Et voilà pour Chara, le poto discord :) parce que visiblement si j'attends des signes de vie du cimetierre qu'est ffnet on n'ira pas loin...
Chapitre 11 : It was Funny
« Tu es sûr que c'était par là, Sora ?
— Oui, Funny confirme, elle a mémorisé le paysage. Moi aussi d'ailleurs, j'avais même pris des photos pour être sûr. On est bientôt arrivés… »
Le téléphone sonna : leurs amis venaient de quitter l'école et profitaient d'être seuls dehors pour rappeler. Oka demanda rapidement :
« Sakyu, tu arriveras à nous ramener quand on sera au point de départ ? Ou on devra se cacher là-bas ?
— Faudra déjà qu'on réussisse à se ré-infiltrer dans l'école, ensuite, on verra…
— Ok. De toute façon, tant qu'Alrune ne sait pas où nous trouver, ça ira. » se rassurait Sora.
Oka et lui s'arrêtèrent subitement.
« On a été deux à sentir ce courant d'air, hein ? » demanda-t-il. Ils étaient nerveux, tout d'un coup.
Il n'y avait pas de vent dans les Limbes. Le seul courant d'air possible devait provenir des ailes d'une créature folle de rage à leurs trousses.
« …huuuumAAAIIIINS ! »
Un frisson de peur les traversa alors qu'ils se mettaient à courir pour de bon. Mais cette fois, ils se savaient trop loin de leur point d'exfiltration, et Sakyu n'était même pas prête. Ils pouvaient entendre Alrune les rattraper et furent bientôt forcés de se retourner pour l'affronter, bien qu'ils n'en avaient pas la moindre envie.
« Rappelle-moi, qu'est-ce qu'on sait sur la manière de vaincre une succube de son envergure ? demanda Sora d'une voix hésitante.
— Oh, c'est très simple ! Juste un petit miracle ! Haha !… »
Ils cessèrent toute ironie lorsqu'Alrune surgit enfin.
Elle était "belle", bien sûr, c'était une succube. Elle avait les yeux entièrement noirs et en plus de la paire d'aile dans le dos, elle avait des ailettes derrière la tête. Sora n'eût pas le temps de détailler ses collants, les fourrures, les ficelles et filaments qui "l'habillaient", que lui et Oka valsaient et tombaient rudement sur le sol alors qu'une onde de choc les avait balayés, au moment où Alrune avait atterrit, avec violence.
« Alors-alors-alors… susurra-t-elle. Ma petite vermine préférée… comment vais-je m'occuper de vous ?… » réfléchit-elle tout haut avec la démarche d'une top-modèle. Toujours au sol, séparés de plusieurs mètres : Sora et Oka se regardèrent, partageant la même pensée.
Ils n'avaient pas le choix. Fuir, c'était mourir d'une attaque dans le dos. En revanche, avec leurs nouveaux pouvoirs, ils avaient une chance.
Une toute petite chance.
Et ils avaient la rage.
Il entendit la FunGirl lui glisser à l'oreille :
« Fume-là.
— Tu lis dans mes pensées… »
Sora avait commencé à s'endurcir. S'il fallait commettre un meurtre pour s'en sortir…
Alors ils survivraient.
Sora bondit sur ses pieds le premier et déploya toute l'énergie incendiaire qu'il lui était possible de concentrer sur Alrune. Elle n'avait même pas esquissé un mouvement pour esquiver. Comment aurait-elle pu anticiper une telle attaque de toute façon ?
« Je vais te faire une confidence…
— Hein ?! »
Il se raidit, mal-à-l'aise. La voix d'Alrune semblait résonner autour de lui… avant qu'elle ne chuchote à son oreille :
« … les succubes sont insensibles au feu. »
Elle le frappa si fort à l'estomac qu'il en eut le souffle coupé, puis un autre coup violent l'envoya s'écraser six mètres plus loin.
« SORA ! »
Les occultistes voyaient les Limbes depuis le sol. Quel que soit son état, Sora ne bougeait plus.
