Épisode 3 – Partie 1

1

— Me dites pas qu'elle rentre pas ?!

Contrarié, Joka se gratte le crâne. Sa nouvelle baignoire est enfin terminée, l'autre a déjà été déplacée à l'extérieur pour faire de la place, et il a tiré sa remplaçante à l'intérieur de leur logis, avec l'idée de l'installer ce matin même, mais… malheureusement, s'il est parvenu à la faire passer par la porte d'entrée, celle de la salle de bain s'avère un peu plus petite, ce qu'il n'avait pas… mais alors pas DU TOUT prévu.

Se grattant plus furieusement encore le crâne, il se hausse sur la pointe des pieds, se déplace sur le côté, tend le cou, tente d'évaluer ce qu'il manque comme espace pour pouvoir faire passer ce maudit baquet. Contrairement à l'autre, qui était circulaire, il a fait celui-ci en forme de carré, avec l'espoir de gagner ainsi un peu d'espace. Pour l'heure positionné sur la tranche, il est parvenu, en s'énervant un peu, à le faire passer de quelques centimètres dans l'autre pièce, ce jusqu'à ce qu'il ne se décide à bloquer pour de bon. Pourtant, il ne manque vraiment pas grand-chose pour le faire glisser sous cette maudite porte. Peut-être deux centimètres ? En d'autres termes, du chichi et rien que du chichi.

— Si tu crois que tu as gagné, dit-il en brandissant le poing en direction de la porte, tu te fous le doigt… heu… la clef… heu… jusqu'au… heu… rah ! Ce que je veux dire, c'est que je vais pas me laisser faire. Et si tu crois que je vais renoncer à te démolir si tu continues à me chercher, c'est que tu me connais mal !

Là-dessus, il revient prendre place derrière sa baignoire, y porte les mains et pousse, pousse, pousse de toute ses forces. Se tortille, gronde, vient plaquer son dos contre la tranche et continue sa poussée. Ses crocs grincent, ses pieds dérapent contre le sol, tandis que le bois de son œuvre gémit et émet des craquements de mauvais augure.

Essoufflé, il se laisse glisser à terre, s'éponge le front d'un revers de manche, avant d'adresser un regard mauvais à l'encadrement de la porte. Il est parvenu à gagner encore une bonne vingtaine ou trentaine de centimètres, mais c'est loin d'être satisfaisant. Pour autant, il ne compte certainement pas abandonner. Non ! Cette baignoire sera installée aujourd'hui et ce qu'importe ce que ça doit lui coûter !

Avec un grognement, il quitte donc l'habitation pour en faire le tour et gagner la fenêtre de la salle de bain. Comme il était en train d'aérer, celle-ci est encore ouverte et il se glisse donc tant bien que mal par la petite ouverture. Enfin dans la salle de bain, il retrousse ses manches et s'approche de la baignoire. Bien décidé à triompher cette fois.

Crachant dans ses mains, il les frotte l'une contre l'autre, avant de venir agripper la récalcitrante. Puis, poussant sur ses jambes, tirant sur ses bras, courbant le dos encore et encore, il entreprend de la tirer vers lui. Le bois, lui, continue de craquer et il peut entendre ses propres muscles gémir. Une poussée, deux poussées… il sent que ça vient. Trois poussées, quatre poussées… oui, ça vient ! Allez, encore un petit effort !

Ses crocs se remettent à grincer. Les yeux clos, il tire comme jamais sur ses bras, au point qu'il a l'impression que ceux-ci vont se détacher de ses épaules. Mais, et alors que la douleur devient insoutenable, que ses doigts semblent sur le point de tomber en miettes, un craquement plus fort se fait entendre et il se retrouve d'un coup propulsé en arrière.

Un cri lui échappe. La baignoire, elle, chancelle dangereusement et il a juste le temps de rouler sur le côté avant qu'elle ne s'abatte sur lui. Haletant, il se relève sur un coude. Son regard va de la porte à la baignoire, avant de revenir à cette première. Son sourire se faisant plus large, il se remet debout d'un bond et, bombant le torse, l'air très fier de lui, lance :

— Qu'est-ce que je t'avais dit que tu craquerais avant moi ? Héhé, ça t'en bouche un coin, pas vrai ?

Puis il glousse, s'époussette sommairement et détrousse ses manches. Au même instant, Ghadius passe la tête dans la salle de bain et questionne :

— Je peux savoir ce que c'était que ce raffut ?

— Ah, Seigneur Ghadius ! Vous tombez bien. Regardez, j'en ai enfin terminé avec notre nouvelle baignoire !

Et, fièrement, il désigne son œuvre qui s'est écroulée à l'envers. Ghadius arque un sourcil.

