Chapitre 19

Je dus attendre plusieurs minutes avant que les premiers élèves n'arrivent. Nous n'étions plus qu'une douzaine d'élèves dans la classe et ceux qui restaient n'étaient pas du genre à faire des coups bas. Chacun d'entre nous faisait simplement de son mieux pour réussir en espérant qu'un autre tombe à sa place. Cinq minutes avant la sonnerie, toute la classe était là, hormis Kevin et je commençai à m'inquiéter. Après tout, je n'avais eu aucune nouvelle depuis la veille au soir. Il aurait été un comble qu'il lui arrive quelque chose justement cette nuit-là !

Heureusement, il arriva juste avant la sonnerie, un large sourire aux lèvres. Il arborait habituellement une expression neutre et plusieurs élèves de la classe ne masquèrent pas leur étonnement à le voir si guilleret.

- Nathalia ! Je ne sais pas comment te remercier.

Il me serra dans ses bras alors que je repensai au regard calculateur de Steren. Kevin était mon seul ami et je l'avais servi tout cru aux Tremeres. Etais-je déjà si dépourvue d'humanité ? Quelque part, j'espérais bien pouvoir retrouver Kevin d'ici quelques années. S'il s'avérait suffisamment prometteur, et je ne doutais pas qu'il en était capable, peut-être lui offriraient-ils l'étreinte ? Je repoussai ma culpabilité pour répondre à son sourire.

- C'est bien normal, voyons ! Je me devais de faire tout mon possible pour que tu puisses continuer tes études. En fait je suis plutôt égoïste. Si je fais ça, c'est simplement parce que je te veux comme concurrent. Les choses seraient trop ennuyeuses sans toi.

- C'est… Ma vie change du tout au tout. J'ai ma propre chambre, mon bureau, un ordinateur… Je vais pouvoir manger équilibré trois fois par jour… Tu n'imagines pas. Je n'ai jamais eu la chance d'avoir un tel environnement pour travailler. Je sens qu'ici je vais enfin pouvoir donner libre court à mes capacités. Tu as intérêt de rester avec moi jusqu'au diplôme, Nathalia ! S'il y a quelque chose que tu ne comprends pas, je te l'expliquerais, même si je dois y passer tout un week-end. Je t'interdis de m'abandonner en cours de route !

Il fallait reconnaître que son enthousiasme était communicatif. Je connaissais moi-même bien ce sentiment. Lorsque j'avais quitté ma cellule capitonnée pour une vraie chambre dans la demeure de Steren et Aïlin, j'avais eu cette impression de renaissance.

Effectivement, les semaines suivantes me confirmèrent bien vite le génie de Kevin. S'il était déjà premier de classe en étant sous-alimenté, fatigué par un boulot de nuit et empêché de travailler chez lui, il était devenu tout bonnement époustouflant depuis son arrivée à l'internat. Il récoltait systématiquement les notes maximales à tous les examens et prenait en plus régulièrement ses soirées pour m'aider à étudier. Entre ces cours de soutien, les longues heures d'études à attendre la tombée de la nuit et l'absence de Keyes de mon horizon j'avais pu moi aussi augmenter mes moyennes dans toutes les matières de sorte que j'occupais la deuxième place dans la hiérarchie de la classe.

Concernant le monde de la nuit, le Sabbat semblait avoir changé de tactique après avoir subi une cuisante défaite et se faisaient plus discret. Cependant William, dans sa paranoïa et avec l'accord de ma mère, m'avait interdit de quitter l'établissement en son absence et même si je devais attendre de longues heures avant la tombée de la nuit, je n'avais aucunement l'intention de lui désobéir. J'aurais bien aimé avoir moi aussi une chambre à l'internat, ou à défaut dans les sous-sols de l'institut mais si Steren m'avait autorisé à y dormir ponctuellement, ce n'était pas systématique. La faible durée de la nuit à cette époque de l'année me faisait régulièrement m'endormir dans la voiture et je ne voyais presque plus mes vampires de parents. Si je prenais toujours autant de plaisir à étudier, j'avais tout de même hâte de pouvoir prendre du repos. J'étais aussi impatiente à l'idée de recevoir mon bulletin de fin d'année. Steren m'avait lancé un défi en acceptant l'intégration de Kevin au sein de l'internat du lycée. J'avais remporté cette première partie haut la main et je n'avais aucune inquiétude pour la suite. J'espérais bien recevoir un compliment de sa part, autant pour mon comportement et mon sérieux irréprochables que pour l'excellence de Kevin dans les études.

