Bonjour/Bonsoir !

J'espère que vous allez bien. Merci de lire encore cette fiction en dépit du rythme beaucoup plus lent des derniers mois.

Confinement oblige, j'ai pu avancer un peu plus vite sur ce chapitre que je ne le pensais initialement. Une chose importante est à préciser : ici, même s'il y a des passages avec de l'action et de la politique, on retourne sur une phase un peu plus « douce »… Mais c'est pour mieux repartir après. Je voulais un chapitre plus centré sur Jaime et Brienne avant de se lancer dans la période « Dorne », qui ne sera pas triste. Je pourrais alors me concentrer sur l'action et l'avenir des Maisons, mais pour le moment, retour à un peu plus de douceur. Et Hécate, je t'ai entendu. Je n'écris pas à la demande, mais c'est vrai que je reste très suggestif dans la relation entre les Dames de la Guilde. Donc ici, j'ai remanié une scène prévue pour témoigner de ce qui les unie réellement. Mais en subtilité, hein. J'ai encore du mal avec elles.

Je vais tâcher de montrer un peu plus certaines relations (au moins de les clarifier) mais je le ferais de manière discrète, les personnages vont très bientôt avoir plus urgent à gérer que leurs relations.

J'ai aussi des annonces pour vous en bas, alors n'hésitez pas à les lire une fois le chapitre terminé.

REPONSES AUX REVIEWS ANONYMES :

Guest : Merci beaucoup pour ta review, j'espère que la suite te plaira ! Une partie de tes questions trouve sa réponse ici, pour le reste, attends le prochain chapitre :-).

Lassa : Pas de Bran encore aujourd'hui, mais l'annonce de fin de chapitre devrait te plaire à ce sujet ! J'espère que Bronn, Tyrion et Sansa ne te décevront pas ici, quant à Jaime et le fait qu'il parle à la reine, attends un peu, tu verras :-). Il y a en revanche moins de politique ici, car certains personnages ont besoin de souffler, mais là encore, lis le chapitre et la note de fin. Merci en tout cas pour ta review et à bientôt.

Didi : Merci pour ta review ! Pour Erwyn, j'aime bien l'idée mais j'en suis pas encore là, le pauvre n'a que 5 ans :-) et n'aura pas à prendre ce genre de décisions avant des années ! On verra pour la suite. Et puis, il faut bien que quelqu'un demeure à la tête de l'île, qui voudrais-tu que j'y mette si tous les héritiers y renoncent ou sont répudiés ? Toujours est-il qu'Erwyn aura sa place dans la suite, mais on ne le verra pas ici, j'en ai peur. J'espère que ce chapitre te plaira !

Emilie : Merci à toi aussi pour ta review. Je comprends que le peu de place donné aux enfants dans le précéndent chapitre ait pu te décevoir, mais ils reviendront, rassure-toi. J'ai cependant de plus en plus de personnages entre lesquels il faut jongler, et je ne peux toujours leur donner la place que je voudrais sans devenir totalement indigeste. Je n'en oublie pas pour autant les jumeaux. Ils reviendront. Mais il ne faut pas oublier qu'ils n'ont que 5 ans, ils ne peuvent pas non plus être hyper présents dans les dîner à visée politique. Ici, cet aspect sera un peu moins présent mais j'espère que cela te plaira malgré tout, d'autant que je le fais dans le but de mieux préparer la suite.

RATING : T

SUGGESTION MUSICALE : Il y a un chant quelque part dans ce chapitre, qui a pas mal d'importance dans les rapports entre deux personnages. Il s'agit de Je suis fils, de Corrigan Fest. J'ai remanié certaines paroles pour que ça colle au récit.

LISTE DES PERSONNAGES (inventés ou sous-développés dans la série mais qui vont avoir de l'importance dans ce chapitre) :

- Guilde du Blanc (Tarth)

- Lady Oldvalon de Tarth, 72 ans, Dame de la Guilde et lointaine cousine par alliance de lord Selwyn de Tarth. Ancienne guerrière et guérisseuse, elle a participé à plusieurs batailles sous le règne d'Aerys, notamment durant la révolte de Robert Baratheon. Elle a élevé la quasi-totalité des enfants de la Guilde. Compagne de lady Gaelyn.

- Lady Gaelyn Tyrell, 68 ans, Dame de la Guilde. Originaire du Bief, petite-nièce de Luthor Tyrell (mari d'Olenna Tyrell), elle a rencontré lady Oldvalon à Hautjardin et décidé de la suivre sur les champs de bataille et à son retour à Tarth. Plus réservée et bourrue, sage-femme de son état et guérisseuse, elle dirige la Guilde avec sa compagne et les Aranoth.

- Leth Aranoth, 34 ans, guerrier de la Guilde. Originaire d'Essos, ancien habitant de Quarth. Il est le fils de Naath Aranoth, l'ancien membre du trio dirigeant de la Guilde. Arrivé à Tarth à 3 ans après que son père ait fui un contrat d'assassinat, il a été élevé avec Brienne et Leung. Il tient énormément à elles deux. Marié, il a avec son épouse une relation distante et élève sa fille presque seul. Depuis la mort de son père, il codirige la Guilde avec les ladies de la Guilde.

- Leung, 28 ans, enfant de la Guilde. Originaire du continent Yi Ti, esclave affranchie. A été libérée d'un navire d'esclaves par un équipage de la Guilde quand elle était enfant, elle a été élevée avec Leth et Brienne, qu'elle aime comme sa fratrie. Bien qu'étroite d'esprit au point de ne pas approuver la relation des ladies de Tarth, elle les défend et les soutient toujours. Elle enseigne l'art du sabre Yi Tien aux apprentis de la Guilde.

- Lao Si, 7 ou 8 ans, petit Yi Tien orphelin. Fervent grimpeur.

- Evenfall Hall (Tarth)

- Ortie, 6 ans, petite servante du château de Selwyn. Amie des jumeaux, elle dort avec eux dans leur chambre toutes les nuits et les aide aussi bien dans leurs jeux que pour déjouer les instructions de leurs parents. Elle est terrifiée par le noir et l'orage.

- Port-Réal

- Ser Hadrian, 51 ans, nouveau lord commandant. Chevalier émérite, piètre politique, il n'est pas réputé pour son sens de l'humour (déplorable).

- Joana Byle, 29 ans, ancienne courtisane du Bief, ambassadrice de Hautjardin, opposante à la politique de Bronn, elle est venue à Port-Réal faire valoir l'inconséquence de son seigneur.

.

Bonne lecture.

...

..

.

LA NUIT DES DIPLOMATES

Partie 2

.

- 1 -

Tyrion

Ils avaient évité la catastrophe à deux reprises, repoussant de peu quelques grimpeurs aux chicots ensanglantés qui avaient vraisemblablement dévorés les gardes tués dans l'après-midi. La foule commençait à s'apaiser, elle criait moins, les projectiles se faisaient plus rares contre la muraille, et Tyrion était parvenu pour le moment à empêcher ser Hadrian d'ébouillanter les pauvres bougres qui leur tenaient lieu d'assaillants. Certainement que ce ne serait pas possible encore longtemps, mais pour l'heure, le nain était presque satisfait de sa pitoyable performance pour protéger la vie des habitants de Port-Réal.

Cela faisait des heures que Bronn était parti, ou bien était-ce en tout l'impression que Tyrion en avait ? Le vent continuait à charrier les odeurs terribles de l'incendie, mais celui-ci était en train de se mourir de lui-même, incapable de trouver du combustible dans les restes de la ville déjà par trop calcinés.

Soudain, une clameur monta de la rue. Tyrion, qui s'était cramponné aux créneaux une partie de la nuit, prit appui dessus pour se pencher et apercevoir le bas du mur d'enceinte. Çà et là, la foule, comme animée d'un sursaut de vie, s'était jetée à l'assaut de la muraille et formait une pyramide humaine, une échelle de corps, de bras et de jambes, de mains qui griffaient les pierres, de dents qui se découvraient, de cris proches d'un rugissement. Sur la droite de Tyrion, il vit deux hommes escalader une brèche dans le mur, attraper les meurtrières, se hisser presque à la haut des remparts.

Non. Non, non, non.

Un soldat sortit sa lance, frappa l'homme le plus proche avec une telle force qui retomba en arrière en entraînant l'autre avec lui. Ils dévalèrent les corps tendus, osseux, et une cacophonie de craquements et de cris résonna.

Non !

- Ser Hadrian, commença Tyrion, mais en se tournant vers le lord commandant il réalisa que celui-ci avait disparu.

Déjà aux côtés de ses hommes, il leur hurlait des ordres.

Au bas de la muraille, il y eut des hurlements.

Des torrents d'huile brûlante s'abattaient sur le peuple de Port-Réal.

.

Bronn

- N'aviez-vous pas dit qu'il fallait apaiser le peuple sans lui faire de mal ? s'écria l'un des seigneurs du Bief.

Bronn était sans voix. Des dizaines de chaudrons fumants étaient en train de déverser leur mort sur la population. Lui était comme les forces du Bief, recroquevillé entre les ruines, les yeux écarquillés d'horreur. Ils venaient à peine d'arriver, de tirer leurs lances et leurs épées, prêts à mettre en application le plan conçu par Tyrion. Mais c'était trop tard.

Les gens hurlaient, se précipitaient dans tous les sens, et Bronn était certain de voir les torchères qui flambaient en haut des murailles tomber au milieu des gens et embraser l'huile. Une déflagration jaillit brutalement, un mur de feu explosa au milieu des corps et s'éleva tout droit comme une colonne, si haut qui en lécha les toits des maisons les plus proches. Bronn eut un mouvement de recul.

- CESSEZ !

Le hurlement le fit se tourner vers la muraille. Il ne pouvait le voir à travers les créneaux et les flammes, mais Tyrion était là-haut. Il tentait d'empêcher le massacre.

- Ce n'est pas une décision de la Main, dit Bronn dans un souffle. C'est la garde. Il faut l'arrêter !

Il bondit hors des décombres, fendit les amas de pierres en courant. C'était de la folie, bien sûr – mais que faire d'autre ? Il cria un ordre par-dessus son épaule, un « Aidez ces gens ! », et il se rua sur la brèche par laquelle il était sorti, contournant les corps squelettiques qui hurlaient et couraient et tombaient en se changeant en torches humaines.

Ce n'est pas du feu grégeois.

T'es bien sûr ?

Ça n'en avait pas la couleur, ou alors peut-être que si. Peut-être que c'était les fonds d'une réserve épuisée de feu grégeois, mêlée à du feu ordinaire. Les flammes qui escaladaient les murs avaient des reflets verts par endroits.

Le temps de se jeter à l'intérieur de la brèche, et Bronn tira l'épée. Il avala les marches de l'escalier délabré, poussa brutalement le premier soldat à croiser son chemin, attrapa le deuxième au col car il tenait entre ses mains les bords d'une marmite.

- Pose ça et arrête, ou je te tue. Et dis-leur à tous de cesser, ou la Main et moi vous ferons mettre aux fers jusqu'à ce que la reine rentre pour demander vos têtes !

La lame contre sa gorge sembla convaincre le soldat. Un instant plus tard, Bronn traversa le chemin de ronde en courant. Personne ne faisait attention à lui. Il y avait tant de soldats et de chaudrons qu'il abandonna l'idée de les arrêter lui-même aussi vite qu'elle lui était venue, à peine entendit-il les cris des soldats qui se relayaient pour s'ordonner de ranger les chaudrons, et il se borna à courir. Au loin, il voyait Tyrion, porté presque à bout de bras par ser Hadrian, et ç'aurait été tellement facile de le jeter par-dessus les créneaux…

Si ce salopard le faisait, c'était trop tard. Bronn était trop loin.

Il accéléra, si fort que ses jambes lui donnèrent l'impression de se décrocher du reste de son corps.

- … rien. C'est à moi de prendre les choses en main !

Tyrion écarquilla les yeux, les jambes battant au-dessus du vide. Hadrian le brandissait maintenant de l'autre côté des remparts. Il ouvrit la bouche pour crier, mais n'en eut pas le temps : Bronn se stoppa net dans sa course et plaqua son épée contre le menton du chevalier. Un filet de sang gicla sous la peau effilée. Ser Hadrian vacilla, se rattrapa de justesse. Dans le mouvement, Tyrion se retrouva brièvement en contact avec les créneaux et prit appui dessus.

- Vous le reposez immédiatement, siffla Bronn, où je vous embroche. C'est bien clair ?

- Vous n'êtes qu'un mercenaire parvenu…

Le souffle cours, il appuya plus franche son épée contre la barbe du lord commandant. En quelques instants, celle-ci se colora de rouge.

- Et vous, vous avez de mauvais réflexes. Alors vous le reposez, et peut-être que vous vivrez jusqu'au matin. Sinon, je vous tue maintenant et tout le monde vous connaîtra comme ser Hadrian, le grand lord commandant embroché par mercenaire puant le cochon rôti.

Pendant un temps il ne se passa rien puis, lentement, le bras de ser Hadrian retomba et les pieds du nain entrèrent à nouveau en contact avec le sol. La poigne du chevalier se défit, et Tyrion s'écarta immédiatement. Il regardait le lord commandant comme s'il était fou.

- Pourquoi avez-vous donné l'ordre de jeter cette putain d'huile ? aboya Bronn. On était à deux pas de vous. On pouvait les ramener à l'ordre sans leur faire de mal. C'était ce qu'on avait décidé !

- Ils étaient en train d'escalader une brèche. Ils auraient eu notre peau.

