Chapitre 20 – Plus seul…
Cela faisait maintenant trois jours que nous avions entamé la partie la plus délicate de notre voyage. Et plus nous nous enfoncions dans le canyon de Faron, plus la tension augmentait au sein de notre groupe, guettant le moindre signe annonciateur d'une embuscade de monstres ou de brigands. Mais aucun signe d'une quelconque activité depuis notre arrivée, ce qui n'arrangeait guère notre angoisse, d'autant plus que nous avancions bien plus lentement que prévu depuis l'arrivée d'Amipha dans le groupe et l'abandon du chariot à Ecaraille. Comme les Zoras sont bien plus à l'aise dans l'eau que sur un cheval, nous avions dû nous résoudre Impa et moi à porter l'ensemble des affaires, tandis que Zelda prit Amipha avec elle. Ce surpoids nous rendait bien plus vulnérables en cas d'attaque, encore faudrait-il qu'il y ait des ennemis à proximité. Or, aucun être vivant en vue, et ce malgré les multiples vols de reconnaissance de Médolie. Cela était d'autant plus surprenant que les villageois d'Ecaraille nous avaient bien mis en garde avant notre départ. C'était à ne plus rien y comprendre.
En surveillant attentivement l'horizon, je vis Médolie revenir d'une énième patrouille. Mais contrairement à d'habitude, elle semblait cette fois très inquiète. Je sentais venir les mauvaises nouvelles.
- Je viens de repérer plusieurs colonnes de fumée au loin. On aurait dit un grand camp, et il bloque le seul accès possible au canyon Gerudo. A ce rythme, on devrait l'atteindre d'ici la fin de la journée. Que faisons-nous ?
Et mince, les ennuis se concrétisaient. S'il s'agissait de maraudeurs, il nous serait impossible à moi et Impa de protéger l'ensemble du groupe mais faire demi-tour après tout ce chemin reviendrai tout simplement à abandonner, et il en était hors de question. Je me retournais vers Impa, en espérant qu'elle aurait une idée, mais sa réponse fut sans appel :
- Tu est responsable de cette expédition Linkle c'est donc à toi de décider.
Merci pour ton soutien Impa. J'essayais de trouver des solutions à cette impasse, mais aucune ne semblait valable. Je me sentais oppressé par les regards des autres, attendant ma décision. Faire demi-tour me semblait l'option la plus sûre, d'autant plus que nous avions avec nous Amipha. Ce n'était encore qu'une jeune Zora, qui plus est l'héritière du Domaine cela en allait de même avec Médolie. Par ailleurs, seuls Impa et moi étions vraiment aguerris au combat, et il nous serait impossible à la fois de combattre et de défendre le groupe. Mais repartir signifierai l'échec de la délégation, avec les conséquences qui en découleraient. Et surtout, c'était devoir admettre devant le Prince et les autres que j'avais échoué, une fois de plus. Etait-je condamné à échouer dans tout ce que j'entreprenais. Peut-être était-ce la punition des Déesses pour n'être rien d'autre qu'un faible, incapable de remplir la mission qui avait été confiée à notre famille…
- Link ? Est-ce que tout va bien ?
Reprenant mes esprits, je vis Amipha me regarder fixement, l'inquiétude envahissant son regard. Un peu en retrait, Zelda et Médolie ne semblaient guère plus rassurées. Non, je ne pouvais pas me laisser aller au désespoir maintenant. Les autres comptaient sur moi pour les amener à destination, et pas seulement eux. Le Prince, les Piafs, Impa… tous avaient placés leurs espoirs en moi. Je ne devais pas… non… je ne pouvais pas les abandonner. Je devais réussir, c'était mon devoir…
Plaçant affectueusement ma main sur l'épaule d'Amipha, et refoulant ces biens tristes pensées, je tentais de la réconforter.
- Je vais bien ne t'en fais pas pour moi. J'étais juste perdu dans mes pensées. Je me demandais juste si je devais changer de jupe avant de continuer.
- Tu as fini par apprécier cette tenue finalement ?
Son visage affichait de nouveau un grand sourire. Au moins ça de fait. Restait maintenant le plus délicat. Prenant une grande inspiration, je me tournais vers le reste du groupe :
- Ecoutez. Je sais que vous vous êtes toutes engagées dans ce voyage, et ce malgré les dangers, afin de remplir une mission. Malheureusement, on ignore si le camp devant nous est hostile ou non mais comme nous n'avons pas âme qui vive depuis notre arrivée, je doute fort qu'il s'agisse de personnes charitables. C'est mon devoir de vous protéger, mais je veux vous prévenir qu'il me sera difficile d'assurer votre sécurité en cas de combat. Sachez que si vous voulez repartir, je comprendrai parfaitement. Mais je veux que vous sachiez que quelle que soit votre décision, je continuerai le chemin vers la cité Gerudo. Si vous choisissez de poursuivre, il n'y aura probablement pas moyen de revenir sur nos pas. Je vous laisse un moment pour réfléchir.
