Bonjour (ou bonsoir) ! Comment ça va par ici ?
Alors oui, s'il vous plait ne me jetez pas des pierres (ça fait mal, d'abord), j'ai enfin pu terminer ce chapitre. Et dire que je voulais le publier depuis Noël, ça me désespérait *snif* orz... Pardon pour le retard, mais les études pour devenir prof d'art me prennent tout mon temps. Je n'avais plus ouvert le fichier de cette fic depuis des semaines, l'écrire me manquait horriblement (T^T)... Mais j'ai réussi à finir ce monstre de chapitre, ça y est ! (12 000 mots, j'en peux plus de ma vie) J'espère qu'il vous plaira en tout cas ! *Croise les doigts*
Merci encore à Blue Aaren pour sa béta (rapide comme l'éclair, un vrai ninja xD).
Sur ce, je vous remercie infiniment de continuer à lire cette fic, de la commenter et de la follow (en parlant de review, si je n'ai pas encore répondu à la votre, c'est normal j'ai un retard monstre sur mes réponses. Désolée, faut que je prenne le temps de m'y mettre ;w;). Vraiment. Je n'imaginais pas qu'elle serait appréciée à ce point. Je vous envoie plein de bisous et vous dis... à dans je ne sais combien de temps /bam/.
Une petite Molly qui vous aime fort.
Chapitre XI
Une énorme main s'enroula autour de son poignet et l'attira en avant. Eijirou eut à peine le temps de papillonner une fois des yeux, étourdi, que sa vision oscilla. D'une rue bondée de visages inconnus, il passa à l'image d'un fond uni jaune canari.
Son équilibre déstabilisé net, en deux temps trois mouvements il s'était fait happer dans une puissante étreinte. Son souffle fut rompu, l'étreinte frôla de lui broyer les os (et lui seul savait à quel point ils pouvaient être solides ses os !). Son nez, cette avant-garde si malchanceuse en première ligne de son visage, fut celui qui en paya les frais. Sans douceur aucune, il s'aplatit telle une crêpe dans le ventre mou d'une masse jaune, ronde, grande et large.
Tout là-haut, à bien des centimètres au-dessus de sa tête, l'homme à l'origine de cette embrassade qui le compressait comme une sardine en boîte pleurait à chaudes larmes.
- Eijirou~ ! pleurnichait Fatgum. Je suis si heureux de te revoir !
Le reniflement qu'eut le héros au pull jaune n'arrangea rien à cette cascade ininterrompue de larmes qui redoubla d'intensité et se remit à ruisseler sur ses joues potelées.
A mi-chemin entre "Aïe, mes cervicales", "Vous aussi vous m'avez manqué" et "S'il vous plaît, laissez-moi au moins respirer", Kirishima ne put qu'émettre des sons inintelligibles ressemblant à s'y méprendre à quelque chose comme "Mhpf ! Mhpf !" en espérant que son mentor accepte de desserrer ses bras épais de son torse.
À côté de cet être tout en démesure se tenait Suneater, fidèle acolyte dont le visage se dissimulait dans l'ombre de sa capuche ample de costume ; Amajiki Tamaki de son véritable nom. Un jeune homme attachant, cumulant deux ans supplémentaires à Kirishima. Les traits de sa figure s'étaient accentués avec les années. Un profil qui se tailladait au couteau, des yeux charpentés en amandes, un sourire timide d'où ne ressortaient que douceur d'âme et gentillesse à toute épreuve, et des oreilles qui émergeaient en pointes d'une masse de cheveux ténébreux pour couronner le tout.
Lui qui était si souvent étiqueté de taciturne devait cette réputation à son combat acharné contre cette timidité maladive qui n'avait eu de cesse de le poursuivre depuis sa plus tendre enfance.
Constatant que son cadet passait par un camaïeu de rouge, de mauve et de nuances de bleu, Suneater tenta d'intervenir en sa faveur. En vain. Cette dite timidité maladive, à son grand dam, l'emporta sur son envie de porter secours à celui qui auparavant se partageait avec lui les interventions sous la tutelle de Fatgum.
- Fatgum, plaida-il, tandis que sa voix, si douce et modérée, dénotait un certain amusement malgré qu'elle ne surpassait que de peu le débit d'un murmure. Laissez-le reprendre son souffle, s'il vous plait. Et évitez de l'appeler par son prénom alors que nous sommes en ville...
Un feu d'artifice de points noirs dansant devant ses yeux, le rouge, qui avait été bien secoué par cette embrassade des plus viriles qu'il ait connu, parvint à dénicher la tête du ventre de Fatgum. Deux inspirations plus tard, il pouffait d'un rire joyeux en rendant le câlin de son mentor - mentor qui, d'ailleurs, se remettait de ses émotions et usait de la manche de son pull tape-à-l'œil pour virer les larmes noyant ses belles prunelles cuivrées.
- Moi aussi ça me fait plaisir de vous revoir, Fatgum. Toi aussi Suneater.
Quand il se tourna vers lui pour le saluer à son tour, Tamaki lui alloua un sourire sympathique, bien que ses joues, témoins de son caractère réservé, se tapirent d'un voile rose. Un petit signe de tête y fut joint également - vague, certes, mais bien là.
Un autre reniflement de la part de Fatgum les fit reporter leur attention sur lui. En relevant le menton vers son ancien mentor, Eijirou ne put qu'apercevoir deux amples paumes se tendre vers son visage et lui draper les joues. Diffusant son parfum sucré dans ses narines en s'approchant de lui, le héros professionnel le fit incliner la tête dans tous les angles que lui autorisaient ses cervicales afin de l'étudier sous la moindre de ses coutures.
Tracassé, il osa poser sa question :
- Tu es sûr que tu vas bien ?
- Il va bien, intervint enfin Katsuki, posté à près de deux foulées de distance des trois autres hommes.
Son habit de héros, amas d'orange et de noir, saupoudré de touches occasionnelles de vert, de métal et accompagné d'un pétard blond cendré pour crinière, attirait toujours autant l'attention sur lui ; les foules de spectateurs drainaient vers lui une attention singulière. Demeuré à l'écart du petit groupe pour ne pas se faire contaminer par tant de bêtise et de mièvrerie, il s'était fait violence pour garder patience. Tout le long, il avait laissé Eijirou faire ses retrouvailles avec ces personnes qui l'avaient aidé à élaborer l'embardée vers les cieux de sa carrière.
Des cernes trouvaient leur naissance à la courbure de son nez et labouraient un chemin en amont de ses pommettes, preuve qu'il n'avait eu que très peu de sommeil dernièrement car les responsabilités de son métier primaient envers et contre tout sur le reste.
Convoiter la première marche du podium, quoi que l'on en dise et qu'on puisse s'imaginer, ne comportait pas que des avantages.
S'ils offraient prestige et assurance d'avoir son nom gravé dans l'histoire à quiconque y régissait, les plus hauts sommets du monde n'avaient de place que pour une seule personne. Rude s'avérait la concurrence quand le principal challenger à l'autre bout du ring se défendait sous les traits d'un ami d'enfance.
Eijirou hocha du menton à l'adresse de Fatgum. La joie qu'il ressentait de les retrouver décuplait en flèche l'éclat de son sourire rayonnant découvrant chacune de ses dents effilées telles des lames de rasoir.
- Il ne sait juste pas tenir en place, cet idiot, maugréa derechef Bakugou de sa moue grognonne par défaut.
Le plus vieux du groupe, du haut de sa large stature qui n'arrivait aucunement à passer inaperçu dans ces rues gorgées de personnes aux singularités toutes plus diverses et où il était facile de se marcher sur les pieds, pinça si fort les lèvres que celles-ci n'en furent plus réduites qu'à une fine ligne. Retroussé, son nez en trompette se trémoussa en premier signe de sa désapprobation.
- Certes, admit-il, tandis que sur son visage rond se croquait une expression solennelle qui ne sembla pas y avoir sa place. Je trouve aussi que tu reviens sur le terrain un peu vite quand même... Surtout après ce qu'il s'est passé.
Touché et attendri par sa sollicitude, le roux sentit son estomac se compresser dans un étau de remords à l'idée d'avoir inquiété ses proches. Ses prunelles incandescentes se détachèrent de la silhouette tout en courbes de Fatgum face à lui pour venir lorgner les cicatrices qui lui rayaient diagonalement le flanc. Ses blessures depuis longtemps refermées, seules subsistaient d'elles ces balafres.
Katsuki dut assurément voir venir son manège à des kilomètres car sa main gantée s'enfonça soudain entre les omoplates nues de son dos musclé. La tape n'avait rien eu de douloureux. Elle comptait purement lui intimer un retour au présent, pour lui faire comprendre que comme toutes les fois où il s'était morfondu au collège, il devait se reprendre en main, garder la tête haute et être aux prises avec les rênes de sa propre vie.
- On bouge, lui somma-t-il de sa voix rocailleuse.
