Bonjour/Bonsoir/Holà !

J'espère que vous allez bien. Je suis vraiment, vraiment désolé pour l'attente. Les deux premiers mois de l'année ont été très chargés IRL et je n'ai vraiment pas trouvé le temps d'avancer suffisamment pour poster un chapitre satisfaisant. Je ne peux qu'espérer que ce chapitre vous plaira, au moins.

REPONSES AUX REVIEWS ANONYMES :

Lassa : Merci beaucoup pour ta review. J'avoue que ton résumé de la situation avec Dorne m'a bien fait sourire. Quant au fait que Sansa pourrait intervenir en faveur de Jaime et Brienne, tu risques de devoir encore attendre un peu... J'ai scindé le chapitre en deux, mais j'espère que ce début de la nuit et du souper saura te convaincre.

Emilie : Ne t'excuse pas d'être aussi bavarde et merci beaucoup pour ta review ! Si les enjeux politiques te plaisent, j'espère que ceux de ce chapitre te convaincront. Pour ce qui est de la situation de Brienne, tu devrais normalement avoir des éléments de réponses ici. Tyrion est ici malheureusement peu présent (il le sera plus dans la suite) mais les enfants sont de retour. Je comprends que tu puisses avoir du mal avec le nombre de personnages secondaires inventés, je voulais donner l'impression d'une communauté. De plus, je n'ai pas l'intention de tous les garder jusqu'au bout, c'est une fic GOT... Merci encore pour ta review.

Guest 1 (par ordre d'arrivée) : Merci beaucoup pour ta review. Voici le chapitre des retrouvailles et la suite de la galère pour Bronn et Tyrion.

Guest 2 (par ordre d'arrivée) : Merci beaucoup pour ta review !

RATING : T

SUGGESTION MUSICALE : Pas grand-chose cette fois-ci, j'en ai peur. Pour les chapitres de Bronn et Tyrion, n'importe quelle musique un peu épique qui souligne la tension fera le café.

CONCERNANT LES LANGUES : Je vous rappelle que je m'appuie sur Google Traduction pour les dialogues en Yi Tien, qui sont générés à partir du chinois simplifié, et un dictionnaire en ligne équivalent pour le Dothraki. Il peut donc y avoir des erreurs, mais je voulais donner une impression de dépaysement. Certains termes, comme guildiens ou les noms propres, ne se traduisent évidemment pas.

Pour faire plus clair aussi, je signale que lady Oldvalon, lady Gaelyn, Leth Aranoth et Leung parlent parfaitement couramment les deux langues, que Brienne les comprend et est à peu près à l'aise sur les deux et que Jaime baragouine quelques phrases de Yi Tien, qu'il le comprend à peu près mais qu'il ne pige que dalle au Dothraki et n'a qu'une phrase de vocabulaire.

LISTE DES PERSONNAGES (inventés ou sous-développés dans la série mais qui vont avoir de l'importance dans ce chapitre) :

- Guilde du Blanc (Tarth)

- Lady Oldvalon de Tarth, 72 ans, Dame de la Guilde et lointaine cousine par alliance de lord Selwyn de Tarth. Ancienne guerrière et guérisseuse, elle a participé à plusieurs batailles sous le règne d'Aerys, notamment durant la révolte de Robert Baratheon. Elle a élevé la quasi-totalité des enfants de la Guilde. Compagne de lady Gaelyn.

- Lady Gaelyn Tyrell, 68 ans, Dame de la Guilde. Originaire du Bief, petite-nièce de Luthor Tyrell (mari d'Olenna Tyrell), elle a rencontré lady Oldvalon à Hautjardin et décidé de la suivre sur les champs de bataille et à son retour à Tarth. Plus réservée et bourrue, sage-femme de son état et guérisseuse, elle dirige la Guilde avec sa compagne et les Aranoth. Connue pour son franc-parler.

- Leth Aranoth, 34 ans, guerrier de la Guilde. Originaire d'Essos, ancien habitant de Quarth. Il est le fils de Naath Aranoth, l'ancien membre du trio dirigeant de la Guilde. Arrivé à Tarth à 3 ans après que son père ait fui un contrat d'assassinat, il a été élevé avec Brienne et Leung. Il tient énormément à elles deux. Marié, il a avec son épouse une relation distante et élève sa fille presque seul. Depuis la mort de son père, il codirige la Guilde avec les ladies de la Guilde.

- Leung, 28 ans, enfant de la Guilde. Originaire du continent Yi Ti, esclave affranchie. A été libérée d'un navire d'esclaves par un équipage de la Guilde quand elle était enfant, elle a été élevée avec Leth et Brienne, qu'elle aime comme sa fratrie. Bien qu'étroite d'esprit au point de ne pas approuver la relation des ladies de Tarth, elle les défend et les soutient toujours. Elle enseigne l'art du sabre Yi Tien aux apprentis de la Guilde.

- Lao Si, 8 ans, petit Yi Tien grimpeur apprécié par Jaime. Orphelin depuis peu, enfant de la Guilde.

- Evenfall Hall (Tarth)

- Lord Selwyn de Tarth, 65 ans, seigneur de Tarth, époux de lady Jaelly et père de Brienne, Erwyn, Rienna et Galladon. Ancien homme de guerre et chevalier émérite, il mène depuis des années une politique isolationniste et désapprouve les agissements de sa fille aînée.

- Lady Jaelly de Tarth, 32 ans, épouse de Selwyn, Dame de Tarth. Femme accomplie très à cheval sur le respect des convenances, elle souhaite protéger ses enfants du monde extérieur et n'a que peu de tolérance pour sa belle-fille.

- Erwyn de Tarth, 5 ans, fils de lady Jaelly et Selwyn. Héritier de Tarth. Malin et curieux, très doué pour se faufiler n'importe où.

- Rienna de Tarth, 5 ans, fille de lady Jaelly et Selwyn, jumelle d'Erwyn. Meneuse de leur duo, elle adore fausser compagnie à leur septa et dévorer de la confiture.

- Port-Réal

- Ser Hadrian, 51 ans, nouveau lord commandant. Chevalier émérite, piètre politique, il n'est pas réputé pour son sens de l'humour (déplorable).

- Lady Joana Byle, 31 ans, ambassadrice du Bief, venue à Port-Réal pour se plaindre auprès de Tyrion de la gouvernance de Bronn, souhaite obtenir l'indépendance.

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Bonne lecture.

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LA NUIT DES DIPLOMATES

Partie 1

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- 1 -

Brienne

Brienne était retournée dans sa chambre, avait rangé la lettre dans le tiroir adéquat, avait passé une nouvelle tenue et achevait d'en nouer les cordons, un oeil sur la porte entrouverte qui menait à la chambre de Podrick, quand elle entendit du bruit dans le couloir. Un instant plus tard, se penchant dans l'antre de l'écuyer, elle vit Jaime pousser la porte d'un coup d'épaule, les bras chargés de bouteilles et de verres. Il y avait de quoi noyer une petite armée. Plus surprenant encore était le gamin sur les talons de Jaime, un petit Yi Tien que Brienne avait déjà aperçu à plusieurs reprises et dont nul ne connaissait l'âge précis, mais qui devait avoir moins de sept ans selon elle. Lui aussi avait les bras chargés de bouteilles.

- Merci, Lao Si, lui dit Jaime en disposant son propre chargement sur la table avec plus ou moins d'adresse. Pose-les à côté. Il a proposé de m'aider, ajouta-t-il à l'intention du regard surpris de la chevaleresse.

- Ne compte pas sur moi pour boire quoi que ce soit et Podrick ne peut se le permettre tant qu'il n'aura pas éliminé le lait de pavot.

Brienne abandonna ses cordons et rejoignit la table pour aviser les bouteilles avec plus d'attention. Elle n'aurait certainement pas cru possible à une tablée entière de Tyrion Lannister de finir la quantité d'alcools disposée devant elle.

- Inutile, c'est pour moi.

Elle le dévisagea quelques secondes, perplexe, alors que Jaime débouchait une bouteille d'un vin couleur de lait dont il se servait un verre plein. Lao Si, lui, s'était retranché contre le mur, visiblement en attente de quelque chose. Brienne le fixa, avant de décider qu'il y avait plus urgent. Elle avait vu trop d'Andals aux prises avec les alcools de la Guilde pour ne rien dire. Elle avait la ferme intention de se présenter au dîner avec un Jaime Lannister sobre et dont l'habit, confectionné par les guildiens pour lui offrir une tenue nouvelle à l'image de sa nouvelle vie, ne comporterait aucune tâche de boisson.

- Qui t'a donné ce vin ?

- Oko, bien sûr. Il n'y a, a priori, pas de souriceaux dans cette bouteille.

- Non, approuva-t-elle en inspectant ladite bouteille, mais je ne suis pas certaine que tu sois en état de dîner après ça. Il y a de quoi assommer feus les frères Clegane là-dedans.

- Quel dommage ! ironisa Jaime. Un repas diplomatique avec ton père et sa femme, auquel je ne pourrai me rendre à cause d'une gueule de bois… Voilà qui est dramatique, crois-le bien.

Il leva son verre dans une parodie de salutation et le porta à ses lèvres. Brienne leva le retint d'un geste sec.

- Laisse donc ça aux Yi Tiens et sers-toi du vin dornien que tu as si subtilement ramené. Je ne plaisante pas : si tu bois ça, tu ne te réveilleras pas avant après-demain. Et tu auras alors un mal de tête tel que tu ne pourras rien faire pendant encore plusieurs jours.

Jaime la dévisagea un instant. Il avait ce regard de plainte dont il se servait si souvent pour prétendre que les choses étaient injustes ou hors de sa portée et qu'il n'y était strictement pour rien si cela ne s'était pas déroulé comme prévu.

- Ne me laisse pas seul avec ces gens-là.

- Cesse-donc d'être aussi dramatique, c'est moi que tu comptes abandonner face à mon père.

- Je suis certain que si le mien avait encore été vivant, tu ne te serais pas précipitée pour dîner avec lui et moi.

- Peut-être parce que Tywin Lannister avait pour habitude de tuer tous ceux qui lui étaient incommodants et de diriger le royaume en manipulant ses enfants et ses petits-enfants pour qu'ils lui obéissent au doigt et à l'œil.

- Il tenait la Maison Lannister à bout de bras.

- Raison de plus pour que tu viennes me soutenir : en tant que fils de Tywin, tu ne peux pas te laisser impressionner par Selwyn de Tarth.

Jaime émit un bruit méprisant.

- Je ne suis certainement impressionné que par l'étendue de sa couardise et de sa trahison. Ne m'insulte pas, je te prie.

- Alors tais-toi.

- En cas de séparation, dit péniblement Podrick, je vous préviens que je garde une chambre individuelle. Je me suis habitué à mon espace personnel.

Les deux chevaliers se tournèrent vers lui d'un même mouvement, pris de court. Pendant un bref instant, l'écuyer les fixa d'un air infiniment sérieux, puis ses lèvres s'incurvèrent, et sans rien y pouvoir, tous trois éclatèrent de rire.

- Dûment noté, Podrick, lui assura Brienne en se reprenant la première. Nous prendrons ta demande en compte.

- Suis-je donc à ce point suspendu à ton bon vouloir ? répliqua Jaime d'un ton exagérément geignard en adressant à la chevaleresse un regard faussement suppliant.

C'était d'une puérilité sans nom, et d'une certaine imprudence aussi, car aucun d'eux n'avait de certitudes quant à la compréhension que Lao Si avait de la langue commune, mais ils ne pouvaient s'en empêcher. Et c'était réconfortant, à bien des égards. Brienne sentait le sourire de Jaime la réchauffer, et le rire pénible de Podrick lui ôtait un poids des épaules.

- Très certainement, répondit-elle. C'est ma chambre.

- Rends-moi un service, Pod, soupira Jaime. Reste célibataire.

- Que dois-je comprendre ?

- Que c'est d'une complication sans nom.

Brienne se retint à grande peine de lui donner une tape brusque dans les côtes, mais il ne s'en écarta pas moins hors de portée, par prudence. Podrick riait faiblement, et le sourire de Jaime continuait de lui étirer le visage. Finalement, le chevalier fit signe à Lao Si d'approcher, s'accroupit à sa hauteur et lui demanda, dans un Yi Tien chancelant mais parfaitement décent pour un homme qui n'en avait appris que des rudiments en quelques mois, de filer aux cuisines se faire servir un repas et de revenir aussitôt qu'il aurait de quoi le porter à la chambre.

- Tu mangeras avec Podrick, conclut-il en langue commune. Tu comprends ?

- Oui, répondit fièrement le petit Yi Tien en partant au pas de course.

Brienne attendit qu'il soit dans le couloir et la porte refermée pour adresser un regard interrogateur à Jaime. Celui-ci dodelina de la tête.

- Je t'expliquerai.

- Explique-moi maintenant, si tu peux. Je parie que ce sera plus heureux que ce qui nous attend.

Sommairement, Jaime s'exécuta, lui narrant sa rencontre avec Lao Si, le deuil auquel il était confronté et la façon dont le chevalier l'avait reconduit auprès des siens… Avant de voir que le petit garçon l'avait suivi, se faufilant hors de vue de ses protecteurs Yi Tiens.

- Il a dit qu'il voulait rester avec moi pour aujourd'hui, soupira Jaime. Qu'il pouvait m'aider à porter mes affaires, ou n'importe quoi d'autre.

- Il n'a plus de famille, réfléchit Brienne à haute voix. J'imagine qu'il sera confié à la garde d'Iruth. Puis il sera introduit et deviendra un enfant de la Guilde.

Jaime hocha la tête, mais il lui semblait pensif. S'ils avaient disposé de plus de temps, elle aurait insisté pour connaître le fond de ses pensées, mais ils n'en avaient pas. Tout au plus se sentit-elle sourire doucement. Attendrie, même si elle ne savait pas très bien témoigner ce genre de sentiments, encore.

On ne domestique pas aisément un aussi mauvais caractère, avait-elle coutume de se dire quand elle s'en faisait la réflexion.

- Il t'aime bien.

- Il me fait pratiquer le yi tien, marmonna Jaime.

- Tu te débrouilles très bien. Et je ne parle pas de la langue.

Il lui adressa un regard étrange, mais avant qu'elle ait pu lui demander à quoi il pensait, la porte s'ouvrait à nouveau sur le petit garçon, une simple assiette de légumes et un quignon de pain en mains. Les deux chevaliers interrompirent leur conversation, et même s'ils firent durer tant que possible leur présence dans la chambre, bientôt il fut l'heure de souhaiter une bonne soirée à l'écuyer encore hagard puis de quitter les lieux. Jaime avala une longue gorgée de vin Dornien, rangea les autres bouteilles dans leur chambre et ferma la porte à clef, puis ils s'engagèrent dans les couloirs. Pour la première fois, Brienne n'éprouvait aucune joie à l'idée de dîner avec ses tantes. Le chemin lui parut bien trop court, et elle s'en voulut d'éprouver à ce point l'envie de repousser l'inévitable, d'échapper à ce qui serait certainement une longue et pénible soirée où se mêleraient la politique et la famille. Elle était chevalier. Il lui incombait de faire preuve de courage. Avait-elle déjà fui un combat parce qu'il semblait impossible à gagner ? Si elle avait fait cela, alors jamais elle n'aurait pu se tenir ici aux côtés de Jaime.

Comme s'il sentait le chemin qu'avaient pris ses pensées, celui-ci saisit discrètement son bras. Il n'y avait personne dans le couloir, mais la prudence restait de mise. La Guilde avait ses principes de tolérance, mais par égard pour la bienséance, Brienne avait toujours été fermement opposée à tout signe extérieur qui aurait pu les compromettre. Pourtant, elle ne se dégagea pas. Même si c'était fugace, même si elle se sentait faible, elle aimait sentir les doigts de Jaime enrouler autour de son poignet.

Elle lui adressa un bref regard, nota le minuscule sourire du chevalier. Du bout des doigts, elle lui rendit son étreinte. Trop vite, ils parvinrent à la porte des appartements des Dames de Tarth. Trop vite, ils se résolurent à se lâcher.

Ils frappèrent un coup à la porte pour signaler leur présence puis l'ouvrirent et pénétrèrent dans le salon privé.

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Tyrion

L'atmosphère était irrespirable. La façon dont les cris montaient derrière les murailles faisait froid dans le dos, et Tyrion ne parvenait pas à se concentrer. La nuit était là, elle les avait pris à la gorge, encerclés, capturés. Jamais le nain n'avait eu à ce point ce sentiment d'impuissance à Port-Réal, pas même pendant l'attaque de Stannis. Il y avait eu l'effervescence de la bataille, la clameur des combattants, le sang, la violence, l'explosion. C'avait été une nuit interminable, terrible et angoissante, mais elle lui avait paru courte en comparaison de l'attente à laquelle il était forcé à présent. Debout sur les remparts, il contemplait les malheureux qui hurlaient en contrebas, et il se demandait comment la puissance de Port-Réal pouvait avoir perdu à ce point de sa valeur pour qu'une horde de manants affamés, désespérés, puissent à ce point les menacer.

Aurons-nous seulement la possibilité de tenter de sauver le pays ? songea-t-il avec aigreur.

Au moins avait-il eu du vin dans les cryptes de Winterfell. Au moins avait-il été au milieu des combats durant la bataille de la Néra. Au moins avait-il eu un rôle, ou quelque chose pour endormir ce sentiment d'inéluctable.

Ce sentiment de n'être que la proie incapable d'un fléau qui marchait sur le monde.

Ce n'est que Port-Réal, s'efforça-t-il de se convaincre, mais sa propre voix mentale n'avait plus la moindre assurance. Le reste de Westeros peut rester debout.

Mais combien de temps, si le Donjon Rouge tombait, si le gouvernement était rasé ? A peine avaient-ils réussi à surnager jusqu'ici, au milieu de cet océan de merdes et de besoins primaires de s'émanciper, de rebellions multiples un peu partout sur le continent. Où en était Baldur Snow, le commandant des armées du Nord ? Comment se débrouillait Robyn Arryn et son manque flagrant de charisme et d'intelligence ? Que deviendraient-ils, s'ils n'avaient plus l'appui de cette puissance illusoire qui se faisait mettre en déroute par une foule de gueux sans autres armes que leur faim et leur haine ?

Les relents du feu montaient de la rue. Plusieurs incendies mineurs s'étaient déclenchés à la suite de l'émeute, sans que Tyrion n'en puisse déterminer l'origine. Tout au plus voyait-il la fumée monter dans les rues, les braises danser par endroits, et il revoyait cette journée au cours de laquelle Daenerys avait tout détruit.

Pourquoi en revenons-nous toujours à vous ?

- Vous devriez vous éloigner, lord Tyrion, dit ser Hadrian. Ils ne franchiront pas la porte, mais il peut être risqué de rester à porter de tirs.

