-Intéressant, marmonna Mayuri en activant le dernier sceau. On dirait que la résonnance l'affecte plus que prévu.

Gaara se tordait par terre, sa tête enserrée dans ses mains. Des gémissements, des grognements s'échappaient d'entre ses lèvres serrées, et, parfois, sous le coup d'une vision encore plus atroce que les autres, il se mettait à hurler. Quelquefois, encore, il ouvrait les yeux et rampait, tentant désespérément de résister à la décharge insupportable qui le traversait sans relâche. Il y réussissait plutôt mal, et se mit bientôt à trembler de tous ses membres. Autrefois, la simple résurgence de souvenirs lui donnait des maux de tête. Il assistait maintenant à ses cauchemars les plus fous en technicolor.

Toriyama le regarda sans vraiment comprendre, et hocha les épaules. Tout ce qui lui importait était le résultat : Libérer Shukaku, le lâcher dans la nature afin de discréditer les ninjas et rallier l'opinion publique à la sienne. Il ne s'intéressait guère aux considérations techniques, mais Mayuri, lui, devait avouer qu'il trouvait une certaine joie intéressée et morbide à découvrir les effets réels de la bouilloire sur un Jinchuuriki, après les avoir étudiés durant des années.

Le chakra résiduel du démon, contenu dans la bouilloire, devait entrer en résonnance avec celui du Bijuu, enfermé dans le corps de Gaara, et en décupler la puissance. Les sceaux de Mayuri amplifiaient le phénomène, et permettraient à Shukaku de désorganiser le chakra de Gaara de l'intérieur, se libérant et tuant son hôte par la même occasion. C'était du moins ce que Mayuri lui avait affirmé. L'incantation prendrait environ deux jours, et, d'après le maître des sceaux, ce délai était extrêmement court. Selon lui, le fait que la bouilloire ait été le refuge du démon durant plusieurs dizaines d'années raccourcissait considérablement le délai, car le chakra résiduel attirerait Shukaku à l'extérieur de son Jinchuuriki. S'il avait dû faire sans le chagama, cela aurait pris des semaines.

Mais au vu de l'instabilité latente de Gaara et des effets décuplés que cela provoquait sur lui, peut-être faudrait-il encore moins longtemps…

Toriyama jeta un regard anxieux derrière lui, tant il était vrai que Mayuri n'était pas certain de pouvoir retenir ensuite le démon suffisamment longtemps pour leur permettre de se cacher. Là résiderait le vrai tour de force… Il était prêt à déguerpir dès qu'il en donnerait l'ordre.

-On dirait presque qu'il a des hallucinations, se délecta Mayuri en observant le Jinchuuriki se tordre à même le sol.

-Il entendait des voix, tout à l'heure.

Il n'était pas exclu, effectivement, que des informations sensorielles aient été conservées par le chakra résiduel de la bouilloire. Surtout au vu des évènements s'étant déroulés dans ce sanctuaire, auparavant. Shukaku avait été scellé dans cette pièce même à quatre reprises… Et demandait chaque fois un sacrifice humain.

-Satanés ninjas, marmonna Toriyama, en écho aux pensées de Mayuri. Comment peuvent-ils sacrifier des gens dans le but de continuer leurs maudites guerres ? Comment Khandar a-t-il pu dessiner les sceaux pour accomplir une ignominie pareille ?

-Il était meilleur que moi dans cet art. Une grande perte pour les maîtres des sceaux.

-C'était un abruti qui sacrifiait des innocents dans le but de rendre son village plus puissant.

-J'en conviens. C'est pour cela que je le détestais, siffla Mayuri, avec un mauvais sourire. Je suis heureux que vous l'ayez empoisonné, seigneur Toriyama. Une perte pour les connaissances, mais de toute évidence, pas pour lui-même. Ainsi va l'Histoire : Ses héros sont toujours lissés. Elle ne reconnaît pas les hommes…


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Ils étaient cinq. Cinq en comptant sa mère sur l'autel. Karura avait cessé de lutter. Cessé de pleurer, aussi, mais sa haine ne s'en faisait que plus palpable. Son ventre enflé faisait penser à un énorme pamplemousse, et le visage de Gaara, tremblant, se trouvait juste en face de cette protubérance étrange, qui l'avait autrefois contenu, et qui allait la condamner. La main serrée sur sa cicatrice, il leva la tête, se noya dans ses yeux bruns, qui ne reflétaient que sa haine et son désespoir. Elle ne semblait même pas le voir.