Eijirou suivit par automatisme la ligne du regard de Katsuki, dirigée sur sa droite. Autour d'eux, la foule s'était réunie en arc de cercle ; certains, bras brandis, s'octroyaient la permission de dégainer leur téléphone pour mitrailler de photos ce groupe muni de personnalités toutes connues du grand public.
Il n'en fallut pas davantage pour que Fatgum, en un tour de bras, ne coupe court à cette scène et les entraîne tous vers un stand de takoyaki en bout de rue. Un éclat de rire plus tard, et les voilà qu'ils zigzaguaient habilement entre les silhouettes des habitants de Tokyo.
En marchant en ville, Katsuki ne daigna s'éloigner d'Eijirou. Ce ne fut qu'une fois arrivé devant un des écrans affichant les nouvelles du jour que le carmin stoppa tout mouvement.
Un détail venait de se démarquer dans le paysage. Là-bas, en haute définition sur le grand écran, se mouvait Denki.
Assis face à un journaliste du journal local duquel il avait accepté l'interview, le blond s'était enfoncé avec une nonchalance effleurant l'indifférence dans le fond de son siège. La scène ne laissait place à aucun doute possible sur une rediffusion d'un enregistrement datant des jours précédents.
Eijirou savait.
Il savait que Denki était récemment passé au journal télévisé, que ses fans s'étaient enflammés sur la toile du web, que son nom de héros avait fait parlé de lui. Deux camps, majoritairement, se départageaient ; les uns soulignaient le courage du blond ou se désolaient de son état, les autres manifestaient leur mécontentement, croyant dur comme fer que cela n'avait été joué que pour créer le buzz.
Eijirou, pour sa part, lui qui d'habitude, en attestation de son soutien moral, ne ratait jamais une émission où ses anciens camarades de classe apparaissaient, quitte à les enregistrer pour les regarder plus tard, malgré qu'il soit revenu depuis peu au travail, avait prétendu trop s'égarer dans le boulot pour prendre le temps de le regarder. Loin d'être un comportement viril de sa part, il avait tout fait pour éviter d'apprendre ce qui s'était dit devant les caméras du plateau ce jour-là. Cela dit, il connaissait trop Denki sur le bout des doigts pour ne pas s'être - consciemment ou inconsciemment - fait une idée sur les mots qui avaient pu être échangés.
Debout à sa droite, Katsuki suivit la ligne que dessinait le regard du rouge. Quand il eut compris pourquoi son compagnon était de nouveau sur le point de se morfondre dans des idées, il scella les dents. Au mouvement, les muscles de sa mâchoire roulèrent sous sa peau d'ivoire.
L'écran géant montrait un Kaminari de face, masqué derrière des verres de lunettes de soleil teintées d'un bleu marine, le corps entièrement crispé malgré ce flegme qu'il voulait se donner.
Eijirou l'avait compris.
Ce sourire qui fendait d'une oreille à l'autre la figure de Kaminari n'était qu'une chimère. Un déguisement que son meilleur ami, cet idiot qui ne souhaitait inquiéter personne, avait pris pour habitude d'enfiler auprès de ceux qui ne lui étaient pas proches. Un masque qui, néanmoins, peu importait combien Denki l'espérait parfait, moulé à merveille pour embobiner son entourage, comportait nombre de fissures aux yeux attentifs de Kirishima.
Abandonnant momentanément les cicatrices qui fendaient les paupières de Denki derrière les parois de verre de ses lunettes, Eijirou se mordit l'intérieur de la joue. En bas de l'écran, en grosses lettres blanches apposées sur une bannière rouge, visible comme s'il n'y avait qu'elle qui importait véritablement, une annonce proclamait des mots qui manquèrent de lui refourguer la nausée :
"Une retraite précoce pour Chargezuma ?!"
Kirishima accusa difficilement le coup.
Sur sa droite, un claquement de langue fit écho. Ôté de sa torpeur, le rouge obliqua le menton vers celui à l'origine du bruit. Dédaigneux, Katsuki étudiait les mots sur l'écran géant avec critique ; il semblait aussi rebuté par l'idée que ne l'était Eijirou.
Dans un sens, cette réaction rassura un tant soit peu le roux. Dernièrement Kirishima avait eu l'impression de perdre pieds sous une marrée d'émotions qu'il peinait à garder sous contrôle. S'accumulait au compte goutte, comme un robinet mal fermé qui continuerait de s'écouler inlassablement, du ressentiment vis-à-vis de lui-même talonné d'une insécurité qu'il pensait avoir révoquée depuis les années où il était encore un collégien.
De jour en jour, Denki s'enfonçait. De jour en jour, les repères de Kirishima succombaient.
Vautré dans le fond du dossier d'un fauteuil en faux cuir noir, Denki s'était vêtu d'une chemise d'un bleu marine très sobre sur laquelle pendait un micro portatif, et d'un pantalon noir qui somme toute passait parfaitement inaperçu au beau milieu de cette fioriture de luxe présente sur le plateau télévision. Coiffés comme à leur habitude, ses cheveux chutaient en ribambelles de mèches d'or de chaque côté de ses joues. Sa canne n'avait pas été repliée et reposait contre une de ses jambes, retenue dans l'emprise de sa main.
Concentré sur sa feuille de questions alors que l'émission poursuivait son cours, le journaliste s'orna d'un sourire professionnel avant de redresser le menton.
- Monsieur Chargezuma, débuta-t-il, centré de nouveau sur son invité du jour.
Sans s'imaginer que celui-ci le corrigerait avec un certain tranchant.
- Kaminari.
En pleine incompréhension, le journaliste déglutit avant de demander de manière hésitante.
- Je... Je vous demande pardon ?
- Je suis venu ici en tant que Kaminari Denki, expliqua avec patience, sur un ton calme le blondinet, les mains refermées sur la manche de sa canne. Non en tant que Chargezuma. C'est vous-même qui m'avez invité, merci de ne pas confondre.
Sa canne émit un tintement métallique quand Denki, qui avait gigoté pour trouver une meilleure position sur son siège, la fit cogner sans le faire exprès contre le bois lustré de la table basse le séparant de son hôte du jour.
En guise de réponse, le journaliste courba brièvement l'échine, se confondit en excuses, et se contenta ensuite d'opiner d'un "Il... en va sans dire, en effet".
Occupé jusqu'à lors à commander des takoyaki, Fatgum s'avança vers eux pour se planter dans leur dos, les mains occupées à tenir sa commande. Il enfourna une boulette - et parvint à se mettre de la sauce au coin de la bouche Eijirou ne sut trop comment - avant de proclamer avec les joues rondes :
- Oh ! Red, ça faisait un moment que ton ami n'était plus passé à la télévision !
Tenant dans les mains les autres plats de Fatgum, Suneater nota à voix basse :
- C'est vrai. Et... il a l'air triste.
Aux oreilles de Kirishima, sa remarque avait davantage sonné comme une question. C'est pourquoi, sans réellement prendre gare à ce qu'il disait, Eijirou admit avec mélancolie :
- Ouais, un peu qu'il l'est...
- Il est en civil en plus, commenta de nouveau Fatgum avec innocence. Il engloutit une seconde boulette avec entrain, puis pointa l'image de Denki de la pointe de son pic à brochettes en bois. C'est rare venant de lui, non ? Il a oublié son costume ?
Les iris de Eijirou ne s'étaient pas détachés de l'écran, si bien que Fatgum, interloqué par son mutisme, obliqua ses grands yeux ronds vers lui et répéta ses mots. Sans doute crut-il qu'il ne l'avait pas entendu. Cependant, le tressaillement qui avait remué les épaules de Kirishima, quant à lui, n'échappa pas aux yeux de faucon de Bakugou.
- Il ne le portera plus, répondit-il à la place de son compagnon.
Devant l'incompréhension dépeinte sur les traits rondouillards du plus âgé, il daigna poursuivre dans un en renâclant du nez :
- Son fichu costume. Il ne le portera plus. Cet idiot a laissé tomber. Basta. Terminus. Fin du parcours.
Du coin de l'œil, il aperçut Eijirou ratatiner la tête entre ses épaules musculeuses. Il avait préféré en finir avec les questions une bonne fois pour toute ; il ne pouvait que trop prédire avec trois coups d'avance les réactions de son compagnon pour savoir que le rouge ne l'aurait jamais admis de vive-voix. S'y contraindre lui aurait trop coûté.
Une seconde de silence plana sur le groupe, prolongée d'une deuxième. Avant que le héros au costume jaune saisisse véritablement ce que le héros aux paumes explosives sous-entendait par le biais de cet aveu.
- Oh, se désola-t-il, alors que ses yeux, exprimant mille et une pensées à sa place, agrippaient ceux de son cadet aux épis rougeoyants bien des centimètres plus bas. Pardon, c'était indélicat de ma part. Je n'aurais pas dû...