« Je dois au moins reconnaître que c'est impressionnant, admit Alrune à contrecœur. Je ne pensais pas que vous réussiriez à obtenir les pouvoirs d'un démon qui m'appartenait… »
Oka voulu articuler quelque chose, mais avant même d'avoir pu prononcer une seule syllabe du nom renversé de la succube, elle sentit une poigne invisible se serrer autour de son cou alors qu'Alrune n'avait fait que lever un index désinvolte vers le ciel. Les pieds d'Oka frôlaient à peine le sol alors qu'elle suffoquait.
« Non, non, sûrement pas. Tu n'en n'as pas marre d'écorcher mon nom ? »
Oka touchait son cou comme pour sentir la main qui la serrait mais elle ne rencontrait que sa peau, crachotant au lieu de respirer.
« Tu n'avais qu'à te comporter comme le misérable cloporte inutile que tu es, porter ton essence à maturité et le rendre gentiment le moment venu mais NOOOON, madame a préféré foutre en l'air des ANNÉES de préparation ! »
Oka serra les dents, cherchant une issue. À ce rythme elle ne serait plus qu'un jouet entre les mains d'Alrune. Et Sora mourrait ici. Par sa faute.
Sora qui ne bougeait toujours pas.
Elle se refusa à pleurer. Pas devant elle. Et sûrement pas tant qu'elle n'aurait pas tout fait pour renvoyer Sora là-haut. Elle n'avait pas le droit de le condamner ici.
Elle lui devait au moins ça, elle lui devait d'essayer.
Oka se raccrocha à son pouvoir, la seule chose qui pouvait la tirer d'affaire avant de réaliser qu'Alrune s'était remise à flotter dans les airs, battant paresseusement des ailes.
A cette hauteur, Oka ne pourrait lacérer que ses jambes…
··· ··· ··· ···
Les occultistes étaient désemparés. C'était fini, Alrune les avait rattrapés. Elle avait dominé la situation en une seconde à peine. Ils n'avaient aucune chance. Eux ne pouvaient rien faire à part les entendre se faire battre et mourir.
Le Ouijaphone ne leur montrait plus que l'horizon, à partir d'un angle qui suggérait que Sora était inerte, au sol. Ça ne pouvait dire que deux choses… Et quand bien même Sora aurait survécu, à son réveil, il ne trouverait que le corps mutilé d'Oka, et son bourreau, prête à le torturer à son tour.
Inkyu et Sakyu ne savaient pas quoi faire, voyant les petits humains en proie au désespoir. Il n'y en avait qu'un qui ne sanglotait pas, les larmes dévalant silencieusement sur ses joues : Chojo, le plus timide de la bande. Il alla voir Shin et le secoua un peu à l'épaule pour attirer son attention. Shin semblait à deux doigts de s'écrouler, mais il leva la tête vers son camarade.
« Shin… je crois que j'ai une idée… »
Vu sa tête, Shin l'entendait à peine et s'en foutait royalement. Avant qu'une étincelle d'espoir, ou de désespoir, ne le ranime. « À quoi tu penses ?
— … je crois que la malédiction sur nos yeux est directement liée à Alrune.
— Oui, c'est normal…
— Oui, mais je pense que c'est lié à elle en permanence… je veux dire… »
Le visage de Shin s'éclaira de compréhension. Ils restèrent silencieux, leurs méninges tournant à cent à l'heure, voyant qu'ils avaient la même seule et bête idée.
« T'es sûr que ça va aller, Chojo ?… ça pourrait avoir des conséquences… du genre… irréversibles. »
Il hocha la tête, essayant d'avoir l'air déterminé, mais il n'y avait pas besoin de Shin pour voir qu'il lui fallait tout son courage pour ne pas fuir et se rouler en boule dans un coin : Chojo tremblait comme une feuille. Alors d'un même geste, Chojo passa la main dans ses cheveux, et Shin retira son propre bandeau.