Et Gaara se mit à souhaiter que cet être ne visse jamais la lumière du jour. Cet être qui ne trouverait aucune place dans ce monde en naissant. Un instrument, une arme. Un être aberrant. Une erreur. Ni souhaité, ni aimé, ni attendu. A cet instant, il aurait pu tout donner pour que disparaisse celui qui allait prendre la vie de sa mère en naissant.

Moi… C'est moi… Pourquoi ? Pourquoi suis-je vivant ?

Le chakra démoniaque progressait à chaque incantation de Chiyo vers la jeune femme affalée sur l'esplanade. Gaara sentit la terreur la saisir, et tout son esprit se tendit vers elle, dans l'espoir de la délivrer de ce calvaire, de la soustraire à la concupiscence de ceux qui l'avaient condamnée. Il tendit la main. Ses doigts flageolants traversèrent son ventre gonflé et se refermèrent sur du vent.

Puis, sans préavis, tout cessa, laissant Karura, tremblante de rage et de peur, au centre de l'autel, Chiyo en sueur, s'écroulant de fatigue. Son père, à l'extrême limite de son champ de vision, continua à dévisager sa femme de ses yeux inexpressifs, sans faire le moindre geste, et des envies de meurtre traversèrent le Jinchuuriki. Derrière lui, dans l'ombre, une silhouette acquiesça à l'intention de son Kazekage. Enfin, à sa droite, un homme aux longs cheveux noirs attachés en une queue de cheval inclina la tête et sourit, l'air épuisé. A son visage en lame de couteau, Gaara devina qu'il s'agissait de Khandar, le frère de leur client. Khandar. Un de ses bourreaux.

Alors, dans un tremblement, la bave aux lèvres, soutenant son ventre, Karura se mit à genoux, serrant les dents, avec une expression de bête féroce qui fit frémir Gaara jusqu'aux tréfonds de son âme. Quand elle parla, ce ne fut plus pour crier. D'une voix un peu tremblante mais avec une froideur qui aurait pu poignarder un homme, elle énonça les mots qui allaient condamner son fils.

-Je te maudis. Je vous maudis tous, je maudis Suna, et je le maudis, lui. Il ne naîtra pas pour être aimé, mais pour vous haïr. Il portera Shukaku, et il portera aussi toute ma haine. Et comme, selon la coutume, la mère doit choisir le prénom, je le choisis aujourd'hui même. Il s'appellera Gaara, car il ne vivra que pour lui, et n'aimera que lui-même.

Et celui qu'elle avait ainsi nommé se replia sur lui-même, sous la douleur familière du couperet maternel qui s'abattait sur son cou, une fois de plus, avec cette précision issue de l'habitude. D'entre ses lèvres naquit ce cri étouffé, le cri d'une bête qui se sait condamnée à la prison, et qui voit les barreaux claquer devant son visage, une fois encore. Dans la brume qui suivit, Gaara entendit à peine la suite, mais ce n'était pas comme s'il ne la connaissait pas déjà.

Un silence glacial ponctua la déclaration de Karura, avant que finalement, le Kazekage ne hausse les épaules.

-Qu'il en soit ainsi.

Elle le regarda un instant, choquée par son absence de réaction, mais tout était dit. Elle ne remarqua pas ce qui frappa Gaara : Dans les yeux de son père, à travers le voile rouge qui noyait son cerveau, tout au fond, se devinait un semblant de peur. La même qu'il décelait, parfois, au creux de ses prunelles quand il venait l'observer décapiter ses jouets avec le sable de Shukaku. Le même genre de peur que le soir où il avait exécuté cet homme pour un regard mal placé et que Yondaime l'avait surpris en flagrant délit. Le soir où, Gaara en était certain, il avait pris cette décision d'en finir…

En finir…


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Des hurlements. Ses hurlements, entrecoupés de brèves pauses, parfois remplacées par des gémissements à peine audibles. Quand Natsuhi passa le premier coude du couloir supérieur, ils parvinrent à ses oreilles, transperçant ses tympans, l'arrêtant net, essoufflée, lui coupant les jambes.

Ce n'était pas des cris, ni même des appels terrifiés, mais ces hurlements si caractéristiques qu'on pouvait entendre parfois le soir près de l'aile D du quartier général, celle des interrogatoires. Qui n'espéraient plus rien qu'une mort rapide, pour que la douleur cesse enfin. Venant de Gaara, ils en étaient d'autant plus terrifiants : Quelle torture aurait-elle pu le faire hurler de la sorte, lui ?