Même tordu comme il l'était, Bronn pouvait voir la résolution sur le visage du chevalier. Le feu continuait de hurler en contrebas, les flammes étaient désormais si hautes qu'elles jetaient leur danse et leurs reflets contre les traits de ser Hadrian. C'était la chaleur la plus étouffante que Bronn ait jamais vue de sa vie. Il avait été loin de Port-Réal au moment où Daenerys Targaryen avait ravagé la ville, mais il était certain que dans l'esprit de la population, il n'y aurait plus de frontière entre la reine des dragons et les soldats qui prétendaient servir une reine et une Main plus justes, et qui venaient de les incendier.

- Vous n'aurez jamais leur respect et leur reconnaissance, dit ser Hadrian. Ils ont tué et mangé mes hommes, ils auraient fait de même avec chacun d'entre nous ! C'est par la crainte que la paix se gagne et se conserve. Je vous ai sauvé la vie !

- En menaçant de jeter la Main de la reine par-dessus les murailles ?

- Ils meurent de faim ! cria Tyrion, et sa gorge donna l'impression de se déchirer. Ils crèvent sous nos murs, bien sûr qu'ils sont fous, bien sûr qu'ils se jettent sur nous ! Vous venez de leur donner une raison supplémentaire de nous haïr !

Ser Hadrian lui adressa un regard méprisant. Comme si lui savait des choses qui ne pouvaient pas même effleurer l'esprit du nain, qui lui resteraient à jamais inconnues. Il pinça les lèvres, et se tut. Bronn jeta un rapide regard par-dessus son épaule. Quelques soldats le fixaient avec insistance, la main à l'épée, l'air d'attendre un ordre qui ne venait pas. L'air, aussi, de ne pas savoir à qui il leur faudrait obéir quand viendraient les instructions. En bas de la muraille, les cris continuaient, les flammes dévoraient le monde. Les hommes du Bief se démenaient, silhouettes armées qui tentaient d'éteindre les flammes en les noyant de poussière – mais il n'y avait plus de poussière, seulement de la cendre.

- Mets-le aux fers, dit Tyrion d'une voix rauque. Demain… demain, il sera puni.

Bronn écarta légèrement sa lame ser Hadrian, espérant qu'il se sente libéré, capable de profiter de cette ouverture pour tenter une attaque… mais il n'attendit pas de voir si le chevalier le faisait effectivement. D'un geste brusque, il fracassa le pommeau de son épée contre la tempe du lord commandant du Donjon rouge, si fort qu'il entendit le coup résonner. L'homme tomba à genoux en poussant un cri. Aussitôt, plusieurs soldats firent mouvement. Bronn colla sa lame à la gorge de ser Hadrian.

- Approchez, et je le saigne comme un cochon.

- Il a failli à sa mission de protéger Port-Réal et de suivre les ordres de la reine et de la Main de la reine, déclara Tyrion d'une voix forte qui vacillait un peu, crispée. Il a défié mes ordres et vous avez accepté de tuer la population que vous avez juré de protéger parce qu'il vous en avait donné l'ordre ! Si vous avez ne serait-ce qu'une once d'espoir pour vous et ce royaume, rengainez immédiatement avant de tous nous faire tuer !

Bronn baissa les yeux surpris. Au début de son discours, il avait cru Tyrion sur le point de s'effondrer, mais les derniers mots avaient sonné comme un rugissement. Comme la promesse d'une vengeance à la hauteur de leurs cauchemars.

Petit, le lion, mais vivant.

Peu à peu, les soldats rengainèrent. Au loin, Bronn vit surgir deux hommes aux couleurs de Hautjardin.

- Vous, là ! les apostropha-t-il. Venez donc récupérer celui-ci et jetez-le aux cachots. Vous pouvez bien prendre son épée et son armure.

Comme les deux hommes empoignaient ser Hadrian et le traînaient sur le chemin de ronde, Bronn se tourna à nouveau vers Tyrion. Les traits ravagés, il s'était penché par-dessus le mur d'enceinte pour contempler, horrifié, le peuple qui partait en fumée.

.

Gaelyn

La vieille femme referma les pans de sa cape sur elle d'un geste brusque. La chambre était plongée dans une semi pénombre, mais cela faisait plus de quarante ans que Gaelyn y dormait chaque nuit, et elle aurait pu en dessiner chaque contour et chaque détail les yeux fermés. Il n'en faisait pas moins aussi froid que noir, et elle se dirigea d'emblée vers la cheminée pour y relancer le feu.

- Voilà bien une soirée dont je me serais volontiers passée, soupira Oldvalon quelque part derrière elle.

Sans doute était-elle assise sur le lit, comme elle en avait souvent l'habitude, quand bien même elle ne portât pas encore sa tenue de nuit. Gaelyn n'avait pas besoin de la voir pour savoir à quoi elle ressemblait, droite et fière sur la couverture pourpre finement tressée de fils d'or qui dessinaient des roses et des îles. Certainement qu'elle portait toujours sa robe de la soirée, si joliment ouvragée, et que sa canne reposait près d'elle. Sans lever les yeux de l'âtre où renaissaient les braises, Gaelyn pouvait décrire chaque détail de cette chambre emplie de tableaux, de livres, de bibelots d'origines multiples qui leur avaient été offerts. Contre le rebord de la fenêtre reposait sur un râtelier les armes des frères d'Oldvalon, depuis longtemps tombés au combat. Accroché au-dessus du manteau de la cheminée, le tableau représentant Hautjardin, que Gaelyn avait reçu de sa mère alors qu'elle quittait ses terres, offrait à la vieille femme une vision de ce qui avait autrefois été chez elle.

Cela faisait bien longtemps qu'elle ne voyait plus Hautjardin comme sa maison. Du moment où elle avait su qu'Oldvalon lui offrait plus qu'un serment approuvé par un mestre, Gaelyn avait acquis la certitude que ce serait elle, sa maison. A jamais.

- Ne mens pas de la sorte. Tu avais hâte de faire la connaissance de cette jeune reine, et je sais que tu es heureuse de l'image que tu en as vue aujourd'hui. Comme je sais aussi que tu es heureuse de pouvoir compter sur le soutien de nos nièces et neveu.

- Neveux au pluriel, ce me semble.

Gaelyn se releva et adressa à sa compagne un regard gentiment moqueur.

- Voilà longtemps que tu rêvais de me dire une chose semblable, n'est-ce pas ?

- N'en avons-nous pas eu la preuve toute à l'heure ? lui renvoya Oldvalon.

- Accordé. Mais ne t'attends pas à ce que je le ménage.

Comme le feu semblait déterminer à prendre correctement, elle l'abandonna pour rejoindre le lit. Les tentures tout autour avaient l'aspect vaporeux auquel il fallait s'attendre, et de douces couleurs. Gaelyn prit place, avisant distraitement les doigts ridés d'Oldvalon qui se jouaient des attaches de sa robe, les dénouant une à une par le devant - car il n'était guère pratique, à leur âge et sans servante, d'avoir encore des corsets et des robes qui se nouassent dans le dos.

- Tu es bien pensive, tout de même, commenta Gaelyn.

- Et toi d'une attention bien appuyée devant mon manque flagrant de dextérité.

- Tes doigts n'ont plus l'agilité de leur jeunesse, mais ce n'est guère surprenant. Ce qui me préoccupe davantage, c'est de voir à quel point ton esprit aiguisé semble décidé à réfléchir à ce dîner. Ne peux-tu donc y penser demain ?

- Si je veux y réfléchir convenablement et trouver une solution au problème qui m'occupe une fois que je serais égarée dans mes rêves, mieux vaut que j'y songe encore avant de me laisser aller au sommeil, ne crois-tu pas ?

Gaelyn n'insista pas, sachant déjà que cela serait peine perdue. Elle n'avait encore jamais pu gagner un tel débat, ce n'était pas maintenant qu'elle y parviendrait. D'ailleurs, elle doutait de le vouloir réellement. C'était ainsi que pensait Oldvalon, et cela lui avait parfaitement réussi jusque-là, après tout.

- J'admets que certaines choses me laissent pensive. Je ne m'attendais pas à tout ce qu'il a pu se passer ce soir, et je ne parle pas uniquement de la fidélité de nos neveux et nièces. Je ne peux pas dire que cela me plaise de le reconnaître, mais certains arguments de Selwyn ne me semblent pas entièrement dénués de fond, et quand je vois de quelle façon nous avons évolué ces dernières décennies… Eh bien, je dois admettre qu'il existe un charme certain à se savoir ainsi coupé de tout. A notre façon, nous avons nous aussi profité de la politique isolationniste de Selwyn et de l'oubli graduel dans lequel nous plongions à mesure qu'Accalmie oubliait notre existence. Peut-être faisons-nous preuve d'injustice en l'accablant de la sorte.

- Ne mélange pas tout, la coupa Gaelyn d'un ton sec. Certes, nous avons su profiter de ce qu'il nous imposait, mais des guildiens sont allés se battre pour Dorne quand les Martell en avaient besoin. Nous avons encouragé les nôtres à faire ce qu'ils pensaient juste, en dépit de leur seigneur. Nous leur avons donné les armes pour se défendre dans ce monde.

- Mais nous ne nous sommes pas nous-mêmes ouvertes au monde.

- Nul ne voulait de nous.

- Et à présent...

Oldvalon n'acheva pas sa phrase, mais c'était inutile. Son regard pensif errait dans le feu de la cheminée, comme si les flammes pouvaient lui révéler un secret.

- A présent, reprit-elle, les choses changent. Et j'ignore encore si c'est une bonne chose.

- Le changement est la clef de la vie, affirma Gaelyn avec force. Nous ne pouvons y couper et tu le sais. Et je pense qu'il s'agit d'une bonne chose. Nous avons besoin d'aller de l'avant.

- Mais aussi de protéger les nôtres. Imagines-tu ce qu'il adviendrait si nous allier à la reine des Six Couronnes précipitait la chute de la Guilde ?

Bien sûr qu'elle l'imaginait. Le travail de toute une vie réduit à néant, des centaines de gens qui seraient sans protection, sans guide, sans plus rien de ce qu'ils avaient connu.

- Sansa Stark me semble être quelqu'un de bien, dit lentement Gaelyn. Une femme jeune encore, mais intègre, qui fera son possible pour être une bonne reine. Je ne prétends pas que le peu d'elle que nous ayons vu nous donne une impression certaine, et je suis sûre qu'elle doit à cette heure réfléchir à la meilleure manière de se servir de ce que nous sommes et de ce que nous avons à offrir pour protéger le royaume. Mais il faudra y songer. Lui parler. Envisager que peut-être, nous puissions faire scission avec Selwyn.

- Sans provoquer une émeute ? Y crois-tu seulement une seule seconde ?

- Tôt ou tard, ton insupportable cousin devra revenir à la raison. Il ne peut demeurer dans cette situation inextricable et je suis certaine que dès qu'elle en aura l'occasion, la couronne le ramènera à la raison par la force. Nous n'aurons pas besoin de prendre les armes contre lui - et si jamais il le fallait, nous sommes peut-être moins nombreux mais nous sommes autrement plus efficaces que lui. Nous pourrions lui faire un tort considérable.

- Que nous paierions au centuple, répliqua Oldvalon. Selwyn n'a que faire de ses hommes s'il doit les mener à la bataille, ce sont des chevaliers et il les honorera, mais ce ne sont pas ses enfants, ses amis. Je ne prendrai pas le risque de m'opposer physiquement à lui et il le sait. A cette heure, il doit déjà ruminer la menace de se voir priver de sa protection.

Ayant fini de se battre avec les lacets de sa robe, elle laissa ses mains retomber avec grâce sur ses genoux. En dépit de l'âge, lady Oldvalon arborait toujours un port de reine, une grâce et une prestance qui ne s'acquièrent qu'à force de patience, de connaissance, et qui souvent ne sont l'apanage que des grands hommes et des grandes dames. Elle aurait pu être reine, si elle l'avait souhaité. Au lieu de quoi, elle s'était consacrée à la Guilde et à ce qu'elle était elle-même, loin du jeu qu'elle aurait dû mener toute sa vie à la cour du roi, loin des mensonges qui l'auraient approchée du pouvoir mais éloignée de la vérité. De qui elle était véritablement.

C'était cela qui avait attiré l'attention de Gaelyn la première fois. Cette tranquillité dénuée de prétention, cette connaissance du danger et de la vérité, cette acceptation de celle-ci. Jamais il n'y avait eu de fard posé pour masquer la réalité.

- Que comptes-tu proposer à la reine demain ? demanda-t-elle en prenant délicatement la main osseuse d'Oldvalon pour en suivre du pouce le tracé des veines devenues au fil du temps plus visibles.

La vieille lady de Tarth lui adressa un léger sourire en lui abandonnant sa main.

- Premièrement, nous avons ici quelques soieries et tentures dont nous saurions nous passer. S'il leur faut des œuvres d'art susceptibles de rembourser le prêt de la Banque de Fer, nous avons quelques moyens pour les y aider. Des tableaux, des vases, de belles choses dont nous ne savons que faire, il faut en convenir.

Il y avait tant de bonne volonté dans la voix d'Oldvalon que Gaelyn s'y serait presque laissée prendre. Mais elle savait quelle passion la vieille femme avait pour les arts et pour les multiples collections qu'elle avait entamées au sein de la Guilde.

- Il faudra faire la liste de ce dont nous pouvons nous passer, reprit Oldvalon.

- L'Histoire survit à travers les œuvres d'arts. Il y a dans nos galeries des morceaux de plus de cultures que la reine n'en connaît. Nous ne pouvons pas nous en séparer. Ce serait comme d'amputer notre communauté d'une partie de ce qu'elle est, de priver nos descendants d'une partie de leur histoire. Nous n'avons pas tous la chance de connaître une Corneille à Trois Yeux capable de nous rapporter l'histoire de nos civilisations dont nous avons perdu la trace.