Le dernier vendredi de juillet, je retrouvais Kevin au sortir de la dernière épreuve. Contrairement à moi qui étais épuisée, il était toujours aussi rayonnant, comme si passer des heures à rédiger n'avait fait que le stimuler davantage.

- Par contre Nathalia, je risque d'être indisponible toutes les vacances. Comme l'internat ferme, je pensais devoir me trouver un boulot et un logement pendant les vacances mais le directeur m'a convoqué. Ils acceptent de continuer à m'héberger tant que je travaille pour eux. C'est plutôt cool de leur part en fait. Je pars demain matin à l'aube et je ne reviendrais qu'à la rentrée de septembre. Je n'en sais pas plus, mais je ne peux pas refuser après tout ce qu'ils font pour moi…

- Pas de soucis, je m'en doutais un peu. Je pense que c'est le mieux pour toi. Je suis sûre que tu vas faire quelque chose d'intéressant. J'essayerais de t'envoyer de mes nouvelles par SMS de temps en temps mais je risque fort d'être moi aussi assez occupée. Mon père n'aime pas trop que je lambine…

Je lui serrai la main, restant un moment dans le couloir tandis qu'il regagnait l'internat. Nul doute que les Tremeres avaient déjà prévu comment exploiter ses capacités. Je me demandais à quel point Steren s'impliquait lui-même dans ce genre de chose. Je savais qu'il refuserait de répondre à la moindre de mes questions mais j'espérais tout de même que celui qui décidait de son destin jugerait utile de le faire retourner au lycée pour la troisième année. Même si Kevin était déjà séparé de sa famille, je me doutais que les Tremeres allaient peu à peu le couper de tout lien avec l'extérieur, moi y compris.

Lorsque je rejoignis la maison, il était déjà très tard et j'étais épuisée par ma journée d'épreuve. J'avais profité du trajet en voiture pour somnoler une vingtaine de minutes, sachant pertinemment que ma mère allait m'attendre avec impatience. Effectivement, elle était assise seule dans le salon, nonchalamment assise sur le canapé, manifestement perdue dans ses pensées. Je sautillai jusqu'à elle avec un air de gamine, mais je savais qu'elle ne me reprocherai jamais mes instants de puérilité. Effectivement, elle m'attira sur ses genoux dès que je fus à sa portée, avant de me serrer dans ses bras. Sa peau était tellement glacée que je frissonnai dans mon uniforme d'été, mais je ne l'aurais repoussé pour rien au monde. Elle déposa un baiser sur ma gorge à l'endroit de ma cicatrice avant de remonter sur mon front.

- Mon enfant… D'ici un an tu n'auras plus besoin de te mêler au bétail. Tu pourras arborer ma marque bien visible et arpenter le monde de la nuit à mes côtés.

Je me sentais exaltée par ses paroles. Malgré mon humanité, elle me mettait à part, m'offrant un statut spécial aux yeux des membres de la famille. Je ne pouvais que mesurer la chance extraordinaire qui l'avait amené à m'adopter.

- Mama. Nam biodh fios agad dè an ìre tha mi a 'coimhead air adhart ri bhith a' faighinn do fhuil. (Si tu savais comme j'ai hâte de reçevoir ton sang.)

Elle sourit largement, comme si je venais de lui offrir un beau cadeau et resserra son étreinte.

- Abair nighean bheag ionmholta! (Quelle adorable petite fille !)

Nous profitâmes un moment de notre présence mutuelle. Elle m'avait déjà avoué que les simples témoins de ma vie étaient, à ses yeux, une mécanique fascinante et elle pouvait passer des nuits entières, simplement à écouter les battements de mon cœur et le bruit de ma respiration. Pour ma part, j'étais épuisée et si ma mère était un prédateur pour l'Homme, mon instinct de survie s'était depuis longtemps anesthésié à son contact, de sorte que je succombai à la somnolence et m'endormis dans ses bras.

Lorsque je me réveillai, j'étais toujours au même endroit mais plusieurs heures avaient passé. Ma mère n'avait pas bougé et Steren venait de s'asseoir dans son fauteuil face à nous, preuve que l'aube était proche.

- Nathalia. Tu as une chambre il me semble.

- Je vous prie de m'excuser, je me suis assoupie.

Il hocha la tête. Ses reproches étaient plus pour la forme et ma mère sourît. D'après elle, même s'il ne l'admettrait jamais, Steren avait développé une certaine forme d'affection à mon encontre. Un comble pour un Tremere aussi âgé mais ma mère avait cet étrange pouvoir de rallier des êtres tels que lui à son projet.

Je m'assis plus convenablement, profitant de l'impression de sérénité qui m'avait envahi.

