Miou tout le monde !

Autant rester dans l'actualité, voici mes propres conseils contre le coronavirus : lavez-vous les mains (et le reste, l'hygiène c'est important), évitez de paniquer pour rien, et ma botte secrète... cloitrez-vous dans votre chambre avec du chocolat et des fanfics en prétendant hiberner jusqu'à ce que le virus disparaisse !

Disclaimer : Errrr... nope, toujours pas moi la proprio d'Hetalia.


Les années passèrent lentement. Héraklès continua à revenir de temps en temps à la boutique de livres sur le territoire de Sadiq. Le mage avait repris ses expériences sur la magie et d'autres domaines, soutenu par Gupta qui était entre-temps redevenu son amant régulier. Les dieux qui avaient parié sur les durées les plus courtes commencèrent à paniquer avant de perdre en râlant.

-oOo-

Un peu plus de dix ans après cette aventure, Sadiq se tenait sur le balcon de sa chambre pour profiter d'une légère brise nocturne. Accoudé à la rambarde et uniquement vêtu d'un sous-vêtement et de son masque, il semblait préoccupé et perdu dans ses pensées.

- Tout va bien ?

Gupta se tenait dans l'embrasure de la porte fenêtre, à quelques mètres de l'ottoman. Ses cheveux étaient en bataille et il n'avait même pas pris la peine de se rhabiller. Aucune lampe n'avait été allumée dans la chambre et seule la lumière de la lune éclairait la scène. Le mage mit une ou deux secondes à lui répondre, sans se retourner.

- Une impression, rien de plus. Tu peux retourner te coucher.

- Je n'ai pas encore sommeil...

L'égyptien avait lancé sa dernière phrase avec un sourire aguicheur. Sadiq se retourna finalement en posant ses mains sur la rambarde, son bassin légèrement appuyé sur l'ouvrage de pierre. Ni l'attitude lascive de son amant ni sa nudité ne purent briser son impassibilité, renforcée par son masque. Il laissa passer ainsi quelques instants, puis répondit d'un ton très calme.

- Tu devrais aller dormir.

Et il se retourna tranquillement pour recommencer à scruter l'horizon et les étoiles. Vexé et intrigué, l'égyptien se rapprocha de son amant jusqu'à se glisser derrière lui pour le prendre dans ses bras, malgré la différence de carrure.

- Qu'est-ce qui t'arrive en ce moment ? Tu as la tête ailleurs pendant nos expériences, tu dis non à un deuxième round au lit...

L'ottoman n'avait pas bronché. Avec un soupir, Gupta se décala pour pouvoir observer son visage et essayer de décrypter son expression malgré l'accessoire.

- Tu sais que s'il y a un problème, tu peux m'en parler ? ajouta-t-il.

En parlant, il avait glissé une main sur le bras du mage. Celui-ci tourna finalement la tête vers lui, mais sa voix resta sérieuse.

- Va te coucher.

Un sourire peu convaincu se peignit sur le visage de l'égyptien, mais il finit par s'éloigner.

- N'oublie pas que tu peux compter sur moi, d'accord ? Je serai toujours là pour toi.

Et il alla s'allonger dans les draps dont la température avait baissé, dispensant désormais une fraicheur bien agréable. La lumière de la lune entrait toutefois en plein par la porte fenêtre ouverte et Gupta doutait de pouvoir s'endormir immédiatement dans ces conditions. D'autant plus que l'ombre de Sadiq se découpait nettement au milieu de la pièce.

Soudain, celle-ci bougea. Une main monta jusqu'à la tête, et en redescendit après en arrachant un hoquet de stupeur à l'égyptien. L'ombre d'un masque se détachait sans que le moindre doute soit permis. Immédiatement, Gupta tourna la tête vers la fenêtre, enfila en vitesse un sous-vêtement qui trainait, et se rendit une nouvelle fois sur le balcon.

- Sadiq...

Le mage lui tournait toujours le dos, et sursauta légèrement avant de dissimuler le masque à la vision de son amant.

- J'ai vu ton ombre l'enlever. Est-ce que... je peux te voir ?

L'ottoman se tourna avec lenteur et Gupta soupira de déception en voyant qu'il avait remis l'accessoire.

- Pourquoi tu refuses encore de l'enlever en ma présence ?

Le mage ne répondit pas, mais son silence était assez clair. Son amant sembla en prendre son parti et sourit.