Ils fermèrent leur œil gauche valide et se regardèrent droit dans la pupille droite.
··· ··· ··· ···
Alors qu'elle commençait à voir trouble à cause du manque d'air, Oka sentit l'étau se desserrer sur son cou. Ses pieds commencèrent même à effleurer le sol. Quelque chose clochait.
Sa vue brouillée par le manque d'air se clarifiait peu à peu, ainsi elle vit le trouble d'Alrune : la succube clignait des yeux comme si elle était gênée par quelque chose, fermant parfois entièrement les paupières comme pour dissiper une image persistante.
La FunGirl ne voyait rien, comme les occultistes. La caméra du SaiKom montrait toujours le paysage. Mais Funny tendait l'oreille, et elle entendait Oka respirer et Alrune grogner. Alors elle s'écria dans la salle du club :
« Les gars, je sais pas ce que vous foutez mais ça marche ! Allez-y plus fort ! »
Surpris, les occultistes regardèrent autour d'eux pour comprendre et ils virent Shin et Chojo, toujours en train de se dévisager, concentrés, silencieux. Ils se crispèrent à ce spectacle, horrifiés. Ils osaient à peine imaginer ce que les deux garçons pouvaient voir, entendre et sentir dans leurs tripes en ce moment-même.
Supana retint un hoquet de stupeur en regardant le Ouijaphone : la caméra du Saikom s'était décalée, elle pointait sur Oka et Alrune, alors…
« Sora a reprit connaissance ! »
En tout cas assez pour bouger la tête. Et, péniblement, il commença à tendre une main devant lui…
Kokuma et Daku rejoignirent Supana autour du Ouijaphone et en le voyant faire, ils comprirent rapidement l'opportunité qui s'offrait à eux : pendant que les deux occultistes se fixaient avec leur œil maudit, Alrune semblait perturbée ; Oka respirait de nouveau et commençait doucement à faire sortir des mains depuis le sol, Sora semblait vouloir réessayer de la brûler, sinon essayer de l'éblouir, ou au moins gêner sa vue. Quant à Chojo et Shin, ils ne semblaient pas beaucoup apprécier d'avoir à utiliser leur œil droit pour fixer celui de l'autre, mais pas moins déterminés puisqu'ils n'avaient pas bougé d'un pouce. Malgré les tremblements, malgré la pâleur sur leur visage. Malgré les hurlements inhumains dans leurs oreilles, malgré le spectacle de plus en plus haché, saccadé, de corps arrachés, de bouches s'ouvrant sur des yeux et de visages les fixant avec démence.
C'était maintenant ou jamais.
Sans leur demander leur avis, Kokuma sortit un miroir de poche pour elle-même, laissant Daku et Supana se mettre face-à-face.
« Trois… Deux… compta Supana.
— A mon signal… » chuchota la Fungirl à l'oreille de Sora. Encore sonné, celui-ci ne fit aucune difficulté, semblant comprendre qu'il n'était pas tout à fait seul. Il s'en remit à elle et attendit, tenant sa main tremblante péniblement au dessus du sol…
« Maintenant ! »
··· ··· ··· ···
Tous les occultistes utilisèrent leur œil droit. Tous eurent l'impression qu'un hurlement strident leur lacéra les tympans. Shin et Chojo commençaient à trembler, nauséeux. Mais ils tenaient, ils ne cillaient même pas.
Ou alors ils n'arrivaient plus à bouger.
Peut-être que c'était de ne pas pouvoir fermer les paupières qui causa ces larmes sur leurs joues, leurs épaules secouées de spasmes… peut-être qu'ils avaient tous déjà oublié pourquoi ils faisaient cela.
Ils avaient sans doute oublié. Mais ils savaient qu'il y avait une raison…
Alrune ferma les yeux et prit sa tête entre ses mains, poussant cri de rage aigu semblable à celui qu'entendaient les occultistes.
Oka fut enfin libérée.