- Mais c'est en survivant que nous portons notre Histoire, répliqua Oldvalon avec un doux sourire. Je n'escompte pas nous forcer à nous séparer de tout ce que nous possédons, ne t'en fais pas. Et j'entends consulter chaque chef des ethnies pour qu'ils choisissent par eux-mêmes ce dont ils peuvent se défaire.

Gaelyn sonda longuement son regard. Une nouvelle fois, sous ses yeux, elle voyait se battre les passions et le sens du devoir. Oldvalon avait toujours eu à cœur de faire ce qu'il devait être fait. S'il lui fallait se priver de tout ce qui faisait de sa vie ce qu'elle était, ce qu'elle aimait, il ne lui faudrait pas longtemps pour s'y résoudre.

Gaelyn pressa doucement ses doigts.

- Je t'aiderai à faire ces listes.

Oldvalon lui renvoya un léger sourire puis, lentement, s'affaissa contre son épaule et vint nicher sa tête dans le cou de Gaelyn. Celle-ci lui passa un bras autour des épaules, l'étreignit le plus délicatement possible. Oldvalon n'avait jamais eu une solide constitution, mais avec le temps, elle était devenue pareille à un oisillon dont l'ossature fragile donnait l'impression de ne pas pouvoir survivre à une étreinte trop brutale.

- Leur navire ne sera certainement pas prêt à repartir avant une dizaine de jours, dit Gaelyn après un moment. Je ne sais si cela les intéressera, mais nous pouvons lui proposer, à ses hommes et la reine, d'assister à notre pantomime. Cela égayera peut-être leur séjour avant qu'ils ne se pressent au-devant des conflits.

- C'est une bonne idée.

Voilà venue l'heure du coucher, songea Gaelyn en sentant la fatigue qui achevait d'échouer sa compagne contre elle. Nous n'avons certainement plus l'âge de nous agiter autant en une seule journée.

Elle retroussa les lèvres dans un sourire moqueur, qui se mua en douceur. Elle se connaissait bien assez pour savoir que jamais elle ne pourrait renoncer à l'adrénaline que lui conférait le pouvoir qu'elle avait sur la Guilde. Oldvalon était faite d'un bois différent, plus noble, plus précieux. Presque royal. Un bois qui ne fléchissait pas avec les années. Jamais aucune d'elles ne renonceraient à leur position avant d'y être réellement contraintes. Tout au plus avaient-elles pris l'habitude de laisser plus de pouvoir à Leth et Leung.

Et bientôt à Brienne et ser Jaime, j'imagine. A moins que la reine ne les rappelle…

Gaelyn sentit son humeur fléchir de manière significative. Elle savait que cela arriverait tôt ou tard, et plus tôt que tard sans doute quand l'on voyait de quelle façon le monde survivait au-delà des eaux de Tarth, mais pour la première fois, Gaelyn prit conscience de ce que cela signifierait réellement.

Pour la reine, certes. Mais pour la Guilde, aussi.

.

Brienne

- Une soirée telle que vous la redoutiez, en somme, conclut Podrick au terme du résumé du repas diplomatique.

La chevaleresse esquissa un sourire sans joie. Elle avait trouvé l'écuyer endormi quand elle avait poussé la porte de sa chambre, et Lao Si avait sauté sur l'occasion de lui dire que Pod n'avait eu aucun problème et avait bien mangé. Mais quand l'enfant était reparti aux cuisines au triple galop pour en remonter un pichet d'eau, il avait claqué si fort la porte que, même abruti par la fatigue et la douleur, Podrick avait émergé du sommeil et exigé d'entendre ce qu'il avait manqué. Trop lasse pour le lui refuser, incapable de simplement admettre qu'elle ne voulait pas se retrouver seule dans sa chambre en attendant que Jaime n'en termine avec Selwyn, Brienne s'était exécutée, non sans rappeler l'écuyer à l'ordre.

Finalement, Lao Si était remonté avec un pichet d'eau, avait écouté une partie du récit de la chevaleresse, avant de tomber de fatigue sur un des sièges.

- C'est une conclusion qui en vaut une autre, dit-elle.

Elle refusait de se laisser affecter plus que cela par les évènements. Depuis des mois, peut-être même des années, elle s'était endurcie. La pauvre laideronne géante, naïve, qui avait pris les armes pour Renly Baratheon avait bien changé.

- Tu devrais dormir, dit-elle en repoussant l'épaule de Podrick contre l'oreiller. Il est tard, et tu as besoin de repos.

- Que fait-on du garçon ?

- Je le porterai au dortoir demain. Il ne pose pas de problème pour le moment, je vais lui trouver une couverture. Quelqu'un sait-il qu'il est ici ?

Podrick s'apprêtait à répondre quand la porte s'ouvrit sur un Jaime visiblement perdu dans ses pensées. Il referma derrière lui et fit à peine plus d'un pas avant de s'immobiliser, sans même sembler remarquer la présence de Lao Si qui sommeillait en penchant dangereusement au bord de la chaise.

- Il y a un problème ? demanda immédiatement la chevaleresse en se redressant.

- J'espère simplement que tu ne m'en voudras pas trop.

Il paraissait étrangement penaud, et Brienne sentit l'inquiétude lui serrer le cœur. Elle se leva, sans plus faire attention à l'écuyer et au garçonnet, et s'arrêta à un bras de distance de Jaime, perdue. Il y avait quelque chose dans ses yeux qu'elle n'aimait pas.

- Que s'est-il passé ?

Elle faillit demander As-tu frappé Selwyn ?, mais n'osa pas. Elle savait qu'il en était capable et que ce serait certainement mérité. Elle savait aussi qu'il ne servait à rien de l'en empêcher. Il était lui-même, après tout. Un Lannister honorable, mais un Lannister avide de sang et de violence, aussi.

Comme s'il avait suivi le fil de ses pensées, Jaime secoua la tête.

- Ton père va aussi bien et se montre aussi prétentieux que je le craignais, donc si tu crains que je ne l'ai tué, rassure-toi, il va très bien.

- Je me bornais à te croire capable de le frapper, pas de l'assassiner.

- Ce n'est pourtant pas l'envie qui m'en manque.

Il essayait de sourire, mais son visage se tordait dans une grimace plus qu'autre chose, et il parlait trop vite. Brienne savait faire la différence entre une simple plaisanterie et une vaine tentative pour masquer une inquiétude plus profonde. Elle lui adressa un regard insistant, et il parut se tasser légèrement sur lui-même.

- Ton père m'a offert de t'épouser.

La réponse était tombée sur un ton neutre, et Jaime, qui avait contemplé le sol pour lui dire cela, leva les yeux vers elle, mal à l'aise. Pour sa part, Brienne ne parvenait plus vraiment à réfléchir, et se forçait au calme. Elle en avait oublié la présence de Podrick et le petit Yi Tien endormi sur la chaise près d'eux.

- Et ? tenta-t-elle néanmoins de l'encourager quand elle réalisa qu'il n'allait pas reprendre tout seul.

- Et, conclut péniblement Jaime, j'ai refusé.

Brienne arqua un sourcil. Il y avait une explication logique à cela, elle en était certaine. Il ne pouvait en aller autrement. Et là encore, le chevalier reprit la parole trop rapidement :

- Il exigeait que nous prenions parti pour lui dans sa lutte contre la Couronne. Il voulait que tu abjures ton serment envers Sansa et que tu l'aides à proclamer l'île indépendante. Sans ça, il ne donnerait pas son consentement.

Pendant un instant, il flotta dans la pièce un silence inconfortable, et les deux chevaliers se fixèrent sans un mot. Puis Brienne expira longuement, repoussant l'émotion au plus profond d'elle-même. Il n'y avait rien de si terrible à l'horizon, finalement. Elle n'avait jamais cru que son père reviendrait sur sa décision et consentirait à ce qu'il estimait être une mésalliance insupportable. Une telle manipulation n'avait rien de très surprenant. Ce n'était qu'un coup de plus.

Et elle était chevalier, après tout. Elle ne pouvait pas se sentir fatiguée de prendre des coups.

- Peux-tu porter Lao Si ? Il dormira avec Pod cette nuit. Je parlerai de lui à Iruth demain et je veillerai à ce qu'on lui trouve une place au dortoir.

Jaime la regarda, hésitant, pendant quelques secondes, puis hocha la tête et souleva le petit garçon avec délicatesse. Il n'avait visiblement jamais porté un enfant de cette façon, mais il ne s'en dépêtra pas trop mal, et malgré l'épuisement, Podrick écarta la couverture le temps que Jaime glisse l'enfant dans le lit. Brienne faillit dire quelque chose, mais abandonna l'idée et se chargea elle-même de retirer ses chausses au garçonnet.

- Si quelque chose ne va pas, Pod, appelle.

- Ne vous en faites pas.

- C'est un ordre, dirent Jaime et Brienne d'une même voix.

Trop faible pour se contenir, l'écuyer esquissa un sourire et ferma les yeux. Un instant plus tard, les deux chevaliers s'étaient retranchés dans leur chambre, porte close. Brienne sentait bien le regard de Jaime qui pesait sur elle alors qu'elle abandonnait ses vêtements du jour pour enfiler sa tenue de nuit, plus confortable, mais elle ne chercha pas à croiser son regard. A peine lui dénoua-t-elle ses propres attaches de surcot et ses propres cordons de tunique, et s'il ne la quitta pas des yeux, Jaime ne dit pas un mot non plus. Bientôt, il se défit de sa main de bois et tous les deux se retrouvèrent sous les couvertures, silencieux. Brienne souffla la seule bougie qui brûlait sur la table de chevet. Elle se sentait trop faible pour lire, et trop lasse pour réfléchir. Au lieu de ça, elle se retrouva bientôt à contempler le plafond et les murs sur lesquels se jouait le ballet des ombres qui entraient par les fenêtres dont, une fois encore, ils n'avaient pas fermé les volets.

Jaime ne dormait pas. Comme elle, il avait les yeux grands ouverts, à ceci près qu'ils étaient fixés sur elle et non sur les ombres.

- Tu m'en veux.

Il n'avait même pas posé la question, tant cela lui paraissait évident. Brienne secoua la tête, se morigénant d'être encore une fois ce qu'elle était. Sa main rampa sous la couverture et se saisit du moignon de Jaime.

- Non. Au contraire.

Elle se força à se tourner vers lui, et malgré la pénombre, ses yeux s'étaient tant accoutumés à l'obscurité qu'elle pouvait presque distinguait chaque trait du visage de Jaime. Elle voyait son trouble, tout au moins.

- J'aurais dû le contraindre d'une manière ou d'une autre…

- Merci d'avoir refusé, le coupa-t-elle.

Il s'interrompit, la bouche ouverte, avant de la refermer dans un soupir. Son regard monta vers le plafond, comme s'il y cherchait quelque chose. Une réponse. Une solution.

- Je n'en reviens pas que tu sois obligée de me remercier d'avoir refusé de t'épouser.

- A vrai dire, moi non plus.

Elle ébaucha un sourire sans joie. Elle le sentait, dans son ventre : le temps pressait. Et cela n'était pas la faute de Jaime. C'était elle qui leur avait mis le dos au mur, sachant fort bien que son père ne leur serait pas d'une grande aide - ni même qu'il leur serait d'une aide tout court.

- Je suis désolée, murmura-t-elle.

- C'est à moi de te présenter des excuses !

D'un geste brusque, Jaime s'arracha à sa poigne et se redressa en lui tournant le dos.

- Je t'ai promis de t'épouser sans dot, sans septon, sans rien de ta part pourvu que tu veuilles bien de moi, et je ne suis même pas fichu de tenir ma promesse !

Brienne se redressa à son tour, étendit le bras, mais renonça avant d'atteindre l'épaule de Jaime. Elle ignorait si amorcer un contact était réellement une bonne chose à cet instant. Elle avait rarement vu le chevalier aussi furieux alors qu'ils étaient seuls. Elle s'était attendue à une explosion durant toute la soirée, redoutant le moment où Jaime enverrait promener toutes ses résolutions pour faire un scandale. Elle avait simplement cru que cela se produirait devant un tiers, et qu'une fois de retour dans leur chambre, il se calmerait. Au lieu de cela, il luttait pour conserver son calme, et elle se sentait lasse. Terriblement lasse.

- Je n'ai pas envie d'avoir cette discussion ce soir, soupira-t-elle. Je me fiche de ce que mon père a pu dire, de ce qu'il se refuse à accepter, je me fiche même d'être ta femme. Nous en avons déjà parlé, nous savions qu'il pourrait ne jamais donner son consentement, et nous savons tous les deux depuis longtemps qu'il n'a plus de tolérance à mon égard.

Abattue, elle se laissa à nouveau aller contre les oreillers. Elle se sentait trop faible pour se mettre en colère. Tout d'un coup, elle ne voulait que dormir. Dormir, et oublier cette journée interminable, ce dîner qui s'était si mal passé, simplement se reposer.

- Comment peux-tu dire que tu te fiches d'être ma femme ?

- La moitié des gens que je rencontre m'appelle la Putain du Régicide depuis des années. Je ne connais personne qui croie encore que je sois vierge, et quoi qu'il advienne maintenant, je devrais vivre avec les murmures sur mon passage, en sachant que tout le monde dira que tu te seras enchaîné à moi parce que j'étais enceinte. Je le sais, tu le sais, Podrick lui-même le sait. Même si mon père avait accepté de nous marier demain, cela n'aurait rien changé. Je ne vois pas l'intérêt de m'inquiéter pour une réputation que je n'ai plus depuis longtemps. Quand il sera temps, tu reconnaîtras l'enfant et l'on dira de moi ce que l'on voudra. Peut-être même sera-t-il suffisant de dire, une fois de retour sur le continent, que nous avons adopté l'enfant. Je ne sais pas, soupira-t-elle pour conclure. Je ne sais rien, si ce n'est qu'il est trop tard pour que nous ayons cette conversation.

