Ce texte aurait pu coller à l'UA moderne des jours précédents. C'est plutôt la phrase alternative du challenge "tu avais pensé à ça, pas vrai ?" qui m'a poussée. Quoi qu'il en soit, nous sommes sur du slice of life ici, on saupoudre d'un peu de drama (juste un peu) et de la romance (parce que c'est quand même un peu le principe de la semaine).
Bonne lecture.
Edelgard leva un sourcil interrogateur en direction de Dorothea.
- Répète-moi ce que tu as décidé pour demain soir.
Son amie se pencha légèrement au-dessus de la table avec de faux airs de conspiratrice.
- Je présente ma petite amie à mes parents. Depuis le temps que ma mère me bassine avec ça, j'ai décidé de sauter le pas. Elle a été invitée à dîner.
- Nous parlons bien de ta petite amie Petra ? Ta petite amie brigilène ?
Dorothea hochait la tête à la fin de chaque phrase.
- Tu te souviens de ce que ton père a dit lorsque tu as fait ton coming-out ?
- "Je préfère encore qu'elle couche avec une femme plutôt que de la savoir dans le lit d'un basané d'almyrois ou de brigilène ! Ou pire encore, un duscurien !", répondit Dorothea en forçant sa voix pour y instiller tout le mépris qu'avait pu y mettre son père.
- Et tu te dis que lâcher Petra avec lui durant toute une soirée serait une merveilleuse idée ? Ce genre de chose est drôle à voir dans un film mais pas dans la réalité.
- On a discuté de tous les scénarios possibles avec elle. Je l'ai mise en garde mais elle a insisté. Elle dit que c'est plus convenable.
Edelgard la regarda intensément par-dessus son gobelet. Il était étrange que ses yeux lavandes soient si pénétrants pour un visage aussi banal. C'était bien entendu du au contraste entre ses yeux clairs et ses cheveux châtains mais cela restait impressionnant.
- Je sais à quoi tu penses, reprit Dorothea. Tu te dis que je suis complètement irresponsable.
- Et écervelée. Et je réfléchis. Tu m'as dit qu'elle était jeune mais tu ne m'as jamais donné de chiffre. C'est ça qui m'inquiète.
Ça, et le fait que Dorothea ait commencé à détourner le regard lorsque Edelgard aborda le sujet. Dans quel pétrin son amie s'était-elle fourrées, Petra et elle ?
- Qu'est-ce que l'âge sinon un simple chiffre ? Fit Dorothea.
- N'élude pas la question. Quel âge a Petra ?
- Ce n'est pas important.
- Raison de plus pour me le dire si ce n'est pas une si grande affaire.
- Tu ne lâcheras pas le morceau ?
- Bien sûr que non.
Dorothea poussa un soupir.
- Elle va avoir seize ans à la fin du mois.
- Seize ans ?! S'exclama Edelgard en écrasant son gobelet d'un poing serré, les éclaboussant toutes les deux de thé tiède.
- Voilà pourquoi je ne voulais pas te le dire. Tu réagis violemment.
- Elle est au lycée, Dorothea ! Et pas en fin de cycle mais au milieu !
Une serveuse vint leur apporter des serviettes et s'assurer que tout allait bien. Edelgard la renvoya poliment avant de tendre une poignée de serviettes en papier à Dorothea, le regard noir.
- Parfois, tu m'exaspères.
- Je sais bien mais c'est différent avec elle. J'ai parfois l'impression de me trouver face à une jeune adulte. Arrête de me regarder comme ça, il n'y a que trois ans de différence entre elle et moi, ce n'est pas la fin du monde. Rappelle-moi quel âge a Lysithea ?
- Quel est le rapport avec Lysithea ?
- Et ta préceptrice, miss Eisner ?
- C'est... commença Edelgard, les joues soudainement rouges. Mes crush d'ado ne comptent pas ! Et je signale que je ne couche pas avec Byleth.
- Il ne s'est encore rien passé de charnel entre Petra et moi si c'est ce qu'il faut pour te rassurer. Je ne suis pas un prédateur sexuel, Edie. Je suis bien avec cette fille et si je peux saisir l'occasion de poser les bases de quelque chose de plus solide pour la suite, je le fais.
Elle vit qu'Edelgard s'était calmée malgré ses yeux ronds.
- Ça fait combien de temps que tu la fréquentes ?
- Quelques mois en tant que connaissance, quelques semaines pour le reste.
- Et tu ne me l'as toujours pas présentée ? S'indigna faussement Edelgard, définitivement plus calme à présent.
- Elle a un emploi du temps de ministre, s'exclama Dorothea. Entre les études, le sport et ses cours de langues, je ne sais même pas comment elle fait pour garder du temps pour moi. Si ma mère n'avait pas insisté pour la voir, je n'aurais jamais osé lui demander de passer une soirée chez moi.
- Comment va ta mère d'ailleurs ? Demanda Edelgard en changeant brusquement de sujet.
Le visage de Dorothea s'assombrit et sa voix se fit moins forte.
- Mal... C'est aussi pour ça que c'est à elle que je la présente avant toi. Si jamais le pire devait arriver, j'aimerais qu'elle la rencontre au moins une fois, fit-elle en baissant les yeux sur ses mains.
Edelgard avança le bras par-dessus la petite table tâchée de thé séché et posa ses doigts sur les mains crispées de Dorothea.
- J'espère que tout ira bien. Autant pour ta mère que pour Petra.
- Oh, tu sais, je ne me fais pas particulièrement de souci pour Petra. Elle a la tête beaucoup plus dure que la mienne. Peut-être même plus dure que la tienne, reprit Dorothea avec un peu plus de légèreté.
- Dans ce cas, il n'y aura aucun problème pour demain soir.
Et en effet, il n'y en avait pas eu. Petra avait été adorable, comme attendu de sa part par Dorothea. Elle avait apporté plusieurs friandises achetées chez le meilleur chocolatier de la ville et avait été d'une tenue impeccable tout au long de la soirée. Elle avait tenu la discussion avec la mère de Dorothea avec quelques difficultés mais s'en était sortie avec seulement quelques erreurs de vocabulaire et tournures de phrases pour le moins originales.
- J'aime bien cette jeune fille, avait commenté la mère de Dorothea le lendemain matin.
Son père aussi s'était comporté comme attendu. Il avait été froid et Petra avait joué le jeu de la courtoisie polie face au mépris cordial. Ils avaient peu échangé de la soirée.
- Tu as du courage, déclara Petra tandis qu'elles s'apprêtaient pour passer la nuit.
- Pourquoi ? Demanda Dorothea en défaisant prudemment la tresse de sa petite amie.
- Pour vivre avec un gens qui n'accepte pas.
- Ce n'est pas moi qu'il n'accepte pas. Si quelqu'un doit se faire du souci avec mon père, c'est plutôt toi.
Elle vit Petra froncer les sourcils, sachant qu'elle faisait cela lorsqu'elle réfléchissait à une tournure de phrase.
- Moi, je me moque. Mais il refuse une partie de toi. Je sais pas ce que je fais si mon grand-père te refuse.
Les doigts de Dorothea s'arrêtèrent un instant.
- Tu as parlé de moi à ton grand-père ?
- Bien sûr. Je ne dois pas ?
- Non, enfin si. Ça me paraît seulement un peu rapide.
- Tu me présentes à tes parents et je ne te présente pas à mon grand-père ?
La jeune femme se mordit la lèvre. A parler trop vite, on en disait des énormités.
- Pardonne-moi. C'est juste que j'ai discuté avec une amie avant-hier et elle m'a fait remarquer plusieurs choses. Parfois je me dis que tu prends notre relation pour une passade et que tu trouveras quelqu'un d'autre quand tu rentreras à l'université ou bien lorsque tu retourneras à Brigid.
Petra ne dit rien durant quelques secondes puis se redressa pour attraper son portable sur lequel Dorothea la vit consulter un dictionnaire. Elle la vit taper "passade" rapidement et toutes une série de caractères apparut. L'adolescente se tourna vers elle, le regard curieux et... un peu déçu jurerait Dorothea.
- Tu crois je vais juste passer ?
- Non, mon cœur. C'est plutôt... Comment dire ? Reviens là, contre moi. Mes histoires n'ont jamais duré très longtemps, continua-t-elle en passant les doigts dans les longs cheveux de Petra. Pas plus de quelques mois à chaque fois et je ne veux pas que ça arrive avec toi. Tu es un vrai rayon de soleil dans ma vie, crois-moi. Mais il peut arriver n'importe quoi. Il ne serait pas étonnant que tu rencontres quelqu'un de moins effrayé que moi plus tard.
- Tu es... pessimiste, déclara Petra en levant les yeux vers sa compagne.
- Je suis réaliste. Je... J'ai très peur d'être abandonnée. Tellement que c'est ce qui finit par arriver à chaque fois.
Elle se rendit compte que ses mains tremblaient et se sentit ridicule de se laisser aller ainsi auprès de Petra. Mais la jeune fille mêla ses doigts aux siens et ses tremblements se calmèrent immédiatement. Elle eut un pauvre éclat de rire.
- Mais ce n'est pas très important. Voyons déjà jusqu'où et jusqu'à quand nous arriverons toi et moi, d'accord ? On aura tout le temps de tenir ce genre de discussion déprimante plus tard.
Petra hocha la tête. Dorothea posa un baiser sur sa tempe.
- Et tu es certainement la plus courageuse de nous deux. Ce n'est pas moi qui suis allée faire mes études dans un pays étranger.