- De toute façon, personne n'a jamais eu le droit de te voir sans, pas vrai ?

Un éclair de malaise fusa sur la partie visible du visage de l'ottoman, et même s'il disparut aussi vite qu'il était venu, Gupta avait remarqué le brusque changement. Il retint de justesse un rire nerveux en répétant la fin de sa phrase.

- Pas vrai ?

Les deux mains appuyées sur la rambarde et son corps entier baigné par la lumière de l'astre nocturne, Sadiq était à tomber. Mais pour une fois, son amant avait d'autres préoccupations en tête.

- Sadiq, réponds à ma question.

- Héraklès en a fait une condition pour coucher avec moi, lâcha finalement le mage.

- Et tu as accepté ?

- J'avais vraiment envie de lui, répondit-il en haussant les épaules.

- Et moi alors ?

L'ottoman pencha légèrement la tête sur le côté, signe qu'il ne comprenait pas très bien le rapport.

- Tu n'as pas assez envie de moi pour l'enlever ? précisa l'égyptien.

- Tu as toujours eu envie de moi, tu ne m'as jamais résisté. Et sans vouloir t'offenser, tu ne me fais pas vraiment le même effet que lui.

Gupta se figea. Son esprit resta bloqué quelques instants, incapable de choisir quelle attitude adopter entre un chagrin assumé et une colère froide. Ce fut la dernière qui prit finalement le dessus.

- Alors c'est ça ? Héraklès te déteste, ne comprend rien à la magie et ne t'a jamais soutenu, mais tu préfères son cul au mien ?

Sadiq passa une main dans ses cheveux en soupirant.

- J'aurais dû me douter que tu le prendrais comme ça. Gupta, tu es un assistant efficace et tu te défends bien au lit, mais j'ai toujours été très clair sur le type de relation qui pourrait exister entre nous. Je ne tolèrerai pas de jalousie mal placée.

- Sinon quoi ? Tu vas retourner le voir ? Je suis le seul qui peut te comprendre vraiment ! Héraklès ne pourra jamais t'offrir ce dont tu as besoin !

- Si j'avais la certitude qu'il me dirait oui, ça fait longtemps que je serais retourné le voir, répliqua calmement Sadiq.

- Pardon ?

Les yeux de l'égyptien lançaient des éclairs de folie furieuse. Sadiq les vit et poussa un long soupir blasé avant de répondre.

- Gupta, pour moi, la seule chose intéressante dans une relation, c'est l'aspect charnel.

- Et je ne te suffis pas ? Tu n'éprouves pas de plaisir avec moi au lit ?

- Si, évidemment.

Son amant se radoucit immédiatement, même s'il semblait toujours méfiant. En voyant l'étincelle de colère qui brillait encore dans ses yeux, Sadiq jugea plus prudent de ne pas préciser que sa réponse ne s'appliquait qu'à la deuxième question posée. Et qu'il se contenterait volontiers d'Héraklès s'il en avait la possibilité.

- Alors... je peux voir sous ton masque ?

- Non.

- Mais...

- Non.

Devant l'air décidé de Sadiq, l'égyptien finit par céder, et reporta la conversation sur un autre sujet.

- Dans ce cas, est-ce que tu peux au moins me dire ce qui te préoccupe ?

Silence.

- J'ai la sensation que mes pouvoirs diminuent de nouveau, déclara finalement le mage. Mais ce n'est sans doute qu'une impression.

- Tes pouvoirs recommencent à diminuer ? s'étonna le plus jeune.

- Pour l'instant je n'en suis pas certain. Je t'en parlerai davantage si j'estime que c'est nécessaire. Maintenant va dormir, j'ai besoin de réfléchir. Seul.

Gupta comprit rapidement qu'il n'avait pas vraiment d'autre option que d'accepter ce double refus pour la nuit et retourna dans sa propre chambre, selon la demande implicite de l'ottoman.

Une fois l'égyptien sorti, le mage se retourna vers le splendide paysage sans vraiment le voir. Pour magnifique qu'était le tableau du bleu éthéré des dunes sous la lune, des constellations illuminant le ciel et des découpes d'ombres sur le sable au-delà des jardins de son palais, il n'avait pas la tête à le contempler. Il resta perdu dans ses pensées pendant une bonne heure, jusqu'à ce qu'un long soupir lui échappe.

- Quelle nuit sublime, n'est-ce pas ?