Elle l'entendit se tourner vers elle mais ne le regarda pas. Elle avait beau tenter de parler d'un ton neutre, elle se sentait encore affectée par cette histoire, en dépit de tous ses efforts. Et c'était ridicule. Elle avait toujours assumé ses choix, ce n'était pas pour gémir sur son sort à présent que tout, ou presque, semblait enfin lui sourire. Elle était responsable de cette vie qui grandissait dans son ventre, de son existence. Elle ne lui ferait pas payer le prix de ses erreurs, et s'il fallait que jamais elle ne puisse affirmer être sa mère par le sang, eh bien, elle le ferait. Mais cette journée était déjà trop longue, et elle n'aspirait plus qu'à dormir. Qu'on la laissât en paix, par pitié...

Jaime poussa un profond soupir et elle ferma les yeux pour ne pas le voir se caler contre elle. Mais plutôt que de s'allonger, il lui saisit doucement le poignet et tira dessus.

- Lève-toi.

- J'aimerais dormir…

- S'il te plaît.

Elle obéit de mauvaise grâce, se laissa entraîner sur ses jambes sans comprendre à quoi il jouait. Ils se retrouvèrent debout l'un face à l'autre, dans l'encadrement de l'une des fenêtres qui déversaient la lumière sombre de la nuit, découpant les ombres mais, paradoxalement, les éclairant légèrement. Entre les nuages, la lueur de la lune perçait difficilement et venait découper leurs traits. Dans cette position, Brienne ne pouvait pas ignorer le regard que Jaime posait sur elle, et elle sentit son estomac se tordre. Il y avait toujours eu un stade au-delà duquel elle avait peine à supporter le regard du chevalier. Quand il se faisait trop doux, quand il laissait entendre plus que de la pitié ou de l'amitié. Depuis un peu moins d'un an, elle avait dû y faire face quotidiennement et elle n'avait presque jamais cessé de se sentir mal à l'aise. Elle ne méritait pas un tel regard. Elle n'en revenait pas d'en recevoir un. C'était facile d'admettre ses sentiments et de se comporter avec une certaine émotion quand on risquait sa vie, facile aussi quand ils se battaient l'un contre l'autre dans une partie de jeu amoureux et qu'il y avait tant à faire, à toucher, à respirer. Mais c'était autre chose d'affronter un tel regard quand il n'y avait rien derrière lequel se réfugier, quand il n'y avait que ça sous ses yeux, et si proche encore qu'elle ne pouvait pas même détourner les yeux.

Jaime la lâcha juste assez longtemps pour mordre dans sa manche et retrousser celle-ci assez pour dégager son poignet, et le bracelet de cordons bleus et argentés qui y pendait. Puis il prit le bras gauche de Brienne et repoussa sa propre manche, dévoilant le second bracelet.

- Tu n'es pas ma putain, dit-il d'un ton doux qui donnait toujours à l'estomac de Brienne le sentiment qu'il allait se retourner sur lui-même.

Et comme si ce n'était pas assez, il plaça la main gauche de la chevaleresse, dont la peau brûlée n'en était que plus endommagée sous le bracelet de cordelettes colorées, sur sa nuque. Puis, tout aussi délicatement, il laissa ses propres doigts se perdre dans les mèches blondes qui tombaient sur la nuque de Brienne. Elle déglutit.

Elle voulut lui dire de cesser cette mascarade. Elle savait ce qu'ils étaient l'un pour l'autre, qu'elle n'avait besoin d'aucune preuve, d'aucune déclaration, qu'elle se fichait de…

Il l'embrassa, et son argumentaire s'évanouit dans sa mémoire.

Pendant quelques instants, ce fut comme si le reste du monde avait disparu. C'était souvent ainsi. C'était presque toujours ainsi. Malgré les mois, elle ne parvenait pas à s'habituer.

Lentement, un sourire se dessina contre ses lèvres. Quand elle s'écarta, elle croisa le regard amusé de Jaime. Il avait eu une idée, visiblement. Et ce n'était pas toujours gage de bonne nouvelle.

- Je suis d'avis que nous avons bien mérité de nous reposer.

- C'est ce que j'escomptais faire quand tu m'as forcée à me lever, répondit Brienne en toute mauvaise foi.

Comme si elle n'avait rien dit, il l'entraîna à travers la pièce, drapa son bras estropié dans la serviette épaisse qui pendait à son support, et s'arrêta devant la porte.

- Ouvre-la, dit-il en désignant la serrure.

- Pourquoi ?

- Parce que je te l'ai demandé gentiment. Et parce que je suis certain que tu seras contente de te coucher une fois que tu auras obéi.

- C'est ça que tu attends, l'obéissance ?

Mais il y avait plus de moquerie dans sa voix qu'elle-même ne s'y était attendue. Jaime avait cet air malicieux qui le prenait de temps en temps quand il décidait de tenter quelque chose d'un peu trop puéril ou inhabituel, et elle avait abandonné l'idée de dormir immédiatement. Ce qui ne l'empêcha pas de se figer dans un sursaut de prudence alors qu'elle s'emparait de la poignée.

- Tu sais que les couloirs grouillent des hommes de mon père et de Sansa ? Que cette nuit, nous avons moins d'alliés ici que d'habitude ?

- Me prends-tu vraiment pour un incapable pataud qui ne sait pas se montrer discret ?

- Je nous prends pour deux des chevaliers les moins discrets de Westeros, voilà tout.

- Femme de peu de foi.

Brienne avait beau avoir acquis une certaine habitude avec le temps, elle ne parvenait pas encore à se défendre efficacement contre cette expression en particulier. Peut-être un peu trop de malice, ou de tendresse dans le regard pour que cela lui sembla naturel. Elle ouvrit la porte et se laissa entraîner dans le couloir.

Elle connaissait les chemins de la Guilde comme sa propre poche. Elle avait appris chacun d'eux à Jaime au cours des six derniers mois, et il se repérait désormais sur l'ensemble du domaine comme s'il était chez lui. Elle reconnut sans peine le dédale de couloirs dans lequel il l'entraîna, serpentant entre les artères les plus fréquentés pour esquiver ceux qui n'auraient pas manqué de déclarer un scandale en les apercevant en tenue de nuit, filant ainsi main dans la main. Brienne crut bien apercevoir un ou deux jeunes guildiens qui détournèrent les yeux à leur approche, mais ce fut tout.

D'un coup d'épaule, Jaime poussa la porte de la salle de bains. Une douzaine de bassines en cuivre y était disposée, et une grande marmite emplie d'eau pendait au-dessus d'un brasero. Si la plupart des chambres individuelles disposait d'un bac d'eau propre et d'un nécessaire de toilettes, les deux chevaliers s'étaient défaits de leur propre baignoire quelques semaines plus tôt, quand il avait fallu aider deux femmes yi tiennes à accoucher dans de bonnes conditions. Ils ne l'avaient pas encore récupérée et se contentaient depuis d'un simple bac.

Lâchant enfin la chevaleresse, Jaime ferma la porte et la cala avec une chaise pour s'assurer de ne recevoir aucune visite impromptue.

- Maintenant, que comptes-tu faire ? s'enquit Brienne en avisant la marmite immense où l'eau fumait.

- A ton avis ? Ne bouge pas, je m'occupe de tout...

- Tu as une main, et je ne suis pas en sucre.

Comme il n'avait rien à répondre à ça, il capitula et se laissa aider pour remplir la baignoire la plus proche. En quelques minutes, le bain était prêt, et un énorme savon reposait sur la chaise à côté d'elle.

- Je n'avais pas besoin de tout ça.

- Tu es toujours enceinte, fatiguée, et la journée a été interminable.

C'étaient là des arguments irréfutables, mais Brienne n'avait pas envie d'écouter la voix de la raison. Elle voulait que Jaime la pense capable de surmonter n'importe quelle épreuve - qu'il cesse de s'inquiéter au moindre signe de faiblesse.

Comme si Jaime lisait dans ses pensées, il lui crocheta la nuque et l'obligea à prendre appui contre lui.

- J'ai vraiment envie d'oublier cette soirée interminable.

C'était un coup bas. Elle ne pouvait pas lutter contre ça. Maudit sois-tu, Jaime.

- D'accord, soupira-t-elle, tu as gagné. Satisfait ?

- Pas tout à fait.

.

Jaime

Elle aurait pu se défaire de ses vêtements de nuit bien plus vite et plus facilement sans lui. Il le savait très bien, mais il y avait une certaine chaleur à s'en charger en partie lui-même – et en pareille tenue, lui n'avait aucun lacet à défaire qui nécessitât un peu d'aide. Quand ils furent nus, Brienne se détourna, prête à entrer dans l'eau. Elle n'avait pas faire remarquer à voix haute l'évidence qui sautait pourtant aux yeux : à savoir que jamais la baignoire ne serait à même de les accueillir tous les deux. Non qu'elle fût particulièrement petite, mais elle était à la mesure d'un guildien, non de deux chevaliers déjà exceptionnellement grands.

- Une dernière chose, dit encore Jaime en la retenant par le bras.

Brienne fit volte-face, pour ne tomber que sur son visage goguenard.

- Quoi ?

Si possible, son sourire s'étira davantage.

- Impressionnant, l'état de Leth. Je n'en reviens pas que les pirates aient eu une allonge suffisante pour l'atteindre jusque sur le Brise-Tempête alors que nous les massacrions à des dizaines de mètres de lui.

Pendant une seconde, il ne se passa rien, puis Jaime sentit ses lèvres s'étirer encore et la satisfaction lui gonfler la poitrine en voyant peu à peu Brienne virer au cramoisi.

Par les Sept, si cet enfoiré de Selwyn ne se décidait pas à accéder à sa requête et que Sansa ne leur apportait aucune aide, il irait jusqu'à Port-Réal pour prendre un mestre en otage et le ramener fissa à la Guilde. Parce que cette chaleur qui lui gonflait la poitrine allait bien au-delà de la satisfaction, et chaque fois qu'il l'éprouvait, il se demandait si cela n'allait pas finir par le consumer entièrement.

- Je ne vois pas de quoi tu parles, protesta Brienne en toute mauvaise foi.

- Tu mens tellement mal…

- Parce que tu as eu une meilleure inspiration, peut-être ? « Ne t'en fais pas, j'ai juste pris un coup pendant la bataille ? » le singea-t-elle, furibarde.

Les disputes étaient rarement le bon moment pour se mettre à rire, Jaime l'avait appris à ses dépens. Mais à cet instant, ce fut plus fort que lui. Il gloussa sans pouvoir s'en empêcher et ne put qu'étreindre la chevaleresse avant qu'elle ne le frappe pour le faire taire, et l'embrasser pour l'empêcher de lui crier dessus. Pour autant, il ne cessa pas de rire, et même quand Brienne lui donna un coup de poing pour le repousser, il continua.

- Tu as dû lui casser la pommette !

- A dix ans, il s'est brisé la jambe droite en trois morceaux. Je gage qu'il s'en remettra, dit-elle finalement en abandonnant sa tentative de s'écarter. Et je n'ai certainement rien cassé du tout.

- Parce que tu sais le bruit que fait une pommette qui se brise ? s'enquit Jaime, le nez dans son épaule.

- J'ai bonne mémoire, oui.

Incapable de ravaler le sourire qui lui étirait les traits et le rire qui montait sa poitrine, il se borna à l'étreindre un peu plus fort encore. Peu à peu, l'exaspération de Brienne s'atténua et elle se contenta de le tenir contre elle sans bouger ni parler. Il ne pouvait voir son visage, il ne voyait d'ailleurs rien, les yeux clos, mais il ne s'en sentait pas moins bien. La tension, l'inquiétude avaient disparu. Presque.

- Tu n'étais pas obligée de lui fracasser la figure pour réparer l'affront qu'il m'avait fait, dit-il tout bas.

- Tu n'avais pas besoin de te battre avec lui non plus, répliqua Brienne. Pas pour moi.

- Et pour qui d'autre veux-tu que je me batte ? Leth et moi attendions depuis des mois de régler ça par les poings, et ce n'est pas Pod qui serait venu sur le tapis. Et même s'il doit être l'homme le plus irritant des Six Couronnes, mon frère n'a jamais eu l'infortune de lui parler.

Contre son épaule, il sentit Brienne étouffer son rire. Du bout des doigts, Jaime commença à jouer avec les mèches qui effleuraient la nuque de la chevaleresse. Il ne parvenait pas à s'en lasser. Il avait toujours ressenti le besoin du contact depuis Winterfell, mais cela lui semblait plus exacerbé que jamais depuis la Présentation aux Tempêtes.

Il se détacha brusquement de Brienne et se plia sur lui-même pour lui tacler les jambes de son bras manchot. Elle n'eut ni le temps de protester, ni celui de réagir. Il la souleva d'un élan et la propulsa dans l'eau chaude, avant de tomber à sa suite.

.

Tyrion

Longtemps, il avait cru que la pire odeur était celle du feu, des cendres. Mais la chair brûlée par l'huile enflammée lui semblait soudain plus horrible encore. Recroquevillé dans un coin de la salle du trône, Tyrion regardait les hommes du Bief procéder à la répartition des blessés, aux premiers soins, tout en portant haut et clair leurs armes en évidence, comme s'il restait à ces pauvres gens la plus petite goutte d'énergie à allouer à une rébellion.

Ils sont morts. Hadrian les a tués.