- C'est trois heures d'avion juste. Pas le bout du monde.
- Tu suis les mêmes cours que les autres adolescents, dans une langue qui n'est pas la tienne, et tu te payes le luxe d'être parmi les mieux classés de ton établissement.
Elle put voir les joues de Petra rougir.
- C'est le travail.
- Tout le monde ne travaille pas autant que toi. Tu dois être l'une des personnes avec le plus d'auto-discipline que je connaisse.
- Tu travailles beaucoup aussi. L'université est difficile.
- Ça n'a plus grand-chose à voir avec le lycée surtout. Tu verras quand tu y seras.
Petra acquiesça en silence et Dorothea la sentit songeuse.
- Ne te prends pas la tête avec ça maintenant. Allons nous coucher plutôt.
Elles poussèrent la table basse sur laquelle Petra avait l'habitude de travailler et déplièrent le canapé-lit. L'appartement était petit, suffisant pour une personne seule qui passait la majorité de son temps libre en extérieur, composé d'une pièce à tout faire et d'une salle de bains. Dorothea connaissait des étudiants qui vivaient dans des endroits plus petits et moins bien équipés que celui-là mais ça ne l'empêchait pas de penser que Petra se sentirait mieux ailleurs. La brigilène avait beau lui dire et lui répéter qu'elle aimait bien ses quatre murs, Dorothea trouvait ça vraiment trop exigu.
Elles s'allongèrent, blotties l'une contre l'autre et Dorothea commença à caresser le dos de la jeune fille près d'elle.
- Tes parents disent quelque chose pour la soirée ? Demanda soudainement Petra.
- Tu as beaucoup plu à ma mère. Mon père en revanche... c'est difficile de trouver quelqu'un qui lui plaise de toutes façons.
- Ta mère, elle a la maladie, n'est-ce pas ?
Il y eut un instant de silence.
- Oui, souffla Dorothea. Tu l'as deviné ?
- C'est l'odeur.
- L'odeur ?
- Les malades ont une odeur. Tu ne sais pas ?
- Je n'ai jamais vraiment été au contact de personnes malades. Tu as vraiment reniflé ma mère ?
- Non, ça flotte dans l'air. Tu ne sens pas ? Le voisin en face fait du curry ce soir.
- Vraiment ?
Dorothea repensa à toutes les fois où elle avait vu Petra sentir les plats inconnus ou les objets nouveaux. Elle avait d'abord pensé qu'elle aimait l'odeur du neuf comme une grande majorité de la population puis avait du se rendre à l'évidence qu'il s'agissait d'un réflexe face à la nouveauté. L'odorat était certainement plus sollicité à Brigid qu'à Adrestia.
- Et mon odeur à moi ? Demanda Dorothea, curieuse.
- Tu sens cosmétiques, répondit Petra en enfouissant un peu plus sa tête au creux du bras de Dorothea.
- Je dois bien avoir une odeur à moi quelque part.
- Là, fit Petra en enfonçant son visage au creux du cou cette fois-ci.
Dorothea sursauta, chatouillée par le souffle chaud de l'adolescente.
- J'aime beaucoup là, continua Petra.
- Moi aussi, répondit Dorothea, bien consciente qu'elles ne parlaient pas de la même chose.
Les bras de Petra s'enroulèrent autour de sa taille et le souffle de la jeune fille se fit progressivement plus régulier, preuve qu'elle s'était endormie. Allongée dans la pénombre, Dorothea se demandait si le fait que sa jeune compagne soit porteuse de tant d'innocence était une bénédiction ou bien tout l'inverse.
La maladie avait effectivement une odeur, Dorothea s'en rendit compte dans les mois qui suivirent. Rien n'avait vraiment changé dans la maison de ses parents. Sa chambre était toujours à la même place, de même que ses affaires. Son père portait autant de mépris que d'habitude aux événements, sa mère était toujours aussi affable. Cependant, cette dernière s'affaiblissait un peu plus chaque jour. Et il vint l'un d'eux où elle commença à ne pas pouvoir quitter le lit.
Quand Dorothea revenait de sa journée à l'université, l'odeur la frappait à la manière d'une gifle. Les fenêtres n'avaient pas été ouvertes de la journée et il fallait aérer longtemps avant que ce miasme quitte l'atmosphère. Mais il s'accrochait aux objets et aux individus. A un point tel qu'elle se sentit elle-même souillée par cet effluve âcre.
Il lui fallut gérer les tâches ménagères en rentrant le soir et s'occuper de sa mère. L'aider à manger, à se laver, à ne pas oublier son traitement qui semblait de jour en jour moins efficace. Son père disparaissait de plus en plus souvent. Des heures supplémentaires au bureau disait-il. Ce rythme de vie lui rappelait ses premières années, lorsqu'elle vivait seule avec sa mère.
Elles avaient longtemps partagé une vie à deux, dans un petit appartement du quartier populaire de la ville. Son père était entré tard dans sa vie alors qu'elle avait treize ans. Sa mère lui avait dit de préparer une valise, que les déménageurs viendraient chercher le reste de ses affaires plus tard. Et lorsque Dorothea avait demandé où elles se rendaient, sa mère avait simplement répondu "chez ton père". Ce qu'elle ne savait pas à cette époque, c'était qu'il s'agissait du résultat d'une bataille juridique longue de plusieurs années et que son père avait préféré les héberger toutes les deux afin d'alléger la pension qu'il serait obligé de payer. Les voir faire chambre à part l'avait laissée un peu perplexe les premiers jours, jusqu'à ce qu'elle s'habitue à cette ambiance toujours légèrement tendue. La maison était peut-être plus grande mais elle s'y sentait mal à l'aise.
Il y avait bien eu quelques éclats de voix, quelques paroles blessantes. Dorothea s'était entendu dire une paire de fois, par cet homme dont elle avait découvert l'existence quelques années seulement auparavant, qu'elle ne pouvait pas être sa fille.
- Et de qui veux-tu qu'elle soit ? Répondait alors sa mère. Que je sache, ce n'est pas moi qui allait voir à droite et à gauche à cette période de ma vie.
Ça suffisait à le faire taire pour un certain temps.
Aujourd'hui, Dorothea ne savait pas si elle le voulait près d'elle ou non, au moins pour l'aider. Elle eut moins de temps pour elle, pour ses études et finalement pour Petra. Elle ne pouvait plus passer trois quarts d'heure à se coiffer et se maquiller le matin quand elle devait préparer de quoi manger à sa mère pour la journée, elle perdait pied à l'université, voyait sa moyenne dégringoler aussi vite que son moral. Et Petra... Petra prenait régulièrement de ses nouvelles, tout comme Edelgard. La jeune fille lui envoya de l'encens et des huiles à brûler et Dorothea reconnut là tout l'esprit pratique de sa compagne. Ces petits bâtonnets incandescents furent certainement ce qui l'empêchèrent de s'écrouler complètement. L'odeur était toujours âcre et lourde mais supportable quand elle se rendait dans la chambre aux rideaux à demi-tirés et qu'elle nourrissait sa mère à la petite cuillère.
Elle est déjà partie, songea-t-elle en voyant le regard lointain, absent, de sa mère et sa peau beaucoup trop pâle.
Et l'infirmière qui venait changer sa perfusion et ajuster son traitement tous les soirs ne lui adressa pas les vœux de rétablissement habituels cette fois-là.
Le lendemain, une nouvelle odeur flottait dans l'air. Ce n'était pas que l'encens et la maladie. Dorothea ne l'avait jamais sentie. Cependant, un instinct vieux de plusieurs millénaires la prévint de ce qui l'attendait derrière la porte close de la chambre et elle se sentit coupable d'être soulagée en voyant qu'elle ne s'était pas trompée. Au moins, sa mère ne souffrait plus.
Elle fut reconnaissante envers son père qui s'occupa de toutes les démarches, envers Edie qui vint assister aux obsèques avec elle et la laissa pleurer contre sa chemise.
- Pourquoi n'appelles-tu pas Petra ? Lui demanda-t-elle finalement.
- Je ne veux pas lui imposer ça.
Edelgard n'avait pas insisté.
De retour chez elle, sans sa mère pour servir de médiateur entre son père et elle, les tensions ne se calmèrent pas. Ils ne parvinrent pas à s'ignorer et les premières disputes éclatèrent rapidement. L'une d'elles en particulier laissa Dorothea au fond du trou.
Assise à un arrêt de bus à trois heures du matin, elle ne comprenait toujours pas ce qui l'avait déclenchée. Une remarque comme quoi elle se trouvait au milieu du passage, une réponse un peu acide et puis ça avait été l'escalade. Les mots l'avaient frappée et l'avaient laissée complètement étourdie. "Traînée" étant certainement le plus poli dont elle se souvenait. Le sang bouillonnant, sachant pertinemment qu'elle ne pouvait physiquement rien faire contre son père, elle avait rassemblé quelques affaires essentielles et avait claqué la porte de la maison. Après coup, sa décision lui parut stupide. Elle refusait pourtant de retourner là-bas comme une adolescente fugueuse. Et ainsi, elle se trouvait dans la rue au milieu de la nuit, encore à moitié hébétée par ce qu'il venait de se passer, serrant son portable à deux mains.
Les transports en commun ne circuleraient pas avant deux bonnes heures, sans compter qu'elle n'avait aucun endroit où aller. Elle songea à l'endroit où elle aimerait se trouver en cet instant et elle envoya un unique message à Petra.
