X – Sur les traces du docteur

J'observe la masse de documents qui encombre le bureau. Une pile hétéroclite de livres, un feuillet dans une couverture de cuire noir, des rouleaux de papiers balancés en vrac dans une petite rangée de tiroirs... Je commence à examiner les titres des ouvrages entassés ici. Passent ainsi entre mes mains Le Livre noir des infections et maladies rares du docteur Wonn Jasthon, Remèdes de Ragannda dont le nom de l'auteur me parut tout bonnement indéchiffrable, De l'efficacité de la saigné dans le traitement des maladies zoonoses par Amanda Zisph et Hapophale, et un ouvrage défoncé bizarrement intitulé Anatomie des Humains, Orians et autres espèces d'Homos par Eol Bardamuze. J'ouvre l'ouvrage et le feuillette rapidement. Il s'agit d'un guide de chirurgie. Certains schémas sont tâchés de sang séché... De nombreuses pages sont littéralement couvertes d'annotations du docteur. Son écriture me paraît parfaitement illisible. Je n'y comprend absolument rien. Mais plus important, je ne ressens rien qui émane de ces livres, aucune empreinte de la présence du docteur. Je reporte donc mon attention sur le feuillet. Ce doit être une sorte de carnet de note. Son papier est très fin, presque translucide, et un peu jaunit par le temps. Au détour d'une page, les lignes courbes d'un dessin contrastent brutalement avec l'écriture indéchiffrable du docteur. Il prend la page entière. Pour une raison que je ne m'explique pas, ce tracé me paraît familier, j'ai le sentiment d'avoir déjà vu cette image. Je suis délicatement les lignes d'encre avec la pointe de mon indexe, et je sens les poils de mon bras se dresser. Là. Au contact de ce dessin. Un écho lointain de... désespoir, et une idée fixe. C'est très faible, mais c'est bien une trace du docteur. Je roule le dessin avec précautions et le fourre dans ma besace. Cette fragile feuille de papier... c'est quelque chose auquel le docteur devait être attaché. Quelque chose qui a encore un lien avec lui. Une vague d'excitation et d'appréhension m'envahit. Je peux tout à fait l'utiliser. En me reposant sur ce document et ma magie, je devrais être capable de le retrouver.

Je jette un regard par la fenêtre. Le soleil est déjà bas dans le ciel, si je me dépêche, je devrais être à l'heure pour dîner avec la comtesse.

Le soleil commence à plonger derrière l'horizon quand je reprends ma route vers la ville. Ma respiration s'accélère et des vague d'angoisse irradient de mes tripes jusqu'au bout de mes doigts. Je n'ai jamais fais de magie seul. Jusqu'ici, j'ai toujours eu Asra avec moi... Asra. Ses conseils me reviennent en mémoire, et je me concentre sur sa voix dans ma tête : « Commence par ta respiration. Poursuit avec ton cœur, et soit présent. »

Ayant trouvé le calme dont j'avais besoin, je concentre ma magie, tenant devant moi le dessin roulé dans ma main gauche. Je ressens un picotement à la base de ma nuque, le sort fonctionne bien. Je suis la sensation qui m'éloigne du palais, et me guide à travers les rues de la ville.

Je marche pendant deux bonnes heures, avant de me retrouver dans une rue étroite et glissante des quartiers sud. Il fait complètement nuit à présent. Ici les pavés usés se chevauchent comme des écailles, des appartements pressés les uns contre les autres bordent un coté de la voie, et de l'autre une eau trouble et rougeâtre ondule paresseusement dans le canal.

D'un coup d'un seul, une porte s'ouvre en claquant contre le mur de pierres sales. Le choc de la surprise passé, j'avise que la lumière jaune projeté sur les pavés par l'encablure est chaleureuse et semble m'inviter à gravir les trois marches creusées et grasses qui mènent à l'intérieur...