Discernant la silhouette d'Alrune à travers les flammes en train de s'élever ; elle fit jaillir des bras qui l'attaquèrent furieusement, mais elle n'arrivait qu'à lui infliger des blessures mineures, des égratignures. Bon sang !…
De rage, Oka couru vers l'éclat brillant qu'elle avait repéré un peu plus loin : le poignard de rituel du club, qui avait giclé hors du sac de Sora un peu plus tôt : elle le ramassa et sans égard pour les flammes : elle le planta de toutes ses forces.
Non !…
Sora aurait voulu crier, mais il n'avait pas recouvré assez de forces pour ça. Il ne pouvait faire qu'une chose : se concentrer de toutes ses forces pour contrôler les flammes qu'il générait autour d'Alrune, de sote qu'elles ne touchent pas Oka. Et si générer des flammes s'était révélé être pour lui d'une facilité déconcertante ; les retenir aussi précisément dans son état était d'une difficulté aberrante. Il avait une peur terrible de lâcher à tout instant.
Vas-t-en !… pensait-il à s'en faire mal.
Mais Oka s'était figée, prêtant peu attention aux flammes, ne réalisant même pas les efforts démesurés de Sora pour empêcher qu'elle ne brûle vive. Elle était trop sidérée pour s'en rendre compte.
Le poignard s'était pourtant planté quelque part dans la cage thoracique d'Alrune, mais tout ça pour quoi ? Il s'était craquelé, fissuré, tombant en poussière. La maigre plaie qu'Oka avait réussi à lui infliger s'était refermée d'elle-même. Oka n'était encore en vie que parce que les efforts du club occulte rendaient la succube dingue.
Le club qui commença à reconnaître les cris de colère d'Alrune parmi leurs hallucinations. Ils discernaient aussi la figure d'Oka, par moments.
Oka…
Ils se souvenaient. Ils se souvenaient de la raison pour laquelle ils enduraient ça.
Ils voyaient… par les yeux d'Alrune ?… est-ce qu'ils étaient en train de renverser le sens de la malédiction ? Ou simplement d'inclure Alrune dans ses effets ?
Shin chercha sa propre voix. Il lui semblait presque impossible d'articuler quoi que ce soit, mais il se força, cherchant à rassembler assez de colère, de rage de vivre ou d'angoisse, qu'importe, tout ce qui pouvait servir à recouvrer la parole. Il émit une première syllabe, une fois, deux fois, en vain, reprit son souffle et sentit le contrôle de lui-même lui revenir.
« Enurla ! »
Toutes les hallucinations semblèrent se tordre, comme de douleur, comme si elles avaient été dotées d'une vie propre. Un grondement empli la salle du club, un grondement qu'Inkyu et Sakyu ne pouvaient ignorer.
Shin reprit son souffle et répéta le nom maudit.
Le cri d'Alrune résonna si fort ! Il transperçait les Limbes, il traversait les corps des occultistes et propageait son écho dans la salle du club.
« Oh non, oh non… »
Et Sakyu avait peut-être raison de s'inquiéter, car les autres membres du club semblèrent eux aussi avoir repris assez de conscience pour imiter Shin. Ensemble, ils entamèrent une litanie sans fin, répétant ensemble le nom renversé du démon qu'ils espéraient vaincre.
Les sons émis par Alrune n'étaient plus des cris, ou des hurlements. Ça ne ressemblait pas à quelque chose qu'un humain aurait pu émettre…
Chaque fois qu'ils prononçaient ainsi son nom, ils sentaient comme un coup de marteau s'abattre sur eux.
Mais malgré les nausées, puis les spasmes, les larmes qu'ils ne sentaient même pas descendre le long de leur visage, ils n'avaient qu'une seule chose en tête.
Cette impression d'avoir le contrôle. Et ils ne pouvaient pas l'abandonner.
Sakyu regardait ce spectacle, impuissante. Incapable de les aider, ou de les arrêter. Inkyu était… calme. Il observait, ne prêtant pas beaucoup attention aux sons morbides qui rampaient le long des murs de la pièce pendant cette litanie occulte, la première réelle incantation que ces jeunes gens eurent jamais faite.
