-Alors ? Qu'est-ce que tu comptes faire, maintenant, gros malin ?

Assis sur l'unique banc de bois dur que comportait la cellule, Renji se détourna de l'unique fenêtre pour fixer d'un œil morne ses geôliers, ce qui exaspéra particulièrement Toru. Il avait espéré tirer de ce cube de glace un semblant d'expression en le mettant dans la moins confortable cellule, celle qui puait le pipi de chat... Mais c'était Renji…

-Je répète. Tu étais le seul à être absent le jour où on a tenté de tuer Toriyama. Tu tentes de lui extorquer des informations depuis le début, et surtout, on a retrouvé un de leurs kunais planqué dans tes affaires. C'est peut-être pas assez clair ?

-Vous êtes bouchés. Je vous ai dit tout ce que je sais, c'est à dire pas grand chose.

-Je répète le message de Natsu: « Il y a un traître dans l'équipe, nous devons aller au tombeau d'Irimasu avec Toriyama et Gaara, seuls. Suna est prévenu. Ne faites rien et ne bougez pas en attendant les ANBU. ». Je suis sûr que tu as quelque chose à nous dire…

Subtilement, l'expression du glaçon ambulant changea, et passa de l'indifférence la plus totale à ce qui aurait pu être une légère inquiétude. Miracle.

-Attends. Quel nom tu as dit ? Irimasu ?

-Tu connais ce gars ?

-Ce n'est pas un gars, c'est le nom d'un endroit, et… Oh, merde…

-Quoi ?

-Il n'y a qu'un seul tombeau, à Irimasu. Et vous êtes des crétins finis.


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-Qu'est-ce que c'est ? demanda Natsuhi, désignant quelque chose qui venait d'apparaître sous la flamme nouvelle.

-Je ne sais…

Une sorte de piédestal cylindrique, parcouru de volutes gravées dans de la belle pierre de taille, dominait l'ensemble. Un drap d'une propreté douteuse, couvert de poussière, recouvrait un objet plus ou moins sphérique. Le regard du Jinchuuriki rencontra le drap, et le tissu avala le dernier mot, qu'il laissa glisser dans un souffle.

Pas…

Je te maudis ! Tu entends ! Je te maudis !

La femme se fit soudain plus audible, et ses mots transpercèrent les tympans de Gaara, sauf qu'il en était certain, à présent, c'était impossible, car aucune parole n'était prononcée dans l'air. Les mots n'existaient que dans sa tête.

-C'est étrange, la manière dont les gens considèrent les ninjas. Ils semblent croire qu'ils sont le dernier recours, les sauveurs de l'humanité. Mais je sais ce qu'il en est.

Toriyama, juste derrière le drap, regardait fixement les ninjas, plein de mépris et d'arrogance. Et cette attitude seule suffit à Natsuhi pour savoir qu'ils venaient d'être piégés. Quant à Gaara, les yeux écarquillés sur le drap, il ne semblait plus se rendre compte de ce qui l'entourait.

Khandar… Avez-vous fini les préparatifs ?

Oui. A vous la suite.

Une brusque décharge de chakra se révéla, juste derrière le seigneur d'Ishkari, et traversa le mur. Un homme, d'une vingtaine d'années, aux longs cheveux argentés attachés en une queue de cheval, se matérialisa derrière Toriyama, ses yeux d'ambre dévisageant tour à tour les ninjas de Suna. Natsuhi le reconnut : Il était dans son Bingobook. Mayuri Kanjirô. Un des déserteurs les plus recherchés du village.

-Les ninjas. L'engeance du monde moderne. Ils disent vouloir la paix, mais ne vivent que pour la guerre. Ils disent protéger les faibles, mais ils envoient des enfants-soldats se faire massacrer au combat. Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi ils existaient.

Natsuhi déglutit.

-Qu'est-ce que vous faites ?

-J'ai eu de la chance de surprendre, jadis, une conversation de Khandar avec ses alliés, et de comprendre ce qui se cachait réellement ici. Il n'a pas voulu me faire confiance et me laisser un moyen d'accès, alors j'ai dû forcer un peu la donne.

-Les… Les Veilleurs…

-Les Veilleurs n'ont jamais tué mon frère. Mais il n'est pas mort au combat.

-Vous… Vous avez tué votre frère ?