C'est stupide. Elle doit dormir à l'heure qu'il est. Et que veux-tu qu'elle fasse ? Elle vit à l'autre bout de la ville et n'a pas de moyen de transport non plus. Elle...
Sa pensée s'interrompit en voyant son écran s'allumer. Petra l'appelait. Elle décrocha et n'eut pas le temps de dire quoi que ce soit.
- Tu es où ?
Dorothea lui donna l'information, fébrile. Elle n'aurait jamais cru ça possible.
- J'arrive. Tu attends.
Il y eut un bruit derrière Petra, comme si elle tombait et elle prononça plusieurs mots en brigilène. Il ne fallait pas savoir parler la langue pour comprendre qu'il s'agissait d'insultes.
- Sac au milieu, dit-elle avant même que Dorothea ait pu demander ce qu'il se passait. Compte vingt minutes.
Et elle raccrocha. Vingt minutes ? Comment comptait-elle s'y prendre ?
La réponse arriva une quinzaine de minutes seulement plus tard quand deux bras fermes l'entourèrent et qu'elle se laissa aller à pleurer contre son épaule, sans une parole.
- Tu as couru ? Parvint-elle à demander au bout de quelques instants.
Elle avait pu sentir les battements rapides du cœur de Petra et il était difficile de passer outre l'odeur de transpiration.
- Nouveau record, répondit la jeune fille. Dommage pas enregistré.
Dorothea n'avait pas le courage d'estimer la vitesse à laquelle Petra avait parcouru la distance les séparant de son appartement.
- Mais viens. Il faut aller dormir. Ce n'est pas une heure d'être dehors.
Elle lui prit son sac et la main et Dorothea lui emboîta docilement le pas. Elle la suivait de manière un peu automatique, l'adrénaline de la dispute était retombée et elle se sentait terriblement fatiguée. Petra lui parla tout le long mais elle ne savait pas si c'était des paroles en brigilène ou en adrestien. Certainement un peu des deux. Elle ne saisissait rien mais le simple fait de ne pas être seule, de se savoir accompagnée lui fit du bien.
Il leur fallut plus d'une heure pour rejoindre l'appartement de Petra. La table basse fut poussée, le canapé-lit ouvert et Dorothea tira du réconfort dans ces gestes familiers. Elle savait qu'ils signifiaient qu'elle allait se retrouver allongée, au chaud, avec Petra dans ses bras. Cette dernière l'aida à se changer, lui demanda si elle désirait quelque chose.
- De l'eau.
Elle lui apporta un verre d'eau que Dorothea ne parvint à vider qu'à moitié tellement sa gorge était serrée. Petra lui rabattit doucement la couverture dessus et elle s'endormit avant même que sa tête ne touche l'oreiller.
Elle fut réveillée par le bruit de la porte qui se fermait et ça lui prit un moment avant de se souvenir de l'endroit où elle se trouvait. La couverture et l'oreiller près d'elle portaient l'odeur de Petra. Elle fit le tour de la pièce du regard, la trouva vide. La porte de la salle de bains était ouverte, montrant par là qu'il n'y avait personne à l'intérieur. Petra venait donc de sortir. Elle se retourna dans le lit, ramena ses genoux contre son torse.
Bien sûr que Petra sortirait, elle n'allait pas s'empêcher de vivre pour elle. Il y avait certainement lycée aujourd'hui et même sans ça, il restait son entraînement sportif. Elle se demanda ce qu'elle allait faire. Elle ne pouvait pas rester chez Petra. Elle s'en voulait déjà énormément de l'avoir contactée à une heure pareille cette nuit, de l'avoir dérangée après de longues semaines d'échanges écourtés. Pas étonnant que la jeune fille soit partie sans rien lui dire ce matin. Elle appréhendait déjà son retour ce soir. Que lui dirait-elle ?
Le courage de réfléchir à tout ça lui manquait pour l'instant et elle s'enroula un peu plus dans la couverture. Elle s'était à moitié rendormie quand elle sentit la main de Petra sur sa joue et une odeur de viennoiseries chaudes flotter dans l'air.
- Je ramène petit déjeuner. Tu dois manger.
Dorothea lui répondit d'un grognement étouffé.
- Peut-être que tu n'as pas de faim mais il y a besoin. Regarde, je ramène le chausson avec les pommes.
A l'annonce de sa viennoiserie favorite, Dorothea se redressa lentement.
- Que veux-tu faire aujourd'hui ? Lui demanda Petra.
- On peut... On peut rester ici ? Répondit Dorothea après une longue minute.
- On peut.
Petra lui passa un bras autour des épaules, l'attira à elle.
Elles passèrent la journée ainsi, alternant moments de calme et de chagrin, perception aiguë de la réalité et hébétement à demi-ensommeillé. Dorothea put enfin se rendre compte du poids de sa fatigue. Il fallut attendre le deuxième jour pour qu'elle parvienne à rester éveillée au moins une demi-journée et le troisième pour qu'elle arrive à parler sans fondre en larmes au bout de quelques minutes.
Petra s'occupa de tout durant ce temps-là. Et quand elle n'était pas occupée à leur préparer le repas ou à s'acquitter d'autres tâches, elle restait près de Dorothea, flanquée sous la couverture elle aussi. Elle avait repoussé les mains quémandeuses de réconfort de Dorothea une fois, consciente que cette dernière cherchait seulement du soulagement dans un contact physique plus poussé que leurs étreintes habituelles.
- Non. Je ne peux pas donner ça. Pas comme ça, lui avait-elle répondu en lui prenant les poignets et en l'embrassant tendrement, sans céder face à la blessure qu'elle venait d'infliger à sa compagne. Dors plutôt.
Le front contre celui de Dorothea, elle l'avait accompagnée dans son sommeil.
Maintenant, au bout de quatre jours, Dorothea commençait à aller mieux. Elle était occupée à secouer la couverture par la fenêtre, prenant garde à ne pas la laisser tomber si elle ne voulait pas aller la chercher cinq étages plus bas tandis que Petra tenait une conversation téléphonique toute brigilène. Ramenant la couverture à elle, Dorothea tendit l'oreille. C'était bien la première fois qu'elle entendait Petra parler aussi longtemps dans sa langue natale. Elle rassembla ses affaires, ouvrit la fenêtre de la salle de bains pour faire circuler l'air et entreprit de ranger leur vaisselle. Enfin, deux bras bruns se lièrent autour de sa taille, par derrière.
- Tu laisses ça et tu viens voir ?
Intriguée, Dorothea s'exécuta. Petra la fit asseoir sur le canapé et lui posa son ordinateur portable sur les genoux.
- Dis-moi si un te plaît et choisis.
- Qu'est-ce que ça veut dire ? Demanda la jeune femme en faisant défiler ce qui était des annonces de location immobilières. Tu en as assez de me voir chez toi ? Rajouta-t-elle sur un ton qu'elle voulait plaisantin sans parvenir à dissimuler tout à fait son angoisse que ce soit vrai.
- Tu choisis pour nous. Je regarde ce matin déjà, quand tu dors. Dorothea ? appela-t-elle en voyant la tension dans les épaules de l'intéressée.
- Tu veux dire que... Que...
- Que ici est petit pour deux personnes.
- Tu me demandes de choisir un de ces appartements pour que nous y vivions toutes les deux ?
- C'est ça. Tu ne veux pas ?
- Si. Bon sang, bien sûr que je veux. Seulement, je ne pensais pas que ça se ferait comme ça.
Elle avait incroyablement chaud et l'idée la traversa que l'on pouvait faire un malaise sous le coup de l'émotion. Elle inspira profondément pour se calmer et commença à parcourir les annonces. Elle remarqua que les surfaces étaient toutes amplement suffisantes pour deux personnes, voire un peu trop et puis surtout...
- Ils sont assez chers. Comment on va assumer ça ?
- Tu n'as pas d'inquiétude pour ça. Choisis celui qui plaît le plus.
- C'est ton grand-père que tu avais au téléphone tout à l'heure, pas vrai ? C'est lui qui va payer ?
- C'est mon grand-père au téléphone et ce n'est pas lui qui paye. Mais il est content que je change d'habitation. Il dit ici est comme grotte pour serpent et que ma peau va prendre des écailles.
- Tu es sûre qu'il n'y aura pas de problème ?
- Sûre, répondit Petra en hochant vivement la tête.
Avec l'étrange impression de profiter de la situation, Dorothea porta son dévolu sur trois d'entre eux, demandant s'il était possible de les visiter avant d'arrêter son choix. Bien entendu, Petra accepta. Le seul problème se profilant à l'horizon était que les rendez-vous obtenus pour les visites se déroulaient les jours où Petra avait cours.
- Je compte sur toi, lui dit-elle en déposant un baiser sur sa joue avant de partir en cours le premier jour des visites.
Dorothea visita deux appartements ce jour-là et invita Edelgard à la rejoindre dans le café où elles avaient l'habitude d'aller se relaxer après leurs cours respectifs.
- Je crois que j'ai trouvé la femme de ma vie, déclara-t-elle après avoir raconté les derniers événements à son amie. Mais j'ai vraiment l'impression de profiter d'elle. Je n'ai rien à lui offrir en retour et ça me met assez mal à l'aise.
- Elle fait ça parce qu'elle veut être avec toi, non ? Tant que tu n'en abuses pas, je ne pense pas que tu ais à te faire du souci.
Edie sirota une gorgée de son thé.
- Dis, Petra a un tatouage sur le visage ? Une demie-lune sous l'œil ?