Un sourire indulgent fut tout ce que Eijirou se sentit en mesure de lui offrir en retour. Cela eut au moins le mérite de lui enlever un poids de la poitrine ; son ancien mentor était assez compréhensif pour saisir qu'il avait par mégarde piétiné un champ de mines.
À ce moment-là, une question du présentateur télé interpella l'assemblée.
- L'incident de Musutafu n'a évidemment épargné personne. C'est pourquoi, Monsieur Kaminari, je vous demande d'excuser ma maladresse et l'indiscrétion dont je fais preuve vis-à-vis de la question suivante mais... Avez-vous du ressentiment... envers la personne qui vous a fait cela ?
Par un réflexe qui se récolta un regard noir et un "Tché !" survolté de Katsuki qui se renfrognait sur lui-même, le journaliste pointa du bout de son stylo les cicatrices de Denki. Eijirou mit un instant infime à comprendre que les picotements qu'il sentaient sur ses paumes de mains n'étaient ni plus ni moins que ses ongles qui s'enfonçaient dans sa peau. Il n'aurait su affirmer depuis combien de temps il gardait les poings serrés, et il n'eut pas le temps d'y penser sérieusement. Ses oreilles bourdonnaient ; cette question indiscrète lui avait coupé net toute envie de manger.
Il contracta la mâchoire ; ce présentateur, s'il devait le définir, était à des lieues d'avoir le profil exemplaire de la virilité.
- Eh ! s'offusqua Fatgum, parfaitement outré d'assister à telle scène tandis qu'il finissait tout juste son repas de midi. C'est limite une intrusion dans la vie privée à ce niveau là ! Il y a vraiment des gens qui pensent que c'est normal de poser ce genre de question ?! Et à la télévision, en plus ?!
Le ton venimeux, Katsuki maugréa dans ses dents :
- C'est pour ça que je ne supporte pas ces foutues interviews !
Eijirou, pour sa part, se retint bien de piper mots. L'image qui s'était ensuivi leur montrait un zoom sur le visage inexpressif de Denki, qui, Eijirou savait sans avoir besoin de se poser la question, accusait autant mal le coup qu'eux. Et le sourire triste qui lui étira les lèvres, cette fois, ne put berner personne.
La respiration lourde, il parla après d'interminables secondes à s'être barricadé dans un silence pesant :
- Tous les héros ont un jour vécu une intervention qui leur a laissé un goût amer en bouche. Une inspiration, puis il reprit le fil de sa pensée. Vous répondre que j'en réchappe serait vous mentir.
- Certainement, acquiesça le journaliste, qui gardait un visage professionnel déroutant, tout sourire sans pour autant réellement vouloir l'être, face au mal-être palpable de son invité du jour.
- Cependant... Denki secoua vivement la tête, faisant virevolter les cheveux qui encadraient son visage. Cependant, contra-t-il avec un rire jaune en passant une main nerveuse dans sa nuque, je ne suis pas assez intelligent pour réussir à détester quelqu'un. Ni même assez mature pour pardonner aussi rapidement. Tout ce que je peux vous dire, à l'heure d'aujourd'hui, c'est que je ne veux simplement plus entendre parler de lui. Les dernières nouvelles que j'ai eu de lui m'ont appris qu'il a été incarcéré, et ça me suffit.
- J'en conçois... enchaîna l'hôte, après une courte pause.
La nervosité que le journaliste laissait dès à présent transparaître dans le moindre de ses gestes donnait l'impression qu'il pesait à présent le poids lourd comme la pierre de sa précédente question. Les épaules raides, il luit fallut cinq bonnes secondes pour arrêter de gesticuler sur son propre siège, identique à celui sur lequel Denki siégeait.
- Si je puis me permettre à nouveau... hésita le journaliste, repliant ses jambes fines sous de bord de son fauteuil. Que comptez-vous faire à partir de maintenant, Monsieur Kaminari ? À la mention de cette interview, il y a quelques jours, vos fans se sont enflammés à l'idée d'avoir de vos nouvelles et nous ont fait parvenir de nombreux messages inquiets concernant la suite de votre parcours héroïque. Certains affirment même que vos réseaux sociaux sont demeurés au point mort depuis des semaines entières.
Eijirou put clairement voir Denki tressaillir sur les pixels de l'écran. Le temps d'un battement de cœur, juste assez longtemps pour que le roux le remarque, le sourire du blond se fana. Pour revenir le clignement de cils suivant.
Profonde inspiration. Le nez de Kaminari piqua vers le bas. Accompagnant ce geste, une de ses mains cessa de faire étau autour du manche de sa canne pour venir se perdre dans sa nuque. Il avança le buste vers l'avant, harponnant ses coudes dans ses genoux. Le bout de sa canne racla lascivement le sol au mouvement. Le bruit que cela produisit se répercuta froidement sur la surface lustrée et luisant du sol de la présentation télé.
Il suintait le mal-être.
La frame qui succéda celle-ci le dévoila des pieds en tête. À la droite de l'écran, le second homme demeurait immobile, l'attitude neutre, ses feuilles retenues dans la morsure de ses doigts, que sa question trouve réponse.
Un moment se suspendit. Puis un deuxième. Avant que finalement Denki n'accepte d'ouvrir la bouche. Lui qui d'habitude n'éprouvait nul mal à combler les silences, cela semblait pour lui, aujourd'hui, être un effort considérable. Les traits éprouvés par la fatigue, il parvint toutefois à se cacher, laborieusement, à n'en pas douter, derrière la seconde peau que lui offrait son sourire de star.
- Comme vous devez vous en douter, prit-il le temps d'éclaircir, il ne m'est dorénavant plus possible d'exercer mon métier. C'est pourquoi, je me devais de faire cette interview. Chargezuma disparaît à partir de maintenant du devant de la scène, ma carrière de héros est officiellement terminée !
Un petit rire avait roucoulé dans sa gorge à cette annonce. Eijirou, bien qu'il ne fusse pas le premier concerné, n'avait, à contrario de Denki, aucune envie de rire. Les regards inquiets de ses voisins, particulièrement celui de Katsuki, le criblaient de toutes les directions telles des lances au fer rouge vif. Il entendit le timbre rauque de la voix de Fatgum prononcer quelque chose dans son dos, mais, dans la confusion, n'assimila qu'à retardement qu'il venait de remorquer Suneater vers un énième stand de nourriture.
La tape qui s'encastra dans son dos eut le mérite, si on omettait son sursaut, d'au moins le refaire chuter à la réalité. Autant interdit qu'étourdi, Eijirou questionna Katsuki avec une grimace d'incompréhension. Ce dernier le dévisageait, ses iris luisant comme des rubis dans la lumière du jour.
- Tu comptes faire quoi, maintenant ? l'interpella-t-il.
Eijirou se sentit soudain très idiot. Pas certain de comprendre ce qu'il devait lui fournir comme réponse, il fit bondir un sourcil sur son front avant de s'enquérir :
- À propos de quoi ?
Les yeux de Bakugou roulèrent dans leur orbite. D'un mouvement du menton, il venait de désigner l'écran géant suspendu à l'immeuble face à eux.
- À propos de tout ça.
Les épaules de Kirishima sautèrent en synchronisation.
- Rien, contra-t-il en secouant la tête. Ça m'énerve, et c'est frustrant, mais je ne peux plus rien faire. J'ai essayé de l'en dissuader. J'ai essayé plein de fois de lui dire que c'était pas la fin. Mais mets deux personnes butées l'une en face de l'autre et tu n'auras droit qu'à un combat de sourds.
Un air mauvais contorsionna la mine ronchonne du blond cendré.
- Et quoi, tu vas t'en tenir à ça ? T'es sérieux ? T'as vraiment envie de juste dire "Ah ok" et passer ton chemin ?
- Bien sûr que non, je ne peux pas supporter d'en rester là ! C'est ma faute tout ça. Ce ne serait pas viril de ma part de juste abandonner mon meilleur ami à son sort. Mais... !
Ses paroles se moururent dans sa gorge. Il s'humecta les lèvres, la bouche pâteuse, puis continua un peu plus calmement.
- Mais tu sais mieux que moi que si je tente quelque chose, ça va finir en une connerie monumentale.
- Et alors ? argua au tac-au-tac Katsuki. Te dire "Merde, je vais faire une connerie" ça t'a déjà freiné, peut-être ? Sérieusement ?
Kirishima marque une pause.
L'expression que lui renvoyait Katsuki ne trompait pas, Eijirou pouvait affirmer sans mal que son compagnon faisait référence à son sauvetage lors de son enlèvement par la ligue des vilains des années auparavant, en première année de lycée. Ce soir-là, Eijirou n'avait pas eu à se prendre la tête, il avait juste écouté ce que son cœur, son instinct et son corps lui dictaient. Et il avait foncé tête baissée en plein milieu d'un champ de bataille pour lequel il ne possédait clairement pas le niveau de rivaliser.
