Chapitre 21

La nostalgie

Le dimanche 6 février 2000

Léna s'attendait effectivement à être surprise et elle le fût, d'une certaine façon.

– Qu'est-ce qu'on fait dans ton appartement ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.

– Le but, c'est d'aller dans des endroits qu'on évite depuis leur mort, pas vrai ? Eh bien, j'évite la chambre de Fred. La seule fois où j'y suis rentrée, c'était après cette soirée arrosée avec Lee, quand tu y as dormi. Depuis, je l'ai de nouveau évitée comme la peste.

George fixait la porte close. La simple vision de cette porte lui donnait la boule au ventre. Cette pièce l'effrayait plus que tout parce qu'elle était vide. Vide car son frère n'y dormait plus depuis bientôt deux années.

– Qu'est-ce qui t'effraie, dans cette pièce ?

– Ce qui m'effraie, c'est ce que je sais pertinemment. Je sais qu'au moment d'ouvrir cette porte, je ne vais rien y trouver, si ce n'est de la poussière. Cela peut paraître ridicule, mais entendre ses ronflements à travers cette porte me manque. Je ne supporte plus ce silence pesant. Et pourtant, je ne peux pas me résoudre non plus à déménager.

– Est-ce que tu es prêt à ouvrir cette porte ? demanda Léna.

George eut un rire sans joie.

– Non, mais je pense que je vais le faire quand même.

Sans aucun préambule, George s'avança alors vers la porte. Il posa sa main sur la poignée et l'actionna. Il resta figé plusieurs secondes avant de finalement pousser la porte. Seul le vide et le silence l'accueillirent, comme il s'y attendait. Et ce fût douloureux, comme il s'y attendait.

Il posa un pied dans la pièce, soulevant un peu de poussière sur son passage. Léna l'observait silencieusement, se rongeant un ongle. Elle ne pouvait qu'imaginer ce que son ami ressentait en cet instant. Soudainement, son idée ne lui parut pas si géniale que ça.

George s'avança un peu plus. Il ouvrit l'armoire qui grinça sinistrement et y trouva les vêtements de Fred. Ses chemises y étaient impeccablement rangées, comme à l'accoutumée. Fred avait toujours été maniaque quand cela touchait à ses chemises. En revanche, on voyait le peu d'intérêt qu'il portait aux multiples pulls de Noël qu'il possédait, ils étaient disposés un peu n'importe comment dans un coin de l'armoire. Non pas qu'ils n'avaient aucune valeur à ses yeux. Sa mère les avait fait, ils avaient forcément une valeur sentimentale. Mais pour rien au monde, à part pour faire plaisir à sa mère, il n'aurait gâché son style vestimentaire en portant ces pulls informes.

George eut besoin de s'asseoir sur le lit. Tout était tel que Fred l'avait laissé, et cela lui brisait le cœur. Il croisa le regard inquiet de Léna et ne put la rassurer qu'avec un faible sourire auquel elle ne crut pas vraiment. Elle s'approcha à son tour et s'installa à ses côtés en silence.

– Qu'est-ce que tu ressens ? demanda-t-elle.

– Il me manque. Toutes ses affaires sont intactes et ça rend son absence d'autant plus inacceptable. J'aimerais croire qu'il va débarquer dans l'appartement dans quelques secondes. Un grand sourire aux lèvres parce qu'il a une idée absolument brillante pour la boutique. Mais je sais que ça n'arrivera jamais. Plus maintenant.

– Et que comptes-tu faire ? Qu'est-ce qu'il te dirait, là, maintenant ?

– D'arrêter de faire tout un pataquès pour une pièce vide. Il me dirait que je suis franchement devenu ennuyeux. Qu'il est temps de redevenir moi-même.

– Et que lui répondrais-tu ?

– Que j'essaie. Mais que je n'y arrive pas.

– Pourquoi ça ? Qu'est-ce qui t'en empêches ?

– Parce qu'il n'est pas là. Il me manque une part de moi. Et là, il me dirait d'arrêter mes conneries. D'arrêter de ressasser le même discours. Et il aurait probablement raison. J'y travaille, mais c'est plus dur que ça en a l'air. Il n'y a rien de plus dur que de survivre à une personne qu'on a tant aimée.

