Chapitre 20

La confrontation

Le dimanche 6 février 2000

Léna et George réapparurent à plusieurs kilomètres de l'appartement de la jeune femme. George fut surpris par ce qu'il découvrit. Devant lui s'étendait un paysage de rêve : la mer à perte de vue et des saillies rocheuses majestueuses.

Il voulut faire part à Léna de son émerveillement mais celle-ci s'était déjà éloignée. Quelques mètres derrière lui, elle faisait face au cimetière. Un cimetière qui paraissait si déplacé en un tel lieu.

Léna inspira profondément puis s'avança entre les pierres tombales. Plus elle approchait de la pierre gravée au nom de son frère, plus elle sentait l'émotion monter en elle. George entreprit de suivre Léna à bonne distance. Il ne voulait pas interférer mais il voulait être suffisamment proche en cas de nécessité.

Elle finit par s'arrêter devant une pierre en granit teintée d'un joli bleu océan. Elle resta immobile un long moment avant de s'agenouiller dans l'herbe. Elle observa si longtemps les lettres gravées sur la pierre qu'elles finirent pas devenir floues.

Un flash mental la fit sursauter. Elle revit son frère tel qu'il l'était dans son cauchemar, une heure auparavant. Bien vivant, lui souriant de façon parfaitement normale. Comme si rien de tout ça n'était jamais arrivé. Comme si sa mort avait été un simple cauchemar. Mais Léna avait la preuve du contraire devant elle : son frère n'était plus de ce monde.

Léna chercha le regard de George et le trouva à quelques mètres d'elle. D'un simple regard, George comprit qu'elle avait besoin de lui à ses côtés. Il s'approcha doucement et s'agenouilla à ses côtés. Il passa un bras dans le dos de son amie et observa à son tour les lettres gravées au nom de Yann. L'espace d'un instant, les lettres se transformèrent devant ses yeux. « Yann » devint alors « Fred ». L'illusion s'estompa très rapidement mais George dut faire preuve de beaucoup de sang froid pour ne rien laisser transparaître. Léna avait besoin de réconfort, ce n'était pas le bon moment pour George de s'effondrer.

– J'ai rêvé de lui, finit par dire Léna, brisant le silence. C'était plutôt un cauchemar, en fait. Il était vivant, devant moi. Je lui demandais comment il pouvait l'être, mais il ne semblait pas comprendre de quoi je voulais parler. Comme s'il ne voulait pas admettre qu'il était mort. C'était affreux. Il semblait si réel, vraiment.

George exerça une pression sur l'épaule de Léna.

– Si je suis tout à fait honnête, je n'ai pas seulement rêvé de Yann. A un moment, tu es arrivé. Enfin, c'est ce que je croyais. En fait… il s'agissait de Fred.

George ne put cacher sa surprise en entendant le nom de Fred. Il n'était plus habitué à entendre ce nom prononcé à voix haute. C'était un prénom qu'on avait tendance à éviter de prononcer en sa présence.

– Il n'était là qu'un instant. Mais…

Léna s'interrompit en se tournant vers George.

– Oh, George, je suis vraiment désolée, s'excusa-t-elle en réalisant que le visage de son ami s'était assombri. Je n'aurais pas du parler de cela. Je ne me rendais pas compte. Je suis incorrigible.

– Non, ce n'est rien, répliqua George en se forçant à sourire. Entendre son nom est toujours douloureux, mais ce n'est pas en évitant de parler de lui que tout s'arrangera.

– Tu rêves de lui, parfois ? demanda Léna.

– Honnêtement ? Tout le temps. Peut-être que c'est en partie ce qui rend les choses difficiles. Tous les matins, je me réveille et je réalise qu'il n'est pas là. Je n'ai jamais le droit à une pause. Il me manque en permanence. C'est comme si j'avais un bras et une jambe en moins. Une moitié de moi.

Une larme coula sur la joue de Léna et atterrit sur l'épaule de George. D'autres suivirent et la jeune femme les essuya rageusement.

– Pourquoi vous nous avez laissés ? demanda faiblement Léna en direction de la pierre tombale. Toi, Yann. Et toi, Fred. Vous devez être en colère, si vous pouvez nous voir, là, maintenant, et tous les autres jours depuis que vous nous avez quittés. On est absolument misérables. On n'y arrive pas sans vous. Comment on est censés s'en sortir ?

Un silence suivit, seulement brisé par les rafales de vent secouant les branches des arbres, par les vagues contre les roches de la falaise. Puis George eut un sourire.

– Je suis persuadé que, si Fred était là en cet instant, il te répondrait « Par commencer, si je le pouvais, je vous botterais le cul à tous les deux. Malheureusement, je suis mort, et je ne peux pas. Alors, vous serez bien gentils de le faire vous-mêmes ».

Léna se mit à sourire à son tour.

– Yann acquiescerait certainement à ça, répondit-elle. En revanche, je ne sais pas si un bottage de cul serait suffisant pour nous en sortir.

– Ce serait un bon début, répliqua George.

– Et comment on fait ça ?

– Comment on se botte le cul ? Tu as besoin d'un dessin ?

Léna éclata de rire.

– Je pense que ça ira, merci. Je n'avais pas vraiment un bottage de cul littéral en tête. Il faut qu'on trouve autre chose. Une espèce d'électrochoc pour nous remettre sur le droit chemin.

– Un électrochoc, ça peut se faire aussi.

– Pas littéralement, George, soupira Léna avec exaspération.

– Pourquoi pas ?

– Parce que… ça fait mal ?

– A peine, nuança George.

– Et si on affrontait nos démons dans un face à face ?

George haussa un sourcil. Il n'était pas vraiment sûr de suivre son amie.

– On pourrait aller dans des endroits qui nous tiennent à cœur. Des endroits où on a des souvenirs forts avec eux. Des endroits qu'on a tenté d'éviter, jusqu'ici. Je sais que c'est mon cas.

– Le mien aussi, avoua George. Tu penses que ça nous aiderait ? Je veux dire, à part nous faire chialer.

– Moi, je compte essayer. On peut faire ça ensemble, si tu en as envie. Je n'ai pas envie d'affronter ça seule. Pas au départ, en tout cas.

– Marché conclu. Allons chialer ensemble dans des endroits divers et variés !

Léna leva les yeux au ciel.

– Tu rends ça tellement ridicule, souffla-t-elle. Peut-être que ça l'est, d'ailleurs. Mais je ne sais plus quoi faire d'autre. Je suis à court d'idées.

– Qui commence ?

– Laissons le hasard décider. Pile ou face ? demanda Léna en sortant une pièce de sa poche.

– Face.

La pièce tourna un instant dans les airs puis elle retomba du côté face.

– Youpi, s'enthousiasma faussement George.

– Où est-ce qu'on va ? demanda Léna.

– C'est une surprise, répondit George.

Le cimetière devint flou devant leurs yeux avant de disparaître totalement. Pour seul souvenir de leur présence ici, l'herbe était affaissée devant la pierre tombale en granit bleuté. Le vent vint jouer avec les brins d'herbes, provoquant comme un murmure inaudible, comme le fantôme d'un rire lointain.