L'ottoman sursauta et se mit immédiatement en position de défense, ne réussissant qu'à faire rire la femme sublime qui était apparue à côté de lui. Et le mot était faible. De la pointe de ses longs cheveux blonds ondulés à ses longues jambes fines en passant par sa poitrine, Sadiq ne se souvenait pas avoir jamais rencontré une femme aussi belle. Elle portait une robe plissée blanche qui s'ouvrait sur le devant pour dévoiler ses jambes, et son décolleté aurait fait loucher n'importe qui. Mais plus que tout le reste, ce fut son visage, si radieux et inhumainement magnifique, qui fit que Sadiq sut instinctivement à qui il avait affaire.

- Aphrodite ?

- Tout juste, mon chaton.

Le mage était tellement subjugué qu'il ne songea même pas à relever le surnom ridicule.

- Vous...

- Qu'est-ce que je fais ici ? traduisit-elle en le voyant incapable de finir.

Le mage hocha la tête.

- Et bien déjà, je suis la déesse de la beauté, donc je suis partout où la beauté se trouve, fit-elle avec un clin d'oeil appuyé. Mais surtout, je suis la déesse de l'amour... Sauf quand mon fils s'en charge pour me permettre d'avoir un peu de temps libre, évidemment.

- Et... pourquoi êtes-vous venue me voir ?

Réussir à formuler une phrase complète sans bafouiller lui avait demandé toute sa concentration.

- Et bien, je suis très vexée de ne pas avoir été demandée lors de votre petite aventure il y a dix ans.

- Je...

- Mais comme c'est Héléna qui avait fermé cette boîte et qu'elle m'en voulait encore pour ce petit épisode avec Rome, j'ai décidé de passer l'éponge en ce qui vous concerne.

- Merci, mais...

- Je t'en prie, mon chou. Par contre, reprit-elle, ce que je ne suis absolument, mais alors ab-so-lu-ment pas prête à excuser, c'est ton comportement.

- Pardon ?

Des phrases d'un mot étaient encore à la portée de Sadiq, dans la mesure où il craignait que la déesse se vexe s'il avait l'audace de regarder ailleurs.

- Enfin, je suis une des grandes divinités de l'amour, et regarde-toi ! Tu avais réussi à séduire mon représentant, mais tu t'es volontairement aveuglé sur tes sentiments, ce qui était d'ailleurs terriblement romantique quand j'y repense, mais depuis tu n'as pas avancé d'un pouce et même si j'adoooore les grandes histoires d'amour tragiques, je serais très très mécontente qu'Héraklès n'ait pas droit à une belle histoire d'amour qui finit bien, tu comprends ?

Elle avait tout débité d'un trait, ce qui s'était avéré être très compliqué à suivre pour l'ottoman. En voyant son air un peu perdu, elle se reprit et simplifia.

- Bref, je veux que tu ailles arranger les choses avec le chouchou d'Héra.

- Mais...

- Si tu as peur de faire mal à ton amant actuel, je te rassure, les coeurs brisés se soignent très bien la plupart du temps. Enfin sauf quand ça dégénère, bien sûr, mais ce n'est pas la question.

- Mais...

- Et puis Héraklès a vraiment besoin de se trouver quelqu'un et d'avoir une relation amoureuse, d'ailleurs maintenant que j'y pense, c'est presque le seul point sur lequel Héra et moi on arrive à s'entendre ces dernières années.

- Mais...

- Et puis j'ai demandé son avis à Zeus et il est d'accord avec moi, ce sort dans ton masque fausse absolument toutes nos prévisions, donc mon intervention est parfaitement justifiée.

Sadiq avait subi chaque tirade plutôt qu'écoutée, mais une information retint particulièrement son attention.

- Un sort dans mon masque ?

- Ah oui, c'est vrai que je n'étais pas censée le présenter aussi brusquement, se rappela-t-elle soudainement. Oh, peu importe après tout, l'important c'est que tu sois au courant, n'est-ce pas ?

Elle accompagna sa phrase d'un sourire désarmant et renvoya ses cheveux derrière sa nuque, faisant ainsi voler un parfum capiteux tout autour d'elle.

- Quel sort ?

- Et bien quelqu'un, je ne dirai pas de nom évidemment, a placé dans ton masque un enchantement qui exacerbe tout sortilège lié à cet accessoire. Evidemment, ça ne se remarque pas pour des trucs aussi idiots que le perdre ou le nettoyer, mais pour d'autres choses...