Elle avait reçu un ordre. Un ordre de sa bouche, qui plus est. Si elle revenait sur ses pas, elle désobéirait… Et surtout, avec ce niveau de stress, Shukaku pouvait…

Takamaru bondit à ses côtés, tournoyant autour de sa tête, croassant des insultes, râlant à qui mieux-mieux. Elle jura. Si ces adversaires étaient assez puissants pour mettre Gaara à terre, alors elle, ne ferait pas long feu… Et…

Les hurlements se turent, laissant place à un silence pesant. Un frisson parcourut la nuque de la jeune fille. Tout cela ne présageait rien de bon… Il aurait fallu qu'elle fuie au plus vite, Gaara avait bien raison…


Des voix. Cette fois, plus d'images. Comme une émission de radio, un peu brouillée. Comme si quelque chose bloquait la transmission. Des voix, et Gaara ne reconnut pas la première.

-Tu… Tu es en train de me dire que tu veux faire assassiner ton propre fils ?

La seconde, il l'identifia sans problème, malgré les interférences. C'était celle de son père.

-Il n'est pas humain. Tu le sais. Shukaku prend le dessus sur lui un peu plus chaque jour, et je ne peux pas exposer le village à un pareil danger.

-Mais... C'est ton fils… Tu te rends compte de ce que tu es en train de dire ?

-Un peu trop bien, même. Tu sais… Je pensais que c'était une bonne idée. Que nous pourrions faire face, avec cet atout dans notre manche. Que c'était un plan à long terme, mais que nous en sortirions victorieux… Regarde maintenant. La guerre est finie. Il ne sert plus à rien, à part faire peur à tout le monde. Il devient de plus en plus dangereux. Il était censé vivre dans un environnement apocalyptique… Et il est là, prévu pour être à l'aise dans le sang et la souffrance alors que tout n'est que paix et calme. Je crois que je n'ai apporté à cet enfant que du malheur. Le moins que je puisse faire pour lui, c'est de l'aider à en finir, non ?

-Et tu me demandes… De faire ça… A moi ?

Un mouvement de la main en direction d'une forme floue, et retombant comme à regret le long d'un corps. Des ombres se déplaçant dans le noir. Quand il continua, la voix de Yondaime parvint à son fils comme étrangement étouffée.

-Je ne te le demande pas, je t'en supplie. Si tu es mon ami, Ganryù. Je ne peux plus supporter ça. Il est en train de me rendre fou… Tu ne te rends pas compte… Je le regarde, et je me dis qu'il est le reflet de mon cœur… Que j'ai engendré, dans tous les sens du terme, un monstre… Qu'il est là non pas grâce à moi, mais par ma faute… Et chaque fois que lui me regarde, j'ai l'impression qu'elle me regarde et qu'elle me maudit une fois encore… Je n'aurais jamais dû vouloir le mettre au monde !

Des sanglots. Des sanglots étouffés, à peine audibles, s'insinuant entre des dents serrées. Un soupir de surprise de la part de ce Ganryù, qui, sans doute comme Gaara, n'avait jamais vu son Kazekage s'effondrer, lui qui portait toujours comme un masque ce visage impassible. Une main qui se pose sur une épaule, et une autre qui enserre lentement le poignet de la précédente, comme pour créer ce lien qui partagera le fardeau.

-Je crois que c'est Yashamaru qui a le plus de chances. Et il n'aura pas de regrets, souffla Ganryù. Il a toujours été loyal… J'irai lui parler. Je lui dirai que c'est un ordre de ta part. Il comprendra.

Le destin d'un enfant de six ans, scellé.

Tout se brouilla dans un ultime soupir. Gaara, une main crispée sur sa cicatrice, l'autre sur sa poitrine, comme s'il avait pu en arracher le cœur, se convulsait sur les dalles froides en des spasmes qui n'avaient rien à voir avec la douleur physique qui menaçait de lui faire perdre connaissance. Il se rendit à peine compte que sa transformation en démon n'était qu'à moitié achevée.

Le moins que tu puisses faire… C'était ça ? C'était vraiment tout ce que tu pouvais faire, papa ? Ou est-ce que tu croyais que ça allait soulager ta conscience ?

La douleur qui broyait son cœur redoubla. Bien sûr que non. Jamais il n'avait pensé à Gaara, son fils, autrement que comme à une aberration vivante, le fruit de son péché. Il n'aurait jamais dû naître. Le Jinchuuruki essaya de se redresser, mais ses efforts furent vains, et il se mit soudain à vomir, laissant le contenu de son estomac se déverser à ses côtés.

Bon sang, mais qu'est ce qui lui avait pris de vouloir autre chose que ce qui lui était destiné ? Depuis le début, il n'était qu'une aberration, née par erreur, élevée par erreur, vivante par erreur. Un destin, scellé avant même sa conception, par la haine et la concupiscence des puissants. Avec de telles cartes à jouer, comment pouvait-on gagner une partie ? Comment avait-il pu s'imaginer une seule seconde qu'il pourrait gagner ?