- Non, dut-il se rendre à l'évidence. Non, c'est vrai.
- Quand je te le dis, siffla Bakugou. Alors grouille-toi de faire ce que t'as à faire. Ça commence à me gonfler de te voir tirer cette gueule d'enterrement du matin au soir.
Les prunelles vermillons d'Eijirou arrimèrent dans celles identiques de son compagnon. Quand bien même cela n'avait pas toujours été facile entre eux, quand bien même ils se retrouvaient à peine après des lustres à s'être continuellement éloignés l'un de l'autre, là, tout de suite, il s'estimait infiniment chanceux que Katsuki soit là, à ses côtés, qu'il le ramène dans le droit chemin quand il s'enfonçait à pieds joints dans ses travers d'antan.
La reconnaissance qui transparaissait dans l'immense sourire qu'il offrit à Katsuki fut bien vite remplacé par de la détermination.
Bombant le torse, le menton tenu fièrement en angle droit, il était à présent paré à aller jusqu'au bout. À ses risques et périls. Tant pis si c'était idiot. Tant pis si c'était naïf.
Il ne supportait plus de trimbaler ses regrets ni ses remords en chaînes de plomb.
Son téléphone portable dégainé de l'antre sa poche de pantalon de costume noir, l'espace d'un instant, après avoir pianoté sur les touches tactiles de l'écran, il étudia le numéro qui s'y était affiché, celui de son ancien professeur plus précisément.
Sans détour, il tapa sur la touche "Appel".
~ x.X.x ~
La gorgée de café qu'il venait de siroter lui brûla la langue. Eijirou fit une grimace en déglutissant, sa bouche lui donnait l'impression bizarre d'être soudain devenue pâteuse.
Dans l'air se dispersaient les faibles effluves d'un doux parfum de lavande, presque totalement surplombé par celui de l'été. Une brise chaude, agréable, soufflait depuis la fenêtre ouverte sur sa gauche. Le regard tourné vers celle-ci, Kirishima suivait distraitement la danse d'un banc d'oiseaux fendant l'azur du ciel.
La pièce n'était habillée que d'une étagère, de deux canapés et d'une table basse où reposait un thermo de café ; suffisamment intime pour avoir une discussion sérieuse mais aussi assez grande pour ne pas s'y sentir oppressé.
La chaleur de sa tasse se propageait dans le bout de ses doigts et lui picotait les paumes des mains. Après s'être assuré que ses papilles fonctionnaient toujours, il déposa délicatement son breuvage fumant sur la table basse devant lui. Son attention se reporta enfin sur l'homme assis dans un second canapé de l'autre côté de la table, identique à celui où Denki et lui avait été invités à prendre place à leur arrivée.
En parlant de son ami blond, il n'avait pas bougé d'un pouce depuis que Eijirou avait obliqué la tête vers la fenêtre, quelques instants plus tôt. Habillé de manière plus décontractée en raison de la chaleur de cette fin d'été, il se murait pourtant encore derrière les verres bleu foncé de ses lunettes de soleil.
Durant le trajet en voiture pour venir jusqu'à Yuei, il n'avait eu de cesse de gigoter dans tous les sens sur le siège passager de la voiture d'Eijirou, demandant pratiquement toutes les deux minutes "On va où ?" ou s'exclamant d'un "J'ai faim", "Mec, il fait chaud", "T'as de l'eau dans ta voiture, mon pote ? Je crève de soif". Si tant et bien que Eijirou, qui avait fini par saturer, s'était résigné à enclencher la radio sur les musiques de l'été pour qu'il chante au lieu de le déconcentrer avec ses questions incessantes.
Tout de noir vêtu, l'homme de l'autre côté de la table basse, leur ancien professeur, arborait un visage lessivé en permanence ; des cernes ornaient le dessous de ses yeux à demi-ouverts, une barbe de trois jours soulignait la courbe de son menton et des mèches de cheveux affluaient en cascade sur ses épaules tombantes. Des souvenirs que Eijirou gardait de lui en tant que professeur principal, Aizawa Shouta n'avait pas changé. À l'exception près que des filaments blancs clairsemaient par petites touches ses cheveux d'antan noirs comme les plumes d'un corbeau et que quelques rides s'étaient ajoutées à la commissure de ses lèvres.
Cette chevelure poivre et sel était la seule preuve que les années n'avaient pas stoppé leur course folle depuis l'obtention de leur diplôme, il y a sept ans déjà.
Leur ancien professeur ancra les coudes dans ses cuisses et joignit les mains avant de se décider à rompre le silence qui planait dans la salle de repos où ils avaient tous les trois élus domicile pour l'heure du repas.
- Je ne m'attendais sérieusement pas à ce que vous réapparaissiez dans l'enceinte de l'école, dit-il en soupirant, ses yeux perçants les fixant tour à tour comme s'il s'apprêtait à les réprimander pour une énième bêtise qu'ils avaient pu faire conjointement des années auparavant. Vous qui ne teniez pas une minute en place...
À la droite du roux, Denki pouffa en se tenant le ventre.
- J'avoue je ne peux pas le nier, ça ! Même moi je me demande comment on a atterri là ! Kiri', tu veux vraiment revenir sur les bancs du lycée ?
Eijirou ne put se retenir de couler un regard perplexe en direction du blond à ses côtés, soufflant un ""surtout toi" tu veux dire...".
Pour toute réponse, Kaminari émit un second rire en acquiesçant d'un "Ouais, ça aussi je ne peux pas le nier."
Quand le rouquin revint sur son professeur en se grattant nerveusement l'arrière de la tête, ce dernier avalait une énième gorgée de sa tasse de café bien noir.
- C'est pas viril mais ouais M'sieur, admit Kirishima, pour nous aussi ça fait bizarre.
- "Oui Monsieur"", le corrigea Aizawa, sur le ton le plus neutre et je-m'en-foutiste qui soi.
- O-Oui Monsieur, se reprit aussitôt Eijirou. Pardon, Monsieur.
A sa droite, Denki émit un espèce de raclement de gorge moqueur, quelque chose qui ressemblait à s'y méprendre à "Pfrrrrt". Le bougre, pensa Eijirou, amusé malgré tout, il n'en ratait vraiment pas une pour attirer l'attention sur lui...
Reprenant le cours de la discussion, Aizawa annonça en regardant l'heure qu'affichait l'horloge non loin :
- Pour en venir au sujet du jour, Eri ne devrait plus tarder à arriver. Son cours s'est fini il y a quelques minutes.
Denki s'illumina d'un immense sourire à la mention de la jeune fille. Se balançant de droite à gauche comme un enfant à qui on venait de promettre une glace à la fin des cours, il s'exclama avec une joie non dissimulée :
- Eri ?! Elle va venir nous voir ?! Vraiment ?
Le noiraud hocha mollement du chef.
- Oui, répondit-il. Elle est celle qui a demandé à ce que je vous fasse venir aujourd'hui. Elle voulait vous parler de quelque chose qui lui tenait à cœur.
En entendant les propos de son ancien professeur, Eijirou sentit une vague de nervosité le gagner. Il ne savait que trop bien pourquoi Eri allait venir leur rendre visite. Il ne savait également que trop bien de quoi elle désirait leur parler. Machinalement, son talon se mit à taper doucement contre le balatum du sol. Denki, quant à lui, continuait de se réjouir, une certaine nostalgie dans la voix :
- Ça fait combien de temps qu'on ne l'a pas vue ? demanda-t-il, en se penchant vers Eijirou. Un an ? Deux ans peut-être ? Eri doit encore avoir grandi ! Imagine, elle est devenue magnifique et elle a tous les garçons à ses pieds. Ça ne m'étonnerait vraiment pas d'elle.
- O-Ouais, rit nerveusement Eijirou, probablement.
Interpellé par son attitude, Denki arqua un sourcil en se tournant vers lui.
- Ça va mec ? demanda-t-il, avec une expression mi-moqueuse, mi-perturbée. Me dis pas que tu as peur qu'elle t'ait oublié ? Toi ? Le grand Red Riot ? Le tombeur de ces dames et l'icône de ces messieurs, tu aurais peur qu'une jeune fille ne se souvienne plus de toi ?
- C'est pas ça, mec, se défendit le rouge avec une moue. C'est juste que...
- "Juste que" ? insista Denki. Va au bout de ta phrase, mec. Comment tu veux que je te comprenne si tu te stoppes en plein milieu ?
Eijirou réfléchissait sérieusement à comment lui dire, à comment lui avouer surtout. Eri ne venait pas pour simplement les saluer et discuter du bon vieux temps. Elle venait les voir car Kirishima avait fait appel à Aizawa des jours auparavant, en espérant que son professeur pourrait l'aider à trouver une solution pour Denki, pour l'extirper de ce cauchemar qu'il vivait en permanence depuis des semaines, des mois déjà. Il voulait l'aider à se dépêtrer de cette situation, pouvoir enfin lui rendre ce qui lui avait été injustement pris, rembourser la dette à vie qu'il avait envers lui pour l'avoir sauvé ce soir-là. Eijirou voulait, en ce faisant, réussir à enfin faire son mea culpa, à tourner la page, à se débarrasser de cette culpabilité qui le rongeait à petit feu, de jour en jour, de l'intérieur.