Elle laissa sa phrase en suspens mais eut un regard appuyé parfaitement clair.

- Ce sont pratiquement les deux seuls sortilèges que j'ai intégré à mon masque pendant cette dernière décennie, s'étonna le mage.

- Oh vraiment ? C'est amusant, d'après Hadès, ce n'est pas tout à fait ce que lui a raconté le miroir d'eau. Tu sais, après cette charmante épreuve qui consiste à accepter ce qui compte le plus pour toi...

- Je n'ai pas lancé de sort à ce moment-là, fit le mage après un instant de réflexion.

- Mon canard, je t'ai dit que cet enchantement jeté à ton insu exacerbait tous les sorts qui concernent ce masque. Donc si tu as pensé très fort à, disons, reléguer une certaine pensée au fond de ton esprit...

Sadiq réfléchit profondément après s'être forcé à ignorer un énième surnom ridicule. Il se força à fermer les yeux quelques instants pour ne pas être distrait par la déesse qui lui faisait face avec un sourire ravageur, et ne les rouvrit pas en répondant.

- Vous pensez que les choses ne bougent pas entre Héraklès et moi parce que quelqu'un a lancé un sort dans mon masque, et que ce sort m'empêche purement et simplement de réfléchir à ce sujet à cause d'une pensée que j'ai décidé de reléguer au second plan pendant quelques heures.

Aphrodite lui lança un sourire éblouissant et frappa dans ses mains, image même du ravissement.

- Je suis si heureuse que tu l'aies compris ! Et je vais même te faciliter la tâche.

- Pardon ?

Sans écouter ses protestations, la déesse claqua des doigts. Pendant une seconde, rien ne se passa, puis dix ans de réflexions inachevées se libérèrent d'un coup dans l'esprit du mage.

Sous la violence du choc et l'incapacité de gérer les pensées qui s'entrechoquaient dans son cerveau, Sadiq dut se tenir à la rambarde pour ne pas tomber et retira prestement son masque pour prendre son front dans sa main en grimaçant, un grognement douloureux passant ses lèvres.

- Oups, j'y suis peut-être allée un peu fort.

Aphrodite se pencha davantage et observa le visage de l'ottoman, qui grimaçait en essayant de mettre ses pensées en ordre. Un sourire appréciateur illumina ses lèvres en constatant que le futur chéri de son représentant était définitivement canon.

- Allons, arrête de faire des grimaces, fit-elle sans cesser de sourire. Héraklès était bien plus calme lorsqu'il a dû admettre qu'il était amoureux de toi, et pourtant il était sous l'emprise du thé de vérité de Perséphone !

Elle frissonna rien qu'à la mention du breuvage, divers souvenirs désagréables lui revenant en tête. Toute à sa mémoire, elle ne remarqua pas tout de suite que Sadiq s'était immobilisé. Lorsqu'elle réalisa qu'il l'observait sans l'admirer mais avec un air abasourdi, elle failli se vexer avant de se rappeler ce qu'elle venait de dire.

- Oups, ça non plus je n'étais pas censée te l'annoncer... oublie, tu veux ?

Et Aphrodite papillonna des yeux pendant une ou deux secondes. La technique fut malheureusement inefficace, et elle s'en rendit rapidement compte. De son côté, Sadiq parvenait difficilement à ordonner ses pensées et refusait temporairement de s'arrêter sur ses propres sentiments. Il avait encore du mal à croire qu'il avait bien entendu.

- Héraklès est quoi ?

- Oh, mon chaton en sucre, ne me dit pas que tu ne t'en étais pas rendu compte ! Il t'a forcément donné des indices pour le comprendre après être sorti des enfers.

Sadiq repensa immédiatement à la façon étrange qu'Héraklès avait eu de l'embrasser. Il fut surpris de voir à quel point il s'en rappelait bien, tout comme de la chaleur et la sensation qui avaient parcouru son corps à ce moment-là. En face de lui, Aphrodite se mit à jubiler.

- Ouiiiiiii c'est exactement ça !

- Je...

- Oh mon chéri, je suis tellement heureuse ! J'avais peur qu'il te faille encore un temps fou pour admettre tes sentiments !

- Je n'ai pas de sentiments pour...

L'attitude de la déesse changea du tout au tout. Son sourire, toujours sublime, devint toutefois teinté d'une joie machiavélique, et une étrange lueur se mit à briller dans son regard. Elle obligea le mage à la regarder dans les yeux en prenant son menton dans ses doigts fins, et commença à parler.