— Bien sûr, il faut encore que je l'installe correctement, poursuit Joka en se frottant les mains. Ce sera fait d'ici à ce soir. Ah ! Et j'ai commencé à nous confectionner de nouveaux vêtements, venez voir !

Disant cela, il passe dans le salon et se dirige vers le tas de tissu abandonné sur le canapé. Des patrons y sont éparpillés et des aiguilles ont été plantées dans son dossier. Attrapant un tissu noir, il le déplie devant lui et explique :

— Je vais vous en faire d'autres dès que j'aurai un moment, mais déjà, ça vous fera une robe de rechange.

— Dépêche-toi de la finir, dans ce cas, lui répond Ghadius. Celle-ci commence à sentir sacrément mauvais.

Puis il se renifle le bras et fronce le nez, l'air ulcéré.

— Ces corps sont vraiment insupportables !

— Ça fait plusieurs jours que vous portez les mêmes vêtements, aussi. Matin et soir. C'est donc pas surprenant.

— Mais je n'avais pas ce problème avant !

Joka décide de ne pas insister. Il voit bien que son maître, de toute façon, n'est toujours pas décidé à accepter le corps qui est à présent le sien et préfère donc revenir à leur sujet initial :

— Avec ça, je suis en train de vous fabriquer des sous-vêtements et quelques autres bricoles. J'ai même commencé à vous faire un pyjama. Mhh… attendez, où est-ce que je l'ai mis déjà ?

Il fouille dans l'amas de tissu, repousse sur le côté le brouillon de sa future garde-robe, soulève ici et là une chute, mais sans parvenir à remettre la main sur ce qu'il cherche. Contrarié, il se gratte le crâne et peut entendre Ghadius questionner :

— C'est un peu trop coloré pour moi, tu ne crois pas ?

Joka tourne les yeux vers lui pour découvrir que le haut de pyjama qu'il a entre les mains est en fait le sien. Bariolé, il y a brodé un cœur où figurent les mots « Seigneur Ghadius ».

— Ah, non ! Celui-là, c'est le mien, répond-il avec un geste de la main. Tenez, le vôtre doit être juste à côté. (Puis, comme Ghadius laisse retomber le vêtement pour attraper celui qui se trouve sur le dossier du canapé, il ajoute :) Mais si vous voulez, je peux aussi vous broder quelque chose dessus. Pourquoi pas mon nom ? Héhé, comme ça, on sera assortis.

Et excité par l'idée, il se met à glousser. Ghadius lui décoche un regard agacé.

— Non, ce sera très bien comme ça.

— Aaaaaah, vous êtes vraiment pas drôle, vous savez ?

Mais comme il s'attendait à cette réponse, il n'est en vérité qu'à moitié déçu.

Se remettant sur pied, il annonce :

— Sur ce, si vous n'avez pas besoin de moi, j'ai encore du travail qui m'attend dans la salle de bain !

2

— Te revoilà, vaurien !

Un ricanement affreux échappe à Joka. Un sac en toile plein à craquer sur l'épaule, il tient en main une ultime pomme qu'il n'a pas eu le temps de ranger avec les autres. L'ayant aperçu depuis sa maison, le vieil homme vient de débouler en brandissant devant lui un bâton.

— Cette fois, tu vas vraiment y avoir droit !

— Il faudra d'abord m'attraper, vieillard, rétorque-t-il, avant de prendre ses jambes à son cou.

Derrière lui, il peut entendre l'homme jurer et accélérer l'allure. Trop tard, toutefois, car d'un bon, Joka a déjà franchi la barrière qui sépare sa propriété du chemin de terre qui la longe. En plusieurs sauts, il s'est suffisamment éloigné de l'homme furieux, vers qui il se retourne pour lui tirer la langue – le pouce porté à l'emplacement hypothétique de son nez.

— Héhé, c'est moi qui gagne ! Il te faudra être plus rapide que ça si tu espères m'avoir la prochaine fois !

Là-dessus, il reprend sa toute d'un pas tranquille et, en guise d'ultime provocation, adresse un signe de la main à sa victime qui, derrière sa clôture, continue de l'invectiver et de lui promettre la correction de sa vie s'il le reprend à lui chiper ses pommes.

3

Au cœur des ruines du Royaume du Vent, une créature qui ne devrait pas se trouver en ce monde s'éveille. Elle n'est pour le moment rien de plus qu'un petit point sombre, un tout petit point sombre qui va toutefois en grossissant dans les entrailles du château. La chose est encore à peine consciente, mais une colère terrible gronde déjà en elle. Un besoin de tout détruire, également… et puis, de se venger.

De quoi exactement ? Elle-même l'ignore, en vérité. Tout ce qu'elle sait, c'est que ça vit en elle, que ça la pousse à grandir toujours plus et à prendre progressivement forme.

Et de la fente qui s'ouvre au milieu de sa masse, un cri surgit. Faible, mais déjà chargé de haine.