Hyper sensible de nature, il ressentait, savait à l'intuition même, que Denki n'avait toujours pas accepté complètement sa situation. Et Eijirou, à cause de cela, n'avait toujours pas fini de gravir le long chemin escarpé vers la rédemption, ne s'était toujours pas autorisé le pardon. Il savait qu'il n'y arriverait d'ailleurs pas sans avoir au moins tenté quelque chose pour améliorer la vie de Denki.
Le flot de ses pensées fut interrompu par trois coups portés sur la porte. Aizawa lui ayant donné aussitôt son autorisation pour entrer, la porte s'ouvrit sur une jeune fille aux cheveux argentés, longs et soyeux, qui lui descendaient jusque dans le bas du dos. Au-dessus de ses grandes prunelles pétillantes comme de véritables rubis, s'élevait sur son front une petite corne. Habillée de l'uniforme de Yuei, la jeune demoiselle d'un quinzaine d'années s'avança à pas sautillants, timidement, jusqu'à son professeur principal, n'oubliant évidemment pas de refermer la porte derrière elle.
Eijirou la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle ne s'incline vers eux, les salue d'une voix douce et fluette d'un poli "Bonjour à vous. Je suis sincèrement heureuse de vous revoir. Merci de m'offrir cette entrevue avec vous" et ne prenne finalement place à côté de Aizawa, à qui elle offrit un sourire rayonnant, vraisemblablement heureuse que la personne qu'elle attendait le plus, entre autres Denki, ait accepté de lui accorder ces quelques dizaines minutes pour bavarder.
La main de Aizawa vint se poser gentiment sur l'épaule de la jeune fille alors qu'il prenait la parole :
- On doit faire vite car Eri doit avoir assez de temps pour manger après notre entrevue, puisqu'elle a des cours pratiques dans l'après-midi. Donc, expliqua-t-il, le ton monocorde, si elle est présente aujourd'hui, c'est parce qu'elle a une proposition à vous faire, en particulier à toi Kaminari.
Ne s'étant pas attendu à cela, Denki s'étonna :
- À moi ?
La dite Eri opina en se redressant droite comme un "i". Elle parla à son tour, les mains sur ses genoux.
- J'ai... elle buta au début de sa phrase, ne sachant pas par où commencer ni encore moins comment formuler ses propos, mais le micro sourire d'encouragement que lui rendit Aizawa lui donna assez de courage pour poursuivre. J'ai entendu ce qui vous est arrivé, Monsieur Kaminari. Et à vous aussi, Monsieur Kirishima... Si vous me le permettez, j'aimerais vous venir en aide !
- Nous venir en aide ? répéta Denki, alors que ses sourcils se touchaient presque sous son incompréhension croissante. Je ne suis pas certain de te suivre, Eri.
Eijirou, qui était resté muet tout le long de l'échange, se décida enfin à entrer dans la discussion pour expliquer la situation à son meilleur ami.
- Ce que Eri essaie de dire, c'est qu'elle aimerait utiliser son alter sur toi.
La seule fille du groupe acquiesça de nouveau, avec un peu plus de frénésie et d'entrain cette fois.
- Je suis certaine que ça pourrait fonctionner, Monsieur Kaminari ! Je me suis entraînée à le contrôler !
- C'est adorable que tu veuilles me venir en aide, Eri chérie... fit Denki, en passant une main dans ses mèches d'or. Mais je t'avoue que je n'arrive pas à vraiment te suivre ; pourquoi tu voudrais utiliser ton alter sur moi, au juste ?
Leur ancien professeur fut celui qui répondit à la place d'Eri.
- Comme vous le savez, l'Alter d'Eri est le rembobinage. Et elle est en filière héroïque maintenant.
- Oui, ça je le sais, convint Denki, avec hésitation. Mais c'est quoi l'idée, Monsieur ? Car vous semblez tous vous comprendre et j'ai l'impression d'être le seul à ne pas le faire. Si on me propose quelque chose, j'aimerais bien qu'on me l'explique correctement au moins...
- Ce que Eri te propose, Kaminari, conclut Aizawa, c'est d'utiliser son Alter sur toi pour essayer de te rendre la vue.
- Je veux vous venir en aide, renchérit Eri, comme vous l'avez tous fait pour moi dans le passé ! Vous tous, vous m'avez donné plus encore que ce que je ne pourrai être en mesure de compter. Je veux vous rendre la pareille. S'il vous plaît, laissez-moi essayer !
Devant l'enthousiasme de Eri, Denki demeura muet plusieurs secondes.
- Je... il croassa. L'émotion qui transparaissait dans sa voix en était presque palpable. Je ne sais pas quoi dire, je vous avoue...
- Je ne sais pas si je pourrai y arriver, admit Eri, mais je suis certaine que face à ce genre de situation, ça ne coûte rien d'essayer. Il y a moyen que je remonte assez loin dans le temps si je me concentre bien.
Un silence s'abattit sur l'ensemble du groupe à la fin de ces mots. Tout le monde avait dorénavant les yeux rivés sur Denki, sans qu'il n'émette un son, ne prononce un mot, ne leur octroie une réponse. Cette dernière n'arriva que quelques gros instants plus tard, le visage de Denki s'était totalement déplissé ; il avait l'air serein, comme s'il venait de mener sa plus bataille la plus importante et éprouvante de sa vie, et qu'il en était ressorti vainqueur.
La main qui tantôt jouait avait ses mèches blondes s'échoua avec lenteur sur ses cuisses, où reposait sa canne repliée. Il l'effleura du bout des doigts, sa tête s'étant baissée vers le sol.
- Tu sais, petite Eri, débuta-t-il dans ce qui fut d'abord un murmure. Je n'arrive pas à croire que tu aies autant grandi. À ton âge, jamais je n'aurai osé faire ce que tu fais à l'instant...
Lorsqu'il releva enfin le menton, un sourire sincère, reconnaissant, étirait ses lèvres.
- Merci Eri, vraiment. Tu ne peux pas savoir à quel point ça me touche et combien je peux t'être reconnaissant... Mais je vais devoir refuser ton offre.
~ x.X.x ~
Le visage poché de cernes de leur ancien professeur, Monsieur Aizawa, disparut derrière le battant de la porte. Celle-ci se referma derrière eux dans un claquement qui fit écho contre les haut murs du couloir.
Eijirou osait à peine respirer, planté tel un piquet, fermement sur ses plantes de pieds, comme si c'était la dernière chose qu'il était encore capable de faire. À sa droite, Denki affichait un air neutre où certes flottait un début de sourire.
Le blond se tenait debout, les épaules relevées et le dos imperceptiblement courbé. C'était comme s'il pesait le poids de ce sur quoi il venait de tirer un trait. Sa canne était retenue contre son torse, dans la paume de sa main. Les contours de sa silhouette longiligne baignaient dans la lumière ocre de cette fin d'après-midi ; le rougeâtre se surprit à ne plus parvenir à le lâcher des yeux, la bouche anormalement pâteuse. Respirer était presque devenu une épreuve.
Il s'écoula une minute, peut-être, avant que le bruit mat que produisit le bout de la canne du blondin en rencontrant le sol ne perturbe le silence. Le roux en eut un soubresaut ; il prenait conscience qu'il avait fait durer le flottement qui s'était installé entre eux plus longtemps qu'il ne l'aurait voulu, au beau milieu de ce couloir vide de toute âme qui vive.
- Allons-y, Eijirou s'entendit dire, sa voix normalement grave devenue criarde, voire dissonante.
- Ouais, acquiesça son voisin avec un hochement du menton.
Le carmin culbuta ses prunelles vers lui. Le sourire de Denki était toujours là ; au cours de leur précédent échange, pas une seconde il n'avait cessé d'être là, de luire. Le contraste qu'il avait créé avec l'air grave, inquiet, préoccupé qui contorsionnait le visage aux lignes droites et marquées de Kirishima avait dû être saisissant. Aizawa devait l'avoir remarqué à ce stade et le carmin était réellement reconnaissant envers lui de n'avoir rien dit à ce sujet.
La main caleuse du roux vint s'enrouler autour du poignet du blondinet. D'une poigne leste, effleurant ses doigts froids avant de les quitter aussitôt, il le tira vers lui afin de lui indiquer la direction à suivre. Son ami n'opposa aucune résistance, témoignant d'une confiance absolue. Il n'esquissa pour seul mouvement que le glissement de la roulette de sa canne sur le sol de balatum, tandis que ses pas feutrés creusèrent une distance raisonnable derrière le rougeâtre.