- Je reconnais un amoureux au premier coup d'oeil.

- Mais...

- Chut. Je ne sais pas exactement à quoi tu pensais tout à l'heure, mais tu avais un sourire terriblement niais scotché sur le visage.

L'ottoman n'eut même pas le temps de nier que la déesse relâchait son emprise pour enchainer.

- Tu aimes parler avec lui, tu aimes l'esprit de compétition qu'il y a entre vous, vous vous êtes mutuellement sauvé la vie et tu as été prêt à renoncer à tes pouvoirs pour le garder auprès de toi. Et je ne parle même pas de l'attirance physique. Crois-moi, tu es amoureux.

- Je lui ai proposé un accord qui...

Un regard réprobateur le coupa dans son élan et Aphrodite poursuivit.

- Tu ne crois pas qu'il est temps que tu prennes enfin un risque ?

- Mais les couples finissent toujours par...

- Evidemment que tous les couples passent par des phases difficiles, fit-elle en levant les yeux au ciel. C'est le cas chez les mortels, chez les nations et même chez les dieux. Mais crois-moi, ça en vaut largement la peine.

- Je...

- Tu t'es empêché d'être heureux bien assez longtemps. Donne-toi une chance.

- Et si...

- Pas de "et si" qui tienne. Va le voir et avoue-lui tes sentiments.

- Il va me mettre une baffe.

La déesse pouffa, et son sourire se fit plus doux.

- C'est possible, mais il te laissera parler avant. Ou après. Mais ça n'a pas vraiment d'importance.

Comprenant qu'il était coincé, Sadiq rendit les armes et baissa les yeux avant de remettre son masque.

- J'essaierai de m'organiser pour aller le voir dans la semaine.

- Oh mais je crois que tu as mal compris mon message, mon poussin. Quand je te dis d'aller le voir, je veux dire maintenant.

- Maintenant ?

- Je t'accorde quelques minutes pour t'habiller si tu y tiens, même si tu es bien plus à ton avantage dans cette tenue...

La déesse de la beauté et de l'amour accompagna sa phrase d'un reluquage en règle du mage, toujours uniquement vêtu d'un sous-vêtement.

- Même en Grèce, c'est le milieu de la nuit !

- Et alors ? L'amour n'attend pas !

Et pour appuyer ses dire, elle claqua de nouveau des doigts. Sadiq se retrouva aussitôt habillé, et Aphrodite le regardait avec l'air de dire qu'il n'avait pas beaucoup de temps devant lui pour obéir. Alors qu'il se résignait à lancer son sort, elle sembla se souvenir d'un petit détail et lui signala l'adresse exacte d'Héraklès pour qu'il n'ait pas à chercher trop longtemps.

Lorsqu'il disparut, la déesse eut un sourire attendri et battit des mains une ou deux fois, très fière d'elle-même et du couple qu'elle venait de réunir. Sans se retourner, elle s'adressa à la personne qui se tenait cachée dans l'ombre.

- Ces deux-là sont faits l'un pour l'autre, tu sais. N'essaie pas de te mettre entre eux, tu ne réussiras qu'à perdre leur amitié. Et puis l'amour vient toujours à qui sait l'attendre, alors ne désespère pas !

Et elle disparut à son tour, son rire résonnant quelques instants dans la nuit même après son départ.

Héraklès dormait paisiblement chez lui, quand une légère lumière réveilla quelques-uns de ses chats. Quand bien même la nation grecque possédait un lit aux dimensions gigantesques, tendu de draps du même bleu que son drapeau, ses innombrables félins avaient la fâcheuse tendance d'en occuper la majeure partie. Par conséquent, si un seul d'entre eux venait à bouger ou s'éveiller, les autres avaient tendance à suivre. Cette fois ne fit pas exception, et les miaulements finirent par réveiller Kida, qui finit par aller lécher le nez de son humain en comprenant que quelque chose n'allait pas.

Les yeux embrumés, la nation grecque s'assit sur son lit en tenant son félin adoré à bout de bras.

- Qu'est-ce qui se passe, ma belle ?

Quelques instants plus tard, il entendit quelqu'un frapper à sa porte. Le grec bâilla un bon coup, s'étira et signala qu'il arrivait. Ses chats dormant sur la plupart de ses vêtements, il se résolut à n'enfiler que le strict nécessaire. Il étouffa un nouveau bâillement en arrivant au niveau de l'entrée, puis ouvrit la porte et s'immobilisa.