- Dis-moi Nathalia, penses-tu que ton bulletin me satisfera ?

- Je pense. J'ai redoublé d'efforts et même si je ne connais pas encore les résultats des examens de fin d'année, je n'ai que peu de doute sur mon degré de réussite. Quant à votre investissement, je peux vous assurer que vous ne serez pas déçu.

- Tu sembles sûre de toi. Je pourrais peut-être envisager de récompenser tes mérites si c'est vraiment le cas.

J'écarquillai les yeux, n'osant cependant manifester mon étonnement et ma joie à haute voix. J'ignorai ce qu'il avait prévu pour moi, d'autant que j'avais déjà tout ce que je pouvais désirer. Depuis l'incident avec Keyes, j'avais reçu l'autorisation d'emmener Lucie avec moi au lycée et nous en étions toutes deux enchantées. Elle passait une bonne partie de ses journées à errer dans l'établissement, navigant entre les étages du vieux bâtiment. Je ne pouvais bien entendu pas communiquer avec elle sitôt que quelqu'un d'autre était présent mais dès que nous étions seules, elle me distrayait en me racontant les scènes incongrues auxquelles elle avait pu assister. J'avais craint qu'elle me déconcentre, mais elle avait parfaitement compris l'importance de mes études et se montrait toujours extrêmement silencieuse, et le plus souvent invisible. Mes vacances étaient pour elle aussi synonyme d'amusement et de liberté.

Steren me laissa sur cette phrase énigmatique. Avec les Tremeres, toute faveur était bonne à prendre.

Le lendemain soir, j'étais en pleine forme, prête à rejoindre le monde de la nuit. J'avais prévenu William que j'étais en vacances pour un mois et j'avais l'intention d'en profiter autant que possible, présence sabbatique ou pas. Mon premier lieu de villégiature fut le cybercafé de la ville. J'étais bien décidée à affronter Graf Orlock sur son propre terrain et pourquoi pas à résoudre le mystère concernant sa nature. J'aurais été curieuse de le rencontrer s'il avait été humain mais si ma théorie était exacte, il ne pouvait pas simplement venir visiter la ville. Finalement, entre les territoires lycanthropes, la présence du Sabbat et le caractère de certains princes, les vampires étaient encore moins libres que les humains...

Il était assez tard lorsque je lançai ma première partie et le cybercafé était relativement calme. Les rares joueurs qui étaient encore présents étaient concentrés sur leurs écrans alors que l'employé regardait son propre moniteur avec un air absent. Comme d'habitude, je m'étais installé tout au fond, dans un recoin proche de la sortie de secours. Lucie suivait ma partie derrière mon épaule et William s'était appuyé contre ma chaise, comme toujours sous occultation. J'avais choisi ce lieu en grande partie parce je savais que le propriétaire n'était pas un adepte de la vidéosurveillance.

Sans surprise, Graf Orlock était connecté et j'attendis qu'il termine sa partie pour pouvoir le contacter.

- Salut Graf Orlock !

- Malthalian ! Quelle bonne surprise ! Tes études sont enfin terminées ?

- Je suis en vacances, mais pour un mois seulement. Je ne pourrais sans doute pas être connectée toutes les nuits mais je compte bien venir aussi souvent que possible...

Je ne parlai même pas de me connecter en journée et mon camarade de jeu ne fit aucun commentaire.

- Dans ce cas, ne perdons pas de temps, faisons un 1v1. J'espère que tu n'es pas trop rouillée !

Effectivement, cela faisait plusieurs mois que je n'avais pas fait de partie et la première manche se solda par une défaite écrasante. Si j'avais bien pris le temps de lire la dernière note de mise à jour, je ne m'attendais pas à une telle différence d'équilibrage et Graf Orlock s'était précipité sur moi avec l'une des armées concernées, se doutant de mon ignorance. Dès notre second match cependant j'avais compris mon erreur et je lui opposai une farouche résistance, la partie se soldant presque sur une égalité. Sa réaction ne se fit pas attendre :

- Tu es vraiment une joueuse étonnante. Tu as fait preuve d'une belle capacité d'adaptation. Une tacticienne telle que toi serait un atout non négligeable en temps de guerre…

Je souriai en lisant son compliment. J'aurais aimé que Steren tienne ce genre de discours…

- Tout ceci n'est qu'un jeu. Il est impensable d'appliquer de telles tactiques dans la vie réelle. Un général ne peut se permettre de sacrifier des unités entières en guise de leurre comme je le fais sur le jeu.