- Ils n'ont rien de plus dangereux qu'une fronde, répondit Tyrion d'un ton morne.

La porte, contre laquelle se massait la foule, tenait encore, et il en était le premier surpris. Il n'attendait plus qu'elle ne s'effondre et ne laisse les affamés se déverser dans le château.

- Combien de temps avant qu'ils ne s'essoufflent ou ne parviennent à entrer, à votre avis ? se risqua Tyrion.

- Plus très long, mon seigneur. Ils sont affamés, sans rien pour leur tenir le ventre.

A part les restes de nos soldats du jour.

Ce fut cet instant que choisit Bronn pour revenir vers eux. Il s'était éclipsé depuis quelques minutes et Tyrion ne savait absolument pas où il était allé, mais il avait refusé de quitter la muraille. Il ne voulait pas laisser ses hommes croire qu'il fuyait le danger et motiver une forme de désertion quelconque. Il était seul membre permanent du gouvernement, il devait être là, se poser en leader, même s'il ne pouvait rien faire sinon écouter ser Hadrian et espérer.

- Il y a une trouée, annonça Bronn. Un passage au milieu des décombres.

- Une trouée dans notre muraille ? s'exclama ser Hadrian, alerté.

- Non, abruti, soupira l'ancien mercenaire. Dans la ville. Si on descend par le rempart Nord, de l'autre côté de la tourelle effondrée, on peut esquiver l'émeute.

- Et aller où ? demanda Tyrion d'un ton caustique.

Mais il réfléchissait à toute allure. Cette trouée pouvait être exploitée, leur sauver la vie. Il ne savait pas encore comment, mais c'était un détail sur lequel se jeter, un os à ronger qui avait peut-être plus que quelques grammes de moelle à offrir. Et Bronn le savait. Tyrion le lisait dans ses yeux.

- Je ne vous permets pas de m'insulter.

- Le campement des seigneurs du Bief se situe de l'autre côté de la ville, à l'extérieur, dit le nain sans prendre en compte l'intervention du lord commandant. Un messager pourrait peut-être l'atteindre.

- Et quoi ? demanda ser Hadrian, vexé. Ils n'ont pas plus d'une centaine de soldats, et j'en mettrai ma main au feu que la plupart n'ont pas l'âge d'avoir connu une femme.

- Ils n'en ont pas besoin, certifia Bronn. Vous verriez la gueule du chevalier qui a triomphé du dernier tournoi auquel j'ai participé, vous comprendriez.

- Ils n'ont surtout pas besoin que la foule le sache, corrigea Tyrion. Nous pourrions faire descendre quelques hommes dans la ville, procéder de la même manière que lorsque nous avons contré l'arrivée des hommes de Tully. Même si nous sommes inférieurs en nombre, la foule n'en prendra peut-être pas conscience.

Peu à peu, un plan se dessinait dans son esprit. Grossier peut-être, incertain sûrement, mais il n'avait pas d'autres choix. Mieux valait ça que rien. Il laissa brièvement son regard dériver, perdu dans ses pensées, puis le braqua sur Bronn. Couvert de sang, de terre et puant, comme eux, la fumée des incendies, il n'avait plus rien du seigneur qu'il avait prétendu être. Il était à nouveau ce mercenaire qui avait, sans vraiment hésiter, tiré une flèche enflammée sur la baie de la Néra emplie de feu grégeois. Qui avait sauvé Jaime d'un dragon.

- Tu t'en sens capable ? demanda Tyrion dans un souffle.

- Tout seul, sans garde pour attirer l'attention ? Ça se tente.

- Lord Tyrion, vous n'êtes pas sérieux ? s'exclama ser Hadrian en les dévisageant tour à tour. Vous lui feriez confiance pour délivrer un message et revenir ?

- Oh, oui, sourit le seigneur Main. Je suis le dernier rempart qui protège son titre de lord de Hautjardin.

Il n'avait pas quitté Bronn des yeux durant tout cet échange, et un air las, désinvolte aussi, passa sur le visage de l'ancien mercenaire, qui soupira et carra les épaules, mains au ceinturon.

- Je savais bien que j'aurais dû partir pour Essos quand je le pouvais encore. C'est pas un lion qui devrait figurer sur ta bannière, c'est un chacal. Donne ton plan, que je vois ce que je peux en faire.

Et sous l'œil sidéré de ser Hadrian, alors que brûlaient un peu plus les lambeaux de la ville, Tyrion confia son plan fou à ser Bronn de la Néra, et bien que les deux situations fussent très différentes, il lui sembla revenir en arrière de quelques années, quand ils défendaient tant bien que mal la ville contre Stannis.

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Sansa

- Le plan de table a dû être une corvée, commenta Jaime Lannister dans un murmure.

Et de fait, c'était une certitude. La table, longiligne, connaissaient deux places de choix à chacune de ses extrémités : l'une pour lady Oldvalon, à droite, l'autre pour Sansa, à gauche. Du côté des fenêtres, partant de la maîtresse de la Guilde, avaient été placé dans l'ordre lord Selwyn, lady Jaelly, leurs enfants Erwyn et Rienna, puis lord Varys. Face à eux, de lady Oldvalon à Sansa, les toisaient respectivement lady Gaelyn, Leth Aranoth, Leung, Jaime, Brienne et Davos. Sur la table, les plats étaient si nombreux et opulents que les enfants disparaissaient presque derrière.

D'ordinaire, comme le lui avait expliqué Brienne lorsqu'elles s'étaient retrouvées dans la salle à manger privée, lady Oldvalon présidait bien la tablée, mais était entourée directement par lady Gaelyn et Leth Aranoth, qui avait repris la place de son père au moment de la mort de celui-ci. Il convenait aux trois maîtres de la Guilde de présider la table de la sorte, puis de se faire encadrer des autres membres importants de l'ordre, quand il s'agissait d'un repas plus formel. Quand il n'était que question de famille, il semblait évident que Leung, la guerrière Yi Tienne dont Sansa avait fait connaissance sur le Brise-Tempête, et Brienne elle-même tenaient des places plus proches des Dames de Tarth.

Cependant, ce soir-là, devant le prestige de leurs invités, l'ordre de préséance avait été tout entier bouleversé pour ne pas risquer de froisser qui que ce soit.

- Ce qui ne saurait être possible, expliqua Brienne à voix basse, comme Sansa la pressait du regard. Lord Selwyn n'a que peu de tolérance pour les plats et les gens venus de contrées exotiques. Il n'en sera que forcément furieux.

- Le placer face à Gaelyn et Leth tient du génie, commenta Leung avec un lent sourire.

Sansa les vit échanger un regard de connivence, et il lui fut soudain évident que les deux jeunes femmes étaient amies de longue date. Il était aussi évident, tout à coup, que la jeune reine louve ne connaissait pas tant qu'elle le croyait celle qui l'avait protégée durant des années. Elle avait côtoyé une femme chevalier aussi redoutable qu'honorable, qui lui semblait presque incapable de puérilité ou de détente, comme si seul le code de chevalerie pouvait dicter sa vie. Pas un instant, Sansa n'avait cru que la chevaleresse puisse avoir de tels alliés si profondément reclus dans le secret de l'île.

En l'absence du seigneur de Tarth et de sa famille, qui se faisaient attendre, tous se tenaient devant leur place. Si aucun ne manifestait une attitude relâchée, Leth, Leung, Brienne et même Jaime Lannister avaient pris la posture d'attente martiale des guildiens, jambes écartées à la largeur des épaules, bras croisés dans le dos, les coudes écartés. Sansa avait également remarqué le changement drastique d'apparence qu'ils avaient opéré. Aucun d'eux ne portait l'uniforme des apprentis, mais Leth Aranoth avait un assemblage étrange de tenue classique de Westeros et d'éléments plus typiquement issus de la culture dothraki. Leung portait un costume de vert et de blanc cassé très seyante, et ses cheveux étaient relevés en une coiffure complexe surmontée d'une fléchette pour maintenir l'ensemble. Brienne avait une tenue à sa taille, dans les teintes bleutées, agrémentés de motifs cousus au fil argenté, et le col et les manches étaient faits de telle sorte que, sans masquer les brûlures, ils en dissimulaient aisément la majorité.

Mais le plus surprenant était ser Jaime Lannister. A Winterfell puis Port-Réal, Sansa l'avait déjà trouvé changé, barbu et fatigué, marqué par les épreuves et moins blond qu'il ne l'avait été autrefois. Il paraissait alors négligé, et l'était, d'ailleurs. Il se cachait sous des fourrures et des vêtements sombres où apparaissaient de-ci de-là les couleurs des Lannister. A présent, la jeune reine le trouvait méconnaissable. Ses cheveux n'étaient ni plus longs ni plus courts, mais sa barbe était entretenue, et il arborait une tunique d'un bleu profond, surmontée d'un pourpoint noir aux boucles d'argent. Plus une once de la Maison lionne sur lui : sa main de bois contrastait avec le souvenir doré qu'en gardait Sansa, et une mitaine sombre lui dissimulait partiellement la main gauche.

Cette simple tenue confessait déjà un aveu sans précédent. Sansa s'était bien faite la réflexion sur le navire que le régicide paraissait bien plus changé qu'elle ne l'aurait jamais cru possible, mais son accoutrement, bien que plus sombre, ressemblait bien trop à celui de la chevaleresse pour que cela soit une coïncidence. Bien que les deux chevaliers ne soient sans doute aucunement versés dans les arts couturiers et coloristes, quelqu'un avait bien dû se charger pour eux, ou à tout le moins les avertir, qu'abandonner les couleurs Lannister au profit d'un bleu sombre d'une tunique dont certains motifs rappelaient subtilement des détails de la tenue de ser Brienne n'était pas sans conséquence. Sans doute était-ce là la façon la plus décente et discrète qu'ils aient trouvée pour asseoir leur situation.

- Prenez place, majesté, l'invita lady Oldvalon.

Selwyn de Tarth franchit la porte à cet instant, suivi de sa famille. Sansa le dévisagea sans hostilité alors qu'il se positionnait à la place qui lui avait été réservée. C'était un vieillard, plus jeune sans doute que les Dames de la Guilde, mais il se dégageait de lui une impression d'usure qui n'avait rien à voir avec l'âge. L'homme paraissait issu d'une époque révolue. A sa droite, son épouse n'en détonnait que plus franchement. Brune, un regard de biche, elle était de taille moyenne mais d'une beauté saisissante, vêtue de soieries riches qui, elles, arrachaient une grimace interne à Sansa. L'on n'aurait sans grand mal pu nourrir la population de Port-Réal en vendant une telle robe à Essos. Enfin venaient les jumeaux de cinq ans, Erwyn et Rienna de Tarth. Ils étaient adorables, tant par leur apparence que le sourire qu'ils adressèrent à Brienne, debout face à eux. On eût dit que leurs lèvres ne pouvaient cesser de s'étirer. Sansa avait jugé plus sûr de ne pas s'asseoir alors que le seigneur de Tarth venait d'entrer, mais elle n'attendit pas qu'il eût adressé plus d'un regard respectueux à lady Oldvalon avant de prendre place sur son siège. Il ne faisait aucun doute que lord Selwyn n'aurait aucun signe à son égard, et elle n'en attendait pas davantage de lui. Le portrait parlé qu'on lui avait fait de cet homme lui était déjà bien assez précis.

Entendant racler le siège sur le sol, il adressa un rapide regard à la reine des Six Couronnes, assise droite et impériale au bout de la table, puis, sans plus aucun égard pour la maîtresse des lieux, s'assit à son tour. Varys et Davos avaient déjà emboîté le pas à leur reine, mais pendant une seconde, il flotta un terrible malaise au-dessus de la table. Jamais un invité n'aurait dû prendre l'initiative de s'asseoir avant la lady de la Guilde sans son autorisation. Par solidarité envers son époux, lady Jaelly s'assit à son tour. Et là, seulement, lord Selwyn parut réaliser l'ampleur de son irrespect.

Pas un guildien n'avait esquissé le moindre geste. Ser Jaime lui-même était debout, dans la posture d'attente militaire qu'ils avaient tous. Brienne adressa bien un regard à Sansa, comme une sorte d'excuse ou de demande d'autorisation, mais rien de plus.

Un bref instant, Sansa se demanda si elle ne se montrait pas elle-même bien irrespectueuse envers ses hôtes, mais les Dames de la Guilde lui adressèrent un simple sourire, minuscule, et elle se ragaillardit quelque peu. Il n'était pas temps de commettre des erreurs avec celles dont elle espérait se faire des alliées.

Un léger raclement hésitant fit se porter les regards sur les jumeaux. Coincés entre l'exemple de leurs parents et celui des guildiens qui leur faisaient face, ils étaient toujours debout mais bien moins souriants, presque inquiets. La fillette avait même une main sur le dossier de sa chaise, et regardait alternativement sa mère assise et sa sœur debout.

Lady Oldvalon, enfin, s'assit délicatement sur sa propre chaise, déposa sa canne puis adressa un sourire aux guildiens.

- Prenez place, dit-elle doucement.

Et, comme un seul homme, ils s'exécutèrent. Brienne adressa un sourire fugace aux deux enfants qui suivirent le mouvement, disparaissant presque entièrement derrière les montagnes de nourriture. La table était garnie, sans excès. Mais les plats avaient été étrangement élaborés de sorte à s'élever de manière surprenante, comme un entrelacs de figures destinées à reproduire une ville miniature, et répartis comme s'il fallait dégager l'espace devant les Dames de Tarth mais presser davantage d'éléments devant la reine. Etrange, songea Sansa en parcourant la tablée des yeux.

- J'espère que les plats sauront vous rassasier, reprit lady Oldvalon. Ils ne vous seront peut-être pas familiers, mais n'hésitez pas à nous questionner à ce propos. C'est un honneur de vous avoir à notre table, majesté, et j'ose espérer que ce modeste dîner sera à votre goût.

- Votre hospitalité m'est déjà une raison suffisante pour vous témoigner ma reconnaissance, et je suis certaine que ce repas sera excellent, assura Sansa avec un sourire poli mais franc. Je vous remercie encore de nous avoir invités en pareille circonstance. Mes Dames, mes sires.

Elle inclina légèrement la tête en signe de salut, et tendit le bras pour se servir. Ayant semble-t-il guetter le premier geste de la reine pour se servir à son tour, lady Oldvalon prit le plat le plus proche d'elle et tous les autres membres de la tablée entreprirent de se servir, à l'exception de lord Selwyn et des siens.

- N'aviez-vous pas dit, ma cousine, que vous prépareriez des mets de notre gastronomie ?

- Ils sont devant vous, dit lady Gaelyn avec un sourire froid. Mais si vos papilles venaient à être prises de curiosité, peut-être cela vous dirait-il de goûter à d'autres choses.

- Pour quelle raison ?

Le ton était acide et sans réplique. Pour autant, la vieille femme ne parut ni surprise ni mal à l'aise. Sans doute les exigences de Selwyn étaient-elles connues des guildiens. Sansa lorgnait çà et là les plats les plus étranges qu'il lui ait été donné de voir de sa jeune vie, en songeant que bien qu'il se montrât d'un irrespect rare, elle pouvait entendre le désarroi de lord Selwyn devant pareil spectacle culinaire. Il ne lui avait été donné de voir des plats semblables, et elle ne savait qu'en penser et que manger sans crainte.

Davos siégeait près d'elle, mais Brienne allait juste à côté, et Sansa ne tarda pas à remarquer que son regard suivait les faits et gestes de la reine. Quand la chevaleresse secoua très légèrement la tête de gauche à droite alors qu'elle s'apprêtait à se servir dans une petite marmite au contenu bouillonnant, elle renonça. Brienne elle-même se servait d'une main sans hésiter, piochant dans les plats étrangers avec confiance, mais évitant soigneusement certains d'entre eux, certainement non sans raison. Durant les premiers instants, il sembla à Sansa que le seul bruit des couverts et des plats que l'on se passe emplissaient la pièce. Occupée à tenter d'identifier ce qu'elle se servait, Sansa mit quelques secondes à réaliser que, bien à l'abri des plats dont les détails à profusion attiraient bien plus l'oeil que les costumes des guildiens, les assiettes de Brienne et ser Jaime avaient été interverties. Sansa fit mine de demander un plat à Davos et, ce faisant, elle se pencha légèrement au-dessus de la table et comprit.

S'il n'avait aucune peine à se servir lui-même, Jaime Lannister ne pouvait évidemment pas employer deux couverts en même temps. Brienne lui tranchait donc sa viande - ou était-ce du poisson ? Et ils le faisaient discrètement, probablement pour ne pas attirer l'attention de lord Selwyn.

Pour autant, en quelques minutes, Sansa réalisa que deux autres personnes à table avaient remarqué leur manège. Erwyn et Rienna de Tarth fronçaient leur petit nez derrière la frontière de mets exotiques. Brienne leur adressa un léger sourire, mais lady Jaelly et lord Selwyn ne risquaient pas de remarquer quoi que ce soit, car, Sansa le voyait bien, la disposition des plats avait été pensée pour empêcher le seigneur et sa femme de constater le manège de Brienne et Jaime.

Réprimant un sourire, la jeune reine entreprit de parcourir davantage la table des yeux, sans parvenir à arrêter son choix. Elle étira finalement la main vers un plat posé près de Davos, que lui-même lorgnait depuis quelques instants.

- A votre place, je ne mangerai pas ça, dit calmement Brienne, la figeant dans son geste. Pas sans savoir de quoi il s'agit, à tout le moins.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda Davos en inspectant l'aliment avec circonspection.

- De la laitance de poisson.

Le marin repoussa son assiette avec un froncement de sourcils dégoûté, mais Erwyn de Tarth se redressa sur sa chaise, pratiquement debout sur sa chaise, pour adresser un regard interrogateur à Brienne.

- Erwyn ! s'exclama sa mère.

Il se rassit précipitamment, mais sans lâcher Brienne des yeux.

- Qu'est-ce que c'est, de la laitance ? demanda le petit garçon avant que sa mère puisse l'en empêcher.

- De la semence, répondit Davos. De...Ce ne me semble être une chose à t'expliquer tout de suite, jeune homme, s'interrompit-il de lui-même en adressant un sourire attendri mais navré.

- C'est bon ?

- Tu ne toucheras pas à ça ! siffla lady Jaelly en foudroyant du regard le marin et Brienne comme s'ils avaient eux-mêmes demandé à l'enfant d'y goûter.

Sansa s'écarta prudemment du plat incriminé, bien certaine de ne pas vouloir s'en servir, ce qui ne l'empêcha pas de voir Leung s'en saisir quelques instants plus tard. La jeune reine réprima un haut-le-cœur. Elle n'était certainement pas en capacité d'envisager ne serait-ce qu'un instant qu'un tel plat puisse être bon en bouche, et le simple intitulé la faisait se sentir mal.