- Sadiq ?

- Je peux entrer ?

Incrédule malgré le brouillard ensommeillé dans lequel il flottait, Héraklès ouvrit plus largement sa porte et indiqua un fauteuil sur lequel – évènement exceptionnel – aucun chat ne dormait. Mal à l'aise, le mage s'installa et observa le grec s'asseoir en face de lui sans prendre la peine de se couvrir davantage. Le salon était une grande pièce uniquement éclairée par la lueur diaphane de la lune, et celle-ci mettait en valeur les diverses nuances de bleu et de blanc des murs et des décorations. Même les étagères en bois surchargées de livres étaient peintes en bleu. D'une certaine façon, la pièce semblait plongée sous l'eau.

- Que me vaut une visite au beau milieu de la nuit après dix ans sans nouvelles ? commença Héraklès.

Le chat à côté de lui avait déjà commencé à ronronner et l'ottoman se douta qu'il n'avait sans doute pas énormément de temps à disposition avant que son ex-allié se rendorme.

- Aphrodite m'a rendu visite.

- Aphrodite ? releva le grec.

- Elle-même. Et elle m'a plus ou moins forcé à venir te voir.

- Comme c'est intéressant.

L'attitude de la nation grecque tendait plutôt à prouver qu'il trouvait cette information tout sauf intéressante, mais une petite étincelle au fond de ses yeux démontrait qu'il était désormais parfaitement réveillé et attentif.

- Je ne savais pas que Perséphone t'avait fait subir un interrogatoire avec potion de vérité.

Le grec haussa les épaules et resta sans répondre, l'air de dire qu'il s'agissait du passé et qu'il s'en était largement remis.

- Qu'est-ce qu'elle voulait savoir au point de te faire boire ça ?

- Tu t'attends vraiment à ce que je réponde à une question pareille à cette heure, après dix ans de silence radio ?

Le mage se tut pendant quelques secondes, puis enleva son masque et le posa sur une petite table adjacente.

- C'est juste.

Il se renversa dans son fauteuil, puis observa lentement le corps de celui qui lui faisait face, et s'attarda légèrement plus que nécessaire sur certaines parties. Héraklès était définitivement trop bien fichu pour rester célibataire, et le mage sentait déjà une chaleur familière enflammer son propre corps. Il remonta finalement et s'arrêta sur les yeux vert sombre qui le scrutaient avec ironie.

- Tu as fini ? demanda le grec.

Sadiq planta ses prunelles mordorées dans celles de son ex-allié, et s'installa encore plus confortablement dans son fauteuil.

- Aphrodite m'a rapporté que tu avais été forcé de faire une certaine confession à Perséphone sous l'effet de son thé de vérité.

La main qui caressait le félin se crispa brusquement et s'immobilisa. Le regard d'Héraklès se durcit, puis se détendit tout aussi vite. S'il s'agissait d'une guerre d'informations...

- J'imagine que si tu es ici, c'est que le sort dans ton masque a été annulé.

Ce fut au tour de Sadiq de se crisper.

- Tu avais connaissance de ce fait ?

- Je sais qui l'a jeté, répondit le grec. Je suis tombé par accident sur des papiers qui en parlaient. Je sais aussi ce que ça devait bloquer.

- Et alors que tu le savais, tu n'as rien fait pendant dix ans ?

- Tu n'avais pas ton masque quand je t'ai embrassé, répondit simplement Héraklès. Mais tes intentions étaient exactement les mêmes. J'en ai déduit que toute intervention de ma part aurait été une perte de temps. Surtout qu'avec tes pouvoirs qui recommencent à diminuer, ajouta-t-il, tu devais avoir d'autres préoccupations.

Un silence glacial s'installa dans la pièce.

- J'espère que tu as une excellente explication pour être au courant de ce dernier... détail, déclara Sadiq.

Sans un mot, Héraklès se leva et se dirigea vers l'intérieur de la maison. Tourné vers l'entrée, le mage ne chercha pas à le suivre. Le grec revint quelques minutes plus tard, une petite boîte dans les mains. Sadiq déglutit en reconnaissant ce qu'il avait en vain essayé d'ouvrir pendant des mois avant qu'Héraklès ne lui apporte son aide.

- Est-ce que c'est ce que je crois ? demanda-t-il toutefois.