Son regard glissant des uns aux autres, il remarqua l'état de fatigue de Shin. Chojo, devant lui, arrivait encore dieu savait comment à répéter Enurla et tenir ses cheveux en arrière, mais Shin quand à lui arrivait à peine à bouger les lèvres. On avait l'impression qu'il tenait assit uniquement par la force de la malédiction, comme si son œil maudit lui refusait de le laisser baisser la paupière, lui refusait de tomber. Comme si avoir été le premier à commencer la litanie avait épuisé toutes ses réserves.
Inkyu jeta un dernier regard à Sakyu, toujours aussi désemparée, puis il alla s'accroupir juste derrière Shin, plaçant sa tête à côté de la sienne. Tout comme Shin, il pouvait observer l'iris de Chojo, cet œil que d'étranges vagues gris-bleu semblaient parcourir. Il regardait ce spectacle sans s'émouvoir. Regardant Shin un instant, à ses côtés, il vit qu'il continuait de bouger les lèvres sans pouvoir émettre un seul son. Regardant à nouveau l'oeil de Chojo ; il se figurait que de l'autre côté, Alrune, cette succube qui l'avait humilié, se tordait de rage.
Impuissante.
Alors que sa proie était à portée de main.
Inkyu posa une main sur le front de Shin pour l'empêcher de s'affaisser sur lui-même, l'aidant à rester droit et regarder l'œil de Chojo. Inkyu se rapprocha de lui et chuchota à son oreille :
« Enurla. »
Encore et encore, avec tous les autres. Shin n'essaya plus d'émettre un seul son.
Il n'était conscient que par miracle.
··· ··· ··· ···
« OKA ! BOUGE ! » s'égosillait Funny dans le SaiKom depuis de longues secondes.
Oka se ressaisit enfin. Elle fit rejaillir des bras pour saisir Alrune et l'immobiliser avant de courir vers Sora, qui pu avec soulagement laisser ses flammes entourer complètement la succube. Les flammes durèrent même après qu'il eût baissé sa main. Arrivant après de lui, Oka réalisa que sa chute violente ne l'avait pas épargné ; évidemment il aurait de la cendre partout, mais il avait vraisemblablement dû heurter des pierres puisqu'il s'était entaillé la lèvre et la joue.
Du moins : c'était ça, ou bien les deux coups qu'Alrune lui avaient donné lui avaient brisé les os…
Elle le prit par le bras, l'aida à se mettre debout et, bras-dessus, bras-dessous, ils partirent aussi vite qu'il était possible de le faire avancer. Derrière elle, Oka sentit une grande chaleur qui l'inquiéta : le feu de Sora se déployait dans toutes les directions, faisant voler la poussière en tous sens. Il pressa son épaule pour la rassurer :
« T'en fais pas… c'est pour nos traces… »
Elle se retourna de nouveau et remarqua qu'en effet, grâce au vent produit par la chaleur de l'incendie : leurs traces de pas disparaissaient.
Ils descendirent dans un dénivelé où le sol inégal laissait voir des creux dans la pierre, qui n'étaient pas sans leur rappeler la fois où le démon-araignée avait pris Sora en chasse : Oka en choisi rapidement une en sentant qu'elle ne pourrait pas traîner Sora éternellement et ils s'y recroquevillèrent. La cachette n'était pas mauvaise en soi, mais pas terrible considérant la précarité de leur situation.
« Ça va ? Vous n'avez rien ? demanda Sakyu avec inquiétude dans le haut parleur de l'oreillette.
— Moi oui… répondit Oka en se massant la gorge. Et toi, rien de cassé ?
— Non… je pense pas… articula-t-il avec peine. Je pense… …si elle m'avait cassé une côte, ce serait pire… »
Oka le prit dans ses bras pendant qu'il retrouvait peu à peu son souffle, se reposant.