C'est alors qu'il le vit.

Il le vit, parce qu'il éclipsait la lumière, projetant une ombre irrégulière sur son visage, et en paraissait trois fois plus grand. Il le vit, presque immense pour un homme à terre, se dresser devant lui, et faire écran. Les sceaux brillèrent moins fort. Les voix devinrent moins audibles.

Son dos.

Elle se tenait là, devant lui, debout, bien droite, bras tendus vers le ninja aux cheveux argentés, et Gaara revit soudain cet idiot en spantex vert qui se mettait devant Rock Lee, l'empêchant de porter le coup fatal. Il revit Haruno Sakura, ses cheveux roses flottant au vent, lui faire face, ne se préoccupant pas une seule seconde de se faire écraser, du moment qu'elle pouvait tenter de sauver ses amis. Il se souvint de sa jalousie, cette force implacable qui l'avait poussé, deux ans et demi auparavant, à pénétrer dans une chambre d'hôpital pour mettre fins aux jours de son occupant endormi. Il avait voulu se sentir vivant, s'était-il dit, mais cette excuse n'avait servi qu'à masquer l'évidence : en pensant à Lee, la hideuse douleur de sa propre solitude avait ressurgie, insupportable. Il avait voulu la faire taire. Ne plus devoir subir l'amitié qui les unissait les uns aux autres. Tous sauf lui.

Cependant, cette fois, il voyait un dos, et non pas ces visages, déformés et congestionnés par la concentration dont ils faisaient tous preuve pour protéger leurs proches. Ces miroirs insoutenables dans lesquels il avait dû si souvent se contempler, et qui l'incitaient d'autant plus à tuer. Aujourd'hui, il voyait son dos, et des deux côtés, c'était le bon.

Il comprit alors à quel point cette sensation avait manqué à toute son existence. Combien il aurait aimé avoir quelqu'un pour lui montrer son dos devant la file interminable des assassins venus le défier. Combien il aurait aimé pouvoir se battre pour conserver cette personne qui aurait osé, ne serait-ce qu'une fois, le lui tourner.

Oui, c'était là que Naruto puisait sa force. Dans l'essence de ce geste.

Et contempler le dos de Natsuhi n'était pas une chance, mais un privilège. Un inestimable cadeau, qu'il n'aurait pu réclamer. Il ne pouvait être qu'offert.

Face à eux, Toriyama et Mayuri eurent un mouvement de recul, qui se transforma vite en colère. Mayuri serra les dents.

-Tu le protèges, maintenant ? Qu'est-ce que tu en tires, gamine ?

Natsuhi eut un reniflement de dédain.

-Rien, à ce qui semblerait. Je suis un très mauvais ninja… Je n'obéis jamais aux ordres…

-Stupide… Ta mort est inutile. Dégage, et tu auras la vie sauve…

-Non. Désolée. Je ne suis pas le genre de personne qui laisse crever derrière moi un... Un ami.

Les yeux de Gaara s'écarquillèrent en deux ovales démesurés. Que venait-elle de dire ? Était-ce possible ? C'était comme de recevoir une douche glacée, en pleine canicule. De tomber sur un mirage, en plein désert, et de s'apercevoir que ce n'en était pas un. Ses tremblements redoublèrent, mais plus doux, moins violent, et cette fois, ce n'était plus à cause des ombres qui le hantaient.

Alors… Alors ça y est ? Maintenant ? Comme ça ? Vraiment ?

On venait de l'accepter. De le qualifier d'ami. Un instant, il n'entendit plus rien d'autre que les battements de son cœur, tiraillé entre le désir de la voir rester à ses côtés, combler ce vide béant, qui semblait se dérober sous ses pieds au fur et à mesure qu'il prenait conscience de son étendue, et celui de la mettre en sécurité. Bon sang, ce n'était pas sa place, elle aurait dû…

-Tu… Tu ferais mieux de t'en aller Natsuhi…

Elle se retourna, grimaça en détaillant son corps à moitié couvert de sable et de tatouages bleus, la touffe de cheveux roux qui dépassait ridiculement au sommet de son crâne, les dents aux insertions aberrantes qui pointaient hors de sa bouche pour former un rictus abominable, puis haussa les épaules.

-Tu dois l'avoir compris, maintenant, non ? Je suis têtue comme une mule… Une vraie cervelle d'oiseau…

Gaara retint son souffle, et ne sut quoi répondre. Mais peut-être ne fallait-il pas répondre.

Sans plus attendre, se retournant vers leurs ennemis, elle commença à composer ses mudras.