Peu importait qu'ils mangent, boivent, qu'ils profitent de la chaleur du feu : leurs yeux étaient vides. La douleur les rendrait fous, à moins que ce ne soit déjà le cas. Ser Hadrian et ses hommes leur avaient pris la dernière chose qu'ils possédaient, et cette volonté de vivre au mépris de tout venait de disparaître aussi vite qu'elle était apparue.

Tyrion se sentait dans un tel état second qu'il ne vit pas immédiatement que Bronn était venu le rejoindre. L'ancien mercenaire se laissa tomber près de lui avec un profond soupir. Il puait la fumée, mais il régnait une telle odeur de chair brûlée partout dans le château que ce n'était pas ce qui allait gêner Tyrion.

- On fera le décompte des vivants demain, si tu veux bien, dit Bronn. Pour le moment, tout ce que je veux, c'est me décrasser et dormir un peu.

- Ser Hadrian ?

Etait-ce sa voix ? Il ne la reconnaissait pas. C'était comme une version atrophiée de sa voix.

- Aux fers, comme tu l'as demandé. Tu sais déjà ce que tu vas en faire ?

Question idiote. Il n'y avait pas beaucoup de possibilités. Tout devrait, tôt ou tard, finir de la même manière. Une exécution. Un bouc-émissaire. L'unique possibilité, peut-être, de sauver encore le regard que la population portait sur le gouvernement. Ser Hadrian devrait mourir, et en place publique.

Peut-être pouvaient-ils encore en tirer quelque chose. Mais à quel prix ? Tyrion voyait encore les amas de corps calcinés au pied de la muraille.

Vous auriez plu à Daenerys.

Tais-toi, Tyrion. La nuit a été longue.

- Tu m'as l'air sur le point de t'effondrer, commenta Bronn. Lève-toi de là et va voir ton lit, il saura t'accueillir.

- Je ne peux pas te laisser superviser avec lady Joana…

- On en est capable, le coupa le mercenaire. Et ferme-la un peu, j'ai réussi à faire bouger ces fossiles de leur campement pour les convaincre de venir jusqu'ici, je devrais être capable de les supporter le temps qu'ils soignent ces pauvres gars.

Même moi je sais qu'ils ne sont pas tous soignables. Beaucoup mourront ces nuits, ou dans les jours à venir.

Au moins cela fera moins de bouches à nourrir. Plus d'espoir de survie pour ceux qui restent.

Tyrion repoussa cette pensée, écœuré. Il savait, pourtant, que c'était la vérité. Leurs vivres étaient si limités, et maintenant, peut-être auraient-ils un espoir de voir venir les secours. Mais à quel prix…

Qui était-il, pour avoir cru pouvoir redresser Port-Réal, sauver le royaume, gérer une telle crise ? Il n'était rien. Ni un chevalier, ni un mestre, ni même une Main digne de ce nom. Rien qu'un nain assis à même le sol, contre un mur délabré, et dont les yeux contemplaient une scène de guerre sans la voir. Un massacre en temps de paix. Une exécution du peuple, qu'ils devaient à l'un des hommes sensés le protéger. Un homme qui avait agi en toute liberté parce que Tyrion lui avait laissé les commandes de la garde et de toutes les forces militaires du palais.

Aurais-je pu l'empêcher, si j'avais été plus attentif ? Si j'avais observé les soldats, plutôt que les gens ? Si j'avais prêté attention aux réserves de ser Hadrian, au lieu de m'en remettre uniquement à notre plan ?

Et ser Hadrian, alors ? Qui l'avait recruté ? Qui lui avait fait une entière confiance sans jamais voir en lui l'homme froid et cruel qui n'avait pas hésité un instant à tuer ces pauvres gens ?

Son regard se promena sur les corps noircis, les plaies brûlantes, purulentes, les lambeaux de peaux qui se détachaient des os et des muscles. Les visages brisés, incapables de parler, dont les bouches laissaient échapper des gémissements ou un silence pire encore. Les gens du Bief se relayaient, apportant de l'eau, baignant les blessures, les pansant de leur mieux, drapant les miséreux dans des couvertures rêches. Il aperçut lady Joana, au loin. Sans égard pour son rang, la jeune femme avait mis un genou à terre et nettoyait délicatement les bras brûlés d'un vieillard. Son lourd manteau chaud traînait dans la poussière, et après un instant, Tyrion la vit en entourer une femme tétanisée qui serrait contre elle un enfant couvert de bandages.

- Je ne comprends pas comment j'ai pu ne pas voir ce qu'était ser Hadrian…

- Tes chevaliers préférés sont en exil à quatre jours de bateau et il fallait que tu en trouves un pour commander l'armée et le Donjon Rouge, l'interrompit Bronn d'un ton sec. Y avait pas plus gradé que lui, pas meilleur commandant et pas meilleur épéiste. C'était un choix tout ce qu'il y avait plus réfléchi, et même moi qui connais les hommes, je l'ai pas vu venir. Alors une bonne fois pour toutes, ferme-la.

- Et comment pourrais-je la fermer ? s'emporta soudain Tyrion en braquant sur lui un regard furieux. Comment veux-tu que je sauve la ville si mes propres hommes la détruisent ? A quel moment crois-tu que Sansa réalisera que je ne suis pas à la hauteur, que je n'ai pas les épaules pour…

Le coup le prit totalement au dépourvu. Il ressentit la douleur, vive bien sûr, mais ce fut surtout le choc qui le fit taire.

Bronn La Néra venait de le gifler.

- Maintenant, tu la fermes, siffla-t-il d'un ton féroce. T'es le cerveau le plus intelligent dans tout ce foutu royaume, donc tu vas trouver une solution. Mais tu en trouveras une demain, une fois que tu auras dormi. Une idée pour attribuer les ressources, employer l'hôpital, faire une belle exécution publique, contenter les seigneurs du Bief et cette foutue lady Joana, rebâtir un peu cette baraque qui tombe en ruines… T'as reçu un coup, et voilà que tu gémis comme un bébé ! Va dormir.

Tyrion aurait voulu lui opposer des arguments réfléchis, lui renvoyer qu'il ne savait rien, qu'il ne pouvait pas saisir la portée politique et humaine de cette tragédie, mais rien ne lui venait. La scène était par trop surréaliste. Jamais encore il n'avait vu Bronn se comporter de la sorte.

- Si je te connaissais pas, je dirais que t'as jamais eu à t'relever de quoi que ce soit, reprit Bronn en s'adossant confortablement contre le mur. T'as donné tes ordres pour qu'on prenne soin de tous ces gens, oui ou non ?

- Bien sûr !

- T'as fait jeter ser Hadrian dans un cachot, oui ou non ?

- Oui, mais…

- T'as l'intention de travailler jusqu'à la mort pour sauver cette foutue ville ?

- Oui, m…

- Alors, va dormir.

C'était étrange de regarder Bronn de cette façon. Comme s'il le découvrait pour la première fois. Pendant quelques secondes, Tyrion ne dit rien, incapable de penser, et se contenta de le regarder avec des yeux ronds.

- Je n'ai pas encore attribué d'appartements à lady Joana et les siens pour cette nuit, dit-il enfin.

- Eh bien, trouve-s'en, soupira Bronn en fermant les yeux. Moi, je vais me reposer une ou deux minutes. J'ai plus l'âge de courir tout Port-Réal comme un dératé.

Ce monde est fou. Et moi, je vieillis.

.

Brienne

Ils étaient coincés dans la baignoire. Il n'y avait pas d'autres façons de dire les choses : ils ne pouvaient plus bouger. Brienne était allongée dans le sens de la longueur, Jaime coincé dans celui de la largeur, sans aucune possibilité pour se redresser. Dans leur chute, il s'était tordu dans tous les sens possibles pour amortir son atterrissage à elle et ne pas risquer de la blesser puis elle avait cherché à se dégager de l'étau d'eau chaude qui l'avait submergée, en vain, avant de finalement trouver un début de solution qui ne fût pas trop désagréable. Il en résultait cette posture incompréhensible, où Jaime était finalement coincé contre le fond de la baignoire tandis qu'elle-même avec les jambes pliées par-dessus lui.

L'unique bonne nouvelle, c'était le fait que l'eau n'était pas trop haute, au moment où ils y étaient tombés, pour déborder.

- Tu es un imbécile.

- Ce ne devrait plus te surprendre, depuis le temps.

- Il n'empêche que tu es un imbécile.

Il n'y avait pas de colère particulière dans sa voix. Elle ne s'était pas cognée, et au fond, la situation était plus amusante qu'irritante. Bien peu digne de deux chevaliers, mais qui le saurait ?

- Tu aurais dû savoir qu'on ne tiendrait pas à deux là-dedans.

- Je n'ai pas réfléchis. C'était sur le coup de l'impulsion.

- Vraiment ? ironisa Brienne en se calant plus confortablement contre le fond.

Elle sentait déjà l'eau chaude apaiser son corps fatigué, et même toute sa volonté n'aurait pas pu la pousser à se montrer plus vindicative. Elle aimait qu'ils soient seuls tous les deux ici, en paix, loin de toutes les contraintes et les inquiétudes qui avaient émaillés leur quotidien ces jours-ci. Ce jour-ci.

Elle se laissa dériver dans une douce torpeur et ne sentit pas tout de suite que Jaime avait bougé. En vérité, il s'était immobilisé tout à fait, et son regard ne la quittait pas.

- Je suis tien, dit-il tout à coup, et tu es mienne.

Brienne déglutit. Une boule d'émotions lui tenait la gorge, l'empêchant de respirer. Et il le savait parfaitement. Il le voyait, il le savait et il en était heureux. Etirant le bras, il défroissa du pouce l'expression qui plissait le front de la chevaleresse. Même tordu comme il l'était contre le fond de la baignoire, il trouvait le moyen de sourire.

Tu n'es pas ma putain.

- De ce jour, reprit-il dans un murmure étrangement crispé, et jusqu'à la fin de mes jours.

Brienne sentit la brûlure familière dans ses yeux, et battit des paupières pour la chasser. Elle ne lutta pas contre la caresse qui lui emmêlait les mèches, une énième fois. Elle n'était même pas certaine de pouvoir bouger.

Si jamais Selwyn leur barrait la route... Si jamais ils ne pouvaient jamais prononcer ces mots devant un septon...

Cela n'a aucune importance.

Elle croisa le regard du chevalier, humide. Vit sa mâchoire crispée, l'inquiétude dans son regard. Au prix d'un effort certain, elle se tordit douloureusement pour se pencher en avant, sa main trempée par l'eau chaude attrapa l'épaule de Jaime et le fit se tordre à son tour, et elle l'embrassa.

- Je suis tienne, tu es mien, murmura-t-elle contre ses lèvres en s'écartant à peine. De ce jour et jusqu'à la fin de mes jours.

Sans prêter attention à la torsion de son dos, elle laissa son front échouer contre celui de Jaime. Une nouvelle habitude dont elle ne parvenait pas à se défaire depuis Winterfell, peut-être parce que c'était le premier geste, ou presque, qu'ils s'étaient permis l'un envers l'autre. Le premier geste d'une amitié affectueuse qui ne savait pas comment évoluer. Comment être.

Ils restèrent ainsi un moment, sans un souffle, sans un geste, si proche qu'il aurait été facile de faire plus, de se laisser aller au milieu des baisers. Mais si leurs lèvres restèrent si proches qu'elles s'effleuraient, ils ne firent rien de plus. De se sentir là, si près l'un de l'autre, était suffisant.

Puis, parce que ses muscles la rappelaient à la raison, Brienne se rassit contre le fond de la baignoire et ses lèvres se tordirent dans une ébauche de sourire. Il fallait prendre de la distance. Briser un peu la bulle d'indicible qui s'était refermé sur eux.

Sous l'eau pourtant, les doigts de Brienne ne parvenaient pas encore à lâcher ceux de Jaime.

- Plutôt que de faire la cour tardivement, tu devrais te pencher sur la façon dont tu vas sortir de là.

- Ah, parce que c'est à moi de trouver une solution ?

- Je t'ai dit qu'on ne tiendrait pas à deux là-dedans !

Jaime tenta bien de prendre l'air outré, mais ce fut sans effet. Au lieu de quoi, il souriait sans pouvoir s'en empêcher, et ils finirent par éclater de rire tous les deux.

Ils sont beaux, les chevaliers des Six Couronnes. Deux gamins attardés.

Mais deux gamins qui se débattaient désormais avec eux-mêmes pour tenter de s'extirper de cette baignoire trop petite pour deux - à quel point étaient-ils risibles ?

Enfin, Jaime parvint à sortir son bras et à prendre appui sur la chaise pour se redresser. Il ne sortit pas pour autant de la baignoire, mais put s'asseoir de sorte à ne plus être entièrement coincé. Brienne, elle, renonça à bouger. Elle se sentait bien, dans l'eau chaude qui délassait ses muscles un à un, et lentement, la lassitude qu'elle avait ressentie un peu plus tôt la prenait aux tripes et la faisait lentement dériver.

Elle n'aimait pas rester immobile, ne supportait pas l'inactivité, mais elle se sentait fatiguée à un point qu'elle n'aurait jamais cru possible autrefois. Son dos n'était pas seul en cause, elle le savait. La vie qui grandissait en elle lui prenait plus d'énergie qu'elle ne voulait l'admettre.

Elle sursauta quand elle sentit la caresse d'un linge imbibé d'eau chaude sur son visage. Elle n'avait ni vu ni entendu Jaime agir. Elle ne se souvenait même pas d'avoir fermé les yeux.

- On se détend, sourit le chevalier. Ce n'est que moi.

- Imbécile...

Mais elle ne le repoussa pas quand il recommença. Elle se convainquit que c'était une façon comme une autre de combler le besoin pathologique de Jaime d'entrer en contact avec elle, de la toucher comme il le faisait dès qu'il en avait l'occasion - mais la vérité, c'est que c'était agréable. Qu'elle était épuisée. Qu'elle voulait profiter de ça, même un instant.