- On ne sait jamais ce qui peut arriver dans l'avenir. La vraie question est, qu'est-ce que tu serais prête à faire pour survivre ?

Je fronçai les sourcils devant mon écran. Mon camarade de jeu était-il encore en train d'écrire des phrases à double sens ? Je restai quelques minutes sans lui répondre, perdue dans mes pensées. J'avais déjà pris une vie pour protéger mes parents et moi-même. Baignée dans les mœurs vampiriques, cet épisode de ma vie me semblait désormais lointain et anodin. Je n'accordai plus cette sacralité à la vie humaine tels que le faisaient le commun des mortels car je savais que nombreux d'entre eux disparaissaient chaque nuit, qu'ils soient goules prises dans le Jyhad ou simple bétail. Étrangement, il me semblait plus important de préserver une vie vampirique qu'une vie humaine, preuve supplémentaire de mon détachement du reste de l'humanité. Je décidai de répondre de manière énigmatique :

- Qui sait… ? Allons-y pour un troisième match. Je compte bien laver l'affront qui m'a été fait ce soir !

Cette fois-ci, je mettais toutes les chances de mon côté en prenant mon armée préférée et en adoptant une tactique de jeu très agressive. Je parvins à lui arracher ma première victoire de la soirée, non sans mal. Il se faisait aux alentours de quatre heures du matin et j'avais envie de me promener un peu, je décidai donc de m'arrêter sur cette victoire pour la nuit. Le jour se levait peu après six heures du matin mais je devais laisser suffisamment de temps à William pour rejoindre son refuge après m'avoir ramené à la maison. Evguenia chassait dans un nightclub assez branché du centre-ville et me présentai à l'entrée de service où je savais qu'une goule faisait le pied de grue pour filtrer l'accès à l'espace spécial "VP". Je n'avais pas vraiment la tenue des usagers habituels et le vigile plissa les yeux à ma vue. J'écartai la capuche de mon sweat et glissai le ruban qui recouvrai mon cou pour dévoiler la trace de morsure d'Aïlin. Il détourna le regard et se décala pour me laisser passer, sans rien ajouter.

En parcourant la pièce, je remarquai que mon entrée avait attiré l'attention de quelques vampires mais je tâchai de faire comme si de rien n'était, traversant la salle jusqu'aux baies vitrées teintées qui nous séparaient du "terrain de chasse". En plissant les yeux, je finis par apercevoir Evguenia qui se déhanchait lascivement au milieu de la piste de danse, attirant le regard de plusieurs hommes. Je lui envoyai un SMS pour la prévenir de ma présence et décidai de m'installer à une table en attendant qu'elle remonte. Elle me rejoignit quelques minutes plus tard, les mimiques de son visage témoignant de son repas récent. La malkavienne sourit largement en me voyant et tapa dans ma main en arrivant à ma hauteur.

- Natnat' ! Comment vas-tu !

Je pouffai en entendant le surnom. Evguenia avait cessé de m'appeler "Princesse" et je ne m'en plaignais pas, bien au contraire. Elle était devenue ce qui se rapprochait le plus d'une bonne copine et était toujours prête à faire n'importe quoi pour me faire rire. Elle restait de plus très ancrée dans la société moderne et m'informait de tous les potins du monde de la nuit avec un enthousiasme d'adolescente.

- Vacances ! On va pouvoir passer du temps ensemble !

Nous devisâmes de tout et rien pendant près d'une heure et nous nous apprêtions à rentrer lorsqu'un vampire nous apostropha, l'air mal aimable.

- Evguenia ! Tu as cru que tu pouvais ramener n'importe qui ici pour discuter comme si de rien n'était. La Mascarade ça te dit quelque chose ? Foutu Malkav !

Je ne comprenais pas trop l'origine de sa colère mais manifestement Evguenia le connaissait bien. Elle passa une main derrière ma taille pour me rapprocher d'elle et offrit à son vis-à-vis un sourire moqueur.

- Encore frustré parce que je t'ai battu, Tim ! Sache que cette demoiselle est la future infante de notre primogène. Le prince lui-même l'a autorisé à vivre à nos côtés. Que cela te plaise ou non…

Le dénommé Tim me jeta un regard interloqué, se demandant sans doute si Evguenia disait la vérité ou non, mais ma camarade me poussa vers la sortie sans se retourner, sachant que de toute façon William s'interposerait si l'autre vampire faisait le moindre geste. La vampire me raccompagna jusqu'à la voiture qui était garée un peu plus loin avant de rejoindre son propre appartement tandis que William me ramenait à la maison. La nuit avait été agréable et paisible et j'espérais que les nuits prochaines le seraient tout autant.