Ça y est c'était dit. Désormais, plus question de reculer pour moi. J'accomplirai cette mission jusqu'au bout, quelques soient les obstacles. Je m'attendais de toute façon à plusieurs abandons. C'est alors que Médolie se rapprocha de moi :
- Depuis que nous sommes partis, tu n'as cessé de veiller sur nous en permanence, et ce malgré nos nombreuses moqueries. Tu aurais très bien pu refuser cette mission, mais pourtant tu l'as accepté en connaissance de cause. J'ai confiance en toi et c'est pourquoi je continue avec toi.
- Quand tu as accepté que je devienne ton entraîneuse, je voyais un jeune garçon en proie au doute et à l'incertitude. Tu te sentais inutile et incompétent, et je me demandais comment j'allais m'en sortir avec toi. Mais aujourd'hui, je vois un jeune homme qui a su prendre sur lui-même et qui est déterminé à accomplir son devoir jusqu'au bout. Je suis heureuse de voyager à tes côtés, mais si tu crois que tu pourras te débarrasser de moi comme ça, tu peux toujours courir après une cocotte !
Cette remarque me fit chaud au cœur. Je m'attendais à ce qu'Impa continue, mais pas à ce qu'elle me sorte un tel discours. Savoir qu'elle était fière était pour moi le plus beau des compliments. Et je n'étais pas au bout de mes surprises, car ce fut au tour de la Princesse Zelda :
- La première fois que je t'ai rencontré, ce fût lors de tes premiers entraînements avec Impa. Tu ne semblais pas sûr de toi, bien au contraire. Jamais je n'avais vu quelqu'un autant en proie au doute et à l'inquiétude. Tu essayais de le cacher, mais cela se voyais parfaitement que tu ne cessais de te remettre en question en permanence, à tel point que tu as fini par en tomber d'épuisement. Mais alors que beaucoup d'autres auraient abandonnés depuis longtemps, tu n'as jamais baissé les bras. Tu as persévéré envers et contre tout, tout en gardant en toi l'espoir de devenir à ton tour un bretteur renommé. Je sais que tu aurais préféré sans doute que nos chemins ne se croisent jamais, mais je tenais à ce que tu saches que tu es celui qui nous a tous redonné l'espoir de voir à nouveau Hyrule rayonner. Malgré nos différents, je tiens à ce que nous terminions ensemble cette mission. J'ignore si c'est réciproque, mais j'ai une confiance absolue en toi Link. Peu importe les dangers sur notre route, tu n'es et tu ne seras pas seul.
J'étais complètement bouleversé. Jamais je ne me serais attendu à un tel aveu de Zelda. Elle qui d'habitude essayait de rester le plus discrète venait de s'ouvrir à moi comme à un confident. Je me rendis compte que celle que je considérais comme mon ennemie était bien différente de ce à quoi je pensais. D'une certaine façon, nous nous ressemblions en fait. Nous essayions de mieux nous comprendre mutuellement, mais aucun n'avait fait le premier pas vers l'autre, jusqu'à aujourd'hui. L'avais-je donc aussi mal jugée ? Après-tout, elle m'avait bien révélé qu'elle était malade. Même si elle était responsable de mon sort, elle ne l'avait peut-être pas fait consciemment ou pire, elle était peut-être consciente de ce qu'elle faisait, mais sans pouvoir l'empêcher. Ma rancune envers elle venait d'être tout d'un coup remplacée par de la pitié et une grande compassion. Alors que je m'apprêtais à lui répondre, je vis avec stupéfaction Amipha m'enlacer.
- Je sais que j'ai désobéi et que ma présence vous cause beaucoup de tort. Lorsque tu m'as découverte, j'ai eu peur en te voyant je ne savais pas qui tu étais réellement, à cause de ton déguisement. Tu aurais pu me gronder et me renvoyer au Domaine, mais malgré les problèmes dus à ma présence, tu m'as immédiatement acceptée comme membre à part entière du groupe. Tu n'as cessé de t'occuper de moi, non pas en prenant en considération mon statut, mais en tant que personne attentionnée et amicale. Je sais que tu as perdu ta famille, et que rien ne la remplacera, mais je veux que tu sache que je te considère comme un membre de la mienne. Quoiqu'il advienne, tu es et sera pour moi le grand-frère que je n'ai jamais eu.
Toute cette gentillesse et cette innocence me touchèrent au plus profond de mon âme. En une phrase, Amipha venait de libérer toute la tristesse et la douleur que je retenais depuis des semaines. Incapable de retenir mes larmes, je serrais celle qui venait de redonner un sens à ma vie, une raison de me battre pour ce monde. Oui, elles avaient raison. J'avais maintenant des amis, des amis en qui je pouvais avoir une confiance absolue, et sur qui je pourrais toujours compter. Après avoir passé tout ce temps à vivre dans un cauchemar, je voyais de nouveau la lumière et l'espoir. Désormais, je n'étais plus seul…