- Tu n'as pas lu ce qu'il y avait à l'intérieur de celle que tu as ouverte, pas vrai ?

- Les deux parchemins étaient pratiquement illisibles.

- Je m'en doutais.

Sous le regard sidéré de Sadiq, le grec ouvrit la boîte sans la moindre difficulté.

- Ma mère avait créé deux boîtes de cette sorte pour protéger son sort. L'une d'entre elle contenait celui qui faisait diminuer tes pouvoirs, et l'autre un sort qui retenait la quantité de magie emmagasinée et la date à laquelle les deux sorts devaient s'activer.

- Je n'ai donc détruit que la deuxième.

Héraklès acquiesça.

- Pour être honnête, j'avais plus ou moins oublié l'existence de cette boite jusqu'à notre... aventure. Et je n'ai aucune idée de ce que devient l'énergie magique qui t'es volée maintenant qu'il n'y a plus l'autre sort pour la contenir.

- Je m'occuperai de ça plus tard. J'aimerais plutôt savoir comment cette boîte-là est arrivée entre tes mains.

- Elle en avait fait sceller une par les dieux et l'avait confiée à mon père. Je ne tiens pas spécialement à savoir comment elle s'est retrouvée en ta possession. J'ai récupéré l'autre lorsqu'elle est morte, avec un carnet qui expliquait ce que c'était et comment m'en servir. Elle s'était arrangée pour que seule elle ou un membre direct de sa famille puisse l'ouvrir.

Le mage ferma les yeux quelques secondes. Beaucoup de choses s'expliquaient, mais il restait toujours des questions sans réponses.

- J'aimerais quand même comprendre quelque chose.

- Alors ça, c'est inédit.

- Pour quelle raison ta mère a-t-elle bien pu vouloir lancer une malédiction pour m'affaiblir, mais qui ne s'activerait qu'après plusieurs siècles ?

Héraklès le regarda comme si son ancien adversaire était devenu stupide, et se désigna lui-même du doigt.

- Lorsqu'elle a disparu, tu gagnais en puissance depuis un bon moment. Elle a voulu s'assurer que je serais en sécurité quand elle ne serait plus là pour me protéger. Elle a simplement mal calculé la date de sa propre disparition.

L'argument était parfaitement logique, Héléna étant à l'époque notoirement connue pour s'inquiéter facilement pour les êtres qui lui étaient chers. La tension retomba progressivement dans la pièce, et Kida vint d'autorité s'asseoir sur les genoux du mage, où elle commença à faire sa toilette.

Sadiq prit le parti de l'ignorer, et désigna du regard la boîte qu'Héraklès tenait toujours.

- Quelles sont tes conditions ?

- Pardon ?

- Je suppose que si tu me racontes tout ça, c'est parce que tu es prêt à me la laisser. D'où ma question, quelles sont tes conditions ?

Héraklès sourit, récupéra les deux parchemins à l'intérieur de l'objet et les tendit au mage avant de se rasseoir.

- Pas de condition.

L'ottoman haussa les sourcils, surpris par la réaction du grec.

- Que me vaut cet honneur ?

- Je me vois mal exiger quelque chose de la personne dont je suis stupidement tombé amoureux.

Les lèvres du mage s'entrouvrirent légèrement, mais aucun son n'en sortit. Il ne s'attendait pas à une déclaration, encore moins dans un contexte pareil et au dépourvu. Visiblement, Héraklès s'était douté qu'Aphrodite l'avait déjà informé de ses sentiments. Mais la nation orientale n'était pas dupe pour autant. Sous l'apparent détachement, Héraklès était tendu et clairement sur la défensive, la contraction de sa mâchoire et la tension de ses muscles le prouvaient aisément pour qui le connaissait assez.

- Si tes pouvoirs comptent autant pour toi, récupères-les, poursuivit le grec. J'ai déjà un contrat signé qui me garantit que tu ne t'en prendras pas à mon territoire et mon peuple pour un bon moment, ajouta-t-il avec ironie.

Sadiq réfléchit moins de deux secondes avant avant de répondre, les parchemins en main et un sourire étrange sur le visage.

- Dommage. J'étais ouvert à d'autres types de négociations.

- À savoir ?

- Je remets en jeu ma proposition de relation.

- Je décline toujours.

- Avec quelques modifications.

- C'est-à-dire ?

Sur les genoux de Sadiq, Kida avait fini sa toilette et observait désormais les deux humains échanger les répliques comme un match de ping-pong.