- Et un bandeau autour du bras et un autre dans le dos. Pourquoi ça ?
- Je pense l'avoir déjà vue quelque part, c'était pour avoir ta confirmation, répondit Edelgard avec un sourire qui fit tiquer Dorothea.
- Où est-ce que tu l'aurais croisée ?
Le sourire d'Edelgard s'élargit un peu plus.
- Je préfère te laisser la surprise.
Le lendemain, Dorothea visitait le troisième appartement et arrêtait son choix sur celui qu'elle avait vu en premier la veille. Mieux situé et surtout plus ensoleillé. Elle pensait à Petra qui semblait carburer à l'énergie solaire.
Il leur fallait désormais déménager leurs possessions.
Dorothea avisa le sac qu'elle avait emporté lors de son départ de chez son père. Ce n'était pas grand-chose.
- Tu connais quelqu'un qui conduit ? Demanda Petra. Et il faut prendre tes affaires chez ton père.
L'idée ne lui avait pas traversé l'esprit.
- Ce sont tes choses. Bien sûr on va les chercher, lui dit Petra.
Elle ne savait pas si c'était une bonne initiative. Ses jambes devenaient de coton quand elle songeait à retourner là-bas, même pour les quelques heures nécessaires à la récupération de ses effets.
Pour les conducteurs, elle contacta Edelgard.
- Hubert et Ferdinand ont une voiture.
- Caspar peut prêter les bras, rajouta Petra.
Ils se retrouvèrent ainsi à six. Par chance, ils se rendirent chez le père de Dorothea alors que ce dernier était absent. Au bureau certainement, pensa Dorothea. Elle fut soulagée de voir que rien n'avait bougé dans sa chambre, chagrinée que les rares affaires que dispersaient sa mère dans la maison aient disparu de sa vue. Le groupe lui laissa un instant pour se recueillir devant la porte de la chambre qu'avait occupée sa mère durant ces derniers mois. Avec l'impression que tout allait trop vite, elle alla rejoindre les autres pour emballer ses affaires et les premiers allers-retours se firent.
Ce fut plus rapide que prévu et il ne leur resta bientôt qu'à défaire les cartons. Pour l'instant, ils partageaient bières et pizzas sur la terrasse de l'appartement récemment loué.
- C'est tradition Adrestia ? Demanda Petra. Caspar aussi m'a donné pizza après que j'emménage.
- C'est plutôt une tradition d'étudiants fauchés, l'éclaira Ferdinand. Merci à Dorothea de nous permettre de l'honorer comme il se doit.
- Merci à vous d'être venus nous aider surtout, répondit l'intéressée.
Après tout cela, elle pouvait bien leur offrir de quoi récupérer des forces. Elle observa le groupe. Edie, Ferdinand et Hubert étaient fidèles à eux-mêmes. Avec les événements de ces derniers temps, elle ne les avait pas beaucoup vu. Les cheveux de Ferdinand avaient poussé, Edelgard semblait encore plus sûre d'elle-même et Dorothea ne savait pas si c'était le retour des beaux jours mais Hubert avait l'air moins sinistre qu'à son habitude. Elle ne connaissait pas Caspar qui était un camarade de Petra et elle se dit qu'elle le trouvait sympathique. Un peu turbulent peut-être mais plein de bonne volonté. C'était lui qui avait porté la majorité des cartons et avait joué avec Petra à celui qui en mènerait le plus. Ces deux-là semblaient pris dans la spirale d'une saine compétition en ce qui concernait les arts physiques. Elle fut heureuse de voir qu'ils s'entendaient tous, bien qu'un peu perplexe face aux sujets de discussion choisis.
Petra et Edie sont vraiment en train de parler géopolitique du siècle passé ?
Parfois, sa petite amie lui semblait anachronique, déphasée par rapport aux gens de son âge. Il suffisait de voir Caspar qui discutait des résultats de la saison sportive de base-ball avec Ferdinand à côté.
Elle avisa le pack de bières bientôt vide et ramassa les bouteilles qui l'étaient dans l'optique de les échanger. En se rendant dans la cuisine, une vraie pièce qui servait de cuisine cette fois, elle s'arrêta un instant devant la pile de cartons en se disant qu'il était étrange que toute sa vie soit contenue là-dedans. Elle sursauta quand elle entendit la voix d'Edelgard par-dessus son épaule.
- Tout va bien ?
- Oui. Tu m'as fait peur.
- Je viens me laver les mains, Caspar est du genre à faire de grands gestes.
- Désolée pour ta veste.
- Ça partira. Mais tu es sûre que tout va bien ?
- Franchement ? J'ai l'impression d'être l'héroïne d'un de ces romans à succès. Ceux où elle rencontre un homme riche qui tombe amoureux d'elle et exauce tous ses caprices, souffla Dorothea en accompagnant Edie à la cuisine.
- Façon Pretty woman ?
- Oui. C'est très bizarre. Je me demande quand est-ce que ça s'arrêtera, ou bien qu'est-ce que je devrais payer par la suite.
- Tu te poses trop de question, répliqua Edelgard en ouvrant le robinet.
- Comme toujours. On voit où ça m'a menée dans ma vie sentimentale.
- Laisse-toi aller. Cette fille est venue te chercher en pleine nuit en courant depuis l'autre bout de la ville. Tu peux difficilement penser qu'elle va te laisser tomber, ce serait même insultant pour elle.
- Tu as raison.
- J'ai vérifié rapidement. Elle a fait du seize kilomètres heure en moyenne.
Dorothea se souvint qu'elle-même atteignait difficilement les neuf lorsqu'elle avait des cours de sport.
- Elle m'aime décidément beaucoup trop...
- A croire que tu n'es jamais contente, répliqua Edie en lui lançant le torchon à la figure.
- Je suis compliquée à satisfaire, que veux-tu ? Reprit Dorothea d'un air grivois.
- Je plains cette jeune fille alors. Des avancées sur le plan... physique ?
- C'est toi qui me demande ça ?
- J'ai droit à des compte-rendus complets depuis des années, pourquoi ce serait différent avec elle ? Je préfère prendre les devants.
- On a pas vraiment eu la tête à ça dernièrement, répondit Dorothea en se disant qu'il lui faudrait apprendre à se taire prochainement. J'ai vaguement essayé mais elle m'a envoyée paître. Et elle a eu raison, rajouta-t-elle en voyant qu'Edelgard allait ajouter quelque chose. Ce n'était définitivement pas le moment.
Edelgard hocha lentement la tête.
- Et pour l'université, que comptes-tu faire ? Tu as raté pas mal de choses.
- Je suis certainement bonne pour redoubler, soupira Dorothea.
Edelgard fouilla dans la poche intérieure de sa veste et en tira un prospectus qu'elle tendit à Dorothea. Cette dernière l'attrapa et prit quelques instants pour en lire le premier volet.
- École supérieure des arts dramatiques ?
- J'ai pensé à toi en le voyant. Tu m'en parles souvent. Quitte à prendre un nouveau départ, autant faire ça jusqu'au bout.
Elles échangèrent un sourire.
- Je me demande vraiment ce que j'ai fais pour être aussi bien entourée.
- Dis-toi que c'est ton charme naturel.
- Ça veut dire que tu me trouves charmante ? Fit Dorothea avec un clin d'œil
- Avec ta petite amie dans la pièce à côté ? Tu n'as décidément honte de rien.
- Edelgard von Hresvelg me trouve charmante, la honte n'existe plus dans mon univers.
- Allons plutôt rejoindre les autres avant qu'ils ne se posent trop de questions.
Elles récupérèrent quelques bières et retournèrent sur la terrasse où Caspar et Petra étaient occupés à savoir qui pouvait plier un carton de pizza le plus de fois possibles. Quelque part, Dorothea était rassurée de voir que sa petite amie pouvait avoir des activités d'adolescente de seize ans. Caspar l'emporta d'une pliure. Petra le relança immédiatement sur autre chose :
- Peut-être que tes bras sont plus forts, mais je coupe pizza plus vite !
- Que quelqu'un amène un couteau, un chronomètre et fasse l'arbitre, lança Ferdinand.
- J'ai le couteau, déclara Hubert.
- Je tiens le chrono, continua Edie.
- Et je ferai l'arbitre, termina Ferdinand.
- Vous n'êtes pas sérieux ? Intervint Dorothea.
Au moins, elle pouvait se rassurer en voyant qu'ils s'entendaient tous.
Quelques heures plus tard, quand elle se trouva enfin seule avec Petra, elle put finalement souffler. Elles avaient déplié le canapé et étaient allongées l'une à côté de l'autre.
- Il faut acheter un lit, déclara Petra.
Dorothea répondit d'un soupir apaisé, occupée à l'une de ses activités préférées : jouer avec les longs cheveux de sa jeune compagne.
- Tu avais déjà pensé à tout ça avant ? Demanda-t-elle.
- A quoi ?
- A t'installer avec moi.
- Parfois.
- Vraiment ?
- Oui. Mais c'est... comme un rêve quand tu es réveillée. Il y a un mot pour ça...
- Un fantasme ?
- Fantasme.
Elles passèrent quelques instants à simplement goûter l'air de ce nouvel appartement qu'elles allaient partager.
- Tu es heureuse, Petra ?
- Oui, répondit la concernée sans hésitation. Et toi ?
Dorothea la serra contre elle.
- Très.