La nuit suivante, je comptais rester à la maison pour étudier, mais dès la tombée de la nuit, Steren vint à ma rencontre.

- Nathalia. Faisons une partie d'échecs.

Même si sa demande était formulée comme un ordre, j'étais enchantée de lui obéir. Nous ne nous étions plus affrontés depuis que j'avais remporté le médaillon de Lucie et je restais frustrée à l'idée qu'il m'ait laissé la victoire. J'étais tout de même flattée qu'il reconnaisse en moi un adversaire digne d'intérêt malgré sa longue expérience. Bien évidemment, mes illusions ne durèrent pas bien longtemps. Au bout de d'une heure de jeu, j'étais en difficulté et dans l'incapacité de mener une stratégie offensive efficace. Le Tremere avait utilisé des mouvements très agressifs, comme s'il cherchait avant tout à prouver sa supériorité. À la fin de notre partie, j'avais perdu tout sourire, comprenant qu'il s'était agi avant tout d'une leçon à mon encontre. Je pris quelques secondes avant de croiser mon regard, sachant pertinemment qu'il fixait mon visage pour y lire mes réactions.

- Vous avez toujours au moins un coup d'avance…

J'acceptai la leçon avec humilité. Mon adversaire était celui qui m'avait appris à jouer et il avait plusieurs siècles d'avance sur moi.

- Bien plus que tu ne l'imagines. Tu es intelligente. D'ici quelques années, tous les vampires voudront faire de toi leur pion, que ce soit pour atteindre Aïlin ou juste parce qu'ils te trouveront utile à leurs intérêts personnels. Ce sera à toi d'être suffisamment maline pour ne pas te laisser sacrifier car tu pourras rarement choisir tes combats.

C'était autant une mise en garde qu'un conseil. Il n'avait pas oublié ma tentative de manipulation sur Licht pour que Kevin puisse intégrer l'internat. Je hochai la tête, recomposant un sourire poli.

- J'en suis plus consciente que vous ne semblez le croire. Ma première préoccupation est de ne jamais porter préjudice à ma mère. Mais je sais aussi ce que je vous dois et je ne serais pas ingrate. Quitte à être une pièce sur votre échiquier, j'espère que je saurais au moins me rendre aussi utile qu'un fou.

- Nous verrons cela...

Il eut un rictus, mais ce n'était pas un vœu pieu. Je savais que je ne serais jamais qu'un outil entre ses mains, mais j'avais la fierté de croire que je pourrais devenir pour lui une pièce maîtresse. Il replaça toutes les pièces à leur emplacement original, comme pour se laisser un temps de réflexion. Je gardai un silence religieux.

… Nous recevrons ton bulletin dans le courant de la semaine. Tu as des devoirs à faire, il me semble. Va donc chercher tes affaires.

C'était une invitation polie pour rester travailler, preuve que la discussion était terminée mais que ma présence ne le dérangeait pas. Je hochai la tête et regagnai ma chambre pour prendre le matériel dont j'avais besoin avant de le rejoindre. La bibliothèque était la pièce la plus lumineuse de la demeure et la grande table me permettait de travailler plus confortablement que sur mon bureau. Steren restait face à moi, parfaitement silencieux, tournant une page de temps à autre tandis que seuls ses yeux bougeaient, parcourant les lignes sans jamais ciller. Sa nature vampire transparaissait dans sa terrible immobilité, pourtant je n'eus aucun mal à en faire abstraction, me plongeant dans mes études pendant une grande partie de la nuit.