Perdu dans les méandres de ses pensées, le dit rougeâtre réfléchissait.
Si Eijirou devait étiqueter un mot, un terme, une émotion définie sur ce qu'il ressentait, il opterait pour de la frustration. Ses nerfs, d'ordinaire robustes comme un roc, étaient à deux doigts de se rompre. Il avait l'impression qu'une enclume avait fait naufrage dans sa poitrine, que son repas du midi cherchait à lui mettre la misère et que ses jambes avaient enfilé un pantalon de béton.
De retour à la case départ, s'intima-t-il.
Eijirou aurait aimé que Denki réfléchisse un peu plus à la proposition de Eri, qu'il y pense à tête reposée, il aurait voulu qu'il y prête davantage d'intérêt, non pas qu'il rejette l'idée aux oubliettes comme il est d'usage de le faire pour une vulgaire chaussette usagée.
Il n'en fut rien. Sans surprise.
Depuis peu, Eijirou avait l'impression de ne plus reconnaître son meilleur ami. Lorsque ses brillants, incandescents iris se posaient sur cet homme auprès duquel il avait grandit, évolué, auprès de qui il s'était construit, forgé et fortifié, ce dernier se redécouvrait sous une lumière nouvelle.
Quand Kirishima s'avançait d'un pas vers lui, Kaminari en reculait de deux. Une main tendue en sa direction, Denki l'esquivait avec une habilité déconcertante. Si bien que la culpabilité que Kirishima s'était tué à tapir ces semaines durant, à ensevelir dans un coin de son esprit depuis que Denki lui avait assuré que rien de cela n'était de sa faute, s'éveillait de sa torpeur pour revenir au triple galop lui faire l'effet d'un coup de fouet.
Un arrière-goût d'amertume s'immisçait sur son palais ; là pour lui remémorer qu'il ne s'était que trop tu, qu'il n'avait que trop remué ciel et terre, pris sur lui, pour qu'au final les efforts de chacun - ceux de Kyouka, Mina, Hanta, ceux des autres à n'en pas douter, ses efforts à lui - ne dégringolent tel un château de cartes terrassé par l'épreuve du grand vent.
Sous ses paupières se rejouait en boucle le moment où le refus catégorique de Denki avait prôné sur l'optique de s'y risquer, l'instant où il avait pris position, où son désaccord s'était dores et déjà prononcé sans nécessairement avoir besoin de mot ; ses épaules devenues raides, son dos, tantôt courbé sur sa chaise, s'étant tendu, ses sourcils s'étant plissés jusqu'à quasiment entrer en contact... et son sourire.
Ce sourire.
Celui devant lequel Eijirou, les mains moites, se sentait si faible, si démuni. Celui devant lequel ses genoux devenaient soudain aussi solides que de la gelée, celui qui faisait rater un battement à son cœur, puis un deuxième dans la foulée, qui faisait que son souffle se paralysait dans sa gorge pour une raison qu'il n'arrivait pas à cerner. Un sourire franc, affirmé, calqué sur celui de l'adolescent qu'il était il y a de cela quelques années. Celui fier, rayonnant de chaleur, qui minait aux angles de ses lèvres des fossettes, lui donnant cet air juvénile qui lui allait si bien, même à l'aube de ses vingt-cinq ans.
Kirishima se mordilla nerveusement la lèvre inférieure. Dans le tunnel que formaient les couloirs du lycée à cette heure de l'après-midi, aucun d'eux, ni Denki, ni lui, n'osa former mot. Accostés dehors après des minutes de marche, d'escaliers et de mutisme à faire pâlir les morts, Eijirou n'y tint plus. Les poings serrés si fort que ses ongles coupés court pénétraient la peau épaisse de ses larges paumes, il exécuta un demi-tour. Fixant premièrement ses chaussures, son regard les déserta et partit à la dérive sur le visage aux yeux en amandes de Denki, pour s'y figer.
N'entendant plus le bruit des pas devant lui, Denki, qui s'aidait de sa canne pour se déplacer, s'immobilisa à son tour, sourcils froissés et lèvres pressées l'une contre l'autre.
La préoccupation nuançant clairement sa voix et son ton emprunté, Denki se risqua à prendre le premier la parole :
- Kiri' ?
Devant l'absence de réponse de la part de son interlocuteur, Kaminari ramena à nouveau sa canne contre son torse dans un geste dont il n'avait probablement même pas conscience, puis insista :
- Mec... Qu'est-ce qu'il y a ?
Il n'en fallut pas davantage pour qu'Eijirou contracte la mâchoire.
- C'est ma question ça.
Denki fit un pas de recul et rattrapa la perte d'équilibre que celui-ci engendra par un deuxième, qui le stabilisa. Vu la tête qu'il faisait, il ne s'était sans nul doute pas attendu à ce que la réponse du rouge ne soit aussi sèche, à ce qu'elle ne claque aussi sévère dans l'air.
- Je suis perdu, là, s'exclama aussi vite Eijirou. Il lui avait attrapé le poignet où n'était pas suspendue la canne afin que ne lui vienne pas la lubie de battre en retraite. Dis-moi pourquoi t'as refusé aussi vite.
Il avait affreusement besoin de savoir, d'obtenir des réponses concises à ses questions jusque là demeurées trop longtemps sans réponse. Il en avait besoin là, maintenant, pendant que Denki se trouvait à portée de main et que personne autour n'était susceptible de les interrompre.
Les lèvres du blond s'entrouvrirent. La surprise était lisible, claire comme de l'eau de roche, sur sa figure. Il ne s'était de tout évidence pas attendue à ce que Eijirou réagisse de cette manière. L'espace d'un battement de cœur, il parut sur le point de dire quelque chose avant de finalement se rétracter. Il déglutit. Ses épaules, qu'il avait relevées sans y prendre gare, se mirent à convulser de tremblements incontrôlables quand il souffla enfin :
- Tu ne vas pas t'y mettre, toi aussi.
- M'y mettre ? fit bêtement écho Eijirou, sans véritablement comprendre où il voulait en venir.
Sa poigne laissa filer du leste, assez pour que le blond, qui y vit là son salut, ne la chasse d'un revers de main rageur.
- Te mettre à penser comme eux !
- Comme qui, enfin ? s'agaça Kirishima, qui avait de plus en plus de difficulté à le suivre.
- Comme toutes ces personnes, là, qui pensent que je suis à plaindre ! Arrête tout de suite d'essayer de me prendre en pitié car "ô pauvre de moi, je suis devenu un handicapé". Je vais vraiment finir par me mettre en colère !
Eijirou secoua vivement la tête. Il savait que Denki ne pouvait plus le voir désormais, que la portée de son geste était dépouillée de son sens premier, mais il l'avait ébauché par automatisme. Car vraiment, c'était faux et il n'aurait jamais pu
- Tu te trompes ! démentit-il, coupant court aux soupçons de Kaminari. Je veux juste retrouver mon meilleur pote... Je veux juste... que tout redevienne comme avant. Et surtout... je veux pouvoir te rendre tout ce qui t'a été injustement dérobé par ma faute.
- Eh bien abstiens-toi, tacla Denki après une courte seconde de silence.
Le ton recouru avait été aussi tranchant que la lame effilée d'un épée.
- Parce que ces cicatrices...
Il pointa du doigt les empreintes de son ultime combat contre un vilain, ces marques qui lui tailladaient les paupières, démarrant d'au-dessus de ses sourcils et dénichant leur fin à la naissance de ses pommettes.
- T'as pas le droit de décider à ma place de ce que je veux en faire. T'as pas le droit de vouloir me les arracher ! Quand est-ce qu'on va enfin comprendre ça ?! Même si j'ai encore du mal à m'y faire, ça viendra avec le temps je le sais ! T'as beau être mon meilleur ami, t'as pas le droit de m'imposer ton avis sur la question. C'est ma vie, mes choix ! Si je choisis de garder ces cicatrices, si je refuse que la petite Eri utilise son Alter sur moi, c'est parce qu'il y a une raison ! Réfléchis, enfin !
Sa respiration se faisait sifflante à la fin de cette tirade qu'il venait de lui cracher en pleine face. Kirishima demeura interdit pendant plusieurs papillonnements de cils, pour finir par se résorber d'un pas à son retour. L'herbe lui ayant été fauchée sous le pied, il ne put que bredouiller faiblement :
- Mais... Mec, qu'est-ce qui t'empêche de vouloir tenter le coup ?
Denki scella les lèvres, puis afficha qu'il ignorerait ostensiblement cette question en tournant sèchement la tête sur la gauche. Luisant dans les verres teintées de ses lunettes de soleil, une pointe de lumière éblouit le carmin, qui dut plisser presque entièrement les yeux pour y voir clair.
- Ça, tu vois, ça ne te regarde pas, trancha Kaminari, voulant couper court à leur conversation en se montrant plus fermé à la discussion qu'il ne l'avait jamais été avec lui.