Tout cela n'est qu'une question de culture, se morigéna-t-elle. C'est avec cette idée en tête qu'elle jeta son dévolu sur une curieuse pomme de terre farcie agrémentée de ce qu'elle identifia comme un énorme insecte. Jaime Lannister suivit des yeux son hésitation (infime, car elle refusait qu'on puisse la prendre en défaut) et lui adressa un sourire fugitif, qui n'avait rien de prétentieux.

- C'est un criquet grillé, expliqua-t-il à voix basse. Mais c'est bien meilleur qu'il n'y paraît.

- De quel pays est-ce la cuisine ? s'enquit poliment Sansa en découpant avec soin son plat pour en observer la chair.

- C'est un mélange guildien, lui répondit Leung. La recette originelle est yi tienne, mais nos épices et de nos accompagnements ne conviennent pas aux Andals. Aussi avons-nous pris l'habitude de cuisiner les insectes avec des légumes typiquement issus de l'agriculture westerosi. Il y a dans cette pomme de terre des oignons, du lard grillé, un peu de lait et de fromage mélangé à la chair de la pomme de terre, et des épices locaux. Puis nous avons fait cuir l'ensemble au four à pain.

La guerrière redoutable semblait s'être animée avec un calme et une certaine douceur, et il sembla à Sansa qu'un léger relâchement s'emparait des guildiens. Avaient-ils craint que leurs plats et coutumes ne la prennent au dépourvu, qu'elle n'affiche un mépris ou une crainte comme lady Jaelly et lord Selwyn ? Résolue, la jeune reine trancha soigneusement un petit morceau du met et le porta à la bouche. Le goût du criquet grillé, et la façon dont il craqua sous ses dents lui furent étranges et elle retint de peu une grimace, mais le goût qui vint avec lui était curieusement bon, presque familier. Leung n'avait pas menti, ce plat composite ne se distinguait réellement que par sa possession d'un insecte curieux à son sommet, certainement pas pour ses aromates.

- C'est excellent, dit-elle. Curieux, je dois l'admettre, mais excellent.

- En ce cas, il faut que je goûte ça, assena Davos, en piochant une des pommes de terre dans le plat.

Varys ne tarda pas à l'imiter, et il sembla à Sansa voir plusieurs regards de connivence entre les guildiens, mais elle n'avait même pas eu à se forcer. Certes, elle n'aurait jamais cru qu'un tel met puisse être mangeable, et avait ressenti une forme de rejet en avisant la pyramide de pomme de terre fourrée, mais le goût était là et lui convenait parfaitement.

- Wǒ xǐhuān nǐ de nǚwáng, dit Leung en yi tien en adressant un regard à Brienne. J'aime bien ta reine.

Sansa n'avait bien évidemment rien compris, mais elle vit le visage de la géante se fendre d'un léger sourire, et écarquilla les yeux quand Brienne ouvrit la bouche pour répondre :

- Tā hěn hàoqí bìngqiě kuānróng. Elle est d'une nature curieuse et tolérante.

- Tā cóng Selwyn gǎibiànle wǒmen. Cela nous change de Selwyn.

Les deux femmes échangèrent un sourire. Sansa, elle, était stupéfaite et n'était pas la seule. En face de leur demi-sœur, les jumeaux écarquillaient des yeux grands comme des soucoupes.

- Tu parles yi tien ? s'exclama Sansa.

La chevaleresse rougit brutalement, et Jaime Lannister se fendit d'un sourire moqueur.

- Assez mal, majesté, répondit Brienne. Mais oui. Pardonnez notre impolitesse, nous avons l'habitude de passer d'une langue à l'autre. Les guildiens sont tous trilingues, et depuis notre arrivée, je ne crois pas avoir vécu un seul repas où tous commençaient et terminaient de parler uniquement en langue commune.

- Trilingues au minimum, fit remarquer lady Gaelyn en sirotant doucement un verre de vin clair. Nous avons coutume d'en apprendre le plus sur chaque culture que nous accueillons. Vous avez dû le remarquer au port, ou même sur le navire en venant, tous les nôtres parlent effectivement de multiples langues. Ser Brienne a vécu parmi nous suffisamment longtemps durant son enfance pour apprendre des rudiments de yi tien et de dothraki.

- Et ton niveau n'est pas mauvais, dit Leung. Seul ton accent te trahit véritablement. Même si je suis certaine que celui de ser Jaime restera de très loin le pire.

Jaime Lannister leva les yeux au ciel, avant d'adresser un regard à la jeune femme.

- Je m'estime déjà heureux d'avoir réussi à acquérir autant de vocabulaire en six mois. Votre langue est impossible.

- Je pourrais en dire autant de ce que vous appelez la langue commune, répliqua Leung.

- Vous aussi, vous vous essayez au multiculturalisme ? s'enquit doucement Varys, et Sansa pouvait voir l'intelligence pétiller dans ses yeux.

- Il faut croire, éluda le chevalier avec un haussement d'épaules.

Mais son attitude désinvolte se trahissait d'elle-même par la composition de son assiette, où se chevauchaient des mets parfaitement westerosi, un bol de soupe rouge que Sansa sut être du sang avant même de se poser plus loin la question, et un assortiment d'insectes grillés au sein d'un écrin de légumes et de lard. Quant au verre de vin traditionnel qui se trouvait près de son assiette, il n'avait absolument pas la couleur et, Sansa l'aurait juré, l'odeur d'un verre de vin. Il semblait plutôt être rempli de lait.

- Nous devrions être fiers de nos valeurs et de nos racines, intervint lady Jaelly avec aplombs. Les dieux nous ont permis de naître à Westeros, et ce n'est pas sans raison qu'ils ont rendu les langues lointaines aussi pénibles à nos oreilles. Je ne suis pas certaine que braver leurs choix par curiosité soit une décision sage.

- La culture des westerosi est parfaitement respectée au sein de la Guilde, fit calmement valoir Leth Aranoth. Les natifs Yi Tien ou Dothraki l'apprennent eux aussi. Si les dieux avaient souhaité que nous soyons incapables de communiquer, s'ils nous avaient destiné à un but précis qui ne nécessitait pas que nous puissions nous comprendre et qui même pourrait s'en trouver mal, alors je ne pense pas qu'ils nous auraient donné la capacité d'apprendre de nouvelles langues. De plus, les hommes ont toujours vogués de par le monde. Les Andals eux-mêmes sont venus voilà des millénaires à Westeros et ont voulu s'y établir au détriment de la population qui y vivait déjà. Je ne prétends pas m'y connaître beaucoup au sujet des enfants de la forêt et de ceux qui peuplaient le monde avec eux, mais peut-être auraient-ils pu survivre si la communication entre les peuples avait été plus grande.

- Voilà une théorie très intéressante, commenta lord Varys avec bonhommie.

Sansa lisait sur le visage de l'eunuque une certaine satisfaction, doublée d'une curiosité intellectuelle qu'elle commençait à bien connaître.

- C'est là le point de vue que nous développons depuis des décennies, expliqua posément lady Oldvalon. Il en ressort que nous savons tous de multiples langues. Les invités sont rares par chez nous, mais nous ferons l'effort de nous exprimer en langue commune ce soir.

Ce disant, elle coula aux guildiens un regard appuyé, comme l'aurait fait une mère devant ses enfants plaisantins. Impression qui arracha un sourire à Sansa quand Leth Aranoth répondit avec sérieux :

- Sek, lady Oldavlon.

Suivi immédiatement par Leung, Brienne et Jaime Lannister :

- Shì de, fūrénuh. Oui, ma Dame.

Sansa sentit malgré elle un début de sourire lui étirer les lèvres. On sentait aisément que la langue yi tienne n'était pas encore très familière à Jaime Lannister, mais il se dégageait d'eux quatre un sentiment de cohésion que la jeune reine se souvenait seulement d'avoir connu avec ses frères et soeur, et seulement depuis qu'ils avaient grandi et mûri. Autrefois, un tel esprit de groupe leur était étranger.

Elle repoussa Bran et Arya de son esprit. Il ne lui fallait pas s'engager sur cette voie, om elle ne serait plus suffisamment concentrée sur cette soirée. Même si elle avait longtemps cru à leur disparition irrémédiable, elle réalisait depuis leur séparation, quelques mois plus tôt, qu'ils lui manquaient.

Le repas reprit son cours, et Sansa profita de l'ouverture que lui avait offert l'échange entre les guildiens pour entamer une conversation sur la linguistique avec les guildiens, et elle se surprit même à discuter calmement avec Jaime Lannister de son apprentissage laborieux du yi tien, l'homme ayant visiblement abandonné tout espoir de maîtriser ne serait-ce que des rudiments de dothraki. Même si elle aurait aimé attaquer un aspect plus politique, Sansa savait qu'il valait mieux prendre son temps et elle mangea avec appétit, essayant différents plats de différentes cultures, détestant certains, appréciant d'autres. Les cuisiniers s'étaient donnés du mal pour composer des plats de tous les horizons, et la jeune reine avait l'impression d'être partie à la découverte d'un monde inconnu. Cependant, quand elle interrogea Jaime Lannister sur le contenu de son verre et qu'il l'informa qu'il s'agissait de lait de jument fermenté, il lui recommanda de goûter très légèrement et de ne surtout pas s'attaquer à un autre alcool exotique présent à la table. D'ailleurs, les bouteilles les plus colorées avaient été disposées près de Leth Aranoth et Leung, qui étaient les seuls à s'en servir.

- Croyez-moi, vous ne voulez pas savoir ce qu'il y a dedans, lui certifia Jaime Lannister en la voyant plisser les yeux. Ce n'est pas fait pour les Andals.

- Cela aurait-il un rapport avec l'aversion soudaine de ser Bronn pour les souris ? s'enquit Davos.

- Cela se pourrait. Ne cherchez pas à comprendre.

Plus elle y pensait, plus Sansa avait le sentiment que le ser Jaime qui se tenait à cette table n'avait rien de comparable avec celui qui, déjà très transformé par la vie, était venu mander le droit de demeurer à Winterfell. Il paraissait plus apaisé, plus confiant aussi.

- La façon dont vous êtes parvenus à le traumatiser a alimenté les conversations du palais des jours durant, vous savez, commenta Varys.

Jaime Lannister et Brienne esquissèrent le même sourire moqueur. Un peu plus loin, Sansa crut entendre lady Gaelyn et Leth Aranoth marmonner quelque chose à propos de la fragilité des Andals.

- Pour quelle raison vous être ainsi invitée à Tarth, majesté ? demanda lord Selwyn de but en blanc. Je n'ai reçu aucun message de Port-Réal en ce sens.

Sansa décida de ne pas relever le manque flagrant de politesse et l'accusation à peine voilée du seigneur de l'île. Elle prit le temps de se servir posément une bouchée de nourriture avant de répondre.

- Nous n'avions pas prévu de faire halte chez vous. Les guildiens sont venus à notre secours alors que nous étions attaqués par des pirates.

- Nous leur avons offert le gîte et le couvert le temps que leur navire puisse reprendre la route, expliqua lady Oldvalon.

Lord Selwyn toisa sa cousine quelques instants, puis se tourna vers Sansa, et elle put sentir dans son regard toute la désapprobation et l'inquiétude qu'il éprouvait. Il ne voulait pas d'elle ici. Il avait proclamé l'indépendance de l'île et devait forcément savoir que cela ne pourrait que susciter la colère de la reine des Six Couronnes.

- Je suis votre seigneur, dit-il d'une voix tendue. Vous auriez dû m'en parler.

- Nous avons été prises de court, je le crains fort, répondit lady Gaelyn. Les pirates n'ont pas souvent la correction de nous avertir avant de leurs attaques.

- Rúguǒ zhǐshì... soupira Leung. Si seulement...

- Tarth ne reconnaît aucune reine, martela lord Selwyn et Sansa vit bien le regard du vieil homme se porter sur elle quelques secondes avant de foudroyer du regard les Dames de la Guilde. Aucun roi ni aucune reine de Westeros n'a jamais su amener la paix à Tarth, ils n'ont été capables que de saigner nos familles. Notre île est indépendante et même si je conviens que vous veniez en aide à un navire en perdition, vous auriez dû me consulter avant de leur permettre de fouler notre sol. Vous êtes sur mes terres.

La dernière phrase avait été prononcée sur un ton menaçant, et lord Selwyn foudroyait sa cousine du regard. Celle-ci, cependant, ne paraissait pas particulièrement inquiète. Elle but une longue gorgée de vin, échangea un regard avec lady Gaelyn puis avec Sansa elle-même.

La jeune reine aurait aimé répliquée à la mesure de l'insulte qu'elle percevait, mais le regard de Varys l'en dissuada. Elle ne pouvait nier que les guildiens avaient outrepasser les droits que leur allouait leur seigneur et qu'ils devaient normalement obéissance à celui-ci. Quel que soit le rapport de pouvoir en place à Tarth, les choses ne pouvaient évidemment en rester là, et cela, Sansa pouvait le comprendre. Jamais elle-même n'aurait accepté, au Nord, qu'un de ses vassaux ne recueille un ennemi sans l'en avertir et s'attende à ce qu'elle l'accepte.

- Peut-être me fais-je plus grande politique que vous, mon cher, reprit calmement lady Oldvalon. Il ne m'est pas apparu que nous devions nous mettre en guerre contre Westeros tout entier pour le simple bénéfice de votre petite personne et de l'indépendance que vous souhaitez tant nous faire prendre. Abandonner la reine des Six Couronnes en pleine mer face à des pirates ne m'apparaissait pas comme l'acte le plus politiquement amical qui soit et je suis très heureuse que les guildiens aient décidé de la ramener à nous, de même que je suis moi-même ravie de l'accueillir à la Guilde le temps qu'il faudra à nos ouvriers pour réparer son navire.

Sansa ne put réprimer un léger haussement de sourcils surpris. Il se dégageait de lady Oldvalon une assurance pleine de sagesse et de distance, mais jamais la jeune reine n'aurait cru qu'elle verrait une telle rébellion chez la Dame de la Guilde. En opposition totale avec la colère qui naissait peu à peu chez Selwyn de Tarth, sa cousine semblait parfaitement calme.

- Et permettez-moi de vous dire, reprit-elle, que nous avons mieux à faire que d'entretenir des querelles inutiles plutôt que de nous armer pour l'Hiver. Les tempêtes sont sur nous, les ravages ont déjà commencé et je ne compte plus le nombre de navires échoués ces dernières semaines.

- Sept ces deux derniers mois et demi, déclara Leung sans lever les yeux de son assiette. Onze, si l'on tient compte des bateaux de pêche. Et tous ne le sont pas du fait des pirates, loin s'en faut.

Selwyn paraissait fulminer comme si le feu du dragon lui-même avait pris naissance dans son crâne. Il foudroya du regard la Yi Tienne, avant de reporter son attention sur sa cousine, dédaignant sans vergogne Sansa qui se sentait pourtant prête à rétorquer. Cela faisait bien longtemps qu'elle ne s'était pas sentie aussi insultée.

- Je ne tolérerai pas d'être traité aussi mal sur mes propres terres. J'exige réparation de l'affront que vous me faites, cousine !

- Si vous me permettez d'intervenir, dit Sansa d'un ton d'un froid polaire où nul n'aurait pu percevoir la moindre demande, votre île appartient au domaine des Baratheon, qui eux-mêmes servent les Six Couronnes. Ce qui nous ramène à un épineux problème qu'il me semble, vous avez soigneusement choisi de garder par-devers vous jusqu'à présent : en tant que reine des Six Couronnes, je suis davantage ici chez moi que vous-mêmes.

L'intervention manquait certainement de subtilité – Sansa s'en fustigea mentalement. Ne s'était-elle pas interdite d'user des schémas qui ne savaient fonctionner qu'au Nord, au milieu de gens rudes qui pensaient à leur survie avant de penser aux beaux jardins et à la belle chair ? Et voilà qu'elle retombait dans ses travers. Tous les enseignements reçus à Port-Réal du temps de Cersei lui semblaient loin désormais, tombés sous les coups de l'instinct.

Peut-être ne suis-je pas lionne, mais ce n'est pas le moment d'agir comme une louve du Nord. Il me faut être une louve du Sud.

Autour de la table, l'ambiance s'était glacée. Tous les regards convergeaient vers la jeune reine et le vieux seigneur, et Sansa fut certaine d'entendre les deux enfants finir de mâcher.

- Je n'ai aucune autorité à reconnaître à un bâtard sans éducation, cracha Selwyn d'une voix blanche.

- Gendry Baratheon a été légitimé, fit valoir lord Varys avec calme. Il est aujourd'hui aussi seigneur que vous.

- Il est né dans la boue ! tonna Selwyn, dans un éclat de voix qui surprit tant son épouse qu'elle eut un sursaut. Il n'a jamais eu d'éducation, à peine sait-il tenir une cuillère à ce que l'on dit !

Sansa se força au calme, esquissa un infime début de sourire froid.

- Gendry Baratheon est venu se battre à Winterfell face aux Marcheurs, dit-elle. Il a forgé les armes qui ont défendu le monde des humains, puis il s'est battu avec les chevaliers alors qu'il est vrai, il ne savait pas grand-chose des arts du combat. Il a contribué à sauver le monde et à risquer sa vie pour ça. Qu'avez-vous fait pour protéger le monde des humains, lord Selwyn ?

- Fadaises ! cracha-t-il d'un ton venimeux.

- Si vous aviez pris la peine de répondre aux corbeaux qui vous ont été adressés par ser Brienne et moi-même quand nous avons allié nos forces à celles de la reine des dragons, puis quand nous vous avons invité au conseil des seigneurs pour déterminer qui devait régner et ce qu'il convenait de faire, vous tiendriez sans doute un autre discours. Vous avez choisi de vous terrez ici, en ignorant sciemment ce qu'il se passait au-delà des frontières de votre île.

Sansa marqua une pause, se servit posément en vin. Il lui fallait donner le visage de la reine qu'elle deviendrait un jour, non de celle qu'elle découvrait encore. Il lui fallait être celle que les seigneurs avaient voulu placer sur le trône. Celle en laquelle croyaient Davos et Varys. En laquelle croyait Tyrion.

Le nain n'était pas là, bien sûr, mais elle se souvenait de ses enseignements, des longues et passionnantes discussions qu'ils avaient eues ces derniers mois. Elle sentait le regard de ses deux conseillers et amis sur elle, elle percevait la façon dont ils évaluaient la situation, pouvait presque sentir l'esprit de Varys qui réfléchissait comme un cheval lancé au galop.

- Je n'ai que faire de vos affaires politiques, répondit Selwyn en se redressant pour mieux la toiser. Tarth n'a jamais rien gagné de ses alliances avec le continent, elle mérite de prendre son indépendance. Qu'avez-vous amené à cette île ? s'emporta-t-il. Vous comme les autres, que lui avez-vous apporté, si ce n'est de prendre ses fils, ses pères, ses maris, pour la folie de ce trône dont vous voulez tous en laissant mourir le monde autour de vous !