Le lundi à la tombée de la nuit, j'avais rejoint mon cybercafé habituel, mais étrangement ce soir-là, mon adversaire préféré était hors-ligne. Graf Orlock ne se connecta pas de toute la nuit et j'en fus un peu frustrée. Kevin n'avait pas répondu au message que je lui avais envoyé en fin de journée et Stefania n'ayant toujours pas le droit de sortir, je m'ennuyai un peu. J'enchaînai plusieurs parties sans passion avant de décider de me rendre au refuge malkavien après être allé m'acheter mon dîner chez le coréen à emporter. J'étais bien décidée à retourner au cybercafé le lendemain mais je ne voulais prendre aucun risque concernant les lubies du primogène Tremere et je savais qu'il ne pourrait rien exiger de moi si je ne rentrai pas à la maison. Les malkaviens m'accueillirent avec bonne humeur, comme à chaque fois que je rejoignais leur refuge. Même en l'absence de ma mère, ils me donnaient cette impression d'être un fragile trésor, un même à part entière de leur famille, qu'ils révéraient et protégeaient. Je m'étais installée dans la plus grande cavité que formait les galeries souterraines malkaviennes, assise en tailleur sur une grosse pierre taillée, mon Bibimbap calé entre mes cuisses. Quelques malkaviens étaient venus s'asseoir autour de moi à même le sol et me regardaient manger avec un air émerveillé. Ils me faisaient penser aux enfants perdus dans Peter Pan, coupés des préoccupations du monde moderne et à peine plus impliqués dans le Jyhad. Ma mère m'avait averti qu'elle ne serait pas présente au refuge durant la journée et je comptais bien en profiter pour la passer avec Evguenia. Ma mère estimait que j'avais "un rang à tenir", qui m'interdisait de me donner en spectacle, même au sein du refuge, mais pour une fois, j'avais bien envie d'improviser une "soirée pyjama" en compagnie de mon amie malkavienne. Evguenia arriva peut avant le lever du jour, portant encore les stigmates d'une nuit débridée dans les boîtes de nuit de la ville. Elle portait une robe en cuir noir très courte et des cuissardes assorties, lui donnant un air beaucoup plus mature que son look habituel d'adolescente délurée, et semblait encore avoir consommé beaucoup d'alcool en plus de sang. Elle m'avait ramené un gros paquet de bonbons ainsi qu'un jeu de société et je l'entraînai dans ma chambre sans me préoccuper de la présence de William. Mon gardien me laissa voir son air réprobateur, mais je l'ignorai, jetant mes oreillers au sol pour nous installer plus confortablement. Nous jouâmes jusqu'au lever du jour et finîmes pour nous endormir l'une contre l'autre dans mon lit, comme avec une sœur que je n'avais jamais eu.

Lorsque je me réveillai des heures plus tard, la nuit n'était pas encore tombée, du fait de sa faible durée en ce mois d'août. Malheureusement, j'étais obligée d'attendre la tombée de la nuit pour sortir en compagnie de William. Je profitai de la torpeur d'Evguenia pour barbouiller son visage de feutres de diverses couleurs, rigolant par avance du moment où elle s'en rendrait compte.

- Traîner avec ces vampires ne te réussit pas. Tu deviens une vraie gamine !

Je levai les yeux vers Lucie qui me dévisageait avec un sourire moqueur.

- Ben quoi ! Je me rattrape ! Ce n'est pas comme si j'avais eu beaucoup l'occasion de m'amuser étant enfant…

J'avais consacré le reste de mon temps pour faire ma toilette et m'habiller de sorte que lorsque le jour eut décliné, j'étais prête à aller en ville. Evguenia partit de son côté, inconsciente de son maquillage pour le moins incongru et j'avais dû puiser dans mon talent d'actrice pour ne pas dévoiler ma plaisanterie. Je rejoignis immédiatement le cybercafé après être allé acheter de quoi me restaurer et m'installai devant mon ordinateur habituel. Ce soir encore, Graf Orlock n'était pas connecté, je lançai donc un match sur une grande carte avec sept adversaires. Une heure plus tard, je remportai ma victoire malgré la belle résistance de deux d'entre eux et remarquai que mon camarade s'était enfin connecté. Je m'empressai de le saluer par un message privé et il ne manqua pas d'ironiser sur ma réaction.

- Salut Graf Orlock !

- Salut Malthalian. Quel empressement ! Je t'ai manqué ?

Je pinçai les lèvres, un peu blasée d'avoir été aussi transparente. Il fallait reconnaître que face au silence de Kevin et l'impossibilité de voir Stefania, je me sentais un peu seule…

- On peut dire ça. Je cherche un adversaire à ma hauteur mais ils se font rares. Une solution à me proposer ?

- Tu es bien prétentieuse ! Laisse-moi donc te remettre à ta place.

Il lança une partie en un contre un avec plusieurs BOT et je repensai à ma partie d'échecs contre Steren. La chance me sourit et je parvins à capturer une seconde ville suffisamment rapidement pour avoir une confortable réserve en ressources. Je décidai de faire de cette ville un leurre en lui faisant croire que c'était mon armée principale, incitant mon adversaire à utiliser le gros de son armée pour l'attaquer, affaiblissant par là-même sa capitale. Il comprit son erreur, mais trop tard, de sorte que je gagnai la partie avec une certaine satisfaction. Comme d'habitude, il m'envoya un message privé dès la partie terminée, mais cette fois, je perdis mon sourire dès que je l'eu ouvert.

"Je continue à croire que tu ferais un excellent élément en temps de guerre. Je suis venu t'observer. Et je pense que tu es digne de me rencontrer."