Son frère. Un moment, Sandâr songea à ce frère, la coqueluche de toute la famille. Le ninja chouchou. Et lui, dans l'ombre, qui se contentait d'observer, mais il était le seul à y voir clair. Khandar avait été un garçon arrogant, plein de mépris pour ce frère incapable de se hisser au même niveau que lui. Puis il était devenu assoiffé de pouvoir, voulant mettre toujours plus d'armes à la disposition du village, souhaitant assujettir toujours plus de provinces. Ishkari avait été un endroit stratégique, un goulot d'étranglement pour les troupes adverses, et Khandar, le grand général, en avait joué, sans se soucier des conséquences pour l'endroit où il avait passé les premières années de sa vie. Sans se soucier de la vie de ses parents, massacrés dans les combats ravageant la province. Il s'était contenté de parler de « dégâts collatéraux. »

Il l'avait tué, trois ans après avoir entendu par hasard le plus grand de ses secrets. Il avait versé le poison dans son verre, goutte à goutte, et l'avait regardé s'étioler, lentement, avec une jouissance secrète quand leurs regards s'étaient croisés pour la dernière fois et qu'il avait compris. Après, il n'avait plus eu besoin que d'arracher la clé du tombeau de son orbite, et de fomenter ses plans.

Il en avait connu, des contretemps, avant de pouvoir finaliser son projet. La perte de l'œil, volé par les Veilleurs, l'avait énormément ralenti. Mais les cartes étaient à présent toutes redistribuées en sa faveur.

-Avant, que mon frère ne nous trahisse et ne nous transforme en une zone de guerre, nous étions une des provinces les plus prospères. Tu n'as jamais vu Ishkari florissante, gamine, tu ne peux pas comprendre.

Une goutte de sueur glissa lentement le long du front de Gaara. Bon sang, que lui arrivait-il, à celui-là ? Il n'était pas dans son état normal, fasciné par le drap devant Toriyama, ne prêtait pas une once d'attention à ce qui se jouait autour de lui. Gagner du temps. Lui laisser le temps de se reprendre. Peut-être ce Mayuri avait-il usé d'un Genjutsu contre lui… Il pourrait s'en défaire seul, si Natsuhi détournait l'attention du ninja, et, si cela se produisait, ils pourraient bénéficier d'un effet de surprise.

-Sans ninjas, vous seriez tous morts…

-Sans ninjas, la troisième guerre n'aurait jamais eu lieu. Beaucoup de gens seraient, au contraire, bien vivants.

-Pourquoi nous ? Qu'est ce que vous avez l'intention de faire ?

- Je vais donner une bonne raison au pays du vent de mettre les ninjas sur la touche. Ce pays doit être gouverné sans vous. Je veux sonner la fin des massacres, la fin de la dictature militaire, et la fin des Kazekage. Malheureusement, pour cela, je vais devoir employer des moyens extrêmes. Après ce que je prépare, plus personne ne considèrera les ninjas comme des personnes dignes de confiance.

-Q…Quoi ?

-Vois-tu, les ninjas ont commis d'énormes erreurs, à côté desquelles la déchéance d'Ishkari est une plaisanterie de potache. Certaines de ces erreurs vivent encore, et tu en as une à ta droite… A toi, Mayuri.

Sans se préoccuper des états d'âme de Gaara, certaine qu'elle ne pouvait plus dissimuler l'état de son coéquipier plus longtemps, Natsuhi saisit le bras du Jinchuuriki à pleines mains. Il aspira une grande bouffée d'air, et se tourna vers elle, le regard halluciné. Mayuri l'observa un moment, puis ricana.

-Vous voyez, Toriyama-sama, il y a déjà des perturbations. Ca ne fait que commencer.

Un bref moment, Gaara sembla reprendre ses esprits, et regarda Natsuhi, sans que ses yeux se perdent quelque part très loin. Il fixa encore une fois le drap sale, derrière elle, puis ferma résolument les yeux, serrant les dents.

-Enfuis-toi. Prends Takamaru, et sors d'ici.

-Je ne peux pas…

-Dans quelques secondes, tu pourras. Laisse-moi dix secondes.

-Et… Et toi ?

-Ne t'occupe pas de moi. C'est un ordre. Retourne à Suna et dis-leur ce que tu as vu. Ils sauront. C'est un ordre, tu entends ?

Elle déglutit, hocha la tête. Bien. Maintenant, il fallait qu'il trouve la force de…

-Tu as compris, Jinchuuriki, pas vrai ? Tu sais ce qu'il y a là-dessous, marmonna Toriyama… C'est l'instinct qui veut cela. Ne t'inquiète pas, tu ne te rendras compte de rien. Il y aura des victimes, bien sûr, et Ishkari sera sûrement rasée, mais ce village n'est plus que l'ombre de ce qu'il a été. Peut-être qu'à l'avenir, les ninjas disparaîtront… Mon rêve le plus cher.

Le plafond tomba.

Un bout de l'étage du dessus, de la poussière, quelques offrandes, dégringolèrent sur les épaules de Natsuhi, en un torrent lourd et soudain. La pierre, transformée consciencieusement en sable par le Jinchuuriki, s'abattit sur l'autel en une vague de pluie, recouvrant tout. Gaara eut juste le temps de s'assurer que sa coéquipière bondissait par l'ouverture et gagnait les couloirs attenants, restés ouverts, avant que son regard ne retombe irrésistiblement sur l'objet de ses vertiges. Mayuri ne s'occupa que quelques secondes de Natsuhi, haussant les épaules, sachant bien que prévenir Suna n'aurait plus aucune incidence sur leurs plans.