Ces mots furent pour Eijirou la goutte d'eau qui fit déborder le vase. La tornade d'émotions qui lui ébranlait la poitrine devint typhon, et cette malle qui retenait depuis des lustres cette culpabilité qu'il avait amoncelé, si semblable à un canon de verre, laissa d'abord naître une fissure, puis explosa en milliers d'éclats.
- Bien sûr que si, ça me regarde ! se défendit-il avec une véhémence qui lui était hors du commun. J'ai le droit de vouloir t'aider, non ?! Ça me touche aussi ! C'est...
Avant qu'il ne puisse finir sa phrase, sa voix s'était éteinte.
- C'est de ma faute, après tout, ce qu'il s'est passé... conclut-t-il, dans un chuchotement qui faillit de peu se faire emporter par le bruissement des feuilles maltraitées par le vent.
Les bras du jeune homme aux mèches d'or retombèrent ballants de chaque côté de son corps, tandis qu'un air particulièrement agacé contorsionnait ses traits. Exaspéré au plus haut point, il leva près de cinq seconde le nez au ciel, prenant plusieurs inspirations à la suite, comme pour tenter de faire redescendre la pression, avant de la remettre droite. Intimement convaincu que Denki, les mains crochetées sur ses hanches et l'expression fermée, était braqué sur le fait de le laisser dans un nouveau cercle sans réponse, Eijirou était à mille lieues de s'attendre à recevoir la riposte suivante du blondin, à mi-chemin entre le murmure et le chuchotement.
- De toutes les personnes sur cette planète, tu es bien la seule de qui je refuse d'entendre ces mots.
- Pardon ? s'enquit le roux, peu certain d'avoir bien entendu.
- Ne t'avise plus de me ressortir ce que tu viens de me dire. Si je dois me sentir pathétique même devant toi, je ne sais pas si je le supporterai. T'es pas responsable ! Arrête de vouloir endosser le poids de mes actions ; il n'y a jamais eu que moi et moi-même, bon sang !
De sa voix portante et grave, Eijirou haussa le ton :
- Mais moi, je vis avec ça sur la conscience depuis ce soir-là !
Il hoqueta, les yeux écarquillés, quand il vit la mine chagrinée du blond. Entre temps, il s'était dévêtu de ses lunettes de soleil et les maintenait d'une main, leur armature pincée entre le pouce, l'index et le majeur. Réalisant que ce n'est pas en s'énervant qu'il allait arranger quoi que ce soit, il se rétracta en enfonçant la tête dans les épaules. Sa bouche articula un piètre "Désolé...".
Denki serrait si fort ses doigts autour de la manche de sa canne que les jointures et les bouts de ceux-ci blanchissaient à vue d'œil. Le blondinet semblait sur le point de vriller à son tour, pourtant en dépit de son air où se mêlait peine, tristesse et agacement, pas le spectre d'un mot ne daignait se former sur ses lèvres. Récupérant ainsi son calme à l'instar de son souffle, Eijirou en profita.
- Je...
Ses pensées prenaient la forme d'eaux boueuses dans laquelle il pataugeait. Quand bien même il s'efforçait à restituer tout ce qui lui traversait l'esprit, rien ne consentait à sortir. Une énième inspiration, et Eijirou chassa d'un revers de main rageur les larmes qui menaçaient de dévaler de ses yeux brûlants.
- Tu m'as dit que je n'avais pas à m'excuser, réussit-il enfin à confier, reniflant contre son poignet, et que tu me frapperais si je venais à m'en vouloir. J'ai essayé de ne pas le faire, je te promets que j'ai essayé... mais finalement je n'arrive pas à m'y résoudre. Ça me reste trop sur le cœur. Je ne sais plus quoi faire, Kami'.
- Il n'y a rien à faire, soupira Kaminari, tandis que son poids se portait sur une jambe.
Après un soulèvement d'épaules, il reprit.
- Ce qui est fait est fait et ne peut être défait. On nous l'a répété assez souvent comme ça, non ?
Eijirou se mordit à nouveau la lèvre, avec bien plus de force que la fois d'avant. A la suite d'une profonde inspiration, un nœud dans la gorge, il argumenta.
- Je sais. Pourtant, là, on a peut être une chance et tu le sais ! L'Alter de Eri est le rembobinage. Avec son aide, tu pourrais regagner la vue si elle parvenait à remonter assez loin. Tu pourrais reprendre ta vie d'avant...
Denki roula des yeux et tiqua, claquant exagérément la langue sur son palais.
- Et l'éthique, t'en fais quoi ? expliqua-t-il en croisant les bras sur son torse. On fait quoi après si finalement ça ne fonctionne pas ? Est-ce que tu as seulement pensé à ce qu'elle ressentira quand elle apprendra que ça n'a pas porté ses fruits ? On va juste imposer à une jeune fille un traumatisme de plus et elle s'en voudra de ne pas avoir réussi. Arrête tes conneries, Kiri'. Être celui qui fait pleurer une fille, ça n'a jamais été dans mes principes. La petite Eri a le cœur trop doux, elle ne supportera pas la pression et elle a déjà assez subi comme ça enfant. Et puis de toute façon non c'est non, mon choix est fait.
Eijirou sentit sa bouche perdre toute trace de salive. C'était vrai, il n'avait pour ainsi dire pas pris en compte cette possibilité et un surplus de remords s'amoncelait sur le tas des autres.
- D-Désolé, fit-il, se grattant nerveusement l'arrière de la tête... Je... n'avais pas pensé aussi loin, j'avoue... D'après Monsieur Aizawa, elle a été celle qui a proposé l'idée car elle l'a entendu en parler avec Present Mic. Et même s'il a refusé, elle a tellement insisté qu'il a fini par m'appeler pour me proposer le rendez-vous.
Denki éluda d'un haussement d'épaules.
- J'ai pas besoin d'excuses, mec, lui assura-t-il avec un certain détachement dans la posture qu'il avait adoptée. Ni même encore moins que t'essaies de me trouver des solutions miracles. J'ai juste besoin que tu sois là, que tu acceptes mes choix et surtout que tu me soutiennes. J'ai besoin que tu comprennes que dans ce genre de cas, espérer est ce qui fait le plus peur.
- Mais il doit bien y avoir d'autres moyens, contra le rouge. Il y a encore de l'espoir...
- "De l'espoir"... Denki émit un autre claquement de langue avant de s'adonner à un rire aigri, terne, dépossédé de son éclat de joie habituel. Ouais, l'espoir, c'est bien ça le problème. J'ai trop essayé de compter sur lui récemment. J'en ai marre de me reposer sur quelque chose d'aussi vague.
Les sourcils d'Eijirou se froncèrent et son nez se plissa, ses prunelles cherchaient une réponse dans l'expression du visage de son meilleur ami. Le sourire se dessinant sur les traits de celui-ci se fit forcé, faux, et la main qui tenait un peu plus tôt le manche de sa canne vint se cramponner à sa chemise.
- Parfois, Kiri', quand tu as passé tellement de temps à n'avoir pour seule rampe à laquelle te raccrocher que l'espoir, quand il n'a été que ton seul rempart et ta seule armure face au reste du monde, il arrive que même lui finisse par devenir ton pire ennemi.
Ces mots firent l'effet d'une gifle à Kirishima, qui, désemparé, ne sut quel retour lui donner. Il ne pouvait juste pas se résoudre à le quitter des yeux ; baigné dans cette pleine lumière orangée de fin d'après-midi, alors que le souffle du vent faisait frémir les branchages et feuillages des arbres flanquant l'allée de carrelage bétonné, et transportait dans son sillage les parfums des fleurs, secondé de l'arôme de la verdure, Denki ne lui avait jamais paru aussi frêle...
Ni aussi seul.
- J'ai déjà trop espéré, Kiri', renchérit-il, un octave plus bas, tandis que Eijirou, debout à près de cinq pas de lui, demeurait incapable de former une pensée concrète. Ces fois où je me réveillais sans me souvenir d'où je me trouvais dans mon propre appartement, ou sans pouvoir voir quelle heure il pouvait bien être, je continuais de me persuader que demain serait un jour nouveau. Pourtant, la réalité finissait par me rattraper, inéluctablement. Et ça faisait mal. Ça fait toujours mal, en y repensant. Mais je me suis résigné maintenant, alors ne va pas tout foutre en l'air.
Ses bras, son éternelle muraille contre le monde extérieur, son rempart derrière lequel il se réfugiait, vinrent se refermer sur lui, comme pour délimiter une frontière avec ce qui l'entourait. Sa voix sonna enrouée, fatiguée, lorsqu'il sortit :
- J'ai la trouille, Kiri' ! Je suis effrayé à l'idée d'avoir à espérer davantage, d'avoir à connaître encore plus de matins où j'ai l'impression d'avoir un vide à la place de la poitrine.