Oublier pour un temps la journée, leurs responsabilités.

.

La plaisanterie ne devait pas durer plus d'une heure ou deux. Au milieu de la nuit, Brienne fut réveillée par une nouvelle nausée persistante et n'eut que le temps de se traîner jusqu'au bac qu'elle avait disposé au pied du lit. Tremblante, parcourue de vagues glacées, elle ne lutta pas quand Jaime vint, comme la nuit précédente, se placer derrière elle avec une couverture et la tenir contre lui le temps que passe la crise. Quand ce fut fini, elle avait le front brûlant.

- On ira voir Gaelyn demain matin, murmura le chevalier en écartant les cheveux qui lui tombaient devant les yeux. Tu ne peux pas continuer comme ça.

- Il le faudra bien, hoqueta Brienne en reprenant péniblement son souffle. Nous partirons pour Dorne très bientôt.

Jaime ne répondit rien. Le sentant peu convaincu mais se sentant elle-même trop faible pour insister, elle abandonna et se laissa simplement aller. La couverture était chaude, les bras autour d'elle l'empêchaient de tomber, elle se sentait faible... A peine réalisa-t-elle que Jaime les relevait tous les deux pour la porter vers le lit. Elle ne dormait pas, mais la sensation de nausée et de tête qui tourne ne se calmait pas, et il lui fallut quelques instants pour réaliser que Jaime était parti s'occuper du seau dans lequel elle avait vomi et était revenu. Il se cala en cuillère contre elle, décidé à lui servir autant de couverture que la literie épaisse dans laquelle il l'avait drapée - mais ce n'était pas suffisant. Il fallait plus de chaleur, plus de...

Elle s'endormit.

.

Edmure

Edmure Tully rêvait. Il rêvait bien sûr – ce ne pouvait être que cela, car il était à nouveau dans le château de son père Holster, et c'était quelques heures à peine après ses rites mortuaires, et Cat était là, et Robb, et son oncle le Silure aussi. Ils parlaient, et ils lui faisaient des reproches – n'avaient-ils pas toujours quelque choses à lui reprocher ? Ne faisait-il pas à chaque fois quelque de travers selon eux, selon leur façon de voir les choses ? Qu'était-ce cette fois ?

Ah, oui.

Une histoire de moulin, de captifs qu'il n'aurait pas dû faire. Il ne se souvenait pas. Les mots qui sortaient de leurs bouches lui étaient à moitié indéchiffrables, comme assourdis.

Vous êtes morts. Tous. Vous, mon oncle, je vous ai même tué. J'ai ouvert les portes aux armées Lannister, c'est comme si je vous avais pourfendu de ma propre épée. Je savais ce qu'ils vous feraient, je savais que vous ne rendriez pas les armes, que jamais vous ne seriez capable d'admettre votre défaite et de plier le genou. Vous êtes un chevalier. Les chevaliers ne peuvent mourir que l'arme à la main.

Sa vue se brouilla, et le décor disparut. Il se retrouva dans cette tente, alors que le lion à la main d'or se penchait au-dessus de lui, lui murmurant des menaces, chuchotant Tout ce que l'on fait par amour. Murmurant qu'il tuerait son fils, cet enfant qu'Edmure n'avait même pas vu, qu'il savait à peine né. Un enfant né de sa nuit de noces, un garçon bébé que ce lion, cet enfant de putain, ce régicide estropié se proposait de catapulter par-dessus les murailles si lui, Edmure Tully, ne vendait pas sa Maison et sa famille aux Lannister.

Ce que l'on fait par amour.

Qu'avait-il fait pour sa famille ? Rien. Il avait été le dernier-né, l'unique fils de lord Holster, celui tant désiré à qui l'on aurait tout donné, si l'on ne s'était pas rapidement aperçu qu'il avait hérité des organes mâles qui faisaient de lui l'héritier des Tully, mais qu'il avait perdu aussi la sagacité maternelle qui avait touché Catelyn. Il était né neuf ans après elle, neuf ans après Lysa, au moment où plus personne n'espérait que lord Holster puisse avoir un jour un héritier mâle. A sa naissance, la liesse était fameuse, lui avait-on dit. Il était un cadeau des dieux, et la mort de sa mère deux années plus tard, emportant avec elle un second fils qui n'avait pas survécu à l'accouchement, l'avait rendu plus précieux encore.

Il n'avait manqué de rien. Son père l'avait choyé, déléguant à d'autres les responsabilités de lui faire des remontrances quand il s'en faisait besoin, car lui-même avait trop à cœur d'aimer son fils et de voir en lui un cœur bon et pur.

Mais avoir bon cœur ne suffisait pas. Etre doué aux armes, posséder un grand nom et avoir sous son commandement des centaines sinon des milliers d'hommes ne suffisaient pas. A l'âge d'homme, Edmure avait commencé à en prendre conscience. Il n'était pas aussi bon archer ou épéiste que le Sillure, il n'était pas aussi bon commandant que lui, on ne lui servait pas une once du respect auquel avait droit son oncle. Son propre neveu, Robb, n'avait que des reproches à lui servir.

Je voulais la tête de ser Gregor Clegane. A la place, j'ai un moulin.

Et lui, Edmure Tully, avait épousé Roslin Frey. Avait été doux avec elle, du mieux qu'il avait pu pour ne surtout pas la blesser. Avant qu'on ne fracasse la porte de la chambre nuptiale pour venir l'informer que les Stark n'était plus, et pour jeter sur le sol la tête décapitée de son neveu, encore baignant de son propre sang.

Ne l'appelle pas « mon neveu ». Il s'agit de ton roi.

Je n'ai plus de roi. Les Lannister l'ont tué.

Ce que l'on fait par amour.

Mais l'amour de qui ? Il ne lui restait rien. Personne. Il n'était qu'une ombre, le dernier mâle d'une lignée maudite, un pauvre homme venu sauver ses nièces et jeté en prison par elles, sous la manipulation du Lutin Lannister. Que lui restait-il ?

Je n'ai plus non plus de neveu, ni de soeur, ni de rien du tout. Je n'ai plus que mon nom.

Edmure Tully ouvrit péniblement les yeux.

Il était dans une barque, sur les eaux calmes de la mer. Au loin, le soleil se levait tandis qu'au-dessus de sa tête, il apercevait les falaises et les mouettes. Aux rames, l'homme qui l'avait tiré hors de sa geôle se découpait dans les premiers rayons de l'aube. Il était grand, avec le nez crochu, le crâne chauve sous un épais capuchon, la face et les mains ridées, tannées par le soleil.

- Vous v'là réveillé, monseigneur, dit-il, et Edmure vit qu'il lui manquait des chicots. On est plus très loin.

- Plus très... loin de q... quoi ? hoqueta Edmure, la langue pâteuse, la bouche sèche.

- De l'endroit où on va laisser la barque, monseigneur. Y a des chevaux qui nous attendent. Vous verrez, bientôt, vous pourrez vous reposer au chaud, au sec, avec à manger et tout.

- Où...

Il aurait aimé poser la question en entier, mais elle lui échappait. Il ne parvenait pas à avaler sa salive, ni à former des sons qui ne ressemblassent pas à des croassements de crapaud.

- Chez des amis, monseigneur. Des gens qui savent que les ennemis des Lannister sont leurs amis.

- Vous... qui êtes vous ?

- Poggert Ras-l'Oignon, monseigneur. Je suis pas de la haute, vous savez. Mais je sers des gens biens, un bon seigneur qui veut soutenir ceux qui luttent contre les Lannister. Dormez un peu, monseigneur. On a de la route à faire.

Edmure aurait voulu lui répliquer qu'il avait assez dormi, il avait l'impression de n'avoir fait que ça depuis des mois, qu'il n'était plus capable de faire autre chose – mais justement, il n'en eut pas la force. Il laissa sa tête retomber contre sa poitrine et perdit connaissance.

Il se réveilla brièvement plus tard dans la nuit, alors que la barque s'engageait finalement dans une étroite rivière qui s'enfonçait dans une forêt dépenaillée par l'hiver. Puis plus tard quand ils furent secoués par les remous de la rivière. Puis plus tard encore, alors que le soleil, froid et terne, était haut dans le ciel et que la barque s'échouait enfin sur la rive.

- Il faut vous lever, monseigneur.

Poggert Ras-l'Oignon le tira de la barque et le mit debout comme s'il pesait le poids d'une plume, et Edmure se sentit désarticulé, devenu un pantin sans marionnettiste. Il se sentit traîné sur plusieurs mètres, jusqu'à ce qui lui apparut, au travers de ses paupières à demi closes, comme une charrette. L'autre le hissa à l'arrière, le drapa dans une couverture moisie, puis le contourna en lui disant quelque chose qu'il ne comprit pas, et Edmure retomba dans le néant.

Les choses que l'on fait par amour.

Tu ne comprends pas, Edmure. C'était la voix de Cat. Tu ne comprends pas.

Mais il n'y avait plus de Cat. Plus de rien. Plus de nom. Rien, sinon le sentiment de trahison qui lui incendiait les entrailles en croisant le regard gris d'Arya Stark, les yeux froids et bleus de Sansa, en voyant la blondeur du lutin qui tirait les ficelles dans l'ombre et qui continuait de tuer ce qui avait été l'une des plus grandes Maisons du monde. Il n'y avait plus de Stark. Les Stark étaient des pantins qui acceptaient de servir leurs bourreaux.

Les choses que l'on fait par amour.

Un sourire cruel. La satisfaction de savoir que son adversaire était brisé, qu'il n'y avait plus de moyen pour quiconque de survivre aux Lannister. Les lions avaient tué le poisson. Le lion infirme avait convaincu le poisson de tuer sa propre Maison pour sauver un enfant qu'il ne verrait peut-être jamais. Mais il n'avait pas eu besoin de le voir. Le simple fait de savoir que le sang de son sang puisse être détruit, catapulté au-dessus des remparts et écrasé contre les murs de Vivesaigues, il avait senti qu'il perdait.

Il pouvait tuer son oncle. Anéantir son nom, sa Maison. Il ne pouvait tuer son enfant.

Il gémit. D'au-delà des songes, dans la charrette qui cahotait sur la route, Poggert Ras-l'Oignon lui dit :

- Ne pensez pas, monseigneur. Dormez. On sera bientôt à l'abri.

Je ne pourrais jamais plus dormir. Jamais plus me reposer. La paix n'est plus pour moi.

Mais l'épuisement le renfonça dans les songes, plus profondément, là où ses pensées même les plus sombres ne pouvaient pas le torturer. Juste avant de sombrer, il saisit sa dernière pensée cohérente et s'y accrocha.

Je vous étranglerai un jour, Régicide. Je vous ferai renier votre famille et ruiner votre nom, je tuerai votre Maison. Je vous étranglerai.

J'ai deux bonnes mains, et vous n'en avez qu'une.

.

Sansa

Sansa ignorait à quoi elle aurait dû s'attendre, mais certainement pas à découvrir un tel ballet de couleurs et de voix et de langues dès le petit-déjeuner. Comme il n'y avait pas assez de place pour que l'on disposât le premier repas de la reine dans une salle à manger privée, et comme Sansa s'était mise en devoir de ne surtout pas malmener les habitudes et la situation déjà complexe des guildiens, elle avait affirmé que cela ne lui posait aucun problème de prendre ses repas dans la salle à manger où se pressaient l'ensemble des guildiens. Ainsi avait-elle pris d'assaut avec Varys et Davos l'un des coins de l'une des tables.

Les ladies Gaelyn et Oldvalon avaient fait savoir à la jeune reine qu'elles ne seraient pas présentes lors de son petit-déjeuner, et c'est seuls que Sansa et ses deux conseillers s'étaient engagés dans la vaste salle à manger.

Tenter d'analyser le contenu de chacune de leur assiette était une chose, mais il y avait tant à écouter, tant à comprendre, à voir. Des gens de tous les âges, de toutes les couleurs, de toutes les langues, vêtus de l'uniforme clair des guildiens, s'interpellaient, se servaient, se saluaient, se lançaient dans des discussions dans quatre ou cinq langues et idiomes différents, et c'était fascinant. Les hommes de la reine qui n'avaient aucun besoin de soin se mêlaient à eux avec des regards inquiets, méfiants. En mer, les guildiens leur étaient apparus comme des sauveurs, mais ici, au milieu de la Guilde où se croisaient et s'entrecroisaient les origines, les couleurs et les langues, les Andals se sentaient comme submergés. Sansa le voyait avec une acuité qui lui en était presque déprimante. Tout à coup, elle réalisa que la fascination qui l'avait prise la veille dès son arrivée n'était pas partagée par ses hommes. Ceux-ci s'étaient retranchés dans un coin de la salle à manger et évitaient de leur mieux les contacts avec les guildiens.

- Dix jours ici et leur tolérance sera plus grande, dit doucement Varys. Il faut quelques temps pour se faire à quelque chose qui nous ait aussi différent.

En s'étirant pour mieux contempler la vaste salle, Sansa croisa le regard de Varys, assis face à elle, et vit son sourire. Lui aussi contemplait les guildiens avec une certaine fascination. A sa gauche, Davos se dévissait le cou pour suivre un groupe d'enfants d'une huitaine d'années qui se poursuivaient, pichet et assiettes en mains, pour aller trouver une place où s'installer.

Partout, il y avait de la couleur, de la joie, des rires.

Davos se détourna des enfants, croisa le regard de Varys, de Sansa. Ils échangèrent un sourire en silence.

Ici, il était presque possible d'oublier que le reste du monde allait mal.