Le temps passa à une vitesse folle aux yeux de Dorothea. Elle laissa tomber cette fin d'année à l'université et prit un travail à temps partiel avec l'idée d'intégrer cette école supérieure que lui avait présenté Edelgard. Petra s'investissait dans ses études avec l'objectif d'intégrer une classe préparatoire et Dorothea ne doutait pas une seule seconde qu'elle ait les capacités pour.
L'appartement se remplit petit à petit. Un vrai lit tout d'abord. Le canapé-lit fut relégué à sa juste place : dans le salon, devant la table basse dans laquelle il était devenu compliqué de se prendre les jambes. Une télévision, une vraie table et ses quatre chaises, une penderie pour tous les vêtements de Dorothea, une bibliothèque pour que Petra n'ait plus à empiler ses livres de cours près du canapé.
Dorothea tenta vaguement de se mettre à la cuisine et elles durent se rendre à l'évidence qu'elle était un cas perdu dans ce domaine. Petra se débrouillait beaucoup mieux et prenait un plaisir évident à lui préparer tout un tas de plats inhabituels.
- C'est pas tout à fait Brigid mais c'est presque tout pareil, disait-elle en posant le plat sur la table.
C'était parfois surprenant, souvent bon. Dorothea ne se plaignait pas. Petra s'occupait trop bien d'elle pour qu'elle puisse décemment trouver quoi que ce soit à redire. Peut-être lui prêtait-elle même trop d'attention. Il avait suffit que Dorothea chantonne quelques fois et qu'elle mentionne le fait qu'elle trouvait la langue brigilène agréable à l'oreille pour que Petra lui propose de lui apprendre quelques chants de son archipel natal. Dorothea avait dit oui et avait dans le même temps découvert que Petra possédait un instrument de musique à trois cordes typiquement brigilène.
Elle lui avait appris quelques couplets d'abord en l'accompagnant de cet instrument, puis des chants complets. Elles avaient montré cela à Edelgard qui les avait écouté avec un sourire et qui avait sorti son portable.
- Recommencez pour voir.
Elles s'étaient exécutées de bonne grâce. Elles n'avait pas prévu de se retrouver sur les réseaux sociaux en revanche, encore moins d'y rencontrer un certain succès. On ne voyait pas leurs visages, seulement les mains de Petra sur les cordes et une partie du buste de Dorothea.
- J'ai envoyé la vidéo à Hubert, avoua Edelgard quand Dorothea lui demanda des comptes. Je ne pensais pas qu'il l'enverrait à quelqu'un d'autre et que ce serait hors-contrôle en quelques jours. Je suis sincèrement désolée.
- J'imagine que ce n'est pas si grave en soi.
Ça ne l'était même pas du tout. Ça amusa tellement Petra que des inconnus s'intéressent soudainement aux chants de Brigid qu'elle demanda à Dorothea si elles pouvaient recommencer. Et ça fonctionna.
- Bernadetta vient me voir après le cours, fit Petra en rentrant plus tard que d'habitude un soir. Elle me dit qu'elle aime beaucoup la culture de Brigid mais qu'elle sait pas comment venir me parler. Alors elle me montre les vidéos et on discute longtemps.
Elle posa son sac, retira sa veste.
- Tu veux bien chanter pour moi ? Demanda-t-elle.
D'humeur amoureuse, Dorothea lui répondit au creux de l'oreille :
- Je préférerais que ce soit toi qui chante pour moi.
La phrase sembla mettre quelques secondes à frapper la compréhension de Petra. Dorothea allait changer de sujet, ne voulant pas imposer ses propres envies alors que Petra n'avait fait aucun pas vers elle dans ce domaine. Cela commençait doucement à lui peser sans qu'elle ne veuille non plus précipiter les choses. Aussi fut-elle surprise lorsque Petra attrapa sa main et l'entraîna dans leur chambre. Encore plus quand elle défit les deux premiers boutons de sa chemise et y porta les doigts de Dorothea qui pour le coup, ne sut pas comment réagir.
- C'est... C'est la première fois, sois gentille.
Et Dorothea se sentit fondre face à la confiance que Petra mettait en elle. Elle porta les doigts de Petra à ses lèvres et les embrassa tendrement.
- Je te le promet, mon amour.
- Sinon je mords, ajouta Petra comme pour se rassurer.
- Je pense qu'on peut allier les deux... susurra-t-elle en faisant basculer Petra sur le lit.
Elle y parvint. Elle garda un bleu sur l'épaule pendant deux semaines. Pas par manque de douceur ou de gentillesse. Bien au contraire.
Leur nuit fut courte et celles qui suivirent ne furent pas beaucoup plus longues. Petra s'avéra être une amante passionnée, avide d'apprendre et pleine d'idées pour le plus grand plaisir de Dorothea. Il avait suffit d'une première fois.
Aussi, lorsque durant un de leurs rendez-vous au café, à Edelgard et elle, Edie demanda où en était ce fameux compte-rendu, Dorothea réalisa qu'elle n'en ferait aucun.
- C'est... C'est trop intime, répondit-elle à Edelgard qui ouvrit de grands yeux surpris.
- C'est bien la première fois, commenta simplement Edie.
- C'est... Juste ciel, j'ai juste l'impression de l'aimer un peu plus à chaque minute qui passe.
Elle ne voulait pas raconter ce qu'elle vivait avec Petra dans leurs moments de passion. Et même si elle l'avait voulu, elle n'avait pas les mots. Elle ne savait pas comment expliquer ce qu'elle ressentait lorsque les doigt de Petra, plus fins, plus forts, bruns contre sa peau blanche, glissaient sur son ventre, ses seins ou ses hanches. La manière dont elle oubliait le monde qui l'entourait quand Petra était au-dessus d'elle, le visage tellement près du sien qu'il lui suffisait de tendre les lèvres pour capturer tout son souffle et toute sa personne. La façon qu'elle avait de guetter le plaisir de Dorothea tout en l'amenant doucement à elle, comme un chasseur à l'affût. Une image s'était imposée à Dorothea dans ces moments : celle de l'éclosion de quelque chose de doux et merveilleux qu'elle guetteraient ensemble et qui s'ouvrirait en une vague écrasante de plaisir.
Elle n'avait juste pas les mots.
Dorothea voulait gâter Petra. Mais hormis lui mener le petit déjeuner au lit et s'occuper des tâches que tout appartement nécessitait, elle ne savait pas vraiment quoi faire.
Petra savait ce qu'elle voulait et ce qu'elle aimait et parvenait très bien à satisfaire ses besoins et ses envies seules, de manière étonnamment efficace pour une jeune fille de son âge. Dorothea songea qu'à presque dix-sept ans, elle aurait été complètement perdue s'il lui avait fallut vivre seule loin de son pays natal. Même maintenant, à quasiment vingt ans, il lui arrivait d'être un peu confuse face à la vie en couple, et surtout indépendante.
En y réfléchissant, tout le nœud du problème se tenait là. Elle était bel et bien en couple mais clairement pas indépendante. Sans Petra à qui se raccrocher, émotionnellement et financièrement, elle ne donnerait pas cher de sa peau. Elle serait certainement retournée chez son père la nuit de son escapade et dépérirait en ce moment-même.
Ça encore, elle pouvait s'y faire. Elle connaissait suffisamment d'histoires romantiques, tragiques ou comiques, pour que la pilule passe assez bien.
Restait l'aspect financier alors. Petra gérait à peu près tout à ce niveau. C'était elle qui assumait le loyer, les factures et la majeure partie de leurs courses alimentaires les fois où Dorothea n'insistait pas pour payer elle-même ce qui constituerait leurs repas dans les jours à venir. Et malgré ça, c'était toujours Petra qui réglait leurs sorties également, que ce soit simplement un verre en terrasse au centre-ville, un restaurant ou un cinéma. Cette situation la mettait terriblement mal à l'aise.
Ce n'était pas tout à fait une question d'ego. Elle ne se raccrochait pas au fait qu'elle était l'aînée dans leur couple pour justifier ce sentiment de mal-être mais elle souffrait de ne pas être sur un pied d'égalité avec Petra pour cela. Ça l'agaçait et elle en était à ne plus savoir où se mettre lorsque Petra lui offrait un accessoire à glisser dans ses cheveux.
Elle craqua quand un jour, Petra étant en cours, elle ouvrit à un livreur. Une fois le paquet déposé, elle avait envoyé un message à sa compagne pour savoir de quoi il pouvait bien s'agir. Petra lui avait répondu quelques dizaines de minutes plus tard en lui disant que c'était un cadeau pour elle.
Curieuse, Dorothea avait ouvert le carton et s'était trouvée avec une platine vinyle dans les bras. Elle l'avait ré-emballée dans la foulée et était retournée à ses occupations.
Petra était rentrée le soir, tout sourire.
- Le cadeau te plaît ? Était la première chose qu'elle avait demandé après avoir déposé un baiser sur la joue de Dorothea. Il y a le problème ? Tu as l'air... avec de la colère.
De la colère, oui. C'était le mot. Dorothea était bel et bien en colère mais pas contre Petra, seulement contre elle-même. Elle expliqua la situation, vit petit à petit Petra se détendre devant elle et ne put que répondre à son baiser quand elle vint se lover dans ses bras.
- J'ai eu de la peur un instant, fit la jeune fille en collant son front contre l'épaule de Dorothea.
- Tu n'as pas à avoir peur, c'est juste que... Écoute, tu me loges et me nourris, c'est toi qui sors le porte-feuille à toutes nos sorties et tu trouves encore le temps de m'offrir ce genre de choses. C'est terriblement frustrant !