- Rester dormir une fois qu'on a fini de faire l'amour. Râler parce que tu as trop de chats. Discuter philosophie de temps en temps. Se disputer sur tous les sujets possibles et imaginables parce qu'on n'est jamais d'accord. Aller passer des vacances juste tous les deux, mais sans dieux ou épreuves mortelles. Partager des moments intimes sans sous-entendu sexuel. Ce genre de choses.

- Est-ce que tu es en train de me proposer une relation de couple basée sur quelque chose de plus que du sexe ?

- On peut dire ça comme ça, oui.

Malgré les piques et les regards ironiques, les deux nations étaient sérieuses.

- J'accepte ta proposition. Si tu retires ce que tu as dit sur mes chats.

L'ottoman leva les yeux au ciel, et Kida en profita pour sauter de ses genoux avant de s'étirer sur le tapis.

- Bien. Je m'engage à râler régulièrement sur le fait qu'il y a beaucoup de chats chez toi, et donc à essayer de te faire venir chez moi aussi souvent que possible pour être tranquille.

Héraklès laissa un demi-sourire apparaître sur ses lèvres. La formulation était déjà nettement plus acceptable que sous-entendre que l'on pouvait avoir trop de chats.

- Tu as conscience que ce contrat va être particulièrement compliqué à rédiger ?

- Parfaitement, répondit Sadiq en se levant. Je suggère donc que tu viennes quelques semaines chez moi pour qu'on ne perde pas de temps.

En parlant, le mage s'était approché du grec et avait achevé sa phrase en se penchant au-dessus de lui.

- Et puis... il y a dix ans, je suis resté sur ma faim après notre petite discussion dans la tente.

- Et tu aimerais finir ce qu'on avait commencé, c'est ça ?

Les deux nations arboraient un sourire entendu, et glissèrent leurs bras l'un autour de l'autre avec douceur, mais sans la moindre gêne ou hésitation. Ils prirent le temps de se regarder longuement avant de finalement approcher leurs visages et de joindre leurs lèvres. Pour la première fois depuis dix ans, l'un comme l'autre avait l'impression d'enfin ressentir ce dont ils avaient eu tant besoin. Au bout d'une ou deux respirations cependant, ils commencèrent à sentir monter un besoin plus physique, plus impérieux et plus explosif. Sadiq mordilla la lèvre inférieure d'Héraklès, lui demandant implicitement l'accès à plus. Le grec le lui accorda avec un plaisir non dissimulé, et alla immédiatement taquiner la langue du mage avec la sienne.

En même temps qu'il tenait enfin l'objet de ses fantasmes contre lui, Sadiq avait entrepris d'ôter les vêtements trop encombrants que lui avait imposé la déesse, aidé par Héraklès. Leurs lèvres ne se quittèrent que quelques brefs instants pour enlever la tunique de l'ottoman, obligeant les deux à se dévisager, les yeux brûlants et le souffle court. Il n'y avait presque plus rien pour faire obstacle à leur passion, et Sadiq choisit de s'installer à genoux sur le fauteuil, juste au-dessus du grec, pour reprendre à la fois les caresses et leur baiser. Ses mains glissaient le long des muscles dessinés sur le corps d'athlète, effleurant avec délice le torse qui était à sa portée.

Héraklès n'était pas en reste et profitait également de la silhouette magnifiquement sculptée de son amant, se délectant de chaque frisson qu'il provoquait ou ressentait. Ses mains frôlaient la peau hâlée dans des gestes experts, s'arrêtant parfois plus longuement sur les pectoraux ou les hanches. D'un accord tacite, aucun des deux n'avait encore touché au sexe de l'autre, faisant monter leur désir à tous les deux à son paroxysme avant de céder à l'envie qui grondait au plus profond d'eux.

Alors qu'il dirigeait enfin sa main sous le tissu déformé par l'érection du grec, Sadiq eut l'impression de percevoir un flash lumineux. Son esprit enfiévré par la chaleur de l'instant n'y accorda cependant qu'une attention infime, car Héraklès avait à son tour entrepris de passer à l'étape supérieure en glissant une de ses mains derrière ses fesses.

- Je dérange peut-être ?

Les deux nations se figèrent instantanément. La voix avait raisonné depuis la porte, chargée d'ironie et de colère.


Et encore une séance physique interrompue pour le bien du scénario... désolée ?

Plein de muffins pour vous !