- Je ne suis pas certain que de tels propos conviennent aux enfants, avança prudemment lord Varys.

- Je n'ai aucun ordre à recevoir de vous ! explosa Selwyn en frappant du poing sur la table.

Le calme relatif qui régnait jusqu'à présent sembla voler en éclats. Lady Gaelyn frappa à son tour, si fort que tout le monde sursauta, même Sansa, et tous les regards convergèrent vers la vieille femme. La reine réalisa n'avoir plus adressé le moindre regard aux deux ladies, pas davantage qu'aux guildiens. Tous paraissaient tendus, et le regard de lady Oldvalon se portait sur lord Selwyn avec une sévérité implacable, une dureté de femme de pouvoir. Pas de cette dureté dont avait été faite Cersei Lannister – plutôt de celle qui avait habité lady Olenna et sa petite-fille Margaery.

- Vous êtes ici chez nous, assena durement lady Gaelyn, le regard rivé sur lord Selwyn. Je ne vous permettrai pas de frapper ma table, pas davantage de faire d'esclandre à celle-ci. Je ne suis pas opposée au fait que nous parlions politique, mais tenez-vous.

- Je n'ai pas d'ordre à recevoir de votre part non plus. Vous m'accusez de tous les maux sur l'île qui m'a vu naître et dont j'ai le commandement, j'exige réparation, voilà tout.

- Il ne vous a été fait aucun affront, intervint Leth Aranoth. Vous avez mentionné les pirates, nous vous avons répondu. Que ma sœur vous fasse une réponse qui ne vous plaise guère puis que vous vous trouviez en désaccord avec la reine ne constituent pas des offenses.

Jusque-là, Sansa avait remarqué que Selwyn n'adressait qu'aussi peu que possible son attention aux guildiens. Il semblait vouloir nier jusqu'à leur existence, comme si de se trouver assis en face d'un homme à la peau sombre lui était aussi pénible qu'une brûlure. Que Leth Aranoth lui adresse la parole lui semblait insupportable.

- Vous devriez goûter nos spécialités, reprit l'homme Noir en adressant une moue polie au seigneur puis à la reine, vers qui il inclina également la tête en signe de respect. Il serait bête de gâcher un si bon repas par une querelle.

- Certainement, approuva lord Varys avant que Sansa n'ait pu dire quoi que ce soit. Je ne suis cependant pas sûr de ce qui se trouve dans mon assiette. Pourriez-vous me l'expliquer ?

La morsure de la colère se referma sur Sansa, mais elle s'efforça au calme. Elle ne devait pas en vouloir à lord Varys de prendre l'échange en mains, même s'il venait de passer outre son autorité pour cela. Elle avait l'impression d'être une petite fille, un petit oiseau comme celui qu'avait attrapé Cersei, remise à sa place par un aîné qui connaissait mieux qu'elle les us et coutumes qu'il conférait de suivre. C'était particulièrement désagréable, et elle aurait aimé laisser libre cours à sa colère, rappeler à lord Varys qui il était, qui elle était, mais elle se retint. Il ne convenait pas d'avoir une telle conversation maintenant. Elle aurait lieu en privée, une fois qu'elle ne risquerait plus de décrédibiliser le maître des chuchoteurs.

Cependant, cela n'avait pas été sans intérêt. Sansa le voyait : Selwyn de Tarth n'avait pas le contrôle de lui-même qui convenait aux seigneurs qui officiaient dans les hautes sphères du pouvoir. Il s'emportait trop vite, comme l'homme de guerre qu'il avait été dans sa jeunesse, et non comme un homme de politique. Il serait aisé de le prendre à défaut, de l'orienter et de contrôler sa colère en la dirigeant comme il convenait. Varys, certainement, saurait quoi en faire. Sansa aussi, si elle parvenait à en apprendre davantage.

Sans doute pense-t-il que comme nous n'avons pas la possibilité matérielle de réprimer sa rébellion, tout lui semble permis désormais, songea-t-elle amèrement.

Mais il pourrait suffire de contrebalancer les pouvoirs des différents membres de la tablée pour tirer quelque chose de Tarth, pour conduire peu à peu Selwyn à la faute et reprendre le contrôle de l'île. N'y avait-il pas autour de lui trois de ses enfants, ainsi que trois responsables de la Guilde ?

Et la Guilde… Il fallait en sonder les intentions rapidement. Sansa entrevoyait tout ce que les guildiens pourraient apporter aux Six Couronnes. Ils semblaient être plusieurs centaines, même si beaucoup étaient trop jeunes pour combattre. Sansa avait vu trop d'enfants tomber à Winterfell pour vouloir en envoyer encore au champ de bataille. Mais les adultes auraient leur place dans les gardes et les armées. Et tous ces orphelins qui parsemaient les routes du royaume exsangue…

Nous pourrions alimenter la Guilde. Leur envoyer des enfants et attendre qu'ils en fassent des guerriers redoutables et lettrés, des gens de philosophie et de langues, capables de lutter sur mer et sur terre.

Varys, Davos et elle en avaient brièvement discuté avant de venir dîner. Ils estimaient cette solution difficilement réalisable, mais envisageable sur le long terme. Une fois que serait écartée la menace de la famine, il serait temps de répartir les survivants pour qu'ils soient le plus utiles possible.

Jugeant qu'une discussion portant sur les ressources locales de la Guilde et la façon dont semblait s'organiser les fermes qu'ils avaient aperçues ne constituait pas un grand risque, ser Davos se lança donc dans une conversation champêtre avec lady Gaelyn. Et si la gestion d'un domaine tel que la Guilde devait représenter son lot de complications, Sansa n'eut pas de mal à voir la lueur de désapprobation dans les yeux de Selwyn. Croyait-il que cette discussion était indigne, trop prosaïque, ou qu'elle en révélait trop sur le fonctionnement de l'île ? Sansa n'écoutait pas tout, sachant que Davos avait de meilleures compétences qu'elle en ce qui concernait le prix du poisson et l'art d'élever et de rentabiliser les bêtes. Lord Varys se risqua à une aimable conversation sur les soieries et les arts de perle avec lady Jaelly, en omettant soigneusement tous jugements de valeur concernant le port de tels objets de luxe alors que la moitié du monde se mourrait de faim. Il n'en jeta pas moins un regard bref à Sansa, et elle sut qu'elle devait lui laisser les rênes à ce sujet. Et bien que converser ainsi de manière croisée ne fut pas particulièrement simple, elle entreprit de discuter avec Brienne.

Il n'y avait pas beaucoup à dire, sinon des banalités et des nouvelles concernant Podrick. Pour autant, elle se prit au jeu, s'enquit des progrès de l'écuyer dans les domaines dont il était devenu l'étudiant depuis son arrivée, et fut agréablement surprise de voir qu'en dépit de son manque de qualification initiale, Podrick Payne semblait apprendre et réussir. Preuve que même à cet âge, les apprentissages de la Guilde pouvaient trouver leur chemin et s'avérer profitables.

- Vous êtes toujours chevalier, alors ? demanda Erwyn de Tarth d'une voix fluette, si basse qu'il ne pouvait que vouloir passer inaperçu.

Penché au-dessus de son assiette, il fixait Brienne avec de grands yeux innocents. Personne, pas même lady Jaelly, ne lui adressait réellement d'attention – à l'exception de sa jumelle qui le suivait des yeux en silence, occupée à se battre avec une pomme de terre.

Et de Brienne, bien sûr, qui jeta un bref regard au couple seigneurial avant d'hocher la tête. Aussitôt, les deux enfants sourirent de toutes leurs dents.

- Mère dit toujours « lady » quand elle parle de vous, murmura Erwyn si bas que Sansa dut lire sur ses lèvres. Pas « ser ».

- On peut dire les deux, répondit Brienne sur le même ton. Mais je suis chevalier.

- Erwyn, ne te penche pas de la sorte, intervint sa mère.

L'enfant se recula immédiatement, l'air penaud, et adressa à sa mère un signe d'excuse.

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Podrick

Lao Si n'avait pas beaucoup de conversation. Ce n'était pas sa faute : il ne parlait pas très bien encore la langue commune, et puis il n'avait qu'une huitaine d'années, c'était finalement bien peu. Et Podrick mangeait lentement, sans réellement parvenir à se concentrer sur plus d'une chose à la fois. Sa tête lui faisait encore mal, et il n'était pas certain de pouvoir tenir une longue conversation, de toute façon. Il avait besoin de sommeil, et même s'il avait au départ souhaité guetter le retour de ses chevaliers, il devait se rendre à l'évidence : il n'y parviendrait pas. A peine son maigre repas terminé, il avait repoussé l'écuelle sur la table basse et s'était laissé aller contre l'oreiller. Il tentait cependant d'écouter le faible babillage de Lao Si. Le garçon avait visiblement besoin de parler, et en comprenant peu à peu, au milieu des bribes de yi tiens, que l'enfant était orphelin du jour, Podrick s'en voulut un peu de s'endormir.

- Tu n'es pas seul, parvint-il à dire d'une voix pâteuse. La Guilde veillera sur toi. Tu seras un enfant parmi d'autres. Je sais que c'est dur, reprit-il en réalisant qu'il pouvait donner le sentiment de déprécier le deuil auquel devait faire face le petit. Et tu as le droit d'être triste et d'en parler. Mais tu ne dois pas t'inquiéter. Tu ne seras pas seul.

- Jaime a dit la même chose.

- Ser Jaime, corrigea machinalement Podrick en fermant les yeux.

Il ne parvenait plus à lutter contre la fatigue. Assis sur une chaise, Lao Si alimentait le feu de temps à autre, baignant la chambre dans une chaleur confortable.

- Ser, ça veut dire quoi ?

- Chevalier.

- Je croyais que c'était frère, mais pour les filles.

Quoi ? Oh ! Oh…

Pourquoi fallait-il qu'il soit seul à donner une leçon de langue commune à cette heure, alors que sa tête lui donnait l'impression de s'être fendue en deux ?

- Ce n'est pas pareil. Ça s'écrit différemment.

- D'accord, dit Lao Si, et Podrick fut curieusement certain qu'il n'avait pas compris, mais qu'il veillerait à dire « ser Jaime », à présent.

Il y eut encore un moment de silence, pendant lequel l'écuyer vacilla au bord du sommeil, les membres engourdis, puis la voix flutée du petit garçon fendit à nouveau le silence :

- Comment on dit, quand on est serviteur pour un chevalier ?

- Ecuyer, marmonna Podrick.

Il avait si sommeil… Il se sentait dériver, incapable de lutter. Il espérait que Brienne ne lui en voudrait pas trop. Il lui sembla bien entendre encore le yi tien dire quelque chose à propos d'un écuyer et de ser Jaime, et il pensa confusément que le chevalier avait décidemment fait forte impression, puis il ne pensa plus rien.

Il avait sombré dans l'inconscience.

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Edmure

Le monde n'était que noirceur, rudesse. Froideur, aussi.

Le monde se résumait au néant d'une geôle peu éclairée, austère, dont la paillasse dure puait la pisse et la crasse. Contre le mur, un broc d'eau et une assiette pleine de nourriture froide et avariée avaient à peine été entamés.

Edmure Tully se laissait mourir de faim.

Il n'avait aucune autre lumière que celle de la faible torchère du couloir, dont le reflet des flammes se glissait parfois jusque dans sa cellule par l'ouverture étroite de la porte. Il n'avait aucune vue sur l'extérieure, et en-dehors du geôlier à qui l'on confiait la tâche de le nourrir et de jeter quelques seaux d'eau salée sur le sol pour le nettoyer et sur le prisonnier pour le décrasser un peu, il n'avait aucun visiteur plus régulier qu'un groupe de rats gros comme son avant-bras qui n'hésitaient pas à griffer et à mordre pour rafler à manger.

En-dehors du désespoir, une seule émotion animait Edmure Tully depuis six mois : la haine. Il n'avait jamais haï personne autant qu'il en était venu à haïr sa nièce Sansa, reine sans cervelle de ce nouveau royaume saigné à blanc. Il ne trouvait rien de plus terrible au monde que de faire alliance avec ses ennemis contre sa propre famille. Lui qui n'avait jamais été un homme fort ou particulièrement instruit, qui n'avait jamais eu l'intelligence du terrain, que l'on moquait car la plupart de ses décisions militaires lui avaient valu d'être rabroué par sa soeur Catelyn ou pire, son neveu Robb alors qu'il était à peine un homme, et déjà couronné du Nord. Il avait été un seigneur moyen, sans valeur ou talent particulier. Mais sa trahison du Silure, pour sauver sa femme et le fils qu'elle lui avait donné, l'avait profondément perturbé. Lui qui était déjà affaibli par sa captivité, il avait basculé dans un début de folie. Et tandis qu'il restait le jouet des Lannister, il avait commencé à faire des cauchemars dans lequel sa propre soeur égorgée lui hurlait qu'il avait fait tomber la Maison Tully, qu'il aurait mieux valu qu'il ne soit tué avec elle durant les Noces Pourpres.

Alors quand il avait pu partir au secours de sa nièce, retenue prisonnière à Port-Réal après la destruction de la ville, et qu'il avait découvert la trahison dont elle était elle-même coupable, son esprit n'avait pas pu le supporter. Qu'elle le prenne de haut, qu'Arya elle-même ne revienne d'entre les morts que pour le menacer de son épée, qu'elles prennent la défense de lord Tyrion, ce petit nain... Tout cela, ajouté à la captivité à laquelle ses nièces l'avaient réduit au motif de le faire réfléchir à ses actes, avait eu raison de sa santé mentale.

Aussi, quand il entendit le cliquetis d'une porte que l'on déverrouille, il ne bougea pas d'un cil, avachis contre le mur, recroquevillé sur lui-même. Il n'attendait aucune visite particulière, mais il n'attendait plus rien de la vie ces jours derniers – ou bien étaient-ce des semaines ?

La poigne qui le saisit durement au bras le sortit brutalement de sa torpeur, et Edmure Tully leva les yeux vers l'homme qui venait de le saisir. La lueur de la torche que brandissait l'intrus était si vive qu'elle lui brûla les yeux.

- Lord Edmure ? C'est bien vous ?

L'homme était une masse informe, sombre, qu'Edmure devinait derrière la lumière qui le brûlait même à travers ses paupières. Il sentait la chaleur du feu contre sa peau, et c'était plus douloureux qu'un coup de poignard. Il n'avait rien senti d'aussi chaud depuis des mois.

- Lord Edmure ?

- Qui… qui va là ?

- Un ami, monseigneur. Je vais vous sortir de là.

Il abaissa la torche, Edmure l'entendit heurter doucement le sol, puis ce fut un cliquetis d'outils de métal, et il sentit que les verrous de ses fers sautaient. Le poids des menottes en quitta ses poignets, et ce fut soudain comme si l'homme redécouvrait leur existence même. Il ne s'était plus senti aussi léger depuis une éternité. S'il avait été debout, il en aurait vacillé. Mais était-il seulement en capacité de se mettre debout ? Sans doute que non. Sans doute qu'il ne pourrait que s'effondrer au moindre pas.

- Vous pouvez vous lever, monseigneur ?

La voix de l'inconnu était rocailleuse, et trop forte pour les oreilles d'un homme qui n'avait plus entendu que le silence depuis des mois. Edmure grimaça de douleur, les yeux clos. Il ne comprenait rien. Il aurait voulu que le silence tombe pour de bon, qu'il n'y ait plus de lumière et de feu qui faisaient si mal.

- Faut vous lever, monseigneur, insista l'homme en tirant sur son bras. Je peux pas vous porter tout le long du chemin.

Et de tirer, plus fort. Edmure sentit quelque chose remuer dans sa poitrine, sans l'identifier.

- Qui… vous envoie ?

- Des alliés. Des seigneurs comme vous, qui veulent pas ployer le genou. Levez-vous, nous n'avons pas beaucoup de temps. Une fois dehors, vous aurez qu'à dormir dans la barque. Du nerf, allez !

Des alliés. Des gens qui refusaient de se soumettre à Sansa et au Gnome.

Soudain, le peu de forces qu'il restait à Edmure se mobilisa dans son ventre et dans ses jambes, il étira le bras pour trouver une prise, se cramponna à un bras large et gras, à une tunique rêche, et il se sentit tirer sur ses pieds. Une fois debout, il vacilla. Il ne s'était plus levé depuis des jours. Même pour chier, il n'avait fait que se traîner d'un bout à l'autre de sa cellule, depuis des jours. Plus, même.

Péniblement, l'inconnu le traîna dans le couloir, referma la porte de la cellule derrière eux, et passant un bras sous les épaules d'Edmure, il l'engagea dans le couloir.

.

Bronn

Passer les premiers rangs de fous furieux qui hurlaient sous les remparts avait été pénible, mais moins que de se retrouver soudain devant l'escorte du Bief au grand complet, couvert de poussières, de cendre, de sang, et à bout de souffle. Bronn était passé à travers une trouée dans l'un des murs d'enceinte de la ville pour rejoindre le campement des seigneurs et des dames qui avaient fait la route depuis les anciennes terres des Tyrell. Il avait couvert la distance à toute allure, et ses jambes lui donnaient l'impression de se décrocher du reste de son corps, et ses poumons étaient si douloureux que l'ancien mercenaire dut se cramponner à un arbre pour ne pas vaciller.

Bon sang, il était trop vieux pour toutes ces conneries… Courir la ville à cette vitesse, à son âge, et dans ces conditions, c'était de la folie. Mais bon, au moins, le campement du Bief était en vue. Les tentes étaient peu nombreuses, mais elles étaient là, et franchement, Bronn était prêt à s'en contenter. Il tituba jusqu'à l'entrée du camp, niché entre deux repousses de la forêt rasée en prévision du siège de Daenerys, et apostropha le jeune soldat qui y montait la garde, un pauvre gosse de dix-sept ou dix-huit ans qui le regarda avec des yeux ronds comme s'il était un démon.

- Va me chercher lady Joana. Dis-lui que lord Bronn veut la voir, que c'est urgent.

Le pauvre soldat fila aussitôt, pendant que Bronn, le souffle tremblant, allait prendre appui contre l'une des tentes. Le temps qu'il retrouve une respiration calme, lady Joana fonçait vers lui, suivie par quelques seigneurs à la mise froissée. Il les avait tirés du lit, ou il n'y connaissait rien. Une seconde, Bronn se demanda lequel de ces beaux seigneurs avait bien pu rejoindre lady Joana dans sa tente pour lui faire chanter des couplets plus sympathiques que ceux qu'elle lui braillait dans les oreilles, mais la mine affolée de la jeune dame et sa propre inquiétude lui remirent les idées en place.

- Que se passe-t-il, lord Bronn ?