- Il faut offrir des cadeaux aussi alors, répliqua Petra d'un ton léger.
Et Dorothea la sentit rire contre sa clavicule.
- Je suis sérieuse, mon cœur Ça ne m'amuse pas.
- Je demande le pardon. Tu sais que j'ai de l'amour pour toi, beaucoup... Mais Adrestia n'a pas les mots que je connais pour ça. Et je peux être seulement...
Elle s'écarta légèrement de Dorothea pour chercher ses mots.
- ... bassement matérialiste ? Déclara-t-elle en levant un sourcil.
- Où as-tu entendu ça ?
Petra secoua la tête, signifiant que ça n'avait pas d'importance.
- Je te veux avec du plaisir dans notre vie.
- J'ai parfois l'impression que tu cherches à acheter mon attention. Tu sais pourtant que tu n'as pas besoin de ça.
- Je sais. J'aime te donner les choses que tu aimes. Pas pour acheter les sentiments mais pour le plaisir. Tu me donnes beaucoup déjà...
- Je me demande bien quoi.
Elle ne s'attendait pas à ce sourire radieux de la part de Petra contre elle.
- Tu donnes le courage. Tu le dis avant, je fais les mêmes cours que les autres, dans une langue qui n'est pas à moi. Il y a de la fatigue à ça et du mal du pays. Mais je sais que tu es là quand je rentre et ça me donne de la bravoure. Tu me donnes du bonheur, alors laisse-moi t'en donner aussi. S'il te plaît, Dorothea ?
- Je... Je ne sais pas dire non quand tu me fais ce regard-là...
- Tu t'occupes bien de moi, il ne faut pas de doute là-dessus. Je peux prononcer le serment brigilène si tu veux, fit Petra en reculant d'un pas et en portant une main à son cœur
- Le quoi ?
- C'est comme une promesse de sincéritude. Celui qui ment en faisant le serment va avoir l'esprit farceur dans sa maison.
Et elle prononça rapidement quelques phrases brigilènes, la main toujours sur le cœur
- Je dis encore, pour que tu n'ais plus le doute : tu t'occupes bien de moi et apportes tout ce qui me manque. Ma vie sans toi n'est pas la même et je veux te donner du bonheur.
Elle avisa le carton que Dorothea avait laissé de côté plus tôt.
- Même si c'est avec le lecteur de vinyles.
- C'est un très beau cadeau. Comment as-tu fais pour le choisir ? Je ne te savais pas adepte de musique.
- Bernadetta m'aide. Elle dit elle aime beaucoup ta voix.
- Vraiment ? Eh bien, je pourrais la rencontrer peut-être. Par exemple demain, quand nous irons en ville acheter quelque chose à faire tourner sur cette platine.
- L'idée est bonne ! J'appelle maintenant.
Dorothea la regarda s'élancer vers son portable et décider d'une heure et d'un lieu de rendez-vous. Elle trouva étonnant que Petra ait à batailler autant pour une simple sortie en ville. Elle ne saisit pas toutes les subtilités mais comprit que Bernadetta faisait des manières.
Et ce fut alors seulement une moitié de surprise de se trouver face à une jeune fille aussi timide et réservée le lendemain.
- Alors, il paraît que tu aimes m'entendre chanter ? Lui demanda-t-elle.
Et Bernadetta sursauta, comme si elle ne s'attendait pas à ce que Dorothea s'adresse directement à elle.
- O-Oui. Beaucoup en fait.
Petra la poussa légèrement de l'épaule.
- Donne lui. Elle ne mord pas.
Il se passa quelques instants durant lesquels Bernadetta fouilla dans son sac et en tira une peluche. Un joli petit ourson coiffé d'une casquette noire et or.
- Je-Je l'ai fait p-pour vous, bégaya-t-elle en devenant rouge comme une pivoine.
- Pour moi ?
Dorothea saisit le petit animal.
- C'est ta première fan, commenta Petra.
Un peu embarrassée, Dorothea remercia Bernadetta qui donna l'impression qu'elle allait s'enfuir dans la seconde. Elle ne s'attendait pas à ça. Elle plissa cependant les yeux de plaisir. Jusqu'à maintenant, Bernadetta ne connaissait d'elle que sa voix. Et ceci était une chose qui lui appartenait, à elle seule.
Les auditions pour l'école d'arts dramatiques se tenaient aujourd'hui. Elle faisait les cent pas dans la petite salle où ils attendaient tous, agaçant les autres candidats, épluchant le texte qui lui avait été remis une heure auparavant seulement.
Loog et la dame du vent, hein ?
Un classique dont tout le monde avait entendu parler mais qu'elle ne maîtrisait pas. Les histoires de chevaliers n'étaient pas ses préférées. Elle avait mémorisé son texte durant cette heure mais elle appréhendait l'exercice d'improvisation qui s'ensuivrait tout en l'attendant impatiemment.
Heureusement que Petra l'attendait dehors. Que ça se passe bien ou non, elle aurait au moins le réconfort de voir sa compagne en sortant d'ici.
On appela son nom et elle se rendit sur la scène, légèrement intimidée par les rangées vides de sièges rouges face à elle. Elle se concentra sur le jury composé de trois personnes et reconnut l'une d'entre elles. Elle savait en venant ici que Manuela Casagrande faisait partie des professeurs de comédie. Mais entre le savoir et se retrouver physiquement en présence d'une de ses idoles d'adolescente, il y avait tout un monde.
- Vous pouvez y aller.
Dorothea se concentra. Il lui fallait faire un sans-faute.
- Passez chez moi. J'ai les deux petits à garder mais ils iront se coucher tôt, leur avait dit Edelgard.
Elles s'étaient alors rendues chez elle, dans sa grande demeure familiale qui était un bijou de l'architecture adrestienne du XIIème siècle. Dorothea se sentait étrangement mal à l'aise chez Edelgard. Tout était trop grand, les chambres étaient trop nombreuses, les murs trop épais, les fenêtres trop hautes... Rien ne semblait être fait à échelle humaine. Et l'écran de télévision, pourtant un grand modèle, qui était réglé sur une chaîne d'informations en continu, paraissait un élément de décor de maison de poupée. C'était l'endroit parfait pour une famille nombreuse, et avoir dix frères et sœurs suffisait à entrer dans cette catégorie là. Mais Dorothea se sentait petite ici et alla se pelotonner sur le canapé tandis que Petra, Edelgard et les jumeaux choisissaient le menu qu'ils se feraient livrer ce soir.
En les entendant derrière elle, elle se rendit compte qu'elle était épuisée. Ces auditions l'avaient laissée vidée de toute énergie et même si c'était chez Edelgard, dans ce bâtiment de la vieille aristocratie, elle ne souhaitait rien d'autre que de n'avoir rien à réfléchir pour ce soir.
Son regard capté par les images de la télévision, elle saisit qu'il s'agissait d'un reportage portant sur l'archipel de Brigid et quelque chose réveilla son attention.
- Petra, appela-t-elle. McNairy est courant comme nom de famille à Brigid ?
- Pas trop, répondit la jeune fille en rejoignant Dorothea.
Elle l'enserra par-derrière, le menton posé sur sa tête, par-dessus le dossier.
- Tu regardes images de Brigid ?
Dorothea ne répondit pas de suite. Il y eut un passage sur la situation de l'archipel qui rappelait l'importance de l'importation de leur artisanat et leur nourriture, les échanges de métaux et la manne touristique avec ses bons et ses mauvais côtés. Elle se souvint qu'il s'agissait de l'un de ces pays avec un roi à leur tête et des images dudit roi saluant une foule passèrent à l'écran.
- Je me demande si grand-père va bien, marmonna Petra.
- Tu pourras l'appeler tout à l'heure. C'est drôle, tu n'avais jamais dit que tu portais le même nom que le roi de Brigid. C'est une branche lointaine de ta famille ?
Petra lui lança un regard indéfinissable. Edelgard s'assit près d'elle, l'air beaucoup plus joueur quant à elle. Ses frères et sœurs vinrent se blottir dans ses bras.
- Regarde, reprit Petra en désignant l'écran. C'est portrait de famille.
Et Dorothea se dit que c'était une blague qu'on lui faisait.
- Grand-père sur la gauche. Mon père a droite. Et petite moi en bas.
On voyait une photo du roi de Brigid, au visage déjà marqué par le temps, un bras posé sur les épaules d'un homme que la voix off présenta comme son fils. Il fut dit qu'il avait accédé au trône durant quelques années avant de perdre la vie dans un accident de voiture sur le continent et que la jeune enfant sur la photo était de ce fait devenue l'héritière directe. Dorothea écouta tout ceci d'une oreille distraite, occupée à mettre en place toutes les petites pièces de puzzle qu'on venait de lui mettre sous le nez.
La gamine sur la photo, qui devait avoir environ huit ans, possédait le même tatouage que Petra sous l'œil droit, la même chevelure lourde, les mêmes yeux bruns. Coïncidence, lui soufflait une partie de son esprit tandis qu'une autre doutait encore. Elle leva les yeux vers Petra et lui adressa un petit rire nerveux.
- Dis-moi que c'est un hasard, fit-elle en s'accrochant au bras passé autour de son cou.
- Un hasard ? Répéta-t-elle simplement.
Son étreinte se resserra d'un coup.
- Ça va ? Tu es toute blanche.
- Dorothea ! S'exclama Edelgard. Allonge-la, Petra. Elle nous fait un malaise. Bon sang, si j'avais su que ça te mettrait dans cet état, je te l'aurais dit de suite.