« J'suis désolée. lâcha la FunGirl.
— Hein ?… dit-il dans un souffle.
— Je sers vraiment à rien, en fait. Ça m'emmerde. répondit-elle avec désinvolture.
— … mais… qu'est-ce que tu racontes, Funny… » sourit-il malgré lui.
Elle ne répondit pas. Il laissa tomber, profitant de l'accalmie, posant sa tête contre celle d'Oka.
Shin perdit pied ; son œil droit se révulsa alors qu'il perdait connaissance, rompant le contact avec Chojo ; les deux garçons devinrent comme des poupées de chiffon, Chojo s'échouant sur le tapis tandis que Shin s'affaissait dans les bras d'Inkyu.
Epuisés, perturbés par cette discontinuité, les autres occultistes semblèrent perdre leur équilibre, quittant le regard de leur partenaire, oscillant un peu et finissant allongés sur le côté.
Sakyu ne pouvait pas se diviser en cinq. Inquiète pour tout le monde, elle voulait néanmoins apporter son aide mais Inkyu le lui interdit :
« Non, surtout pas.
– Mais bon sang !…
– Garde tes pouvoirs pour le portail. » coupa-t-il.
Sakyu resta sans voix. Elle avait du mal à reconnaître son amant… il avait toujours ce regard indifférent, presque contrarié. Et pourtant, elle le vit ajuster sa prise sur Shin, évanoui dos à lui, et commença à chuchoter des choses dans son oreille, dans une langue que Funny ne comprenait pas.
Sakyu si. Et voir Inkyu, son Eternel, en train de faire sa part pour aider Shin à se remettre de cette épreuve, c'était tellement nouveau qu'elle dû rester au moins dix secondes à le regarder faire.
Il avait toujours eu autant d'intérêt pour les humains qu'eux n'en avaient pour les animaux d'élevage et les nuisibles.
Mais Inkyu était pourtant en train de prendre soin d'un être humain.
Sakyu le contempla encore un moment avant de se résoudre à venir près du Ouijaphone.
« Oka, Sora ? Vos amis vont… vont bien, enfin… presque bien, mais ils sont épuisés.
— Pourquoi ? s'inquiétait Oka.
— Comment crois-tu qu'Alrune ai pu te relâcher dans un moment pareil ? soupira-t-elle.
— …
— Ils se regardaient droit dans leur œil maudit, ils scandaient le renversement de son nom en chœur, t'aurais pu éviter de traîner juste devant ton ennemie ! Ça leur a pas facilité la tâche !
— Je suis désolée… se lamenta Oka d'une petite voix, ayant compris avant même que Sakyu ne donne les détails.
— … Alrune doit être furieuse, non ?
— Hmmm… fit Sora, l'air faussement décontracté : je dirais, vu les insultes qu'elle hurle en nous cherchant, qu'elle est plutôt bien, bien furax, ouais.
— Qu'est-ce que vous comptez faire ?
— Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse ? soupira Oka. On peut pas courir, elle va bien plus vite que nous, et elle résiste à toutes les attaques…
— Au fait, Sakyu ? T'aurais pu me dire que les succubes ne brûlent pas ! Ça m'aurait évité de servir de balle de base-ball ! Dit Sora sans méchanceté.
— Ah ! elle rit, gênée. Comment j'étais censée savoir que t'allais te transformer en lance-flamme, aussi ?
— Pas faux.»
Ils restèrent silencieux, pensifs, dépités, et fatigués.
« Les gars… lâcha Sora d'une voix pâteuse : si jamais on s'en sort, promettez-moi que vous viendrez sur la colline, là où on a tourné la vidéo de promotion du club… Promettez-moi que vous viendrez et qu'on fera un énorme barbecue. »
Sakyu n'osa pas lui dire que dans leur état, la plupart des occultistes ne l'entendaient pas. C'était tout juste si Kokuma se réveillait. Pendant ce temps, la FunGirl n'avait cessé de réfléchir. Et elle voyait une issue se dessiner, à mesure qu'elle prenait sa décision.