- Un sacré paquet de problèmes, si vous me passez l'expression. La Main vous demande à vous et vos hommes de venir immédiatement au bas de la muraille du Donjon Rouge, ou il se pourrait bien qu'il n'y ait plus de château demain matin. Une émeute a éclaté cette après-midi, et le peuple de la ville essaie de prendre le palais par la force. Lord Tyrion refuse de les faire brûler ou tuer, mais il n'a pas assez d'hommes pour ramener le calme par la crainte.

Lady Joana le dévisagea quelques instants, mais il n'y avait pas autant de peur dans ses yeux que dans ceux des autres. Elle paraissait alerte, déjà prête à passer à l'action. Elle n'était peut-être pas si précieuse et fragile que l'avait craint Bronn, finalement.

- Si nous nous exécutons, dit-elle, vous savez que ce ne sera pas gratuitement.

- A aucun moment cela n'a été envisagé, rassurez-vous.

Bronn se sentait déjà floué, et rien n'avait encore été dit, mais il n'était pas idiot. Il n'y avait pas d'autres solutions de mettre un terme à l'émeute, et sans Donjon Rouge, il n'y aurait plus de Tyrion, et sans Tyrion, plus de lord Bronn.

- Nous ne pouvons engager nos hommes sans promesses de la part de la Main, dit un des seigneurs qui se cachaient derrière lady Joana. Nous sommes venus ici pour être entendus, pas pour devenir vos mercenaires.

- Si vous voulez négocier quelque chose, il faut encore qu'il reste quelqu'un avec qui négocier, répliqua Bronn. Vous voulez retrouver votre précieux Bief ? Venez donc sauver la tête de la Main de la reine, ou vous devrez vous expliquer avec elle sur la raison qui vous aura poussés à laisser crever son gouvernement alors qu'elle avait le dos tourné !

Le regard de lady Joana pesait sur lui, pétillant d'intelligence. C'était elle, la meneuse. S'il parvenait à la convaincre, Bronn était certain de pouvoir empocher les autres, et leurs hommes avec.

- Vous auriez la reconnaissance de la Main et de la reine des Six Couronnes. Ça n'est pas rien.

- Ce n'est pas grand-chose non plus, intervint un autre seigneur.

- Alors voilà quelque chose, siffla Bronn, sentant sa patience s'étioler. Si vous ne faites rien pour nous aider, vous pourriez bien vous lever demain devant les ruines des Six Couronnes et devoir vous débrouiller sans gouvernement, sans personne pour vous offrir sa protection, ses vivres ou son appui. Vous avez les terres les plus fertiles à des centaines de lieues à la ronde, ça on ne va prétendre le contraire. Mais vos châteaux tombent en ruines, vos villes sont pillées et je connais une flotte de pirates Greyjoy qui vendrait père et mère pour venir se servir dans vos garde-mangers. Votre récolte de l'année était vraiment bonne, mais plus de la moitié se trouve actuellement dans les caves du Donjon Rouge et s'il part en fumée, elle aussi.

Il marqua une courte pause, le temps de laisser à chaque seigneur la possibilité d'intégrer ce qu'il venait de dire. Bronn n'avait peut-être pas l'habitude de faire de grands discours, mais il avait bien assez fréquenté Tyrion pour avoir une idée de ce qu'il devait dire et de comment il devait le dire. Lentement, il commença à faire les cent pas avec une nonchalance qu'il était à des lieues d'éprouver, mais qu'il savait singer à la perfection, et regarda tour à tour chaque visage seigneurial.

- Si le Donjon Rouge tombe cette nuit parce que vous n'avez rien fait pour l'en empêcher, la population de la ville vous laissera peut-être tranquille. En tout cas, elle ne vous poursuivra pas et vous pourrez rentrer chez vous, profiter de vos beaux jardins, attendre la prochaine récolte, vous barricader pour l'hiver et vous rassurer en vous disant que vous ne m'avez plus sur le dos et qu'après tout, vous ne lui faisiez certainement pas confiance, à ce soi-disant gouvernement qui m'avait placé à votre tête. J'ai pas raison ?

Personne ne lui répondit. Le regard de lady Joana le suivait, calculateur. Bronn esquissa un sourire caustique, puis secoua la tête, faussement désolé.

- Mais voilà, le repos serait de courte durée. Vous savez pourquoi ? Parce que vos terres, elles sont peut-être fabuleuses pour la récolte, mais elles sont aussi un peu trop proches des Îles de Fer qui elles, crèvent de faim. Et vous savez pourquoi Yara Greyjoy n'a pas encore décimé vos côtes pour piller vos garde-mangers ? Parce que la reine le lui a interdit.

Il se planta devant lady Joana, et cette fois-ci, il n'affichait plus le moindre sourire.

- Vous vous tournerez alors vers vos voisins, vers les grandes Maisons et les grandes cités qu'il reste pour vous faire aider, parce que vous n'avez pas de quoi vous défendre. Sauf que Gendry Baratheon et ses vassaux vous tourneront le dos, et s'ils en ont la possibilité, ils vous enverront peut-être même quelques soldats pour continuer de vous massacrer, parce qu'ils sont loyaux à la reine. Vous ne pourrez pas compter sur le Nord, sur les Arryn ou sur ce qu'il reste des Tully, parce qu'ils sont tous loyaux à la reine. Dorne n'en aura rien à faire de vous comme il n'en a rien à faire de tout ce qui se trouve au-delà de ses frontières. Vous mourrez au fond de vos châteaux, avec vos roses, votre trouille et vos si précieuses récoltes, et vous vous pisserez dessus quand les Greyjoy défonceront votre porte. Et si jamais je survis à cette nuit et pas la Main, je vous promets que je passerai le temps qu'il me reste à vivre à vous pourrir l'existence.

« Il tombe des gouvernements tous les jours » avait-il dit un jour. A qui ? Podrick ? Tyrion ? Un autre ? Il ne se souvenait pas. Mais ce dont il était sûr, c'était qu'il ne perdrait pas tout ce qu'il avait gagné parce qu'une demi-douzaine de seigneurs avait trop peur de se risquer dans la ville. Et même s'il aurait crevé plutôt que de l'admettre, au-delà du simple rapport d'argent et de titres, il avait fini par… s'habituer à Tyrion. Disons qu'il l'aimait bien. Voilà. C'était dit – ou pensé, mais ça ferait l'affaire.

Le silence s'étira, seulement rompu par le hululement des chouettes et le bruit des autres animaux qui étaient en train de réinvestir la portion de forêt qui renaissait. Pendant un instant, Bronn crut que personne ne lui répondrait. Puis le visage de lady Joana se fendit d'un léger sourire.

Un infime sourire appréciateur.

- Peut-être êtes-vous plus capable de négocier que je ne le croyais, lord Bronn. Avez-vous un plan à nous soumettre ?

- 2 -

Sansa

Le dîner s'éternisait, s'enlisant dans de complexes conversations sur plusieurs niveaux. Bien qu'elle manquât encore d'expériences en la matière, Sansa en comprenait les codes et savait les manier malgré ça, sans doute mieux que Selwyn qui ne devait de surnager dans le ballet de sujets faussement légers que par son expérience.

En premier lieu, il était apparu à Sansa que cette rencontre n'avait que peu d'intérêt. La seule présence des jumeaux excluait toute discussion politique de fond, et elle savait qu'elle n'avait pas de moyen de conclure un accord à l'amiable avec Selwyn aussi aisément qu'en échangeant sur les mérites du vin. Mais au moins cela lui permettait-il de prendre la température, et peut-être d'asseoir un peu plus son autorité. Par ailleurs, elle faisait pleinement confiance à Varys pour parvenir à glaner çà et là de précieuses informations.

Quelle heure pouvait-il être ? Tard, certainement bien au-delà de l'heure raisonnable du coucher pour les jumeaux. Erwyn et Rienna avaient les paupières tombantes, le regard flou. Pour autant, il n'était pas possible de les envoyer se coucher : lord Selwyn et lady Jaelly étaient engagés dans des conversations bien trop âpres pour être détournés d'elles sur la simple imposition de conduire les deux enfants à leur chambre. Même lady Jaelly, qui avait l'air d'une mère aimante, se sentait trop accusée dans son honneur pour y songer. Après lui avoir posé moult questions et s'être intéressés à ses soieries, Varys l'avait acculée en lui faisant savoir que la simple revente de ses bijoux et de sa robe du soir pourrait certainement sauver des centaines de personnes à Port-Réal.

Le procédé était traître, mais efficace pour remettre sur le tapis les alliances qui avaient été repoussées le plus loin possible du repas jusqu'ici. Sansa était déterminée à ne pas faire de tort à ses sauveurs, mais elle ne pouvait s'empêcher de voir dans la sédition de Tarth un problème inversement proportionnel à la grandeur de l'île.

- Tarth est indépendante, trancha lord Selwyn d'un ton furieux alors qu'il sentait qu'une fois encore le fil de la conversation ne jouait pas en sa faveur.

- J'ose espérer pour vous que non, répondit posément Sansa en se composant un sourire froid qui tenait plus de la menace que de la politesse hypocrite. Sinon, j'aurais à parler avec vous de la façon dont vous traitez les ambassadeurs.

Il lui sembla voir Brienne baisser les yeux, mal à l'aise. Depuis le début du repas, elle et ser Jaime avaient fait en sorte de se faire les plus discrets possibles, ne parlant que lorsqu'on les y invitait. Et si Sansa avait bien perçu çà et là quelques phrases dans ce qu'elle identifiait être du yi tien, et qu'elle trouvait particulièrement étrange de voir Brienne de Tarth s'exprimer dans une langue aussi exotique, ils avaient aussi peu échangé l'un avec l'autre que possible.

Même si Sansa n'appréciait pas de se servir de sa chevaleresse comme levier pour mettre lord Selwyn en défaut, elle ne voyait pas de meilleure approche – du moins pas qui fût aussi efficace.

- Quant aux hommes que vous aviez fait venir du continent lors de vos… festivités, reprit-elle, nombreux étaient fidèles à la Couronne. Tous le sont aujourd'hui, si je ne m'abuse.

Se disant, elle se tourna vers Varys pour qu'il confirme ou infirme cette déclaration qu'elle savait déjà vraie. Comme l'eunuque hochait la tête, elle poursuivit :

- En les conviant ainsi à votre table dans l'espoir de former une alliance avec votre Maison, que vous affirmiez déjà alors indépendante de la Couronne, c'est à la rébellion que vous les encouragiez. D'ici à croire que vous vouliez les pousser à se soulever contre ce qu'il reste des Six Couronnes et les précipiter à leur perte, il n'y a qu'un pas…

- Pas un instant je ne les ai encouragés à prendre arme contre vous ou à se défaire de leurs serments, répliqua Selwyn d'un ton cinglant.

- J'ai ouïe dire que vous aviez promis au vainqueur de votre tournoi des titres offerts par la Couronne.

C'était un peu présomptueux et inexact de le déclarer ainsi, Sansa en avait conscience, et elle se sentit soulagée quand elle vit que Brienne gardait les yeux résolument baissés, car il ne faisait aucun doute que la chevaleresse était bien trop piètre menteuse pour défendre ce point de vue face à son propre père. Pour l'essentiel, Sansa tenait ses informations de Davos, mais elle savait aussi qu'elle ajustait légèrement la vérité à ses besoins. Sur le plan purement technique, la Couronne n'avait encore fait aucune dotation à Brienne de Tarth. C'était Jaime Lannister qui l'avait adoubé, et même si Tyrion espérait bien pouvoir les élever tous les deux au rang de lord et lady commandants des Manteaux d'Or à leur retour, rien n'était encore acté. Et même si Sansa avait longtemps ressenti une bouffée de trahison envers la guerrière, elle n'en avait pas moins également songé à lui demander ce qu'il lui ferait plaisir d'obtenir en remerciement de toutes ces années de service.

Alors non, au moment de combattre pour sa propre dot, Brienne de Tarth ne possédait pas encore grand-chose en son nom propre, mais Selwyn n'avait nul besoin de le savoir.

- J'ignorais que la Couronne avait investi tant que cela, répondit lentement le vieil homme. On ne m'en avait pas averti.

- Probablement parce que vous vous proposiez de faire sédition dès votre premier corbeau. Il ne m'est pas apparu que vous faisiez grand cas des ambassadeurs que je vous confiais.

- Je les croyais exilés, répliqua Selwyn d'un ton mielleux. Les exilés se matent par la suite de justes châtiments, comparables aux fautes qui les ont conduits à l'exil.

- Un léger différend entre un chevalier et sa lady me semble bien peu à payer pour la chute des reines, commenta lord Varys en se penchant pour mieux distinguer le seigneur. Et si une juste période d'exil peut sembler une décision adéquate, vos propres initiatives, lord Selwyn, tiennent davantage de la déclaration de guerre.

- Ce qu'il ne souhaitait nullement, j'en suis sûre, intervint lady Oldvalon, et Sansa se tourna à nouveau vers elle. Vous savez comment sont les seigneurs, majesté, je ne vais pas vous faire l'affront de vous l'apprendre.

Non, certes. Selwyn voyait en elle une parvenue qui s'efforçait de redresser un royaume à la dérive et n'avait pas la puissance militaire de le ramener par la force sous son autorité. Il ne la respecterait pas tant qu'elle n'y serait pas parvenue, elle le savait. Pour tout ce qu'il refusait de plier le genou et de prêter serment comme tout bon seigneur, Selwyn de Tarth était un homme et un chevalier de son temps, pour qui le rôle de vassal n'avait plus le moindre secret. Il savait que la Couronne n'avait pas les moyens de le contraindre, et que les menaces voilées et les promesses d'incidents diplomatiques ne trouveraient de conclusions que dans des mois, si ce n'est davantage. Rien, pour l'heure, ne l'obligeait à quoi que ce soit.

Et il entendait en profiter, croyant que la stabilité ne reviendrait jamais à Westeros et qu'il n'y aurait pas d'incidence dramatique à proclamer son indépendance. Les différents camps ne l'avaient-ils pas fait après la mort de Robert Baratheon ?

- Lady Brienne appartient à la Maison Tarth, reprit lord Selwyn d'un ton ferme. Si j'ai été un rien trop présomptueux quant à la dot que je pouvais octroyer au vainqueur de ce tournoi, il est de ma responsabilité de père de lui trouver un mari, je suis certain que même vous en conviendrez, majesté.

Sansa n'aima pas le ton sur lequel il prononça ce dernier mot, mais elle choisit de ne pas relever. Un léger mouvement lui attira l'oeil vers Jaime Lannister, sans qu'elle parvienne à comprendre pourquoi, jusqu'à ce qu'elle décèle, entre les assiettes, la main de Brienne qui s'était refermée sur le poignet du chevalier comme pour le retenir de quelque chose. Et à bien y regarder, Jaime Lannister frémissait effectivement de rage.

- Ser Brienne appartient à la Couronne, répliqua posément Sansa. Vous l'y avez offerte il y a sept ans en lui permettant de partir servir son roi. Et c'est en qualité de membre de la cette Couronne qu'elle vous avait été confiée. Je suis disposée à croire que vous n'aviez nullement l'intention de déclarer la guerre au royaume, mais vous ne pouvez nier que c'est l'impression que cela donne.

- Sans doute, oui, convint Selwyn du bout des lèvres. Cependant, je crois savoir que vous et vos gens êtes, majesté, déjà bien engagés dans de multiples et pénibles affrontements pour rétablir la paix là où les gens sont peu disposés à l'accueillir. Il ne serait pas prudent d'ajouter mon île à cette liste.

Il sait.

Malgré toute la pénibilité des communications depuis le début des mois d'hiver, Selwyn de Tarth savait que Sansa n'avait plus assez d'hommes pour se diriger vers lui. Là où elle n'avait fait que supposer jusqu'à présent, elle se trouva tout à coup certaine de faire face à un homme qui avait plus de savoir qu'il n'y paraissait. Un homme qui avait évalué les risques au moment de proclamer son indépendance, et qui avait soigneusement joué sur le caractère minuscule et pauvre de son île battue par les tempêtes, dépourvue du moindre saphir, vassale d'un jeune seigneur inexpérimenté qui avait bien plus urgent à faire et à apprendre que de s'inquiéter de Tarth.

- Il serait en effet regrettable de perdre du temps en combats de par chez vous, admit Sansa avec un sourire froid. Il n'en demeure pas moins que si cela s'avérait nécessaire, je n'aurais pas longtemps d'hésitation à ce propos. Je ne peux permettre à un petit seigneur indépendantiste de malmener mes émissaires.

- Petit seigneur indépendantiste ? répéta Selwyn.

- Combien d'habitants comporte votre île ? demanda lord Varys. D'après mes sources qui peuvent, j'en conviens, ne pas être des plus récentes, vous avoisinez les douze mille. Un bien ridicule chiffre, quand on considère qu'il y a une année encore, la population de Port-Réal était de plus de quatre cents mille. Comprenez-vous, désormais ?

- Vous croyez-vous à ce point si puissants pour venir jusque sur mon île et déprécier celle-ci ? tonna Selwyn, et sa face vira au rouge. Ce sont vos armées et vos guerres qui ont décimé la population de votre si précieuse cité !

L'emportement du seigneur croissait, Sansa le voyait à même sa peau, en dépit de la distance qui les séparait. Il n'y avait nul besoin de suite logique ou de raisonnement fiable pour que lord Selwyn ne perde son calme, et s'il avait entouré de ses hommes de confiance, la reine était certaine qu'ils auraient eu sur lui la calme influence que Davos et Varys avaient sur elle-même. Cette influence silencieuse qui la poussait, même au seuil de l'éclat, à ravaler sa colère et à sourire froidement. Elle savait comment fonctionnait ces repas, ces entrevues, ces seigneurs qui s'accrochaient à leurs terres, mais à trop fréquenter les gens du Nord, elle en avait partiellement oublié les manières du Sud. De se savoir entourée de ses deux amis et conseillers, elle conservait tant bien que mal son calme. Pour autant, elle sentit sa patience éclater.

- J'exige réparation, siffla lord Selwyn. Vous me faites affront, petite reine.

- Grands dieux, lady Aelann n'a pas exigé de réparation quand elle a commis l'erreur de vous marier feue sa fille, s'exclama soudain lady Oldvalon avant que Sansa n'ait pu répondre quoi que ce soit. Ce ne sont pourtant pas les prétextes qui manquaient, et les dieux savent à quel point ! Vous êtes seigneur, nul ne le concède, mais par les Sept et tous les autres, exhalez donc et cessez de faire l'idiot ! Ser Jaime, auriez-vous l'obligeance de me servir un peu de ce vin clair, près de vous ?

Jaime s'exécuta précipitamment sur un regard de Brienne qui ne dut passer inaperçu aux yeux de personne. Une fois encore, Sansa se demanda comment les deux chevaliers avaient réussi à tromper leur monde aussi longtemps. Elle se souvenait encore de la façon dont ils faisaient leur possible pour dissimuler la vérité quand ils séjournaient à Winterfell, mais en dépit de toutes leurs tentatives, il lui était apparu que l'évidence sautait aux yeux malgré tout. C'était étrange de voir à quel point cela pouvait être visible quand l'on savait quoi chercher. A quel point Selwyn et lady Jaelly étaient-ils aveugles ?