- Parce que tu le savais ?! S'indigna Dorothea en tentant de se redresser.
Sa tentative se solda par un échec quand elle sentit la tête lui tourner. Elles l'allongèrent sur le canapé et Edelgard éloigna les jumeaux, laissant Petra et Dorothea seules un instant.
- Ça va faire un peu plus d'un an que je sors avec la princesse de Brigid ? Demanda-t-elle d'une voix blanche.
- Je n'aime pas trop qu'on m'appelle comme ça. Mais tu ne sais pas jusqu'à maintenant, vraiment ?
- J'ai l'air de quelqu'un qui était au courant ?
Petra baissa les yeux.
- Je te demande le pardon. J'ai pensé... Ça change quelque chose ?
Dorothea n'avait jamais vu Petra avoir peur de cette façon. Allait-elle changer quoi que ce soit à sa relation avec Petra parce que cette dernière était princesse de Brigid ? Non, certainement pas.
- C'est seulement très difficile à croire.
Petra se pencha pour effleurer ses lèvres d'un baiser.
- Et avec ça ?
- Recommence. C'est pour être sûre.
Il fut beaucoup moins chaste cette fois. Ce fut Edelgard qui les interrompit d'un raclement de gorge exagéré.
- Normalement, c'est la princesse qui est allongée, pas elle qui donne le baiser.
- Chut Edie, je vérifie l'existence de cette réalité.
- Arrêtez de faire ça chez moi. Il y a des jeunes enfants ici.
Elles jetèrent un coup d'œil aux jumeaux qui se tenaient derrière Edelgard, accrochés à sa chemise. Petra aida Dorothea à se redresser et même après ça, resta derrière elle pour la soutenir, un bras solidement passé autour de sa taille. Edelgard soutint le regard appuyé que lui lançait son amie.
- Tu as quelque chose à dire ? Demanda-t-elle enfin.
- Tu étais au courant.
- Bien sûr. Ma famille et les McNairy entretiennent des relations depuis des années. Je ne mentais pas en disant que j'avais déjà croisée Petra quelque part.
- C'est à Brigid. Pour l'anniversaire de grand-père. Edelgard est venue avec sa famille. Les petits jumeaux ne sont pas nés à cette époque, fit la brigilène en souriant aux intéressés.
- Et tu ne m'as rien dit, continua Dorothea, faussement indignée.
- Je me suis dit qu'il valait mieux que tu apprennes ça de la bouche de Petra.
Regard vers la princesse brigilène.
- Je pensais tu savais, se défendit-elle. McNairy n'est pas nom courant.
- Et la marque sur sa joue est un tatouage que seule la famille royale a le droit d'arborer, continua Edie.
- Vous êtes en train de me dire que c'était littéralement écrit sur son visage depuis le début ? Lança Dorothea d'un ton exaspéré.
- En gros, oui.
Elle poussa un soupir.
- Attendez, reprit-elle. Si je résume tout, je suis entourée de têtes couronnées ?
- Ma famille a abdiqué il y a trois générations et tu le sais, la corrigea Edelgard.
- A d'autres avec une baraque pareille. Joue le jeu. J'ai une princesse royale derrière moi et une héritière impériale en face, qui peut se targuer de s'être trouvée dans pareille situation, sincèrement ?
- Je comprend pas tout, intervint Petra, mais je crois qu'elle prend plutôt bien.
- C'est souvent comme ça quand elle est nerveuse. Entre l'audition et la nouvelle, ça fait beaucoup.
- Je vous déteste, marmonna Dorothea.
- Je suis sûre que ça peut toujours se récupérer avec un sorbet à la pêche, répondit calmement Edelgard comme si ce genre de scène était banale. Pour Petra, vous vous arrangerez entre vous.
Elle se leva pour aller à la rencontre du livreur qui venait de sonner.
- Une princesse, répéta Dorothea. Une vraie princesse... Ma vie est vraiment un film.
Aussi prévenants que leur grande sœur, les jumeaux lui apportèrent un verre d'eau. Elle le porta à ses lèvres après les avoir remercié.
- Tu veux je dise quelque chose de drôle ? Demanda Petra.
Dorothea hocha la tête, le verre toujours posé au bord des lèvres.
- Si je t'épouse un jour, tu es reine de Brigid avec moi.
Edelgard entendit Dorothea s'étouffer depuis la pièce voisine. Quand elle demanda ce qu'il venait de se passer pour qu'elle ait autant de mal à retrouver son souffle, Dorothea désigna Petra du doigt.
- Elle a essayé de me tuer.
- Je suis sûre qu'elle s'y serait prise autrement. Et on n'embrasse pas son assassin potentiel comme ça, Dorothea !
- Est-ce vous que nous entendons chanter en brigilène sur cette vidéo ? Lui demanda Manuela en lançant l'une des séquences filmée avec Petra.
Dorothea sentit ses jambes se dérober sous elle. Est-ce que ces vidéos allaient lui porter préjudice ? Allait-elle être renvoyée de cette école après avoir réussi à s'y faire admettre pour une bête histoire de droit d'image de ses élèves ? Ou un genre de droit à la voix... ? Elle serra un peu plus fort le cahier de partitions qu'elle tenait contre sa poitrine.
- C'est moi, en effet, admit-elle.
Elle fut rassurée de voir qu'aucun signe d'hostilité n'apparaissait sur le visage de son professeur.
- Je trouve étonnant qu'une jeune adrestienne telle que vous chante des chants traditionnels de l'archipel. Vous venez de là-bas ?
- Ma compagne est brigilène.
Et princesse qui plus est... Elle avait encore du mal à se dire que c'était vrai. Mais elle ne rajouta rien d'autre sur Petra.
- Je me demandais si notre programme d'échange pouvait vous intéresser, continua Manuela.
- Vous avez un programme d'échange avec l'archipel ?
- Je savais que ça vous séduirait. Venez dans mon bureau, nous pourrons en discuter plus facilement.
Quand elle en discuta avec Petra le soir-même. L'effet fut immédiat et le résultat fut le même que de lancer une pelote de laine à un chaton.
- Brigid ? Tu vas échanger avec Brigid ? Mon Brigid ?
- Tu connais un autre endroit qui s'appelle Brigid ? Demanda innocemment Dorothea, amusée de la réaction de sa petite amie qui trépignait sur le plancher du petit salon.
Petra laissa exploser sa joie en fódlien et en brigilène.
- C'est un projet en commun avec les élèves d'une école de théâtre là-bas, rajouta Dorothea une fois Petra vaguement calmée. Une pièce à monter ensemble de A à Z.
- Mais tu as dis tu vas à Brigid.
- Deux semaines pour rencontrer nos correspondants. Ça ne sera pas avant un mois et tu auras cours à ce moment-là.
- Mais...
Dorothea l'incita à se taire d'un geste de la main depuis le canapé.
- En revanche, nous avons toutes les deux dix jours de vacances dans une semaine et comme il est hors de question que je n'aille à Brigid que pour travailler, je nous ai réservé deux jolis billets d'avion qui se trouvent juste ici, fit-elle en les tirant du coussin sous lequel elle les avait dissimulés.
Petra poussa un cri d'excitation.
- Vrai ?
- Nous décollons dimanche prochain.
La jeune fille la rejoignit sur le canapé, la fit basculer, couvrit son cou de baisers et enfouit sa tête contre son épaule.
- Je suis contente ! S'exclama-t-elle.
- Je vois ça. Je ne pensais pas que ça te mettrait dans un état pareil.
- Dorothea vient à Brigid... chuchota Petra contre son sein.
Elle se redressa brusquement.
- Il faut préparer le voyage !
- C'est dans une semaine, on a tout le temps. Reviens ici plutôt.
Dorothea l'attira à elle, la força à s'allonger de nouveau et tout cela avait un goût de nostalgie. Combien de fois s'étaient-elles retrouvées ainsi sur ce canapé, jusqu'à ce qu'elles achètent un lit ensemble ? Même simplement allongée près de Petra, Dorothea pouvait sentir son cœur emballé.
- Je crois que la seule fois où je t'ai vue aussi essoufflée, c'est lorsque tu es venue me chercher en courant sous l'arrêt de bus.
Petra pouffa.
- Mauvaise performance, déclara-t-elle. J'ai de la difficulté à courir la nuit. Ça va mieux maintenant.
- Tu serais venue encore plus vite ?
- Toujours plus vite pour toi.
Si Petra en avait été capable, Dorothea était sûre qu'elle serait en train de ronronner.
- Il faudra je te mène dans les petits restaurants. Il y a pleine de nourriture qui n'existe pas ici.
- J'hésite entre te demander de quelle sorte de nourriture tu parles et garder la surprise.
- Ah... Ça fait longtemps je n'ai pas mangé de... Attends, je ne connais pas le mot.
- Dis-moi à quoi ça ressemble.
- C'est le gros lézard dans l'eau.
Dorothea déposa un baiser sur ses cheveux.
- Le crocodile ?
- Le cocrodile ! Lança Petra, ravie.
- Je ne crois pas, trésor. C'est le crocodile qui te mange, pas l'inverse.
- Attends.
Elle tendit la main vers son téléphone posé sur la table basse et pianota un instant. Elle tourna enfin l'écran vers Dorothea.
- Ça !
- Tu veux dire que vous mangez ça ?
Petra hocha vivement la tête.
Juste ciel...