Le déserteur avança la main vers le drap, et le leva d'un geste souple. Comme attirés par un aimant, les yeux de Gaara pivotèrent d'eux même dans leurs orbites pour rencontrer l'objet sphérique posé sur le piédestal. Au moment, où ils se posèrent sur ce dernier, il sut qu'il ne pourrait rien faire.


-Bande de stupides crétins ! Il a été attiré là-bas ! Ce tombeau, c'est celui de Shukaku !

Toru recula de deux pas et entra en collision avec Sedara. En d'autres circonstances, il aurait peut-être essayé de prolonger le contact avec la partie de l'anatomie féminine la plus agréable à son humble avis, mais à ce moment précis, il était bien trop choqué.

-Le tombeau de Shukaku ? C'est quoi ce bordel ?

-Shukaku. Tu crois que c'est un démon, mais c'était un moine, au départ. Un moine surpuissant, qui a fini par se réincarner en démon, peu après sa mort. Il a été enterré quelque part à Irimasu ! C'est là-bas que le démon des vents a pris forme !

-Comment tu pourrais savoir une chose pareille, toi ? S'exclama Sedara.

-Parce que Toru n'est pas le seul à s'intéresser à des choses qu'on cache dans notre village. J'ai été consulter les archives secrètes en douce.

-Attends… Tu… Tu voudrais dire que tu as réussi à berner deux escouades d'ANBU ? C'est quoi cette blague ?

-Libre à toi de me croire ou non, mais je peux t'assurer d'une chose : je ne sais pas ce qu'ils peuvent faire, mais amener Ichibi à l'endroit où il a commencé à exister, c'est sûrement pas pour faire la java.


La voix d'un homme, parfaitement distincte, parfaitement audible.

Ferme-la ! Tu feras ce que je te dis !

Gaara connaissait cette voix. Ce timbre grave, parfois menaçant, parfois méprisant, jamais tendre, jamais compréhensif. Il l'avait entendu durant douze ans.

Je ne serai pas le mouton sacrificiel, tu entends ? Je le tuerai avant qu'il ne vienne au monde ! Je trouverai le moyen de t'empêcher de te servir de mon corps !

L'autre voix, le Jinchuuriki ne l'avait jamais entendue, mais elle lui déchira le cœur, car il savait, maintenant, à qui elle appartenait. Sa main se porta, tremblante, vers la cicatrice qui ornait son front. La douleur dans sa poitrine, celle qui le blessait depuis sa naissance, se raviva si soudainement qu'il crut recevoir un coup de poignard.

Il fit deux pas en arrière. Un visage se mit à danser devant ses yeux, celui d'une femme qu'il n'avait vu qu'en photo, et ses traits congestionnés n'avaient plus rien à voir avec le doux sourire figé par la pellicule.

Des hurlements. Des hurlements résonnèrent dans sa tête. Ses hurlements. Elle délivrait tant d'imprécations, d'injures, qu'il semblait inimaginable qu'une bouche aussi parfaite que la sienne maudisse ainsi le monde entier.

Sur le piédestal, une massive bouilloire de fer forgé semblait l'avoir attendu durant quinze années. Les gravures courant sur son pourtour rappelaient le vent, bondissant sur sa surface bombée. La forme sphérique évoquait le ventre obèse du Tanuki.

Et Gaara ne vit pas les sceaux s'activer sous l'injonction de Mayuri, car il entendait sa mère qui hurlait. Il ne vit pas Toriyama le dévisager avec intérêt tandis qu'il s'écroulait à genoux, au centre de l'esplanade, car il entendait la vieille Chiyo incanter ses syllabes gutturales, et chacune d'entre elles lui donnait l'impression qu'on tentait de lui arracher les tripes. Il ne sentit même pas ses genoux se dérober sous lui, car à l'extrême limite de l'autel sacrificiel se tenait son père qui observait la scène, bras croisés, dans cette attitude d'indifférence extrême qu'il affectionnait, et qui ressemblait tant à la sienne. Il ne vit pas sa main se couvrir de sable et de tatouages bleus, car, à ses pieds, à l'endroit exact où il se trouvait se tenait sa mère, enceinte jusqu'au cou, qui hurlait et pleurait son calvaire.

Le couvercle du chagama qui avait contenu Shukaku durant de si nombreuses années se souleva, et l'entraîna dans son enfer privé. Il saisit son front, perforant de ses ongles l'armure de sable qui commençait à glisser le long de son visage comme un fleuve de boue, serra le tissu de sa bure, et se mit à hurler de concert.