Je sentis mon rythme cardiaque s'accélérer dans ma poitrine et levai la tête vers Lucie qui flottait toujours à mes côtés.

- Lucie. Peux-tu me dire s'il y a un autre vampire dans cette pièce ?

J'avais chuchoté, croisant les doigts pour ne pas avoir été entendue par qui que ce soit. S'il s'agissait bien d'un Nosferatu, il serait incapable de voir William ni Lucie, et allait probablement attendre que je quitte le cybercafé pour venir m'aborder. Je devais lui signifier clairement que j'étais intouchable tout en protégeant la Mascarade, et si possible éviter que William ne le décapite dans un élan de protection. Je relâchai un souffle que je n'avais pas pris conscience de retenir, fermant un instant les yeux alors que ma camarade revenait vers moi.

- Il y a un vampire par là-bas. Moche. Un Nosferatu, je crois que c'est ainsi que vous les nommez…

Graf Orlock m'invita pour faire une nouvelle partie et j'hésitai à gagner du temps. Finalement, je déclinai son invitation. Il fallait dissiper le malentendu au plus vite. J'espérai qu'il saurait se montrer raisonnable… car l'idée qu'il soit venu dans cette ville juste pour me rencontrer m'était assez désagréable.

Je déconnectai brutalement ma session pour ne pas perdre de temps, ramassai mon sac et me dirigeai vers la sortie de secours qui se trouvait juste derrière moi. Ainsi, le temps qu'il traverse la salle pour venir me rejoindre, j'aurais au moins le temps de prévenir William.

- William, un Nosferatu va venir me rejoindre d'ici peu. Laisse-lui le temps de s'expliquer s'il te plait.

Mon gardien dissipa son occultation, me surplombait de toute sa hauteur alors que je m'appuyai contre le mur le plus proche. Il n'était que rarement visible et j'oubliai souvent à quel point il était impressionnant.

- Et puis-je savoir pourquoi un Nosferatu s'intéresse à vous ?

Sa voix veloutée m'avait donné la chair de poule. Je frottai mes bras pour me réchauffer, essayant de masquer mon malaise.

- Il ne sait pas vraiment qui je suis, ni mon statut dans cette ville. Il m'a remarqué à l'occasion de parties de jeu vidéo en ligne. C'est simplement sa curiosité qui l'a amené ici…

William plissa les yeux. Je me demandai distraitement s'il comprenait totalement ce à quoi je faisais référence. Mais un homme passa la porte, l'empêchant de répondre. Il était habillé de manière très commune, baggy au motif militaire, sweat à capuche gris, rabattu sur son visage. William s'était immédiatement rapproché de moi, et le nouvel arrivant lâcha un sifflement, un peu semblable au feulement d'un chat. Mon gardien avait déjà la main à sa ceinture, prêt à dégainer. Je ne laissai pas la situation s'envenimer davantage.

- Graf Orlock je présume ? Prenons le temps de discuter calmement.

Il dévoila ses mains de ses poches et je remarquai ses ongles beaucoup trop longs.

- C'est toi Malthalian ? Qu'est-ce que c'est que ce traquenard !

- Un traquenard ? Je n'avais absolument pas prévu que vous viendriez jusqu'ici pour me rencontrer. Désolé mais je crois que vous allez devoir changer vos plans. J'appartiens à la primogène malkavienne de cette ville.

- Quoi ! Mais c'est absurde. Foutus démens ! Ce n'est pas sensé fonctionner comme ça !

Je soupirai.

- C'est comme ça ici. Je ne sais pas d'où vous venez, désolé que vous fait le trajet pour rien. En plus je ne suis même pas majeure.

Il releva la tête et fit un pas en avant, révélant un faciès grêlé et des yeux beaucoup trop enfoncés dans leurs orbites. William poussa un grognement, le décourageant de faire un pas de plus mais il leva les deux mains en l'air.

- OK ! Je ne veux pas d'ennui. J'ai rarement vu quelqu'un capable de s'adapter aussi vite et je voulais voir ce que tu valais en condition réelle. Et t'as même pas l'air étonné de me voir. Tu as tapé dans l'œil d'un autre avant moi, si je comprends bien. Sans rancune.

C'est le moment que choisit Evguenia pour me rejoindre, mais dès qu'elle aperçut mon interlocuteur, elle s'arrêta prudemment à plusieurs mètres du Nosferatu. Je savais que sous son apparente assurance, elle n'était pas du tout une combattante et se montrerait plutôt prompte à fuir si la situation pouvait présenter un danger. Graf Orlock tourna son regard sur la malkavienne, comme s'il se demandait s'il pouvait s'agir de ma Sire.