Parce que c'était réellement un crocodile sur l'écran de Petra, et pas l'un des plus petits existants. Elle eut brièvement la vision de Petra, étranglant une de ces bêtes à mains nues pour la faire cuire à la broche et elle se sentit stupide. Stupidement amusée.
- Je préfère garder la surprise pour le reste alors.
- D'accord.
Et elles restèrent un moment ainsi, Dorothea à caresser le dos de Petra tandis que cette dernière commençait déjà à la faire voyager.
J'ai mangé un burger de crocodile... Quand je vais raconter ça à Edie.
Elle avait vu la préparation du début à la fin. Pas sur le même animal bien sûr, mais elle avait vu de ses propres yeux, les cuisiniers découper une bête alors qu'elle cherchait un endroit où se laver les mains. Un peu choquée, un peu intriguée, elle en avait parlé à Petra qui avait pris sa remarque à la rigolade.
- Je t'ai dis. Et il y a plein de surprise si tu veux.
Des surprises, il y en avait de tous les côtés. Jamais elle n'aurait cru Brigid aussi chaude, colorée et animée. Elle s'était attendue à une station balnéaire, des clubs de jet-ski, des plate-formes flottantes sur les vagues et sur lesquelles viendraient jouer les derniers groupes de rock en vogue. Au lieu de quoi, Dorothea avait découvert des rues bondées de monde certes, mais tous pris dans une activité ou une autre. Les brigilènes semblaient incapables de tenir en place et elle comprenait mieux d'où Petra tirait toute son énergie. C'était simplement génétique, avait-elle pensé. Un truc d'insulaire.
Alors, elle n'avait pas compris quand Petra l'avait tirée dans un petit établissement qui ne payait pas de mine peu de temps après le repas du midi, avait déposé un billet sur le comptoir et avait menée Dorothea jusqu'à une petit cour ombragée, délicieusement fraîche, agrémentée de nombreux hamacs suspendus aux troncs lisses des arbres.
- Choisis un et grimpe.
- Mais la visite...?
- Plus tard. La visite ferme maintenant. Grimpe.
Elle s'était exécutée, cherchant à savoir s'il s'agissait d'une blague. Puis elle avait vu Petra se hisser dans un hamac à une longueur de bras du sien et fermer les yeux. Elle l'avait observée quelques minutes, comme elle avait l'habitude de le faire quand Petra s'endormait bien avant elle le soir, puis avait compris pourquoi Petra l'avait menée dans cet endroit. La chaleur en extérieur était infernale durant les heures de l'après-midi et elle ne put que s'assoupir à son tour, terrassée par les températures. Ce fut Petra qui la réveilla, un verre rempli d'une boisson incroyablement rafraîchissante à la main. La brigilène lui laissa le temps d'émerger avant qu'elles ne repartent. Et cette fois, Dorothea put découvrir la vie nocturne à Brigid.
Dormir l'après-midi permettait au moins d'être en pleine forme en soirée et les rues, qui à Adrestia à cette heure étaient mollement éclairées par des lampadaires, s'illuminaient ici de centaines de lanternes colorées. Prise dans l'ambiance, de peur de perdre Petra dans la foule, elle lui attrapa la main et ne la lâcha plus.
Ça aurait pu être la soirée parfaite s'il n'y avait pas eu un léger incident.
- Je demande le pardon, Dorothea, fit Petra devant elle. Je... J'ai eu peur et... Le coup est parti tout seul. Ce n'est pas...
- Chut, trésor. Rien n'a l'air d'être cassé. Tu peux bouger les doigts ?
Assise sur le bord du lit de la chambre louée avant qu'elles ne rejoignent la capitale dans deux jours, Petra ouvrit et ferma le poing en grimaçant.
- Il y a de la douleur mais ça va.
Dorothea alla demander du désinfectant à l'accueil et revint avec un spray antiseptique. Elle en badigeonna les doigts abîmés de sa compagne. Ses propres mains tremblaient encore tandis qu'elle se repassait la scène en boucle. Elles avaient rejoint un petit attroupement sur la plage pour observer ce qui semblait être une course de voile et Petra était occupée à lui expliquer comment on dirigeait ce genre d'embarcations quand un petit groupe de jeunes gens s'étaient approché d'elles.
L'un d'eux s'était adressé à Dorothea exclusivement, dans un adrestien impeccable, preuve s'il en était, avec sa peau blanche et ses cheveux blonds, qu'il n'était pas natif de l'archipel. En ignorant soigneusement Petra, il avait commencé à prendre Dorothea à part, lui demandant d'où elle venait et ce qu'elle faisait ici.
Dorothea savait ce qui était en train de se passer, bientôt elle serait complètement isolée de Petra. Mais entre le savoir et se rendre compte que ça arrivait réellement, il y avait un pas qu'elle n'osait pas encore franchir.
- Je dois rejoindre mon amie, avait-elle tenté en faisant un pas vers Petra.
- Perds pas ton temps avec cette gamine, lui avait-il répondu en lui attrapant brusquement le bras. T'es bien venue pour t'amuser toi aussi, pas vrai ?
Elle avait alors crié, sans savoir s'il s'agissait d'un appel ou d'un simple cri désarticulé. Petra, toujours vive, s'était interposée et avait violemment bousculé le trouble-fête, le forçant à lâcher Dorothea.
- C'est vrai que vous avez le sang chaud par ici, avait marmonné le jeune homme.
L'un de ses amis avait profité de la brève agitation pour envoyer un coup de poing en direction de Petra. Elle s'était écarté à temps et avait renvoyé le coup de manière désordonnée, en se blessant, mais elle l'avait touché. Et une fraction de seconde plus tard, Dorothea se retrouvait à courir derrière sa compagne, fendant la foule en deux jusqu'à ce qu'elles puissent se réfugier dans un coin relativement tranquille. Elles avaient pu reprendre leur souffle près d'un bar, sous les regards curieux des fumeurs de sortie qui ne voyaient qu'un couple enlacé et tremblant. Agacée de tous ces regards, Petra avait parlé et tous avaient alors détourné les yeux, reconnaissant le tatouage royal sous l'œil de la jeune fille.
Longtemps, Dorothea était restée à serrer Petra contre elle, les yeux écarquillés de peur à l'idée que la brigilène lui soit brutalement arrachée. Et comme cette nuit il y avait maintenant plus d'un an, Petra lui parla doucement pour la rassurer et la guida parmi les rues avec les lanternes.
Désormais au calme, Dorothea avait retrouvé ses esprits et pouvait s'occuper de Petra et de sa main blessée.
- Je suis désolée, fit la jeune femme en serrant le poing sur la cuisse de sa compagne. Si j'avais été plus attentive, ça ne serait pas arrivé.
- Ne donne pas d'excuse, répliqua Petra en appuyant sa tête sur l'épaule de Dorothea. Il y a toujours les problèmes avec fódliens qui passent les vacances à Brigid.
- C'est vrai ?
- Ils pensent ce n'est pas chez eux alors ce n'est pas grave, répondit Petra en hochant la tête. Ils croient pouvoir tout faire sans conséquence. Je sais l'existence de cela mais... Je ne veux pas ça pour toi.
- Ce n'est pas moi qui ai faillit me briser les doigts ce soir.
- Je sens comme de l'électricité dans ma tête quand tu lances le cri, se justifia Petra. Je vois sa main sur ta peau et c'est la colère !
Dorothea saisit sa main valide et se mit à dessiner calmement des cercles de son pouce au dos de celle-ci pour l'apaiser.
- C'est fini, déclara-t-elle. Ils ne nous trouveront pas ici et nous allons sur l'île voisine demain.
Petra inspira profondément.
- Tu sais, continua Dorothea. Je pense que tu n'es pas une princesse.
- On parle déjà de ça avant et...
- Tu dois plutôt être mon chevalier en armure.
Sa petite tirade eut l'effet escompté. Petra n'aimait déjà pas que Dorothea lui rappelle son titre. Ça la gênait disait-elle. Et visiblement, se faire appeler chevalier en armure amenait plus ou moins le même genre de réaction.
- Tu as de la moquerie ! S'indigna Petra en lui lançant l'oreiller à la figure.
- Un peu. Juste un petit peu. Tu as été la plus courageuse de nous deux ce soir, répondit Dorothea en attrapant le menton de Petra et en lui volant un baiser.
D'abord doux et chaste, elles sombrèrent rapidement dans une étreinte plus passionnée. Dorothea ne put que retenir un hoquet de surprise lorsque Petra la fit basculer sur le matelas et resta au-dessus d'elle, sa main indemne se glissant déjà sous son t-shirt.
- Hé, protesta-t-elle mollement.
- Chut. Je fais chevalier en armure qui sauve demoiselle en détresse.
- Et la demoiselle n'a pas le droit de donner son avis ?
Elle se mordit brutalement la lèvre pour ne pas crier quand Petra effleura un point particulièrement sensible au-dessus de ses côtes. Elle s'étira ensuite, lascive sous les doigts de sa compagne en poussant un soupir d'aise. Puis, joueuse, échangea leurs positions d'un coup de rein.
- Je suis pas sûre ça marche dans ce sens, fit simplement Petra.
- Et moi je ne suis pas sûre de vouloir faire la demoiselle en détresse au lit. Je compte plutôt profiter du fait d'avoir la plus mignonne des princesses avec moi.
- Je suis plus mignonne parce que je suis seule princesse de tes connaissances.
- L'unique. Et la plus brave de toutes, termina Dorothea en l'embrassant.