Les yeux du roux se perdirent sur le sol ; la tête vissée vers le bas, ils lui brûlaient affreusement en cet instant présent. Ses poings se crispèrent si fort que ses ongles, coupés courts, rentrèrent dans la peau de sa paume.
- Mais tu as pensé à moi, dans l'histoire ? Tu as pensé à ce que je ressentais à l'idée que tu sois celui de nous deux qui paie tous les frais ?
Il se sentait égoïste, trop plein de lui-même de penser ça, de s'attarder sur un détail aussi minime, aussi insignifiant que ses remords qu'il traînait en chevilles de plomb, alors que Denki était celui qui souffrait le plus de la situation parmi eux. Mais rien n'y faisait, il avait retenu trop longtemps ces mots, les avait fait trop taire, et maintenant ses émotions, si longuement réprimées, déferlaient tels les flots d'une mer enragée.
- Je ne peux juste pas rester sans rien faire, s'entendit-il annoncer, c'est trop me demander. Je... Trahissant un sanglot, sa voix se brisa, carillonnant comme mille éclats de verre s'écrasant sur le sol. C'est pas viril ! Je ne suis pas un homme si je laisse mon meilleur ami renoncer à ses rêves !
Un silence écrasant plana. La bise fraîche de cette fin d'après-midi leur soulevait doucement les cheveux et s'insinuait sous leur vêtements. Denki s'était statufié, droit comme un "i" sur ses jambes, sa canne, qui tantôt avait tapé sur le sol de béton lorsqu'il avait croisé les bras, dorénavant ramenée contre son torse.
Un sourire, triste cette fois - résigné peut-être ? Eijirou n'aurait su l'affirmer avec conviction - vint ensuite orner ses lèvres rosées. Dans cette lumière cuivrée tel un halo, sa peau pâle se maquillait d'une doucereuse teinte de miel.
Avec beaucoup de calme, il remua sa canne devant lui, s'avançant maintenant avec mesure vers le rouge qui le talonnait du regard, l'appréhension le gagnant pour ce qui s'apprêtait à suivre. Il le vit s'arrêter devant lui, lui faire face avec une posture d'où émanait cette audace qui lui était si propre, quand l'embout tapa contre une de ses chaussures. Le blond parut soulagé de le trouver là. On aurait dit qu'il avait joué un quitte ou double en se fiant à son oreille pour se mouvoir.
Ses yeux, réduits à deux lignes graciles de cils noirs depuis leur sortie de la salle des professeurs, s'épanouirent aussi merveilleusement que des boutons de fleurs chassant l'hiver. Sa main libre, peu assurée, avait filée en quête de son visage. Tremblante, elle jugeait un peu à l'aveuglette l'endroit où pouvait se trouver son visage. Elle se posa d'abord sur son cou, faisant naître un frisson dans la nuque d'Eijirou de par sa température aussi froide que le vent qui soufflait entre eux, puis, à tâtons, elle trouva d'elle-même le chemin de sa joue, qu'elle traça premièrement avant de l'englober avec une douceur qui serra la poitrine du roux.
Il fallut attendre bien des instants avant que Denki, qui s'était évertué à chercher ses mots dans sa tête pour ne pas dire de bêtise, ne se décide à prendre la parole.
- C'est difficile de se dire que je ne serai plus jamais un héros, c'est vrai... Denki avala difficilement sa salive, ces mots paraissant lui écorcher la langue, même si son expression tendre ne s'effaçait pas. Et c'est difficile, aussi, de me dire que mon avenir est maintenant incertain... mais tu sais, Kiri', jamais je ne regretterai d'avoir fait ce que j'ai fait. Jamais. Et je continuerai de le clamer haut et fort.
Par réflexe, en l'écoutant parler avec attention, Eijirou vint poser sa propre main sur celle de Denki, l'enserrant avec douceur, presque avec crainte de lui faire mal.
- Ces marques, sur mon visage, sont ma plus grande fierté. Peu importe ce qu'on peut en penser, ce qu'on peut même en dire, si elles me vont bien ou non, elles ne bougeront pas de là. Car je sais que grâce à elles, tu es toujours là. Quand je t'ai vu, retenu dans l'emprise de ce vilain, j'ai sincèrement cru que je te perdrai. C'était la pire chose que j'ai jamais eu à imaginer.
- Alors... tu peux au moins t'imaginer ce que je ressens en ce moment, non ?
Kaminari acquiesça d'un "Ouais, ça je te le concède". Avec taquinerie, il rajouta "Toujours aussi sensible, hein ?"
- Dit celui qui pleure toujours devant un dessin animé pour enfants qu'il a vu plus de cinquante fois, contra Eijirou, renâclant et papillonnant des cils pour faire disparaître ce trop plein d'émotions qui dévalait par le biais de ses larmes.
Denki fut parfaitement outré de cette réplique.
- Eh, c'est fourbe ça ! Je ne te permets pas, déjà !
- T'as commencé le premier, assume maintenant.
- Gnégnégné.
Ressentant un besoin cuisant d'affection, Eijirou combla la distance qui le séparait encore de Denki pour passer ses bras autour de sa taille. Son visage venant se blottir dans le creux de son cou, il l'enlaça avec un désespoir qu'il ne se connaissait pas lui-même. De Denki émanait une odeur de citron et de chocolat chaud, odeur qui immédiatement eut don d'apaiser Kirishima.
- Pardonne-moi, Kami', ressentit-il la nécessité de lui dire de vive voix. J'aurais tout donné pour être à ta place, ce soir-là...
- Je sais, lui répondit le blond, après que la surprise de le sentir soudain contre lui, lié à lui comme si sa vie en dépendait, soit passée. Je ne le sais que trop bien.
Une de ses mains vint jouer avec les mèches flamboyantes et douces du rouquin, l'autre finit sa course dans son dos. Sa tête vint se loger contre celle du rouge.
- Et je continuerai de tout donner moi pour que jamais tu ne le sois. Pas une seule seconde je n'ai regretté mon geste. Et je ne regretterai jamais de m'être interposé, je le répéterai autant de fois qu'il le faudra pour que tu te l'entres dans le crâne. Mon corps a réagi tout seul. Alors t'as pas besoin de te sentir coupable de quoi que ce soit.
- C'est facile à dire comme ça... souffla Eijirou, qui put quand même ourler un maigre sourire. Ça me ronge depuis des semaines...
- Alors dis-toi juste que ce qui me fait me sentir aussi mal n'est pas le fait d'être devenu aveugle. Bien sûr, c'est une réadaptation et c'est loin d'être facile, concéda-t-il, honnête, mais ce n'est pas ça qui m'a autant détruit sur le coup, tu sais. Ce qui me fait si mal, c'est qu'on me voit maintenant comme un incapable. Et je l'ai pensé pendant tout un temps, aussi, je l'avoue. Cette canne que je trimballe à toute heure du jour, j'ai autant de mal à l'accepter car aux yeux des autres, elle est le symbole qui met toute les personnes en déficience visuelle dans un même sac. Pour eux, tous ceux dehors, je suis maintenant devenu quelqu'un qui ne peut plus rien faire de ses dix doigts, qui a besoin d'aide tout le temps, qui ne sait plus rien accomplir sans assistance. Et c'est ça qui me fait aussi mal.
- Qu'est-ce que je peux faire alors, de mon côté ? Là c'est moi qui ai l'impression d'être inutile et ça m'est insupportable.
Denki n'eut nullement besoin de réfléchir à sa réponse.
- Sois toi-même ? Car je sais qu'avec toi, je peux être moi. Juste moi, Kaminari Denki, et pas "l'ancien héros professionnel qui souffre maintenant d'un handicap". Dis-toi juste que ce dont j'ai besoin, mec, c'est pas qu'on me plaigne mais qu'on m'accepte.
- D'accord, opina consciencieusement Eijirou, le nez toujours enfoui dans le creux du cou de Denki. Je te le promets.
- Merci, mon pote.
Eijirou le sentit sourire contre son oreille.
- Kiri', fit Denki, en se détachant juste assez pour que son visage ne soit qu'à quelques centimètres seulement de celui de Eijirou. Tu sais... Il y a quelque chose que je n'avais pas encore eu l'occasion de te dire.
Kirishima pencha avec curiosité la tête sur le côté.
- Ah ouais ?
Un sourire solaire, incroyablement éblouissant et chaleureux, vint s'illuminer sur le visage de Denki au moment où il prononça ces mots :
- À ce moment-là, quand je t'ai protégé, je ne voulais pas être le héros de n'importe qui. Je voulais être le tien.
Le cœur enflant douloureusement dans sa poitrine, alourdi par ces émotions qu'il ne pouvait plus maintenir sous contrôle, Eijirou, qui sentait les larmes perler de nouveau aux coins de ses yeux, l'enlaça une fois de plus avant de lui murmurer, les lèvres tremblantes :
- Tu l'as toujours été.