« Mec, je peux te parler une minute ? J'ai pas besoin d'en parler à tout le monde. J'ai envie de dire certaines choses. À "Maxime". »
Sora ne répondit rien, attentif, du moins autant que possible avec la fatigue. Il attendit simplement qu'elle reprenne.
« Il faut que je t'avoue, je crois que t'as pas bien compris certaines choses. J'aurais pu te laisser mourir des dizaines de fois si j'avais trouvé ça drôle. J'aurais pu laisser des tas d'horreurs vous arriver, juste pour voir. Mais j'avais peur que si vous mouriez, je perdrais tout contact avec les créatures surnaturelles et toute trace d'événements paranormaux. Et j'avais besoin de ça parce que c'est… c'est tellement dingue, des démons ! Un monde parallèle ! »
Sora était assez mitigé sur la façon de parler d'eux et de les laisser mourir, mais sur la fin, il était d'accord. Lui aussi avait eu un choc en considérant peu à peu l'existence du démonisme.
…et pendant ce temps, lui et Oka grimaçaient en entendant Alrune hurler des insanités à leur encontre, en les cherchant avec rage dans le paysage qu'elle était prête à retourner pour les capturer. Il commencèrent à se serrer l'un contre l'autre, Oka semblait réfléchir encore à un moyen de les tirer de là.
« Donc je me suis mise en tête de vous garder en vie. Parce que je voulais que vous découvriez des choses, pour que je puisse moi aussi les découvrir. Et c'était tellement bien…
Je sais que tu ne crois pas vraiment à cette histoire où je me suis déchirée dans l'espace-temps. Pourtant c'est le cœur du problème. Toi, quoi que tu penses, quoi que tu fasses ; tant que ton corps est là, tu existes. Je n'ai pas de corps, Maxime, je n'ai pas de putain de support physique, "Je pense donc je suis" n'a jamais été aussi vrai que pour moi. Si j'en venais à arrêter de penser, si j'essayais de dormir, il y a de grandes chances que je ne m'en réveille jamais. …Ou alors avec encore moins de morceaux. »
Est-ce que ce n'était pas la plus longue conversation qu'il ait eu avec elle ?… L'entendre soudain s'épancher en n'expliquant pas pourquoi lui donnait la boule au ventre.
Peut-être que c'était parce qu'elle faisait ses adieux à sa manière ? Le renvoyant au fait qu'ils n'en avaient plus pour très longtemps ?
« Et avoir enfin quelque chose à quoi me raccrocher, un sujet pareil qui me passionnait, ça m'a aidée à me remettre l'esprit en place. M'être fait déchiqueter l'esprit, ça ravage tout. Tes souvenirs, ta raison, ta conscience-même… alors le fait de pouvoir enfin m'ancrer dans quelque chose, même si c'était votre histoire, ça m'a fait aller mieux. Me sentir plus forte. Plus stable. Plus réelle.
Plus puissante, aussi, je pense.
En clair, être forcée de me concentrer, d'être méthodique comme j'ai dû l'être, faire ces recherches, vous surveiller, vous alerter… le fait de devoir travailler avec vous m'a forcée à me prendre à nouveau pour un être humain. Ce que je suis par essence. Par origine. C'est comme si… comme si je redevenais moi.
Même des souvenirs ont fini par revenir ! Tu n'imagines pas ce que c'est, de retrouver un peu de sens dans ton existence, de savoir où tu vas, d'avoir l'impression d'avoir un peu de contrôle. Mon cas est hors-norme, mais je peux te garantir que te sentir sain d'esprit est un plaisir immense.
Le problème que j'ai maintenant… comment dire ? »
Sora avait vraiment la boule au ventre et ce n'était plus forcément dû aux horreurs que leur promettait Alrune. Il lui semblait que ça venait de l'atmosphère-même des Limbes…
« …c'est vraiment la douille, Maxime. Parce que j'avais beau être tarée, et même maintenant, j'ai beau être ce que je suis : fière, orgueilleuse… j'ai quand même envie de te renvoyer l'ascenseur.
