être sympa. (Et comme Loz tourne les yeux vers le magazine, il tapote du doigt la partie qui l'intéresse.) Prendre un bain ensemble… oui, pourquoi pas ?

Et à Loz, attristé, de faire remarquer :

— Mais on a qu'une douche.

— Et l'eau est froide, soupire Yazoo. Ça n'aurait rien d'agréable de toute façon.

— J'ai vu des baignoires, à la Shinra… mais là-bas aussi, l'eau est froide.

— Dommage…

Ce qui chagrine davantage encore Loz. Il voit bien que l'idée plaît à son frère et ne demande donc qu'à lui faire plaisir, seulement…

J'aurais peut-être dû choisir une maison avec une baignoire ? Même si je sais toujours pas comment on l'aurait remplie d'eau chaude.

Après quelques secondes de silence, il vient lui passer un bras autour des épaules. Puis, lui déposant un baiser sur la joue, promet :

— T'inquiète pas, je vais trouver une solution ! (Avant d'attraper un autre magazine et d'ajouter :) Moi, en tout cas, j'aimerais bien faire ça pour commencer.

Yazoo récupère le magazine et incline la tête sur le côté.

— Se tenir la main ?

Il y a de la surprise dans sa voix, aussi Loz s'empresse-t-il d'expliquer :

— Je sais qu'on l'a déjà fait, mais c'est encore jamais arrivé… tu sais, dehors. Quand on se promène, par exemple.

— Faut dire qu'en général, on se déplace à moto.

— Mais moi, en ville, j'ai vu beaucoup de couples faire ça. Marcher main dans la main. Alors, je voudrais bien essayer…

— Je suis pas convaincu que ce soit si bien que ça, réplique Yazoo.

Et son air désintéressé déçoit Loz, dont l'expression se fait chagrine. Remarquant son changement d'humeur, Yazoo questionne :

— Est-ce que tu vas pleurer ?

— Non !

Loz détourne la tête, car en vérité, il peut bel et bien sentir des larmes lui border les yeux. Yazoo tend le cou, cherche à voir son visage, mais son frère s'obstine à le lui refuser. Il vient donc poser son menton sur son épaule et insiste, un petit sourire amusé aux lèvres :

— Tu vas pleurer, pas vrai ?

— Puisque je te dis que non !

— Tu en as envie à ce point ?

Pour toute réponse, un silence. Un silence boudeur, obstiné, de l'enfant qu'on a blessé et qui ne compte pas vous pardonner facilement. Yazoo laisse entendre un rire discret. Puis ses yeux se posent à nouveau sur le magazine. S'attarde sur la photo de ce couple aux grands sourires, dont les mains sont jointes.

Dans le genre simpliste…

Mais dans le fond, il ne peut pas dire que ça le surprenne. Oui, c'est bien de Loz d'aimer ce genre de choses. Des plaisirs simples pour une personnalité qui l'est tout autant.

Doucement, il lui souffle dans le cou. Peut le voir se crisper et dit :

— Allez, arrête de bouder. Je n'ai pas tellement envie d'aller à Edge, mais on peut se balader dans le secteur, si tu veux.

Un reniflement lui parvient. Puis, après un silence, Loz questionne :

— Main dans la main ?

Il daigne tourner la tête dans sa direction et Yazoo lui découvre un regard suspicieux. Comme s'il le soupçonnait de lui préparer une vacherie. Ce qui l'amuse plus que ça ne le vexe.

Décidément, il me connaît bien…

Toutefois décidé à lui faire plaisir, il approuve :

— Main dans la main.

Avant de se lever et de lui tendre la sienne. Et comme il s'y attendait, il n'en faut pas davantage à Loz pour retrouver son sourire.

Vraiment trop simple…

La main de Loz vient la saisir. La serre doucement, lui transmettant ainsi sa chaleur. La tête inclinée sur le côté, Yazoo observe leurs deux mains liées.

Mais peut-être bien que c'est cette simplicité, qui me plaît chez lui.

Et, comme son frère fait mine de se lever à son tour, il se penche dans sa direction. Lui pose une main sur l'épaule et vient l'embrasser.

— Surtout, reste comme tu es…

Avant de le tirer sur ses pieds et, sans répondre à son regard interrogateur, ajouter :

— Allez ! Allons la faire, ta balade !