UNE FLAMME QUI VACILLE
Daphné ne savait pas quoi faire de la montre. Elle était terrifiée de l'avoir en sa possession et que quelqu'un la découvre, mais encore plus de devoir réitérer sa visite illégale dans le dortoir des garçons pour risquer de s'y faire pincer – comme elle l'aurait sans aucun doute été si Zabini n'avait pas été en manque lorsqu'il avait interrompu ses fouilles indiscrètes.
Les premiers jours, elle la garda simplement dans la poche de sa cape ; savoir en tout temps où elle était la rassurait. Mais ça la bouffa rapidement : partout où elle allait elle sentait la brûlure de sa présence contre sa cuisse, avait l'impression d'entendre la musique régulière de ses aiguilles enfermées derrière les initiales gravées dans le métal. Elle devenait paranoïaque, s'imaginait que tout le monde l'entendait aussi et cela la hantait tant qu'elle finit par changer de stratégie et par la planquer dans une paire de chaussettes qu'elle ne mettait jamais, qu'elle relégua ensuite au fin fond de son tiroir.
Chaque jour, quand elle passait devant sa commode, une drôle de sensation la saisissait et elle se promettait de la rendre à Theodore dès que l'occasion se présenterait. Mais au fond d'elle, elle avait bien conscience qu'il n'y aurait jamais d'occasion. Elle refusait toute nouvelle intrusion dans le dortoir des garçons et ne se voyait définitivement pas aller avouer à Nott qu'elle s'était autorisée à mettre le nez dans ses affaires personnelles.
Le plus simple aurait été qu'elle s'en débarrasse, purement et simplement, en la jetant dans le Lac Noir ou dans le feu pour la regarder fondre. Leur unique conversation au sujet de cette montre lui avait après tout bien montré que son amant inattendu ne s'offusquerait pas de sa perte. Cependant elle ne se voyait pas prendre une telle décision pour lui, alors elle laissait simplement filer les jours dans l'espoir de finir par oublier jusqu'à l'existence de ce fâcheux trésor enterré sous des piles de sous-vêtements.
Éventuellement, cela finit par arriver un matin où Pansy se réveilla d'encore plus méchante humeur que d'habitude, comme elle en avait coutume cinq jours par mois. Au départ amusée par les plaintes de son amie, une terrifiante réalisation s'imposa aux yeux de Daphné quand, à court de protections, elle lui demanda s'il lui en restait et qu'elle ouvrit le placard où elle les rangeait : cela faisait beaucoup trop longtemps qu'elle n'avait pas ouvert ce placard.
Du plomb se posa sur son cœur, du fer emprisonna sa gorge. Elle voulut les vomir mais n'y arriva pas, penchée au-dessus de la cuvette tristement immaculée.
La sensation ne la quitta pas de la journée. Daphné se sentait impuissante, bloquée sur un banc de la Grande Salle, une chaise de cours, un canapé de la salle commune. Elle voulait, elle devait fuir, avaler les étages, se ruer dans l'infirmerie, trouver les potions qu'elle savait rangées dans une des armoires de Pomfresh. Mais elle ne pouvait pas s'éclipser, trop d'yeux se dressaient entre elle et son objectif. Trop de remarques, de rumeurs, de risques.
À la nuit tombée, n'y tenant plus, elle attendit que ses colocataires soient endormies pour quitter son lit et, au lieu de rejoindre le passage secret où elle retrouvait Theodore depuis deux mois et demi à présent, elle s'enfonça dans le dédale de couloirs irriguant les sous-sols du château à la recherche d'un escalier reculé. Sans les mots de Nott pour lui assurer que ni Rusard ni les Carrow ne la trouveraient, elle redoutait de se faire prendre, mais le besoin de savoir était plus fort que tout et distillait une adrénaline d'un genre nouveau dans ses veines, lui faisant monter marche après marche, franchir étage après étage, jusqu'à se retrouver devant les portes de l'infirmerie.
Jamais rien dans la vie de Daphné n'avait été aussi terrifiant que de lever la main jusqu'au loquet doré qui les celait. Affronter les remontrances de sa mère, le jugement des autres, la réussite d'Astoria, faire confiance à Nott... Cela lui semblait si facile en comparaison de ce minuscule effort de ses muscles et des vingt centimètres qui séparaient ses doigts de la poignée !
Quand elle l'enfonça enfin, elle remercia toutes les idoles du monde que la porte s'ouvre sans grincement.
L'infirmerie était déserte. Aucun élève n'était allongé dans les lits parallèlement disposés à la lueur du clair de lune et le bureau attenant dans lequel Pomfresh l'avait une fois reçue des années plus tôt était plongé dans l'obscurité. C'est vers lui que Daphné se dirigea une fois qu'elle fut certaine qu'elle était seule. Un simple Alohomora suffit à déverrouiller la serrure et elle entreprit alors d'ouvrir une à une toutes les armoires dans lesquelles Pomfresh gardait ses remèdes.
Sa main tremblait quand elle se referma sur la fiole sagement étiquetée qui renfermait un élixir transparent.
Son butin en main, elle s'empressa de quitter l'infirmerie et se perdit dans le château jusqu'à être certaine d'être dans un couloir où personne ne la trouverait. Une torche faiblarde pour tout éclairage, elle déboucha le flacon, vida le contenu dans sa bouche sans l'avaler, puis attendit. Trente secondes plus tard, elle recracha la potion et l'attente commença, tout aussi courte dans les faits que longue dans l'esprit de Daphné.
Lorsque son regard osa rencontrer la fiole, le liquide était devenu vert ; d'un vert paisible qui n'apaisa pourtant pas du tout Daphné. Elle ferma les paupières, espéra les rouvrir sur une réalité moins catastrophique que la sienne.
Le vert avait beau être de la couleur de la chance, il ne lui fit pas le cadeau de disparaître et elle se laissa glisser au sol avant que ses pieds ne lui fassent défaut. Tout vacillait autour d'elle. Les murs tournaient, le silence bourdonnait, les flammes qui léchaient l'extrémité de la torche devenaient floues.
Daphné ne comprit que plus tard que c'était à cause des larmes qui baignaient ses yeux.