- C'est certainement l'endroit le plus apaisé et le plus joyeux qu'il m'est été donné de voir depuis longtemps, soupira Varys en portant à ses lèvres un bol empli d'une boisson chaude et orange, très étrange.

- Peut-être un jour aurons-nous la chance de voir les Six Couronnes aussi apaisées, souffla Sansa.

- Vous, très certainement, dit Davos. Nous, nous sommes vieux. Moi, surtout.

- Je n'aurais pas mieux dit, convint le maître des chuchoteurs. N'est-il pas dommage que nous en venions à nous moquer nous-mêmes comme le ferait lord Tyrion s'il était parmi nous ?

- Sa bonne influence ne s'en voit que mieux. Et comme ça, il pourra se dire fier de nous lorsque nous le reverrons, répliqua le vieux marin.

A nouveau, tous trois échangèrent un sourire. Et Sansa, pour une fois, ne s'en sentit pas affreusement coupable. Il y avait tant à voir, à faire, à penser. Elle voulait croire, encore au moins un instant, que le monde n'avait pas entièrement été précipité dans les flammes. Qu'il y avait encore un espoir pour elle et ses hommes, ainsi que pour Port-Réal.

Elle s'apprêtait à débattre avec Varys du goût étrangement bon mais inidentifiable de la sorte de soupe qu'il buvait et qu'elle-même avait goûtée quand deux silhouettes amplement reconnaissables descendirent l'escalier principale et marchèrent d'emblée dans leur direction. Il y avait des places vacantes à la droite de Sansa : Brienne et Jaime s'immobilisèrent à sa hauteur, mais avant même qu'ils n'aient pu lui demander l'autorisation de se joindre à elle, elle leur désignait le banc d'un geste.

- Merci, majesté, dit Brienne d'un ton machinal.

Un instant plus tard, ils prenaient tous les deux places... pour s'écarter brutalement l'un de l'autre et laisser se faufiler entre eux un petit yi tien à la bouille ronde et aux mains serrées autour d'une bouteille de lait.

- Qui est-ce donc ? s'enquit Varys en se penchant pour mieux apercevoir l'enfant.

Sansa aurait aimé faire de même, car Brienne lui masquait en partie la vue, mais elle n'eut pas à esquisser le moindre geste : le garçonnet s'était redressé de toute sa petite hauteur pour se présenter, fier comme un paon.

- Je m'appelle Lao Si.

Sa prononciation était difficile, et l'on sentait aisément que la langue commune n'était pas convenablement acquise. Mais il arborait un si large sourire que nul n'eut le courage de lui en faire la remarque. A peine Sansa adressa-t-elle un regard interrogateur à Brienne.

- Un nouveau petit protégé de ser Jaime. Il est orphelin.

- Et il tombe du lit bien avant le lever du soleil, commenta le chevalier en se servant dans le premier plat à sa portée. Je ne me souvenais pas que les enfants se levaient si tôt... Et ce n'est pas mon petit protégé.

- C'est quoi, petit protégé ? demanda Lao Si en se dévissant le cou pour regarder Jaime dans les yeux.

- C'est toi, répondit Brienne en le faisant asseoir d'une pression sur l'épaule. Sers-toi. Il faut manger avant le premier cours.

Sansa n'arrivait plus à savoir si elle était surprise, attendrie ou amusée. Sans doute un peu des trois.

- L'aube est passée depuis longtemps, commenta-t-elle alors que les deux chevaliers, sans la moindre réserve, échangeaient leurs assiettes dans le dos de Lao Si afin que Brienne puisse trancher ce qui devait l'être.

La discrétion dont ils avaient fait preuve la veille au dîner semblait oubliée. Il n'y avait plus personne ici à duper, et c'était étrange de voir avec quelle indifférence les guildiens autour d'eux saluaient les chevaliers. Comme s'ils ne sous-entendaient pas une entente autrement plus sérieuse qu'une simple amitié, au vu et su de tous.

- Il aura fallu lui courir après pour le déloger du toit, expliqua Brienne. Un miracle qu'il ne soit pas parvenu à réveiller Podrick.

- Comment va-t-il ? s'enquit immédiatement Davos.

- Aussi bien qu'il est possible compte-tenu des circonstances. Nous devons encore attendre avant de savoir ce qu'il adviendra de son oeil. Mais il va mieux, et ses jours ne sont plus en danger.

Ainsi était-ce certainement ce pourquoi Brienne paraissait plus détendue - Podrick sauf, voilà qui constituait un petit miracle.

Avant que Sansa ne puisse en demander davantage, elle aperçut Leth Aranoth et Leung qui fendaient la foule, leurs assiettes à la main. Ils s'arrêtèrent face aux chevaliers et adressèrent un salut guildien à la reine.

- Nous permettez-vous de prendre place avec vous ?

- Vous êtes chez vous, dit gracieusement Sansa en leur indiquant les places vacantes. Et je ne serai pas contre connaître davantage de secrets de votre Guilde.

La jeune reine pensait chacun de ses mots, mais n'en sentit pas moins la raideur soudaine de Brienne à côté d'elle. Il flotta d'ailleurs une curieuse ambiance entre les guildiens durant un instant, avant que Leth Aranoth ne fasse un pas en direction de la place qui faisait face à ser Jaime. Mais avant qu'il n'ait pu s'installer, Leung s'était jetée sur le banc, posant d'autorité son assiette garnie en face du chevalier, le tout dans un fracas de vaisselle. Elle adressa à son frère Dothraki un regard sans équivoque.

- Wǒmen xīwàng zhè dùn zǎocān bǎochí lǐmào hé méiyǒu shītǐ, fēicháng gǎnxiè. On tient à ce que ce petit-déjeuner reste poli et sans cadavre, merci bien.

- Wǒ kěyǐ yìngfù, protesta Leth.Je sais me tenir.

- Zuò xià, wǒmen zài tán. Assieds-toi et on en reparle.

- Wǒ méiyǒu huī'àn wēny, intervint Brienne, et cette fois-ci, Leth Aranoth lui adressa un premier regard direct. Je n'ai pas la Peste Cendrée.

Il parut encore hésiter un instant, puis il prit place entre Varys et Leung. Face à face avec la chevaleresse.

- Majesté, ser Davos, lord Varys, dit-il avec un signe de tête. Je suis heureux de vous voir à notre table ce matin. Nos manières n'auront donc pas eu raison de vous hier.

- Il en faut plus que cela, mais merci de vous en soucier.

Pour une raison qu'elle ne parvenait pas à s'expliquer, Sansa ne croyait pas les guildiens capables de trouble-jeu. Ils semblaient tous nés pour la franchise et la droiture, comme s'il n'y avait aucun germe de mensonge en eux. Comme si le simple fait de vouloir considérer un manque de respect, aussi infime soit-il, puisse les rendre malade. C'était à la fois très étrange après tant d'années passées au milieu des harpies de Port-Réal et du pouvoir en général, et très reposant. Au moins n'y avait-il aucun sens caché à chaque phrase.

- Nous n'avons pas fait grand cas de votre présence au terme du dîner, dit Brienne d'un air contrit. C'était irrespectueux de notre part.

- En fait d'irrespect, vous n'avez rien à vous reprocher. Ni toi, ni tes frère et soeur de Guilde. Soyez tranquille à ce sujet, et n'oubliez pas que mes hommes et moi vous devons la vie. C'est bien plus que nous ne pourrons vous rembourser.

- Zài bàoxiāo fāngmiàn, kuānshù jīhū xiāngtóng, dit Leth en coulant un regard vers les chevaliers. En fait de remboursement, il en est presque de même du pardon. Nín shìfǒu rènwéi wǒmen yǐhòu kěnéng huì dāndú tǎolùn ? Croyez-vous possible que nous parlions plus tard, seul à seuls ?

- Rúguǒ nǐ yuànyì, wǒ kěyǐ zhòngcái, offrit Leung. Je peux venir arbitrer, si vous voulez. Zài wǒ jìxù shàngkè zhīqián, zhè huì fēnsàn wǒ de zhùyì lì. Cela me fera une distraction avant de reprendre les leçons.

- Méi yòng, grogna ser Jaime. Inutile.

Au regard qu'il jetait à Leth Aranoth, il paraissait songeur. Surpris aussi, peut-être.

- Guīgēnjiédǐ, proposa finalement Brienne. A la fin de la journée. Veuillez pardonner notre impolitesse, reprit-elle brusquement en langue commune en se tournant vers Sansa. Nous n'y pensions plus.

Sansa avait la certitude que, loin d'un oubli de leur part, c'était en réalité avec une pleine conscience que les quatre guildiens s'exprimaient dans l'unique langue qu'ils étaient ici les seuls à comprendre. Eux, et le petit garçon juché sur le banc, et qui leur adressait des regards chargés d'incompréhension. Pour autant, la jeune reine ne parvenait pas à saisir pourquoi ils éprouvaient le besoin d'échanger en public tout en échangeant des secrets.

Inutile de s'en inquiéter, se fustigea-t-elle. Il s'agit de Brienne.

Au même instant, ser Jaime contourna Lao Si pour tirer légèrement sur la manche de Brienne et attirer son attention. Les deux chevaliers se dévissèrent le cou pour apercevoir une silhouette au milieu de la foule qui s'éparpillait dans la salle. Sansa vit la chevaleresse hésiter, mais déjà, ser Jaime avait pris sa décision. Il se pencha vers Lao Si.

- Kàn dào xiǎo nǚhái názhe yī dà guàn shuǐguǒ ma? Tu vois la fillette, avec un grand pot de fruits ?

- Guǒjiàng, corrigea Leung. De confiture.

- Wǒ kàn dé chūlái ! Je la vois ! dit Lao Si en se mettant debout sur le banc.

- Qù jiàn tā, gàosù tā guòlái. Tā huì hé wǒmen yīqǐ chīfàn. Va la voir et dis-lui de venir. Elle va manger avec nous.

Trop heureux qu'on lui donne quelque chose à faire, le garçonnet sauta du banc et disparut dans la foule à toute allure. A peine fut-il hors de vue que Leung et Leth Aranoth adressèrent aux deux chevaliers le même regard circonspect.

- Je vous expliquerai avant la séance de doléances, soupira Brienne. Combien de cas avons-nous, d'ailleurs ?

- Une douzaine, je crois, répondit Leung. Lady Gaelyn ne m'a pas encore donné tous les dossiers, mais je passerai les prendre avant de vous rejoindre. Tā mìnglìng nǐ jīntiān dāng zhí, ajouta-t-elle avec un sourire sardonique. Elle a ordonné que tu sois de corvée aujourd'hui.

- Wǒmen zhōng yǒuxiē rén bǐ qítā rén gèng dānxīn, ajouta Leth d'un ton neutre. Certains parmi nous inquiètent plus que d'autres.

Il avala une bouchée d'un plat que Sansa était incapable d'identifier, avant de se tourner vers ser Davos.

- Je crois me souvenir que vous avez été contrebandier et marin avant de rejoindre l'armée de la reine ?

- C'était il y a bien longtemps, mais oui.

- Cela vous dirait-il de venir parler de vos voyages à l'une de mes classes, aujourd'hui ?

- Ainsi vous dispensez des cours, dit Varys. Je vous croyais guerriers.

- Nous avons tous plusieurs postes. Chacun d'entre nous a son domaine de prédilection, et il est fréquent que nous donnions autant de leçons que nous en recevons. Je dispense des leçons de langue dothraki et de navigation, le plus souvent. Leung enseigne le sabre yi tien et le maniement de l'arc.

- Et vous ? s'enquit Varys en se tournant vers les chevaliers. Vous enseignez le maniement de l'épée, je présume ?

- Et la stratégie et l'histoire militaires, compléta Jaime Lannister.

Sansa n'eut pas le temps de demander plus de précisions, car déjà, les enfants revenaient, le petit Lao Si au pas de course, suivi par une fillette pâle et chétive aux cheveux si blonds qu'ils semblaient blancs, qui écarquilla les yeux en voyant la tablée. L'enfant ne devait pas avoir plus de six ou sept ans, mais elle fixait Sansa de telle sorte que la jeune reine fut persuadée qu'elle avait reconnu la couronne.

- Comment vas-tu, Ortie ? demanda doucement Brienne comme la fillette s'était figée entre Leth Aranoth et Leung.

- Bien, ser.

Toute impressionnée, elle jetait un regard craintif aux adultes qui la fixaient. Pour sa part, Lao Si contourna la table et revint à son emplacement initial. Il arborait un sourire d'une oreille à l'autre.

- C'est de la part de Rienna, murmura la fillette en tendant le pot devant elle.

- C'est très gentil, dit Brienne. Tu manges avec nous ?

- Je... La cuisinière...

Leth Aranoth et Leung se décalèrent sur le banc, de sorte à laisser une place entre eux. Ser Jaime poussa vers la petite fille.

- Je suis certain que la cuisinière se passera de toi encore un peu. Nous lui dirons que c'est de notre faute, si tu veux. Mange donc un morceau.

- Nous avons des plats que tu connais, dit Leth avec un sourire.

La fillette hésita encore, puis leva les yeux vers les chevaliers. Leurs sourires durent gagner sa confiance car elle se glissa avec précaution entre les guildiens.

- Majesté, je vous présente Ortie Rivers, une petite servante amie de mon frère et de ma soeur, dit Brienne. Elle s'est toujours montrée très gentille avec nous. Ortie, je te présente la reine Sansa, qui gouverne les Six Couronnes. Et ses conseillers ser Davos et lord Varys.

- Enchantée, sourit Sansa.

Davos et Varys lui adressaient déjà des sourires, mais la fillette rougit jusqu'à la racine des cheveux et baissa les yeux, avant de murmurer d'une toute petite voix :

- Bonjour, majesté. Bonjour, ser. Bonjour, monseigneur.