— De quoi tu parles Funny ? s'inquiéta-t-il et effrayant Oka par la même occasion.
— Je te parles du soir où je t'ai parlé, pour la première fois, dans ta chambre. Le soir où la petite Oka s'est faite enlever. C'est là où tout a commencé. C'est arbitraire, je pourrais remercier Oka, ou Sakyu, par exemple, mais je m'en fous. C'est avec toi que ça a commencé, et je t'ai suivi absolument partout ces derniers jours. Partout où tu allais, j'étais là, j'avais un œil sur toit. C'est avec toi que j'ai le plus parlé. Donc c'est à toi que j'ai envie de dire au revoir. »
Il sentit comme une pierre dans son estomac, ajoutant à l'angoisse qu'il avait déjà et qui ne tarirait pas tant qu'il n'en aurait pas trouvé l'origine. Car les cris d'Alrune et cette atmosphère indécelable, ce danger étrange qu'il ressentait étaient bien deux choses différentes, Alrune étant devenu, étonnamment, un problème secondaire.
Tout ça et la certitude que Funny ne lui disait pas tout.
« Tu… tu t'en vas ? » dit-il doucement, mais moyennement surpris : en l'état, ils étaient condamnés, Oka et lui ne représentaient sans doute plus grand-chose à ses yeux, n'est-ce pas ?…
« J'aimerais te dire que non, mais je pense que je n'en reviendrai pas.
— Mais qu'est-ce que t'essaye de me dire putain ?! » s'exclama-t-il au risque de se faire repérer par Alrune, mais Oka ne lui en tint pas rigueur, sans doute qu'elle avait compris à qui il parlait, et puis à cause du bruit qui les couvrait – attends quoi ?
Il leva la tête et remarqua enfin à quel point le ciel s'était assombri. Il était encore plus terne qu'avant ! Les nuages denses et aux allures de mer déchiquetée étaient éclairés par quelques coups de tonnerre grondant. Ce bruit, c'était ça qu'il entendait sans y prêter attention depuis tout à l'heure. Mais depuis combien de temps les Limbes avaient-elles commencé à s'assombrir ? Et Pourquoi ?!
« Je vais dépenser énormément d'énergie pour vous filer un coup de main, à toi et Oka. Je ne peut pas me permettre d'échouer, pas après une histoire pareille. Mais quand ce sera terminé, je vais sans aucun doute m'évanouir. Et dans mon cas, ça veut sûrement dire que je ne réapparaîtrait pas. »
D'un coup, l'inquiétude qu'il lui vouait dépassait toutes les autres.
« Funny quoi que tu fasses arrête ça tout de suite ! On peut encore s'en tirer !…
— Trop tard, je suis déjà dans les Limbes. »
Il en eut le souffle coupé, les mots échouant à se former dans ses pensées.
Dans… dans les Limbes ? Mais…
Comment ?!
« Je vais m'occuper d'Alrune moi-même. Vous n'y arriverez jamais. Votre seule chance était de lui échapper en sortant des Limbes. Enfin, c'est pas grave. C'était déjà très drôle de voir toutes ces choses avec vous tous. »
Il ne savait pas quoi dire. La situation échappait à son contrôle.
« Au fait, quand ça arrivera, ne te retourne pas. Ne regardez pas. Attendez que ce soit fini.
— …
— Dis, Maxime… je peux toujours t'appeler Maxime ? sembla-t-elle sourire.
— … oui ?
— Merci pour la ballade. »
Le son se coupa. Elle avait tout simplement quitté l'appel qui reliait les Limbes au club. Et apparemment :
« Qu'est-ce que… Qu'est-ce que ça veut dire ?! »
Alrune avait enfin la même sensation étrange que lui. Et ce sentiment ne lui plaisait pas non plus.