Léna prit George dans ses bras, plus pour elle-même que pour George. Ses paroles faisaient écho en elle et elle se sentait craquer. Elle avait définitivement eu une très mauvaise idée. Quel intérêt de réveiller de vieux démons, de triturer des plaies à peine en voie de guérison ?

– Je l'admets, mon idée était mauvaise, admit-elle. Affronter nos démons ne me paraît pas si efficace que ça.

– Il n'empêche que tu vas devoir t'y coller aussi, maintenant que je l'ai fait.

– Mais…

– Non, non. Ce n'est pas négociable.

– Bon… Maintenant ?

– Maintenant, acquiesça George. Mais avant ça, sortons d'ici, d'accord ?

Léna suivit George hors de la chambre. George referma délicatement la porte avant de réfléchir un instant et de l'entrouvrir.

– Tu sais quoi ? Finalement je crois que ça m'a un peu aidé de briser la glace avec cette pièce. Elle ne m'inspire plus autant de peur qu'avant.

– C'est vrai ?

– Étrangement, oui. Bon, c'est ton tour.

– OK… se résigna Léna.

Elle attrapa le bras de George et ils disparurent une seconde fois. Le changement d'environnement et de température fut extrême. De l'appartement chaleureux (quoique un peu en désordre) de George, les deux amis débarquèrent sur une plage bretonne en proie à de violentes rafales de vent.

– Tu aurais pu me prévenir qu'on débarquerait dans un froid polaire, j'aurais pris mon bonnet. D'ailleurs, pourquoi est-on ici ?

– J'ai grandi près d'ici. Cette plage, c'était notre refuge à Yann et moi. On y venait tout le temps. Le cauchemar dont je t'ai parlé, il se déroulait sur cette plage. Là-bas, dit-elle en pointant du doigt le bord de la mer, mon frère est tombé au sol. Il y est mort devant mes yeux cette fois ci. Je ne sais pas vraiment ce que j'espère trouver ici. Cet endroit représente beaucoup à mes yeux mais, sans Yann, rien n'est plus pareil, évidemment.

– En toute honnêteté, je trouve cet endroit déprimant.

– C'est parce que tu n'as pas tous les souvenirs que j'y ai. J'ai été tellement heureuse ici. Maintenant, je m'y sens juste comme une étrangère. J'y vois encore mon frère surfer, et moi qui l'observe avec inquiétude. J'avais toujours peur qu'il lui arrive quelque chose. Je n'ai jamais partagé son amour du surf, j'ai toujours préféré la lecture sur la plage. Mais il aimait tellement ça, son sourire faisait plaisir à voir quand il était sur sa planche. J'aimerais tellement pouvoir remonter le temps, retourner à ces années de bonheur.

– C'est ce qu'on aimerait tous mais, malheureusement, on doit vivre dans le présent.

– Je sais, la vie est étrange, soupira Léna. Étrange et sadique.

– Si on marchait un peu ? proposa George. Je t'avoue que je suis en train de me métamorphoser en glaçon, et ce n'est pas de la magie.

Léna acquiesça et entraîna George vers les escaliers permettant de quitter la plage. Ils marchèrent un moment dans les rues de la petite ville bretonne. Un écriteau attira l'œil de Léna : « Léna & Martin » accompagné d'une illustration de bague de fiançailles.

– Tu m'as caché un détail de ta vie ? remarqua George.

– Même ce Martin me l'a caché, je n'étais pas au courant que je me mariais.

– Peut-être qu'il s'agissait d'une surprise…

– Pfff, pouffa Léna. Mais, tu sais quoi, ça me donne une idée. On a tous les deux besoin de se changer les idées. Un mariage est toujours un moment de joie. Si on s'incrustait à la soirée ?

– Je veux bien, mais ça va vite se remarquer, puisque ni toi ni moi ne connaissons probablement personne.

– J'aurais peut-être quelques connaissances, puisque je viens d'ici. Bien que je ne connaisse pas les mariés… On peut débarquer après le repas, je suis persuadée qu'on passera inaperçus. Qu'est-ce qu'on risque, après tout ? Ne me dis pas que tu as peur de te faire prendre ?

– Moi ? Tu rigoles ? C'est mal me connaître.

– Donc c'est décidé, on se rejoint ici ce soir. Sois élégant.

– Élégant est mon deuxième prénom.

– Je croyais que c'était Vaniteux, ton deuxième prénom ?

George allait répliquer mais Léna avait déjà disparu. Il secoua la tête, exaspéré mais amusé.