A moins, bien sûr, que tout cela n'ait été une vaste plaisanterie ? Qu'ils ne sachent mais ne se refusent à l'admettre ?

Quelle importance ? Concentre-toi donc sur les affaires d'état, Sansa, c'est là l'important. Il n'était pas temps de s'inquiéter des affaires de cœur de sa chevaleresse, en dépit de tout le respect et de toute l'amitié qu'elle avait fini par éprouver à son encontre.

Elle n'en revenait pas de l'affront que venait de commettre lord Selwyn, mais un bref échange de regard avec Varys la convainquit de se taire et de profiter de l'apaisement que proposait lady Oldvalon. Et de fait, durant une ou deux minutes, le silence régna à la table, et ils mangèrent avec des gestes un peu trop vifs, et sans presque lever les yeux de leurs assiettes.

- Vous êtes femme à la langue bien pendue, siffla lord Selwyn après un moment.

- Femme d'esprit, commenta soigneusement Varys, ce qui lui valut un regard calculateur de la part des Dames de la Guilde. Je n'avais plus guère admiré de répondant semblable depuis longtemps, lady Oldvalon. Soyez remerciée pour cela.

- Faudrait-il donc remercier une femme de ne pas se trouver suffisamment dévouée à son seigneur et maître ? intervint lady Jaelly d'un ton mesuré en coulant à la tablée un regard chargé de réprobation. Je pense que ser Davos était dans le vrai : ce ne sont pas là des propos à tenir devant les enfants. N'est-il pas possible pour vous de garder vos griefs pour une réunion privée ?

Sansa devait lui reconnaître une habilité et une fermeté toutes à son honneur, mais elle voyait aussi sa tentative de protéger son époux. Une fidélité qui allait souvent de paire avec un mari.

Nous devons discuter sérieusement des alliances et des moyens de Tarth. A en croire les parures des femmes présentes, l'île n'avait pas à se plaindre de sa pauvreté. Et si la tenue de lady Oldvalon était élégante et précieuse, elle n'avait rien d'ostentatoire, ce qui n'avait rien à voir avec celles de lady Jaelly. Depuis que Selwyn avait refusé de leur apporter son aide et s'était proclamé indépendant, Sansa s'était dit qu'il lui faudrait régler le problème à l'occasion, sans envisager sérieusement que celui-ci put également les priver d'une source de revenus substantiels. Mais depuis que Varys avait habilement soulevé le problème, elle ne voyait plus que cela. Avec certaines de robes et des parures de lady Jaelly (si elles avaient bien évidemment toutes la même richesse), il y aurait eu moyen de contribuer au remboursement de la Banque de Fer.

Je n'ai moi-même plus le moindre bijou que je n'ai hérité de Winterfell, et ce sont là les armoiries familiales. Combien de miséreux de Port-Réal pourrions-nous nourrir avec le seul collier de lady Jaelly ?

Qu'elle pût parader dans de tels atours alors que le peuple des Six Couronnes se mourrait de faim était difficile à encaisser. Sansa ne pouvait oublier qu'autrefois, elle-même n'aurait rien trouvé à redire à une telle inégalité. Mais elle avait depuis connu la guerre et la colère du peuple, de ces pauvres gens qui n'aspiraient qu'à la paix, à de bonnes récoltes, à ce qu'on les laissât enfin en-dehors des jeux des puissants. Comment se portait la capitale à cette heure ? Combien de temps encore tiendrait-elle avant de ployer, incapable de lutter contre l'inexorable ?

Et ces gens avaient le pouvoir d'agir. De sauver encore ce qui pouvait l'être. La Guilde avait peut-être été la victime de sa réputation hétéroclite, de ses mœurs libres en contradiction trop grande avec le reste du monde, mais quelle excuse avait Selwyn ? Lui n'avait pas été repoussé pour sa langue, sa couleur ou sa tournure d'esprit. Il avait sciemment décidé de se désintéresser du sort de Westeros.

- Qu'est-ce que vous avez à la joue ? demanda tout à coup Rienna de Tarth d'une petite voix, et Sansa sentit la tension éclater comme une bulle de savon.

La fillette avait les yeux rivés sur Jaime Lannister, dont le visage s'ornait en effet d'un bel hématome depuis le matin. Il en allait de même pour Leth Aranoth, constata distraitement la jeune reine, mais sa peau sombre en diminuait l'effet, tandis que la trace de blessure jaillissait sur le teint pâle du chevalier comme une tache d'encre de couleurs.

- J'ai reçu un coup en affrontement les pirates hier, répondit ser Jaime. Rien de très grave, ne vous inquiétez pas.

- Des vrais pirates ? s'exclama Erwyn de Tarth en écarquillant les yeux.

- Des vrais de vrais.

- Les enfants... commença lady Jaelly, mais sa fille s'était déjà redressée pour apercevoir le guerrier Dothraki à travers la forêt de nourriture.

- Ce sont des pirates aussi qui vous ont fait mal au nez ?

Visiblement, l'inquiétude que les enfants avaient éprouvé devant les guildiens aux couleurs de peau et aux vêtements si bigarrés s'était suffisamment estompée pour leur permettre d'étancher leur soif de curiosité. Sansa vit bien Brienne et Jaime Lannister se pencher un peu pour observer Leth Aranoth, dont un bel hématome traversait bien son visage, mais elle y avait elle-même si peu prêté attention qu'elle n'en conclut rien.

- C'est exact, lady Rienna, répondit Leth Aranoth avec un sourire.

- Ca vous fait très mal ? demanda Erwyn.

- Les enfants ! siffla lady Jaelly, et ils se tassèrent sur leur siège.

- Oui, petit seigneur. Cela fait très mal. Mais c'est entièrement de ma faute : j'ai manqué de bon sens et de prudence.

Sansa n'était pas encore aussi fine observatrice qu'elle aurait souhaité l'être, et la tablée était bien trop grande pour qu'elle puisse jauger tout un chacun sans rien manquer. Il lui sembla que le regard de Leth Aranoth volait brièvement en direction des autres guildiens, mais elle ne put déterminer qui car d'un geste brusque, lady Jaelly força sa fille, seule à être à sa portée, à plonger dans son assiette afin de finir ses légumes.

- Mange, Erwyn, dit-elle d'une voix crispée. Il n'est pas nécessaire d'importuner nos hôtes.

- Ils n'importunent personne, assura lady Oldvalon en adressant un sourire aux jumeaux.

- Lady Brienne est pas une hôte, pas vraiment maman ? demanda Rienna en levant les yeux vers sa mère.

- On dit une hôtesse, et tu es bien trop grande pour te fendre d'une telle familiarité.

Sans doute lady Jaelly avait-elle raison sur ce point, songea Sansa. Mère était bien plus appropriée que maman en pareille circonstance. Elle-même ne se souvenait pas à quel âge elle avait abandonné cette familiarité des premiers temps - peut-être même ne l'avait-elle jamais pratiquée, même si elle la savait courante chez les très jeunes enfants. Elle se souvenait en tout cas de Rickon, à quatre, peut-être cinq ans, qui donnait déjà du père et mère à leurs parents.

Voilà bien le seul point sur lequel je puisse vous approuver.

- Pardon, mère, dit piteusement la fillette.

- Mais du coup, enchaîna son frère, j'importune pas nos hôtes si jamais je demande à lady Brienne si elle s'est fait mal elle aussi contre les pirates ?

Coincée devant cette réflexion imparable, lady Jaelly tarda de quelques secondes à répondre et Brienne en profita :

- Je vais très bien, les enfants. Merci. Et vous ? Comment avez-vous trouvé le voyage ?

- Autrement plus sage que ne le serait un récit de piraterie pour de jeunes oreilles, coupa lord Selwyn.

- Je n'avais nullement l'intention de leur raconter nos combats, père, répondit Brienne en lui adressant un regard dur. Pas plus que je ne juge de leurs oreilles de mériter d'écouter d'aussi âpres discussions depuis toute à l'heure. Par ailleurs, il se fait tard. Peut-être vaudrait-il mieux pour eux qu'ils aillent se reposer ?

Lady Jaelly paraissait heureuse de la perche qu'on lui tendait, et elle se tourna vers son époux pour abonder dans ce sens, mais à peine avait-elle commencé à parler qu'il leva la main et lui imposa le silence.

- Il me plaît de paraître à cette table avec mes enfants, et je ne me laisserai pas ordonner de les renvoyer pour plaire à une guildienne.

Brienne pâlit brutalement, le regard rivé à son seigneur et père qui arborait une expression à mi chemin entre le mépris et la colère, mais un grincement sur le bois la réveilla brusquement et elle saisit sans aucune discrétion le poignet de Jaime Lannister pour le clouer à la table. Le chevalier était tendu comme un arc prêt à rompre, et s'il n'avait pas été retenu, Sansa était certaine qu'il aurait bondi sur ses pieds - et sauté à la gorge de lord Selwyn, probablement.

Pour autant, l'autre côté de la tablée ne paraissait pas beaucoup plus calme. Leung et Leth Aranoth avaient eux aussi le regard rivé sur lord Selwyn, et même à cette distance, Sansa les devinait furieux.

- Être guildien s'apparente à faire partie d'une grande famille, déclara lentement le Dothraki. Au même titre que la Maison Baratheon, Stark ou Tarth. Il est certain que vous ne puissiez pas une seule seconde imaginer vous apparenter à l'un de nous et à cette notion en bafouant de manière si absolue le premier commandement de la Guilde.

- La fidélité à la famille, compléta Leung. Wǒ zhēn de hěn xiǎng jiāng tā de gāowán dīng zài Brise-Tempête de wéigān shàng. J'ai très envie de lui clouer les testicules sur le mât du Brise-Tempête.

- Xiàng qítā rén yīyàng děngdài, gronda Jaime Lannister. Fais l'attente, comme tout le monde.

- Xiàng qítā suǒyǒu rén yīyàng zhàn zài yīqǐ, le corrigea Leung avec un sourire carnassier. Fais la queue, comme tout le monde.

- Anha zala tat tihat me, dit Leth Aranoth en dothraki. Je veux voir ça. Akka anha laz rhellaya yer fin yer zigereo me. Et je peux vous aider si vous en avez besoin.

- Kifindirgi ? demanda Brienne dans un souffle qui avait perdu beaucoup de sa combativité et qui faisait étrangement résonner le Dothraki. Pourquoi ? Yer fejat anna. Anha zhorre vo chomokh ha yer. Tu me détestes. Je n'ai pas d'honneur à tes yeux.

Sansa ne comprenait pas un traître mot à ce qu'il se disait entre les quatre guerriers, et à en croire les regards qu'elles s'échangeaient, seules les deux Dames de la Guilde parvenaient à suivre leur échange. Pour autant, elle voyait bien à quel point Brienne était pâle et semblait lasse, tout à coup. Si Leung et Jaime Lannister fixaient toujours lord Selwyn d'un air haineux, Leth Aranoth, lui, se pencha par-devant la yi tienne pour mieux voir la géante et l'obliger à croiser son regard.

- Anha zin ojil. Je suis désolé. Ha ei anha ast. Anha zhorre vo yothnhare. A propos de tout ce que j'ai dit. Je n'ai pas de cervelle. Anha zin vo davra ma yer ei ki kashi, vosma yer hash anna okeo. Je ne suis pas d'accord avec toi tout le temps, mais tu es mon amie. Kisha hash guildiens. Nous sommes guildiens.

Pendant de longues secondes, Brienne et Leth Aranoth se dévisagèrent, attirant peu à peu l'attention des deux autres. A voir le froncement de sourcils de ser Jaime, Sansa acquit la très franche certitude qu'il ne saisissait pas un mot de leur échange. Peut-être avait-il acquis des bases en yi tien, mais le dothraki lui restait étranger. Finalement, après de longues secondes, il sembla à Sansa que Brienne hochait le menton de manière infime. Leung dévisagea tour à tout ces deux voisins puis toisa son frère de Guilde d'un oeil moqueur.

- Zài wǒmen rènwéi nín xǐhuān Lannister zhīqián, qǐng xiān bì zuǐ. Tais-toi avant qu'on ne croie que tu apprécies le Lannister.

- Wǒmen shì guildiens, dit lentement Leth Aranoth. Nous sommes guildiens.

Jaime Lannister se pencha à son tour. Sansa ne pouvait voir son expression, mais quand ils détournèrent les yeux pour reporter leur attention sur Selwyn de Tarth, celui-ci leur semblait à tous plus méprisant que jamais. Lui non plus ne devait pas parler un mot des langues yi tienne et dothraki, mais il vouait à l'esprit de groupe des quatre guerriers un mépris affiché.

- Voilà donc les fruits que portent une éducation guildienne, commenta-t-il.

- Et les dieux soient loués, nous en sommes fières, répliqua lady Gaelyn. Tout comme vous devriez l'être.

- Vous pouvez être fières, d'avoir su jouer de ma tolérance si longtemps que je vous ai laissé demeurer sur mon île et influer le destin de ma fille !

- En fait de tolérance, je pense que le simple fait que vous ne parveniez pas à regarder en face démontre toute l'ampleur, déclara calmement lady Gaelyn.

Il n'y avait aucune trace de colère dans sa voix, et Sansa ne saisit pas la remarque sibylline, dite d'ailleurs si basse qu'elle faillit ne pas l'entendre, mais le visage de Selwyn se durcit, rougit, jusqu'à atteindre une couleur inédite. Il se leva brusquement.

- Il suffit ! Je ne suis pas venu ici pour subir le jugement d'une mascarade de royauté et l'étalage irrespectueux des déviances les plus infâmes ! explosa Selwyn.

Cette fois-ci, personne ne tendit la main pour retenir quiconque. Le raclement de chaises sur le sol fut brutal et déchira le silence relatif qui avait envahi cette portion de la table : Brienne, ser Jaime, Leung et Leth Aranoth s'étaient dressés d'un bond, et leur regard incendiaire s'était posé sur Selwyn.

- Nevalat zohhe, ordonna lady Gaelyn. Asseyez-vous.

- Vo jin kashi, répondit Leth Aranoth en se tournant vers les autres guildiens. Fin mae ajjin vo lord, mae ajjin athdrivar. Pas cette fois. S'il n'était pas lord, il serait déjà mort.

- Anha zin davra ma rek, ajouta Brienne et son ton était polaire. Je suis d'accord avec ça. Anha avvos zhorre ma mel. Je n'ai jamais eu aussi honte.

- Anha tat vo tiholat, dit Jaime dans un dothraki malhabile. Je ne comprends pas. Dànshì rúguǒ nín xūyào bāngzhù, wǒ kěyǐ, enchaîna-t-il en yi tien. Mais si vous avez besoin d'aide pour le frapper, j'en suis.

Leung esquissa un sourire cruel. Son visage de poupée se fendait d'une lueur menaçante qui fit frissonner Sansa horriblement. Il lui sembla, un instant, se retrouver face à la joie sadique de Ramsay Bolton.

- Tāmen jiànyì jiāng tā de jiǎo xuán zài dēngtǎ shàng, huòzhě xiàng dàocǎorén yīyàng jiāng tā cì chuān zài tiánjiān, traduisit-elle à Jaime Lannister. Ils suggèrent qu'on le pende par les pieds au phare, ou qu'on l'empale dans les champs comme épouvantail.

- Hào, dit Brienne. Non.

- Yīnwèi nǐ méiyǒu dǎnliàng wèn wǒ. Dànshì wǒ huì de. Méiyǒu rén lái wǔrǔ wǒmen de āyí. Parce que tu n'as pas le cran de me le demander. Mais moi, je le ferai. Nul ne vient ici insulter nos tantes.

Sansa ne comprenait à nouveau rien à leur échange, bien sûr, mais soudain, elle saisit la pleine mesure de ce qu'elle avait cru apercevoir en filigrane jusqu'à présent. Le bloc que formaient les guildiens s'illustrait parfaitement dans le quatuor disparate, et à voir le regard inquiet de lady Oldvalon et lady Gaelyn, elles craignaient réellement que les choses ne dérapent. Sansa ne se souvenait pas d'avoir déjà vu Brienne s'emporter de la sorte, mais elle paraissait sur le point de se jeter sur son père pour le tuer.

- Êtes-vous donc à ce point incapable de vous exprimer en un langage intelligible ? cingla lord Selwyn. Nous sommes ici à Westeros, clamer donc vos insultes en langue commune !

- Aucune langue ne pourrait retranscrire la honte que j'éprouve face à votre comportement, siffla Brienne. Vous êtes ici l'invité des ladies Oldvalon et Gaelyn, vous mangez à leur table, vous profitez des chambres qu'elles ont mises à votre disposition et vous venez jusqu'ici pour nous insulter. Sans nous, vos côtes seraient depuis longtemps la cible des pirates. Vous êtes tant obsédé par l'idée de demeurer à l'abri des affaires du continent que vous niez jusqu'à la possibilité que d'autres que vous se souviennent de l'existence de Tarth. Votre armée n'a plus la moindre puissance, vos généraux sont les plus pitoyables chevaliers qu'il m'ait été donné d'affronter et l'un de vos gardes les plus prestigieux a été mis à terre par un écuyer !

Du coin de l'oeil, Sansa vit Jaime Lannister saisir délicatement le bord de la manche de la chevaleresse. Jamais encore la jeune reine n'avait vu une telle fureur chez Brienne. Chaque fois qu'elle avait pu l'observer en combat, elle l'avait vue enragée, prête à mourir s'il le fallait, mais pas une fois elle ne l'avait vue immobile, le corps tendu à l'extrême, prêt à rompre, tenu par la seule force de sa volonté.

- Nevalat zohhe, dit lady Oldvalon, d'une voix douce. Asseyez-vous.

- Non, répondit Leth. Elle a raison.

L'homme affable, capitaine hors pair, qui avait dirigé le Brise-Tempête et pris en mains les réparations d'urgence à effectuer sur le navire royal avait disparu au profit d'un homme au regard dur, meurtrier. Et Sansa sut, sans erreur possible, qu'elle ne comprenait pas la pleine mesure des accusations de lord Selwyn. Quelque chose se jouait, parmi les guildiens. Quelque chose dont elle restait exclue et que, visiblement, ni Davos ni Varys ne parvenait à suivre non plus.

- Jamais mon père n'aurait toléré pareil affront après une vie passée à servir la Guilde et son île, reprit Leth Aranoth.

Et si un guerrier l'avait regardée elle comme cet homme regardait Selwyn, Sansa aurait craint pour sa vie.