« Oh, je reviens t'inquiète pas. Je prends juste l'air une minute. »

Je me fige d'un bloc, un pied encore en l'air, mon cœur battant à me rompre la cage thoracique. Mon sort... a incroyablement bien fonctionné. Mais je réalise que je n'ai pas du tout réfléchis à ce que je ferait une fois que j'aurais trouvé le docteur Jules ! J'essaie de reculer discrètement dans l'ombre avant qu'il remarque ma présence, au moins le temps de réfléchir à un plan d'action, mais comme j'avance vers l'arrière à petits pas précipités, je sens quelque chose heurter ma cheville et je tombe lourdement à la renverse pour atterrir le cul en avant dans un tonneau vide stocké le long de la rue. Avant de réaliser ce qu'il vient de ce passer, je suis le nez au le ciel, gesticulant comme un demeuré pour essayer de me remettre sur pieds alors que des bruits de bottes sur le pavés s'approche beaucoup trop vite à mon goût.

« Bonsoir, c'était une sacrée chute, vous allez bien ? »

Le docteur se penche au dessus de moi, une main tendue. Il a un mouvement de recule incontrôlé quand il reconnaît mon visage.

« Le... le boutiquier ? Mais qu'est-ce que tu fiches ici ? Allez, hop, debout ! »

Il empoigne fermement chacun de mes poignées et je suis soulevé hors du tonneau comme un escargot hors de sa coquille. L'élan m'entraîne malgré moi et je sens mes joues en feu quand je m'écrase contre son torse. Pendant un instant indéfinissable, ses yeux rencontrent les miens et nous restons tous les deux ainsi, figés par la surprise de cette proximité soudaine. Ses mains enserrent toujours mes poignées.

Et puis, tout aussi soudainement, il desserre son étreinte et s'éloigne de quelques pas, avec une tape amicale sur mon épaule.

Je détourne le regard. Pour la première fois j'observe vraiment ce qui m'entoure. La devanture d'une taverne se dessine derrière le docteur, la porte en est encore grande ouverte, mais à part cela elle est caché de la rue dans un renfoncement entre deux bâtisses. Sur la porte est peint un corbeau, le bec ouvert, devant un croissant de lune. Il y est écrit : « Le Rowdy Raven ».

« Puis-je te demander ce que tu fais dans ce coin ? »

Le docteur me dévisage, l'air fermé. J'ouvre la bouche pour répondre, mais je ne sais pas quoi dire... comment ne serais-ce que commencer à expliquer ? Je vais lui dire quoi ? « Ha tiens salut docteur, quel hasard ! Justement la comtesse de Vésuvia m'a chargé de vous retrouver pour vous faire pendre ! »

Mais contrairement à tous ce que je pouvais imaginer, ce dernier me donne un regard compréhensif et jette un œil vers l'encablure éclairée de la porte de la taverne. La lumière chaude brille derrière lui. Il se tourne vers moi avec une drôle d'étincelle dans les yeux.

« Il paraît que tu travailles pour le Palais. Je suis sûr (plutôt très sûr maintenant) que tu as entendu quelques histoires intéressantes à mon sujet.

Je confirme d'un signe de tête.

- Ça pour être vrai, c'est même un gros euphémisme.

- … mais personne ne t'as raconté ma version de l'histoire n'est-ce pas ? »

- Tout aussi vrai.

Tout ce que je sais, je le tiens de la comtesse, des affiches d'avis de recherche et de rumeurs embrouillées...

« En plus, je t'en dois une pour la lecture des cartes que tu m'as faites. Tu as soif ? C'est pour moi.

- Bien sûr que j'ai soif.

Je prend peut-être un risque inconsidéré. Sûrement. Mais l'occasion est trop belle, et quelle meilleure piste pour faire quelque lumière sur cette histoire qu'une conversation avec le fugitif en personne ? Devant moi le visage pâle du docteur se fend d'un large sourire :

« Fantastique ! Je t'en pris. »

D'un geste un peu théâtrale, il m'invite à l'intérieur, me tenant la porte.

« Oh, et au passage, appelle-moi Julian. »