TROUVER LES MOTS
Une fois le contenu de la fiole jeté dans le lavabo et les éclaboussures d'un vert pâlot disparues dans le siphon, Daphné s'assit sur la baignoire et fixa le reflet que lui renvoyait le miroir. Puis elle ricana, un peu. Comment faire autrement ? De tous les dangers que son esprit avait inventés, c'était le seul auquel elle n'avait jamais pensé.
Elle avait envisagé tous les risques. Les punitions des Carrow, le déshonneur de sa famille, les réflexions d'Astoria, les jugements de Pansy, Vera et Millicent... Tous.
Elle s'en était plus ou moins protégée, avait pris en main sa vie pour savoir qui, de sa réputation ou de son corps, elle était prête à mettre sur la sellette. Et voilà que, trop lourde pour elle sans doute, son existence avait roulé loin de son contrôle, tout ça parce qu'elle avait oublié la protection la plus élémentaire ?
C'était drôle. Hilarant. Poilant.
Mais ça finit par la faire pleurer à nouveau et elle se roula en boule dans la baignoire, faute d'avoir la force de regagner son lit.
L'acier avait presque achevé de geler ses membres quand elle glissa une main sur son ventre, se retenant d'y enfoncer ses ongles tellement profondément que le problème en serait réglé.
Très vite, dès le lendemain matin à vrai dire, Daphné ressentit le besoin de parler. Cela lui brûla la langue pendant toute la durée du petit-déjeuner, mais elle eut beau dévisager ses amies avec minutie, elle ne reconnut en aucune d'elles de quoi faire le réceptacle de ses secrets. Elle songea à Astoria, ensuite. Astoria était intelligente, mille fois plus qu'elle, elle saurait quoi faire, Daphné en était persuadée. Mais elle ne trouva pas dans la froideur des traits de sa sœur la motivation nécessaire pour se confier.
Elle étudia Nott, enfin. C'était dans l'ordre des choses, après tout. Et il fut bien le seul à même de lui demander des comptes quand, à la fin de leur cours de botanique, il enroula discrètement ses doigts autour de son poignet afin de lui faire ralentir le pas et prendre de la distance avec leurs camarades pour lui demander, le ton sec :
— T'étais où, hier soir ?
L'emprise de sa peau sur la sienne lui donna une vive envie de se dégager, mais ses muscles étaient comme figés dans la désobéissance.
— Je... Je me suis endormie, bafouilla-t-elle à la place, comme elle aurait bafouillé si elle s'était effectivement endormie et se sentait coupable. Je suis désolée.
Et elle était si convaincante que le fou-rire la menaça.
— Je t'ai attendue, bougonna-t-il en baissant la tête, sans parvenir à cacher ses joues rosies.
Daphné fut impressionnée. Autant par son corps qui le trahissait que par la façon dont elle parvint à nager dans son mensonge.
— On reporte cela à ce soir ? décida-t-elle de s'y noyer.
Était-il possible d'oublier quelque chose qui grandissait dans son propre corps ? Avant cela, Daphné aurait sans hésitation répondu que non. Mais elle se complaisait si bien dans son déni que les semaines glissèrent sans qu'elle ne puisse se résoudre à y mettre fin. Profitant du sursis de son corps qui, docile, refusait de s'arrondir trop vite, elle courait bras ouverts au-devant de la chute ultime, se perdait d'impasse en impasse, extrayait elle-même de la carrière les pierres venant fortifier l'empire de sa galéjade.
Elle savait que des sorts existaient. Ils en avaient vaguement parlé en court d'Art de la Magie Noire. Mais elle se savait incapable de résister à la douleur qui l'envahirait nécessairement tandis qu'elle acculerait de sa propre baguette son ventre. Elle savait aussi qu'elle pouvait sortir de Poudlard sans trop d'encombre, qu'elle avait suffisamment de maîtrise de la magie pour fuir les environs et courir dans l'espoir de recommencer quelque chose. Mais elle savait surtout qu'elle n'était pas assez maligne pour pouvoir se fondre dans le décor sans être retrouvée.
Elle n'avait pas d'issues excluant d'inclure quiconque. Et elle n'avait pas les mots pour appeler au secours.
Tout du moins, ce fut le cas jusqu'au soir du 1er mai où, alors qu'elle s'assoupissait à moitié sur un fauteuil de la salle commune, le trou qui en fermait l'accès s'ouvrit pour laisser un Slughorn essoufflé.
— Réveillez tous les élèves ! Vous devez impérativement tous vous rendre dans la Grande Salle, nous n'avons pas de temps à perdre.