- Hey Evguenia ! Alors tu as aimé le maquillage ?

Elle reporta son regard sur moi sans s'approcher pour autant.

- Nath ! Je trouverais un moyen de me venger… Même si je dois attendre ton étreinte. Tu profites de la présence de William, c'est déloyal ! Tu t'es fait un nouvel ami ?

"Graf Orlock" n'avait pas bougé. Il était encore tôt et je ne comptais pas maintenir cette situation gênante plus longtemps. Je soupirai bruyamment pour ré-attirer son attention sur moi.

- Bon, ne restons pas au milieu de la rue. J'étais curieuse de faire votre connaissance Graf Orlock. J'avais des doutes concernant votre identité, les voilà dissipées. Par contre, pour la Mascarade, mieux vaut ne pas continuer notre conversation sur les canaux du jeu… Puisque vous êtes ici, allons se poser loin des oreilles indiscrètes. Ev', tu viens avec moi ? On va au Cosmo' ?

Ma camarade sembla hésiter un moment avant de faire un pas vers moi, prête à attraper ma main tendue, cependant le Nosferatu était toujours entre nous. Celui-ci haussa les épaules, apparemment disposé à me suivre.

- Allons bon… Je suis intrigué. Je m'appelle Boris au fait.

- Je m'appelle Nathalia. Je sais que ma situation est pour le moins peu commune. Mais ça fait quelques années maintenant, du coup les gens d'ici sont habitué à me voir traîner.

Evguenia se précipita presque pour me rejoindre, et le Nosferatu s'écarta brusquement de son passage, comme s'il craignait de se brûler à son contact. Je me retournai pour savoir ce que William en pensait, mais mon gardien avait profité de mon inattention pour se rendre invisible. Boris s'en était aussi aperçu car il avait plissé les yeux en ma direction avant de se détourner à nouveau.

- Je ne connais pas la ville, je vous suis.

J'avais choisi le Cosmopolitan pour sa proximité et son ambiance feutrée. Il était plutôt le terrain de chasse des Toreadors mais je savais que le vigile nous laisserait accéder à la salle cachée quelle que soit notre apparence. Quelques vampires étaient en train d'y disputer un billard et ils hochèrent simplement la tête à notre arrivée avant de reporter leur attention sur leur partie. Nous nous installâmes à une table, Evguenia à côté de moi tandis que le Nosferatu s'installait face à nous. Même si je n'en doutais pas, Lucie me confirma la présence de William tout près. Ma camarade malkavienne regardait Boris comme s'il était une bête sauvage capable de se jeter sur elle d'une seconde à l'autre et je lui attrapai un bras par la raccrocher à la réalité et la rassurer. Je n'avais pas besoin qu'elle sombre dans une psychose malkavienne en ma présence...

- Alors tu es venu jusqu'ici pour me rencontrer, c'est plutôt flatteur.

Il haussa les épaules.

- J'habite en région Parisienne. J'ai simplement pris ma bagnole, ce n'est pas si loin. Je ne connaissais pas ce coin. Comme ça je fais du tourisme. Il paraît qu'il y a un peu d'animation par ici ?

- Le Sabbat essayerait de revenir, de ce que j'ai entendu. Je ne suis pas la mieux informée. Comme je t'ai raconté, je suis au lycée la plupart du temps. La primogène Aïlin Connemara me laisse libre de sortir en journée pour terminer mes études.

Le Nosferatu sembla bugger un moment sur ce que je venais de dire, puis il secoua la tête.
- Je ne comprendrais jamais les lubies des Déments. Prendre un humain comme goule ou calice est une chose. Mais voir une ancienne faire une telle chose... M'enfin, tu as l'air quelqu'un particulier. Tu ne sembles pas laisser tes émotions te dicter ta conduite. C'est pour le moins étonnant. À défaut de t'avoir sous mon giron, je serais tout de même content de refaire quelques parties avec toi.

Nous discutâmes encore une bonne heure mais je l'abandonnai ensuite pour rentrer à la maison. Son intérêt pour moi m'avait mis un peu mal à l'aise et je comptais bien laisser passer plusieurs nuits avant de me reconnecter sur Age of Triumph.

Je passai les nuits suivantes sagement à la maison à travailler pour terminer tous mes devoirs. Ainsi, lorsque ma mère m'informa que le Prince exigeait de me voir, j'étais loin de me douter de la raison…


Fin du chapitre 19 !

Avec un petit suspense pour la forme. Ne me remerciez pas ! 😁 À bientôt pour la suite ! o/