- Nous vous devons tous ou presque beaucoup, pour avoir eu l'indulgence de laisser lady Oldvalon gérer à sa guise la Guilde et accueillir tous ceux qui éprouvaient le besoin de venir s'y réfugier. En échange de quoi, nous avons juré de préserver Tarth. Pas seulement la Guilde, mais l'île dans son ensemble. Votre île, lord Selwyn. Ce sont vos gens que nous défendons quand, au péril de nos vies, nous allons confronter les pirates avant qu'ils ne s'en prennent aux navires marchands. C'est à nous et à nos tantes que vous devez de vivre en paix et de ne pas avoir à contempler les flammes ravager le port d'Evenfall Hall, ni les pirates pillant vos villages. C'est à nous, et à nous seuls que vous devez d'avoir vécu si longtemps dans la paix et le relatif anonymat. Que croyez-vous que faisait la flotte des Greyjoy quand elle voguait pour le compte de Cersei Lannister et qu'il lui fallait se ravitailler ? Nous avons tenus les navires éloignés de Tarth tant que faire se pouvait, pendant des années.

- Je ne v…

Mais Leth Aranoth n'était pas homme à se laisser couper la parole, fut-ce par un seigneur. Sa voix claqua comme un fouet.

- Trouvez un garçon de quinze ans qui sache manier les haches ou l'épée, ou même l'arc ou le couteau aussi bien que n'importe lequel de nos enfants. Trouvez un homme qui sache aussi bien naviguer que je le sais. Trouvez un corps d'armée composé de moins de cent hommes, femmes et enfants qui sache mettre en déroute les pirates aussi rapidement et efficacement que nous savons le faire, et en essuyant aussi peu de pertes que nous. Présentez-les-moi, et là, je puis vous jurer que je vous confierai mon navire et mes armes. Parce que ce n'est pas par soif de sang ou de gloire que je mène aussi souvent des guildiens au-devant du danger, et s'ils viennent à être blessés ou pire, ce n'est pas en pensant à l'honneur que je les inhume selon les rites auxquels ils croient. Parce que lorsqu'ils meurent, même si leurs noms connaissent ici la gloire et le respect qu'ils méritent, jamais personne hors des murs de la Guilde ne saura qu'ils existaient, quand bien même l'île entière leur devrait la vie.

» Chacun des hommes, femmes et enfants qui montent à bord, je sais son nom, sa profession. Je connais sa famille, sa vie, ses aspirations. J'ai travaillé à ses côtés ou je lui ai enseigné des choses – ou bien est-ce l'inverse, s'il est déjà âgé et revenu de par chez nous pour nous aider. J'ai combattu plusieurs fois près de lui, je sais ses défauts et ses qualités, ses points forts et ses faiblesses, je sais comment mieux l'orienter dans la bataille, à quel poste il serait le plus utile. Chaque homme, femme et enfant qui nous attend à la Guilde et qui nous y retrouve, je sais sa formation, sa langue, ses coutumes. Je sais qu'il ou elle fera tout son possible pour me sauver quoi qu'il m'arrive et qu'il ou elle ne jugera jamais un seul des réfugiés que je lui apporterais sur la seule foi de son visage ou de son pays. Je sais, et ils le savent tous, que nos vies sont ce qu'elles sont du fait des Dames de la Guilde. Que si nous avons aujourd'hui la possibilité de vivre en paix en choisissant ou non d'aller affronter le danger pour préserver les nôtres et la terre qui nous accueillie, c'est parce que lady Oldvalon et lady Gaelyn ont toujours été là. Avez-vous pansé vous-mêmes les blessures de vos gens quand ils se blessaient à la bataille ? Avez-vous veillé le sommeil d'enfants qui n'étaient pas les vôtres car la maladie, la guerre ou l'esclavage avait emporté leur famille et que leurs nuits se peuplaient de cauchemars plus abominables les uns que les autres ? Avez-vous enseigné à vos gens comment être des hommes de bien, comment vivre honorablement ?

Le dernier mot claqua comme une voile de navire battue par le vent. Un long silence tomba, et tous les yeux étaient rivés à Leth Aranoth. Ce guildien qui, à côté de Brienne, ne paraissait pas si grand que cela. Pas si robuste non plus. Dont le visage affable avait un certain charme quand il commandait ses hommes sur le Brise-Tempête.

Chez Leth Aranoth, Sansa voyait du charisme. Plus qu'elle n'en avait vu chez la plupart des hommes qui avaient été amené à commander durant les dernières années de guerre, car ils avaient souvent été les hommes d'une situation, des braves ou des pleutres, des intellectuels ou des idiots, mais des gens qui avaient eu le commandement par quelque truchement du destin, non parce qu'ils avaient gravi l'échelle de commandement par leur seul mérite. Même Jon avait pu s'appuyer sur ce que le lord commandant de Châteaunoir avait voulu faire de lui, et même s'il avait finalement été de ces gens qui accèdent au pouvoir à force de faits d'armes et de noblesse, il n'avait jamais voulu de ce pouvoir et Sansa n'avait jamais senti chez lui la force d'un leader-né. Peut-être n'avait-il pas été suffisamment bien entraîné pour ça. Peut-être avait-il simplement le cœur d'un noble chevalier, mais pas celui d'un roi. Pas celui d'un lord commandant. Encore que là-dessus, Sansa n'aie pas eu assez de temps pour juger.

Mais même si Leth Aranoth avait bénéficié de sa position en partie par celle qu'avait occupée son père autrefois, il débordait de charisme et d'autorité.

S'il en est ainsi avec seulement une centaine de guerriers, qu'en serait-il avec une armée ?

- De quel droit venez-nous jusque chez nous pour insulter celles qui nous maintiennent tous en vie depuis des décennies ? cracha-t-il.

Et il y avait tant de mépris dans ses mots que Sansa put presque les sentir frapper Selwyn. Le silence qui accueillit la fin de sa diatribe avait l'épaisseur d'un corps. Un corps mou, laissé à l'abandon dans ses soieries, mort sous la chaleur. L'air en était presque difficile à respirer. A la périphérie du champ de vision de Sansa, elle voyait les deux petits enfants terrifiés qui n'en finissaient pas de regarder les adultes en écarquillant les yeux, comme s'ils craignaient de les en voir finir aux mains. Sans doute que cela n'aurait pas déplu aux guildiens, songea Sansa, pas même à Brienne. Quant à Jaime Lannister, il donnait l'impression de vouloir fracasser le crâne de lord Selwyn avec sa main de bois.

- Leth, dit doucement lady Oldvalon, et sa voix avait la gentillesse d'une mère, ou d'une grand-mère, quand elle s'adresse à sa progéniture. Rassieds-toi. Rasseyez-vous tous.

Pendant quelques secondes, il ne se passa rien, les quatre guerriers étaient toujours tendus comme des arcs prêts à rompre. Pas un ne détournait les yeux du vieux seigneur, et Sansa se fit la réflexion qu'elle aurait aussi bien pu ne pas être là. Les injures qu'elle ne saisissait pas semblaient avoir fait oublier à tous que la reine des Six Couronnes trônait en bout de table. Si l'un ou l'autre des guildiens – à choisir, Leung – se jetait sur lord Selwyn pour l'éventrer, sans plus se préoccuper outre mesure de la reine et de ses conseillers, cela ne l'aurait pas surpris.

- Vous êtes tous quatre capables d'en finir avec cette discussion d'une manière définitive et parfaite, j'en suis certaine, insista lady Oldvalon. Mais il n'en est nul besoin. Je suis certaine que les insultes de mon cousin, si elles sont réfléchies, sauront s'accommoder de la fin de notre protection. Dès à présent, nul guildien ne risquera plus sa vie pour protéger les côtes de Tarth. Ainsi vous n'aurez pas la honte de devoir quoi que ce soit à des sauvages affublés des tares les plus infâmes, n'est-ce pas cousin ?

Elle était parfaitement calme, mais son regard acéré témoignait d'une intelligence redoutable et d'une parfaite maîtrise de la situation. Lentement, Sansa vit les épaules des chevaliers et des guildiens se détendre légèrement.

- Je présume aussi qu'en pareilles circonstances, il nous sera difficile de poursuivre nos autres arrangements, poursuivit lady Oldvalon en portant sur son cousin un regard calme.

- Que voulez-vous dire ? demanda précipitamment lady Jaelly.

Elle n'avait plus dit un mot depuis de longues minutes, mais le fait que la Dame de la Guilde reprenne si posément les reines de la conversation semblait lui avoir délier la langue. En plus de lui rappeler qu'au-delà des insultes et des démonstrations de force, il se jouait à cette table bien plus qu'un simple combat d'égo et d'honneur.

- Simplement que j'ai pour principe de respecter les mœurs, les coutumes et les envies des gens autour de moi. Si vous ne souhaitez plus rien avoir à faire avec nous du fait que vous ne parvenez plus à tolérer nos « déviances », alors il est de ma responsabilité de vous rendre la vie plus facile.

Selwyn de Tarth s'était figé, semblable à une statue. A peine paraissait-il respirer. Ses yeux s'étaient posés sur sa cousine et ne déviaient pas, ne cillaient même pas.

- Cela me semble le meilleur choix, conclut lady Oldvalon.

- Vous êtes sur mes terres, dit le seigneur.

Mais cela ne sonnait pas comme un argument. Pas même comme un début d'idée. Il donnait l'impression de ne plus penser à rien, si ce n'est qu'il venait de faire une grave erreur. Sansa se demanda brièvement de combien de soldats lord Selwyn bénéficiait, et se promit, dès le lendemain, d'interroger Brienne à ce sujet. Mais quel que soit le nombre de ses hommes à porter les armes, il était évident qu'il ne pouvait pas espérer faire face aux pirates sans l'aide de la Guilde.

- Et vous avez exprimé le souhait, légitime à tout seigneur, de ne plus entendre parler de nous, reprit lady Oldvalon. En vertu de ce qui exista autrefois comme entente entre votre mère et la mienne, et en vertu de notre lien de parenté, j'ose espérer que vous ne nous forcerez pas la main pour que nous partions de Tarth. Cependant, vous en auriez le droit, et s'il le fallait, je puis vous assurer que chaque guildien partirait d'ici selon votre ordre, pour que puissions mieux nous retrouver sur le continent. Sur les terres du seigneur Gendry, peut-être ?

- Il sera ravi de vous accueillir, certifia Davos comme lady Oldvalon promenait un regard interrogateur sur la tablée.

Et cela nous faciliterait bien la tâche, même si c'est utopique.

Lentement, lord Selwyn sembla se dégonfler de sa colère, pour mieux se flétrir comme un homme qui comprend soudain que les cartes ne sont plus dans sa manche. Il se rassit, et sur un regard de lady Gaelyn puis de lady Oldvalon, Leth, Leung, Brienne et Jaime firent de même.

Le silence s'étira longuement, désagréable. Pendant un moment, Sansa craignit que plus un seul bruit ne s'élève de tout le repas puis, d'une voix sourde, Selwyn laissa simplement tomber.

- Je pense qu'il est tard, et que nous sommes tous las de nos voyages. Mieux vaudrait que nous reprenions cette conversation à tête reposée demain dans la journée.

- Certainement, assura lady Oldvalon avec un sourire enchanté. Nous savons tous à quel point la fatigue peut influer sur les humeurs des hommes. Peut-être vaudrait-il mieux que rien de ce que nous avons pu nous dire ce soir ne soit considéré comme argent comptant, ne croyez-vous pas ? Finissons plutôt ce délicieux repas que les cuisines ont tant trimé pour nous préparer, et allons nous coucher. Vos appartements sont-ils à votre goût, majesté ?

Sansa opina du chef, et reprit avec aisance une conversation plaisante de dames de jardins avec lady Oldvalon. Il lui sembla revenir au temps des courtisanes et des intrigantes qu'elle fréquentait à Port-Réal, quand, se mêlant aux roses et aux jolies fleurs venues butiner à la Cour, les vipères se dissimulaient, prêtes à mordre. A la voir, à l'entendre discourir d'à quel point il était capital qu'une chambre soit convenablement douillette, on ne pouvait pas une seule seconde reconnaître à lady Oldvalon les qualités d'une meneuse politique et d'une négociante.

- J'aimerais que vous veniez me retrouver demain à l'heure qu'il vous conviendra, majesté, dit la vieille femme alors que des serviteurs discrets emportaient les plats pour disposer sur la table un assortiment de desserts inconnus. Je suis certaine que nombre de mes soieries ou de mes bijoux sauront attirer votre attention.

Certaine que vous êtes qu'ils nous seront utiles face à la Banque de Fer, songea Sansa en la remerciant chaleureusement. Nul autour de la table n'était dupe, mais les guerriers semblaient n'avoir plus le moindre intérêt pour la conversation entre la Dame de Tarth et la reine, tous entiers accaparés qu'ils étaient par l'observation de Selwyn.

Sansa attaqua son dessert avec appétit, l'esprit lancé au galop, et le dîner s'acheva dans un calme chargé de malaise.

.

Edmure

Le sol tanguait. Ou alors, il descendait, et roulait sous ses pieds. Mais il n'était pas droit, pas plat non plus. Le tunnel était un boyau interminable et sombre qui avalait le monde et le temps. Edmure n'avait pas la moindre idée du temps écoulé depuis qu'il avait quitté sa cellule. Etait-ce une heure, deux, davantage encore ? Il lui semblait impossible de penser. Tout ce qui se frayait un chemin dans son esprit torturé, c'était la poigne de cet homme sur son bras, la force avec laquelle il le maintenait debout, la façon dont il le traînait presque le long du tunnel sans jamais hésiter devant un embranchement, comme s'il avait toujours vécu au centre de cette terre rouge, sous ce donjon maudit, sous cette ville qui méritait de brûler et de disparaître comme elle avait failli le faire.

- Bientôt arrivés ? bredouilla-t-il.

Il aurait voulu avoir la prestance de son rang, la voix du seigneur qu'il était. Mais au lieu de ça, il tremblait, son souffle était chevrotant, n'avait aucune portée. Même quand il était prisonnier des Lannister, il ne s'était pas senti aussi faible. L'avait-on privé d'eau et de nourriture ? Il ne se souvenait pas à quand remontait son dernier repas, et était incapable de mesurer le temps dans sa cellule.

- Presque, monseigneur, dit l'autre. Encore un petit effort. Vous pourrez bientôt dormir.

Des efforts ? Mais ce tunnel était sans fin, il n'y avait aucune issu, rien au bout de ces…

Le sol lui sembla plus meuble tout à coup, et il trébucha. L'autre le rattrapa de justesse. En se forçant à écarquiller les yeux, Edmure vit qu'il avait mis les pieds dans la boue. Ils étaient finalement arriver au bout de ce tunnel maudit, et ils pataugeaient dans l'eau que la mer rejetait contre les rochers. Ils étaient dans un tunnel d'égouts, ou quelque chose d'approchant, décida Edmure.

Ses genoux cognèrent contre quelque chose, et il bascula brutalement en avant. Sa face se cogna brutalement contre le fond de la barque, le banc s'enfonça dans son estomac, et il gémit. L'autre se précipita sur lui pour essayer d'arranger les choses, mais Edmure n'était plus que douleurs.

- Je suis désolé, monseigneur. Vous allez bien ? Vous m'entendez ?

Edmure gémit de plus belle, incapable de prononcer un mot. Il sentit bien qu'on le disposait assis, que son dos reposait contre quelque chose, que son bras, tombé de l'autre côté du bois, était tombé dans l'eau et que sa main était glacée, mouillée - mais il ne parvenait plus à réagir. Il se força à ouvrir les yeux quand il sentit qu'il bougeai, que sa main abandonnée fendait la surface de l'eau. L'homme dut le voir, car il lui ramena le bras à l'intérieur de la barque.

- Vous pouvez dormir, monseigneur. Nous serons bientôt sortis d'ici. Vous serez bientôt en sécurité.

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Jaime

Jaime avait la ferme intention de retrouver Podrick pour voir dans quel état il se trouvait, lui dispenser les soins nécessaires s'il en avait besoin, puis effacer la soirée catastrophique pour ne pas avoir à croiser le regard blessé de Brienne. Sans doute le cacherait-elle de son mieux, mais les accusations et le mépris de Selwyn avaient fait du mal. Il n'en revenait pas d'avoir réussi à garder son calme. Il n'aspirait qu'à une chose, réduire en morceaux ce vieux lord décrépi et ne plus jamais le laisser ne serait-ce que poser les yeux sur la chevaleresse. Il ne la méritait pas. Il ne méritait pas la colère froide et non-violente que Brienne lui opposait, il ne méritait les derniers lambeaux de respect filial qui la retenaient à lui.

S'il n'avait pas été persuadé qu'un tel acte pousserait Brienne à le haïr, Jaime l'aurait tué de sa propre main depuis longtemps.

Ils avaient quitté les appartements des Dames de la Guilde depuis moins d'une minute et en remontaient encore le couloir à grandes enjambées quand Jaime, faisant fi de la prudence, effleura les doigts de Brienne. Elle ne prononça pas un mot, ne lui adressa pas même un bref regard, mais serra ses doigts. Jaime constata avec soulagement qu'ils ne tremblaient pas. Il ne s'impatientait pas moins à l'idée de regagner leur chambre, là où il pourrait étreindre la chevaleresse et balayer le souvenir cette soirée. Il avait l'impression qu'elle laisserait des traces, même indélébiles.

Les chevaliers avaient traversé une partie de la Guilde et remontaient le couloir qui menait à leur chambre quand la voix les héla, se répercutant le long des murs de pierres.

- Brienne.

Jaime la vit se tendre, et s'immobilisa avec elle en lui lâchant la main. Dans leur dos, Selwyn paraissait hésitant, et ses yeux ne lâchaient pas sa fille. Jaime adressa une question muette à la chevaleresse, qui ne put que secouer infiniment la tête avant de revenir sur ses pas. Il fit de même, et vit bien, au froncement de sourcils du seigneur, que celui-ci aurait aimé le voir disparaître. Mais ça, Jaime ne le ferait pas pour tout l'or du royaume. Tout au plus se plaça-t-il à quelques pas en amont pour ne pas se montrer trop imposant.

- Je ne pense pas que nous devions poursuivre notre conversation ce soir, dit Brienne d'un ton neutre.

- Je crains que mes mots n'aient dépassé ma pensée par instants. Je voulais te le dire.

Il paraissait sincère. Tous les membres de cette famille étaient de piètres menteurs, selon les observations de Jaime, et il ne faisait aucun doute que Selwyn de Tarth se sentait mal de ce qu'il avait pu cracher lors du dîner. Pour autant, Brienne ne paraissait pas disposer à se détendre.

- Ce sont mes tantes qui espéraient de cette visite qu'elle débouche sur une paix. Je n'avais à cet égard plus la moindre ambition.

- Je n'avais pas l'intention de te blesser.

- Il n'est rien que vous puissiez faire qui me blesse encore, répliqua Brienne. Votre tentative de meurtre était en cela bien plus que je ne l'aurais imaginé.