- Tu peux lever les yeux, dit ser Jaime. Personne ne va te manger, ici. Leth Aranoth et Leung n'aiment pas les enfants, c'est trop dur sous la dent. Une poire, ça te dit ?

Et de la servir, comme elle acquiesçait, en piochant dans sa propre assiette où Brienne avait déjà tranché le fruit en plusieurs quartiers. Bientôt, l'assiette de la fillette se trouva garnie de morceaux de fruits et d'une épaisse tranche de pain.

- Sers-toi donc de la confiture, l'encouragea Brienne. Alors, comment trouves-tu la Guilde ?

- Bizarre, dit lentement Ortie en regardant ser Jaime lui servir un grand verre de lait. Mais il fait joli, ici. Les gens ont l'air content. Et vous ? demanda-t-elle précipitamment. Vous allez bien ?

- Très bien, je te remercie.

- Nǐ de tóufǎ zhēn dì nàme bái ma ? s'exclama Lao Si.

- Il demande si tes cheveux sont aussi blanc naturellement, traduisit Leung.

Impressionnée par les yi tiens, Ortie hocha frénétiquement la tête. Elle finit malgré tout par prendre une timide gorgée de lait, puis, tout aussi nerveusement, par attaquer l'assiette qu'on lui avait remplie. Sansa lui trouva un air adorable. Elle ignorait son âge précis, mais ce n'était sans doute pas plus de cinq ou six ans. Il était assez curieux, lui semblait-il, qu'une aussi petite servante ait accompagné Selwyn et sa troupe dans leur déplacement. Cependant, elle ne fit pas de remarques et observa plutôt l'air attendri de ser Davos et la façon très collégiale dont les guildiens semblaient s'occuper des deux enfants, aussi dépareillés puissent-ils être.

Au bout d'un certain temps, Sansa prit conscience que plusieurs débats animaient vivement certaines tablées. Elle se pencha vers Brienne.

- Que se passe-t-il ?

- Ils débattent pour savoir quel chant aura la préférence ce matin. Il est de coutume d'avoir un interlude musical avant d'aller travailler.

- Vous semblez tous très friands de chants et de musiques, commenta Varys.

- La musique est l'une des seules langues que tous les hommes et toutes les femmes peuvent comprendre, répondit Leth Aranoth. Souvent, c'est par elle que nous parvenons à briser la glace. J'ai cependant peur que notre répertoire ne convienne pas à une reine, ajouta-t-il avec une légère grimace en se tournant vers Sansa. Les chansons qui animent les retrouvailles des guildiens ne comptent pas parmi les plus célèbres ni les plus honorables.

- Vous êtes revenus sans perte d'une mission de sauvetage, quel genre de reine serai-je si je ne tolérai pas que vous puissiez vous en réjouir dans votre propre demeure ?

C'était vraisemblablement plus que n'en avaient espéré les guildiens. Leth Aranoth s'inclina profondément, adressa un regard interrogateur à Brienne puis se dressa sur le banc et cria :

- Guildiens !

Aussitôt, ce fut le silence le plus absolu. On aurait entendu une mouche voler. Tous se tenaient droits, debout ou assis, attentifs.

- Chant ! cria à nouveau Leth.

Cette fois-ci, les regards se croisèrent, les murmures parcoururent l'assemblée, les idées fusèrent. Mais le capitaine du Brise-Tempête leva le bras, et le silence se fit à nouveau.

- Je suis fils, proposa-t-il d'une voix ferme qui ne laissait que peu de place à la controverse.

Il échangea un regard bref avec Brienne et Leung, puis étendit le bras, et du fond de la salle monta un chœur imitant des instruments que nul n'avait emporté avec lui.

Je suis fils de marin, qui traversa la mer
Je suis fils de soldat, qui détesta la guerre
Je suis fils de forçat, criminel évadé
Et fils de fille du Roi, trop pauvre à marier
Fils de coureur des bois et de contrebandier
Enfant des sept Couronnes et fils d'aventurier
Métis et sang-mêlé, bien qu'on me l'ait caché
C'est un sujet de honte j'en ferais ma fierté.

Laï, laï, laï.

Il se dégageait des guildiens une énergie que Sansa n'avait fait qu'entrapercevoir sur leur navire, quand ils chantaient pour se donner du courage et du rythme à la tâche. Ici, les plus jeunes chanteurs n'avaient peut-être pas cinq ans, les plus vieux arboraient de vénérables cheveux blancs. Debout sur son banc, Leth Aranoth donnait le ton, poussant les notes, jetant ses bras dans des directions différentes pour donner des instructions que la jeune reine ne pouvaient comprendre, mais qui signifiaient quelque chose pour les guildiens.

Je suis fils d'Essossien, poussé la famine
Je suis fils de Yi Tien, vu comme de la vermine
Dès l'âge de huit ans, esclaves, putains qui triment

Mes dieux savent que jamais je n'ai courbé l'échine
Non, je suis resté droit, j'ai regardé mes maîtres
Jusqu'au jour où j'ai été sauvé par les Tempêtes
J'suis fils de paysan, et fils de chevalier
Je ne prend pas les armes contre de pauvres affamés

Laï, laï, laï...

Ce n'était pas ma guerre, alors j'ai déserté
J'ai fui dans les forêts et je m'y suis caché
Refusant de me mêler au jeu des pouvoirs
Refusant de mourir tout seul dans le noir
Un pouvoir que je n'ai pas, apanage des rois
Un pays qui ne veut pas réellement de moi
Un pays qui s'est fait, au moins autrefois

Sur le massacre de ceux qui ne sont pas toi

Laï, laï, laï, laï .

Je n'aime pas ta langue, je n'aime pas ta voix

Pourtant regarde-bien, car je l'apprends pour toi

Car ici sur cette île, à l'abri des Tempêtes

Qui que soient nos dieux, nous sommes nos propres maîtres

Qui que soient nos dieux, nous sommes nos propres maîtres

Laï, laï, laï...

Ils ne se laisseront pas manipuler aisément, réalisa-t-elle. Ils seront des alliées, des amis et des protecteurs s'il le faut, mais ils ne se laisseront pas annexés. Ils ne dévieront pas de leur toute et de leurs principes.

Voilà pourquoi il a choisi cette chanson. Il voulait que je comprenne cela.

Leth Aranoth n'était pas Brienne. Il n'était lié à la reine et sa Couronne par aucun serment ni aucune promesse. Il avait fait voeu de protéger la Guilde, et il voulait établir dès à présent que jamais la reine des Six Couronnes n'aurait raison de ce qu'ils étaient.

Là n'est pas mon intention, songea-t-elle en se servant une généreuse portion de soupe aussi bonne que mystérieuse. Mais je vous remercie de cette précision. Au regard qu'elle échangea avec Varys, elle sut que lui aussi avait noté le message subliminal, mais qu'il ne semblait pas s'en offusquer. C'était certainement une chose normale, à laquelle lui devait s'être préparé. Il faudrait certainement montrer patte blanche à plusieurs reprises avant de gagner suffisamment la confiance des guildiens pour qu'ils n'éprouvent plus de doutes quant à ses intentions, mais Sansa y était prête. Elle en aurait par ailleurs l'occasion au cours de leur voyage à Dorne.

Comme Leth Aranoth regardait les autres guildiens à la recherche d'une idée, Sansa vit une jeune fille d'une douzaine d'années se précipiter vers lui. Peau noire, cheveux crépus, elle la reconnut comme celle qui l'avait escortée la veille et s'était présentée comme la fille de Leth.

- La fille du marchand ! S'il vous plaît, père !

Leth n'eut pas le temps de répondre, que déjà d'autres demandes fusaient, couvrant sa voix. Il sourit avec indulgence. Le message qu'il avait souhaité faire passer l'était, et il n'y avait plus que la place pour les sourires, la distraction, la bonne humeur. Et comme Sansa regardait ses voisins, elle comprit que c'était un sentiment partagé. Peu importait ce qu'il leur faudrait affronter dans la journée, l'heure n'était pas à l'inquiétude. A son côté, la jeune reine voyait bien Brienne encourager la discussion avec les deux enfants, comme s'il n'y avait rien de si étrange à leur présence, comme si c'était parfaitement normal que de leur parler en deux langues différentes, comme s'il n'y avait rien d'étrange à ce qu'elle se tînt là avec eux.

Jusqu'à présent, Sansa n'avait imaginé Brienne qu'en chevalier, guerrière redoutable, forte, immense, protectrice, honorable. Pas une seule fois elle n'avait envisagé la possibilité de la voir douce, maternelle. Pour autant, la chevaleresse ne semblait nullement en difficulté entre les deux enfants, amenant gentiment la petite Ortie à lui parler de son voyage, à évoquer les jumeaux, surveillant Lao Si et sa manière malhabile de manier des couverts communs, scrutant aussi les tentatives - désastreuses - de ser Jaime pour manier deux fines baguettes de bois sous les instructions du petit yi tien.

- Aussi facile que de tenir une plume, commenta le chevalier après un énième échec.

- C'est un coup à prendre, admit Leung. Pour un manchot, ce n'est pas si mal.

C'est une vie de famille, réalisa Sansa. Une famille étrange, comme il ne devait en exister nulle part ailleurs à Westeros. Ahnne, la petite guérisseuse aux cheveux roux, passa près d'eux et salua la jeune reine à la manière guildienne, avant de lancer une phrase en dothraki à laquelle répondit Leung, puis Brienne enchaîna en yi tien, et Leth Aranoth et Jaime Lannister se fendirent d'une réponse à leur tour. Quand Ahnne s'éloigna, la conversation reprit en langue commune, Varys et Davos jouant de leurs talents pour la conversation pour aiguiller celle-ci sur des sujets plus légers que la politique omniprésente depuis si longtemps, et Leth Aranoth rejoignit enfin ceux qui lui réclamaient une nouvelle chanson, et bientôt la salle résonna de la clameur des chœurs et des solistes.

Nous avons le droit à une pause, songea Sansa. Aussi brève soit-elle, nous y avons le droit. Ensuite, nous reviendrons au combat.

Forte de cette résolution, elle embrocha de sa fourchette un insecte grillé.

...

..

.

Voilà.

J'espère que cela vous aura plu. Que ça soit ou non le cas, j'attends vraiment vos remarques, elles sont autant sources de motivation que de remise en question quand je ne parviens pas à faire les choses comme je le voudrais/comme il le faudrait.

Je ne suis pas entièrement satisfait de l'alternance des points de vue dans ce chapitre, notamment concernant Edmure, mais j'aurais l'occasion de le développer plus en détails par la suite.

Concernant le comportement de Tyrion, je ne tiens pas à en faire un pauvre type dépressif, mais son parcours n'est pas exempt d'épreuves non plus. Il s'en remettra, et j'aime assez l'idée de développer une certaine amitié entre Bronn et lui, même si elle est assez différente de celle qui le lie à Varys.

Selwyn, Jaelly et leurs enfants seront de nouveau présents par la suite. Il y a cependant pas mal de personnages à faire évoluer, et à partir de maintenant, tout le monde ne sera plus présent de la même manière. Il faudra bientôt jongler entre la Guilde, Dorne, Port-Réal et Edmure, donc il se pourrait bien que certains personnages phares tels que Podrick ne soient pas toujours présents dans tous les chapitres.

Le prochain chapitre (chronologique) sera un bonus, et il s'agira de La pantomime. Pourquoi un bonus ? Parce que je veux écrire ce chapitre depuis des mois, mais qu'il ne convient pas à l'ambiance de plus en plus politique de l'histoire. Donc il sera plus court, plus détendu, et comportera les jumeaux, Jaime, Brienne, Pod et les guildiens.

Ensuite, on entamera Le prince de sable et de miel, et donc, Dorne et ses problèmes.

Enfin, étant depuis quelques temps au chômage forcé comme la plupart d'entre vous je pense, je vous annonce que ça y est, la réécriture des premiers chapitres est terminée ! Plus de politique, plus de personnages (Lyanna, Sansa, Bran, Arya, Meera Reed, même Jon et Davos à l'honneur), plus d'action et plus proches de certaines bonnes idées des derniers épisodes de la série. Bref, mes épisodes 5 et 6 personnels sont faits.

Donc voici le programme de publication des prochains jours :

31 MARS : La dernière reine du trône de fer (épisode 8x05, ré-update du chapitre 1)

1er AVRIL : Création de « Une petite part de lui-même » (recueil des trois chapitres originaux sur mon profil)

5 AVRIL : Un rêve de printemps partie 1 (épisode 8x06, ré-update du chapitre 2)

10 AVRIL : Un rêve de printemps partie 2 (épisode 8x06, ré-update du chapitre 3)

15 AVRIL : Un chevalier de Tarth partie 1 (ré-update chapitre 4)

15 AVRIL : La pantomime

15 AVRIL et suite : réarrangement de la fic, scènes supplémentaires avec les Stark, avec Gendry, plus de politique, reformatage complet de la fic avec des rajouts de chapitres/interludes plus courts.

Pour ceux qui n'auront pas lu d'ici là ma fic Jour après jour, retraçant l'épisode 4... bah certaines choses vous sembleront bizarres, car j'y ferais des références notamment dans la relation Jaime/Brienne et Brienne/Podrick. Sans même parler de Lyanna.

Pour celles et ceux qui voudraient avoir toujours accès aux trois premiers chapitres originaux de cette fic, je les posterai sous le nom Une petite part de lui-même, accessible sur mon profil, comme ça, ça ne sera pas perdu.

En espérant que ça vous ait plu et que ça vous plaise. Merci d'avoir lu jusqu'ici.

A bientôt,

Kael Kaerlan,