Un éclat de douleur passa dans le regard de Selwyn, mais il ne parut pas surpris. Jaime, lui, l'était. Il n'aurait pas cru la chevaleresse capable d'une telle colère rentrée, même s'il ne doutait pas qu'elle l'éprouvât. Mais la journée avait été longue, le dîner interminable et pénible. Un bref instant, il régna dans le couloir un silence chargé, empli d'accusations et de haine que nul ne pouvait ignorer, que Jaime avait le sentiment de pouvoir presque toucher en étirant le bras. Enfin, le regard du seigneur de Tarth se porta sur lui.

- Ser Jaime, j'aimerais vous parler. Seul à seul, si vous me le permettez.

Pris au dépourvu, les deux chevaliers échangèrent un regard perplexe. Jaime se sentait étrangement calme malgré tout, et il adressa un léger signe de tête à Brienne. Qu'elle retourne auprès de Podrick, il la rattraperait. Si Selwyn acceptait d'avoir enfin avec lui la conversation qu'il espérait depuis des mois, il voulait bien se plier à ses caprices.

Lentement, Brienne finit par s'éloigner, et Jaime attendit qu'elle ait tourné à l'angle du couloir et que le bruit de ses pas se soit estompé avant de se tourner vers le seigneur de Tarth.

- Vous vouliez ? s'enquit-il avec une politesse forcée.

Ce n'était pas le moment de se voir taxé d'irrespect. Il avait besoin de Selwyn de Tarth plus que jamais.

- Vous n'avez eu de cesse de me harceler sur un certain sujet, ces derniers mois, dit le vieil homme. Êtes-vous toujours dans de telles dispositions ?

- Souhaiteriez-vous que ce ne soit plus le cas ? répliqua Jaime d'un ton sardonique.

- D'après vous ?

Le chevalier esquissa un sourire moqueur. Il pouvait toujours voir un reste d'espoir dans le regard du vieux seigneur, même si ce n'était plus que résiduel. Il n'y avait plus réellement d'espoir depuis longtemps, et même Selwyn de Tarth devait en avoir conscience.

- Vos petits-enfants seront des Lannister, assena Jaime. Quoi qu'il advienne.

Selwyn ne parut pas surpris. Simplement profondément las.

Pour la première fois, le chevalier vit le vieillard tel qu'il était, pauvre homme affligé par une situation politique qu'il peinait à gérer et une fille qu'il n'avait jamais comprise, par le poids d'une vie qui n'avait pas été tendre et qui avait emporté avec elle toute une famille. Jaime avait décimé des familles, des Maisons, avait vu des empires seigneuriaux s'effondrer et s'élever, et il n'en avait jamais eu quoi que ce soit à faire. Mais depuis quelques années, lentement, la carapace qu'il avait créée dans sa jeunesse à la fin du règne Targaryen s'était fendue, puis lentement effondrée. Désormais, il n'en restait plus assez pour ignorer la détresse et l'épuisement de lord Selwyn.

- Elle n'a rien d'une bonne épouse, exhala-t-il dans un soupir. Elle tiendra toujours les armes, et son apparence...

- Terminez votre phrase, et vous le regretterez, coupa Jaime d'un ton polaire. Je la connais mieux que vous. Je sais que vous la méprisez et que vous ne la comprenez pas, et ce n'est pas mon problème. Vous savez quelles sont mes intentions.

Il n'en revenait pas de devoir encore le dire, comme si le vieillard pouvait à ce point refuser de voir la vérité en face. Il n'en revenait pas non plus d'avoir encore suffisamment de contrôle sur lui-même pour ne pas éviscérer Selwyn.

- Vous pourriez trouver femme plus belle et plus docile.

Ne le tue pas tout de suite Jaime, attends d'arracher son consentement…

- Croyez-vous une seule seconde que j'aurais formulé la moindre demande si j'attendais d'elle qu'elle reste recluse à faire de la broderie et à se taire ?

- C'est là le désir de la plupart des hommes. Ça, et qu'on leur donne une descendance. Je ne dirais pas qu'une femme de l'âge de Brienne puisse espérer vous donner beaucoup de fils.

Pour ça, visiblement, vous n'avez pas à vous inquiéter. Fils ou fille, il est déjà en route. Un peu trop précocement, si vous voulez mon avis.

- Tarth n'a aucun intérêt pour vos projets politiques futurs, insista Selwyn, mais lui-même ne semblait pas pleinement convaincu par cet argument. Nous n'avons pas de fortune, et jamais vous n'en aurez la primeur. Mon fils est mon héritier, et il gardera Tarth aussi pure du monde qu'il lui sera possible.

Jaime lui adressa un regard froid, un sourire empli de venin. Il n'avait pas l'intention de lui rappeler que dès l'instant où la puissance militaire de la Couronne lui permettrait de remettre à leur place les petits seigneurs tels que Selwyn, la colère de Sansa s'abattrait sur l'île et que lui, vieux et sénile qu'il était, n'y pourrait rien. Ce n'était pas à un régicide manchot qu'il incombait de ramener un vieux seigneur à la raison. Lui avait d'autres impératifs.

- Je me fiche de Tarth. Je sais que vous ne la doterez pas.

Il n'avait même pas posé la question, tant cela lui paraissait évident. Oubliée, la dot aussi exorbitante qu'insultante que Selwyn prévoyait pour celui qui remporterait le tournoi. Jaime s'en moquait comme d'une guigne, et il lui semblait l'avoir écrit des centaines de fois, mais s'il devait encore l'affirmer haut et fort, le gueuler depuis le toit même, il le ferait.

Tout, pourvu que Selwyn lui fournisse un mestre. Un septon. N'importe quoi qui puisse leur offrir les rites dont ils avaient besoin pour légitimer leur union.

- Pour votre information, reprit-il, il est peu probable que j'hérite du Roc. Je n'ai plus moi-même de fortune car l'ensemble des possessions Lannister sont ou seront bientôt mises à la pleine et entière disposition de la Couronne pour l'aider à faire survivre la population. Mais je traiterai Brienne infiniment mieux que tous les prétendants que vous lui aviez trouvés et qui n'attendaient que de la tuer ou de la séquestrer dans un château.

- Oui, dit doucement Selwyn. Sans doute que oui.

Pour la première fois, le vieillard paraissait véritablement épuisé, vaincu par les évènements. Se pouvait-il que l'état général de sa fille l'ait fait réfléchir ? Que le remord soit finalement plus puissant que Jaime ne l'avait craint ?

- Nous servirons probablement la Couronne pendant des années, reprit le chevalier. Tarth ira à Erwyn. Nous n'en voulons pas. Tout ce que nous voulons, je vous l'ai dit, c'est nous marier et vivre ensemble, où la reine nous enverra. S'il vous faut notre promesse écrite que ni nous ni nos héritiers ne chercherons à obtenir quoi que ce soit de Tarth, alors convoquez votre homme de loi et nous réglons ça dès ce soir. Devant tous les témoins qu'il vous plaira.

Selwyn hocha la tête sans mot dire, et Jaime se força au silence, attentif. Tout se jouait sur cet instant. Le vieil homme pouvait leur offrir ce qu'ils voulaient ou bien renier définitivement Brienne et toute cette mésalliance. Jamais attente ne lui avait paru aussi longue, lui sembla-t-il. Enfin, lord Selwyn poussa un profond soupir.

- Je suis disposé à accéder à votre requête, ser Jaime. Mais j'ai mes conditions.

L'inverse l'aurait étonné. Jaime n'était pas naïf, il savait bien que le seigneur n'avait aucune raison politique de lui faire cette faveur, et plus il observait le vieillard, moins il croyait à la seule possibilité que son amour filial puisse seul guider son geste. Même s'il ne doutait pas d'une certaine culpabilité pour ce qui aurait pu arriver à Brienne lors du tournoi et pour les séquelles qu'elle en garderait, Selwyn était homme de pouvoir avant d'être père.

- Quelles sont-elles ?

- La première, vous l'avez énoncée vous-même : je veux votre promesse écrite, à Brienne et vous, que vous n'aurez jamais la moindre prétention sur mon héritage, et qu'il en ira de même pour les enfants que vous pourriez avoir. La seconde, et principale, en découle. Je veux que ma fille et vous prêtiez serment de ne pas intervenir contre moi en faveur de la reine des Six Couronnes. Quoi qu'elle puisse vous ordonnez, votre fidélité devra avant tout aller à Tarth.

Sur le coup, Jaime crut avoir mal entendu. Il pouvait avoir mal compris. Il était fatigué, il était tard… Mais non, évidemment que non. Le regard de Selwyn n'avait plus rien de las, il était alerte, brillant d'intelligence. Enfant de putain. Tout cela n'avait été que manipulation, et lui était bêtement tombé dans le panneau, croyant à une certaine lassitude du seigneur qui lui aurait fait réviser ses demandes à la baisse.

- Vous me demandez de révoquer mon serment à la Couronne ?

- Ce devrait être une habitude, pour vous, persiffla Selwyn, les coins de sa bouche relevés en un rictus mauvais.

- Et vous croyez vraiment que Brienne acceptera ?

- A vous de l'en convaincre. Si vous vous prétendez vouloir devenir son époux, il serait de bon ton que vous commenciez à en témoigner l'autorité.

S'il n'avait pas senti la rage monter, le prendre à la gorge et l'étouffer petit à petit, Jaime se serait probablement manifesté par l'ironie. Il avait toutes sortes de répliques toutes prêtes à cet effet, vestiges de toutes les fois où il s'était tu à la table de Selwyn pour ne pas attirer les regards sur lui et sur « l'amitié » qui le liait à Brienne. Mais il n'en trouvait pas une seule pour franchir ses lèvres. Pas même pour cracher au visage du vieillard qu'il n'avait jamais espéré et attendu d'avoir la moindre autorité sur Brienne. Qu'elle faisait bien ce qu'elle voulait, et qu'à en voir les résultats, il ne pouvait s'empêcher de constater que cela lui avait valu de vivre les meilleurs moments de sa vie au cours des derniers mois.

- Je ne laisserai à un septon le droit de vous marier qu'à cette condition, insista Selwyn.

- Votre fille ne vit que pour l'honneur.

- Je sais parfaitement quel déshonneur vous avez jeté sur ma famille ! le coupa soudain le vieil homme d'un ton glacial. Me croyez-vous à ce point stupide ? J'ai été père plus de fois que vous ne le serez jamais, je sais reconnaître quand une femme est grosse. Combien de temps croyez-vous qu'il vous reste avant que votre enfant ne devienne un bâtard et votre concubine une putain ?

Lâchée par Leth Aranoth, l'insulte avait rendu Jaime furieux, faisant rejaillir ce qu'il y avait de pire en lui. Mais ce ne fut que par un effort de volonté surhumain que, de justesse, il se retint de se jeter sur Selwyn. Il pouvait presque sentir la peau flétri sur vieil homme sous ses doigts et il aurait donné tout pour le tuer à cet instant. L'étrangler et lui ravaler ses principes et ses jugements, sa haine et sa stupidité. L'étrangler et voir dans ses yeux l'espoir mourir, lui chuchoter dans le creux de l'oreille qu'après lui, pauvre seigneur de pacotille, Jaime Lannister irait égorger ses enfants un à un, qu'il terminait par sa femme pour qu'elle les voie mourir et que toute cette famille s'éteigne, pour que le lion d'or triomphe et prenne cette île et éradique la Maison de Tarth.

Oh oui, il aurait tout donné pour ça.

Tout, sauf Brienne.

Calme-toi, Jaime. Calme-toi...

- Il s'agit de votre fille !

Il mit tout le venin, toute la haine qu'il avait dans cette réplique. Il tremblait trop pour parler davantage. Il tremblait de soif de sang. Si ce n'avait pas été Selwyn... Il avait tué des hommes pour moins que ça.

J'imagine que ça valait le coup de tenter…

- Et elle a fait ses choix, cracha le vieillard. Pour omettre à ce point la préparation d'un breuvage aussi commun à la Guilde que ce damné thé de lune, sans doute voulait-elle ce déshonneur. Il ne m'appartient pas de l'en sauver.

Jaime pouvait presque entendre le murmure honteux de Brienne quand elle lui avait révélé qu'elle avait du retard dans ses saignements. Il pouvait presque voir le visage décomposé de Podrick quand, plus tard, il l'avait interrogé et que l'écuyer avait admis que l'un des traitements que lady Gaelyn donnait à la chevaleresse avait mal interagi avec le thé de lune qu'elle buvait régulièrement. Quand Pod, mortifié, avait avoué que Brienne avait vomi, deux soirs consécutifs. Qu'elle avait évacué sans le savoir le thé de lune. Qu'elle et l'écuyer, inconscients des risques, avaient simplement caché la chose pour ne pas risquer d'inquiéter Jaime.

Deux jours de maladie, causés par deux breuvages qui devaient la préserver mais s'étaient gênés l'un l'autre, et elle était tombée enceinte.

Je suis désolée, Jaime. Je te le jure, je pensais…

Aucune importance, avait-il assuré, simplement pour qu'elle cesse de bredouiller, pour que son regard ne soit plus aussi paniqué. Aucune importance, d'accord ?

Il voyait presque les pensées de Brienne se peindre sur son visage, s'emmêler les unes aux autres, brouiller son expression. La crainte, devant le temps qui leur serait désormais compté, eux qui ne parvenaient même pas à obtenir de Selwyn une réponse polie. Mais aussi celle, plus insidieuse, qu'elle ne devait jamais réussir à formuler convenablement à voix haute. Celle de la paternité, de ses craintes vis-à-vis des impressions de Jaime à ce sujet.

Elle craignait qu'il n'en veuille pas. Que l'idée que puisse naître un enfant qui ne serait pas de Cersei et lui, qui ne serait pas le fruit de leurs âmes jumelles, puisse le rebuter. Le rendre fou, peut-être. Ou simplement le pousser à refuser, à se désintéresser. Il n'avait jamais voulu de ses enfants. Il les avait eus parce que sa sœur les voulait, parce qu'elle avait besoin d'eux. Lui, jamais. Il le lui avait assez confié pour savoir que désormais, ses confidences faisaient foi de vérité absolue pour la chevaleresse et qu'elle craignait sa réaction.

Je peux y mettre un terme, avait chuchoté Brienne. Si c'est ce que tu veux, je peux…

Non.

Non, parce qu'il serait père cette fois. Il le voulait. Il voulait y parvenir, réussir à en être heureux, réussir à tourner définitivement la page. Il n'avait pas espéré avoir à nouveau des enfants, loin s'en fallait, mais il refusait de détruire cette opportunité au prétexte que Selwyn ne leur faciliterait pas la tâche.

Non, parce qu'il savait que Brienne ne le voulait pas vraiment. Qu'elle mettrait un terme à cette grossesse imprévue s'il le lui demandait parce qu'elle ferait en sorte de le protéger, de la même manière qu'elle l'avait toujours fait depuis Winterfell. Depuis avant cela, même. Il ne savait même pas depuis quand.

On l'aura, cet enfant. Je trouverai un moyen.

Jaime délaissa ses pensées, le souvenir inquiet de Brienne, le doute, l'inquiétude dans ses yeux. Il revint au présent, dévisagea Selwyn et son regard calculateur. Si certain que préserver l'honneur serait l'unique motivation de Jaime. Si conforté dans l'idée qu'ils se plieraient à ses exigences sans sourciller, pour leur bien à tous.

- Non.

Selwyn fronça les sourcils, certain de n'avoir pas compris. Il ouvrit la bouche pour le faire répéter, mais Jaime lui coupa l'herbe sous le pied.

- Non.

Le chevalier se composa le sourire le plus méprisant et cruel dont il était capable.

- Jamais je ne demanderai à Brienne de renier son serment d'allégeance. Pas même pour son enfant.

Pas même pour moi, même si elle l'a déjà fait. Même si elle le referait.

- Vous êtes prêt à la laisser donner naissance à un Rivers ? s'étrangla Selwyn.

- L'enfant sera un Lannister, affirma Jaime d'un ton féroce. Comme ceux qui suivront, et comme elle-même, dès que nous serons partis d'ici.

Selwyn de Tarth paraissait avoir avalé un citron entier. Il était livide, son regard écarquillé et fou. Jaime accentua son sourire, reculant lentement. Il se sentait étrangement bien, pareil à un lion qui jouerait avec sa proie. Lannister il était né, Lannister il restait, peu importait qu'il fût désormais guildien.

Il s'éloigna en silence, tandis que Selwyn, stupéfait, restait figé dans le couloir.

..

.

Alors…

J'ai coupé ce chapitre, initialement plus long, non parce que je trouvais qu'il l'était trop, mais parce que je peinais à rassembler tout le monde de manière satisfaisante. J'avais une scène précise en tête avec les jumeaux, qui n'a pas eu lieu finalement. Je visualise une scène entre Jaime, Brienne et Podrick depuis des mois et elle devait se tenir là, et finalement… Non. Et même la fin de la nuit de Tyrion n'est pas là, même si je suis plutôt content d'avoir casé une partie de ce que je voulais faire faire à Bronn ici quand même.

BREF.

Ce chapitre est incomplet, mais je ne savais vraiment plus comment le tourner pour qu'il me convienne, et ce n'est toujours pas vraiment le cas ici. J'espère que vous aurez eu la patience d'attendre pour le lire, et qu'il vous aura plu. J'espère aussi que l'aspect politique vous plaît, car il va continuer à avoir sa place, même si j'ai quelques scènes en tête pour décompresser un peu, et ne pas plomber totalement l'ambiance.

Sinon, que pensez-vous du long POV sur Sansa ? De l'instrumentalisation de Brienne, quel que soit le camp ? De Leth, à qui je tente d'apporter du relief et de ne pas en faire que celui que personne ne peut blairer ? D'Edmure qui, je sais, n'a pas toujours captivé les foules mais qui aura son importance, je vous le jure ? De Selwyn ? De Bronn ?

Concernant les plats décrits dans ce chapitre, ils sont tous issus de cultures variées et je n'ai strictement rien inventé, je suis allé chercher sur différentes chaînes culinaires sur Youtube pour avoir des idées de plats. Pour ça, L'Etrange Popcorn, que j'avais découvert il y a des mois, m'en a données pas mal.

Je sais que ça peut paraître un peu brouillon. J'essaie vraiment d'être le plus clair et fluide possible, mais j'ai vraiment besoin d'étirer les fils de tous les personnages qui auront un rôle dans les prochains chapitres. N'hésitez pas à me dire si vous trouvez des maladresses.

POUR LA RE-ACTUALISATION DES CHAPITRE ET POUR L'ACTUALISATION D'UN TAS D'AUTRES CHAPITRES, sachez que c'est toujours en cours. J'ai presque fini.

Je compte d'ailleurs vous annoncer très prochainement le re-update complet de la fic, avec plus de politique, plus de GOT, plus de personnages (Bran, Lyanna, Arya, tout ça).

Merci d'avoir lu jusqu'ici et à bientôt,

Kael Kaerlan