Quelqu'un avait fait don de grosses planches de bois pour faire des rampes, Kyle ne savait pas vraiment qui et n'avait pas envie de chercher pour le ou la remercier. De son point de vue tout le monde devait tout faire et plus encore pour aider Stan. Clyde était venu pour donner un coup de main à Kyle et Jimbo pour construire deux rampes, une pour l'entrée de la maison des Marsh et une pour descendre au jardin derrière la maison. Le problème posé par l'escalier qui montait à la chambre de Stan était plus compliqué, ils avaient donc décidé de simplifier les choses en réaménageant le bureau du rez-de-chaussée en chambre. Jimbo, Ned et Kyle s'étaient mis d'accord pour s'installer dans la maison jusqu'à ce que Sharon revienne de New York. Jimbo et Ned assureraient sa protection, Kyle lui tiendrait compagnie et lui procurerait des soins s'il le demandait. Stan avait refusé l'aide de Wendy. Il avait rompu leurs fiançailles.

- Je me sens inutile, souffla Kyle quand Clyde lui empreinta le marteau pour enfoncer un clou en deux coups secs. Kyle se sentait inutile en général, parce qu'il ne pouvait rien faire pour aider Stan à part construire cette rampe, et même ça il n'y arrivait pas vraiment. Ses mains tremblaient trop pour être efficaces. Stan quittera l'hôpital en fin d'après-midi, confié temporairement aux soins de Kyle.

- T'inquiète, dit chaleureusement Clyde, on a presque fini. Il leva le nez de son bricolage et haussa un sourcil. Kyle savait qu'il aurait dû lui proposer une boisson, mais il était trop crevé pour réfléchir à ce que pouvait bien contenir le frigo des Marsh. Tu as eu des nouvelles de la mère de Stan ?

- Non. Toutes les lignes de communication sont mortes, sauf les chaînes télé militaire comme par hasard. C'est la misère à l'est.

Les habitants de South Park n'avaient qu'une très vague idée de comment se déroulait la bataille de New York, il n'y avait que des rumeurs. Les pannes de courant étaient plus la norme que l'exception ces dernières semaines.

- Et sa sœur ? insista Clyde. Kyle commençait à se sentir accusé, comme s'il n'était pas capable de prendre soin de Stan. Il savait qu'il ne serait pas d'une très bonne aide, mais Shelly serait encore pire, impatiente et froide. Elle ne parlait presque plus à Stan depuis qu'elle avait quitté la maison.

- Je ne sais pas où elle est. Je pense que Wendy lui a écrit.

Wendy gérait ce genre de chose, même si Stan la rejetait depuis son retour.

- Pauvre Wendy, dit Clyde en recommençant à clouer.

- Ouais. Mais – Stan va revenir vers elle. Enfin c'est ce qu'elle a dit. Il est juste sous le choc.

Du point de vue de Stan, il ne voulait pas que Wendy gâche sa vie car elle deviendrait son infirmière et non plus sa femme. Il n'avait jamais imaginé qu'il reviendrait dans cet état quand il lui avait fait sa demande sur un coup de tête. Personne n'osait le dire, mais tout de monde savait qu'il pensait plus à son inapplicabilité d'accomplir son devoir conjugal qu'à ses jambes paralysées. Wendy n'acceptait pas le rejet de Stan mais elle avait décidé de ne plus lui parler pour qu'il se calme et accepte sa nouvelle condition. Elle passait son temps à chercher furieusement de la documentation sur les paralysies et les possibilités de traitements et de rééducations. La veille elle avait parlé avec Kyle longuement sur la possibilité que Stan contrôle presque normalement sa vessie et ce que cela voulait dire à long terme en matière de fonctionnement érectile. Elle était très protectrice concernant les émotions de Stan, trouvait triste qu'il n'est même pas été capable de la regarder dans les yeux lors de sa tentative de « rompre proprement ». Par contre, Kyle avait entendu absolument tous les détails de ce qu'elle avait ressenti à ce moment-là, et doutait qu'elle ait parlé à quelqu'un d'autre du sujet. Il essayait de la rassurer, de lui dire qu'elle avait raison et que Stan reviendrait sur sa décision, mais c'était difficilede la soutenir, et lui ne pouvait en parler à personne.

Ils en avaient presque terminé avec la rampe du jardin quand Craig apparu, rapide comme un chat. C'était peut-être dû à sa nouvelle démarche : il n'utilisait plus sa cane que pour s'appuyer quand il ne bougeait pas. Kyle pensait qu'il était juste venu pour voir Clyde, mais il avait l'air préoccupé et stressé.

- Vous devriez venir à l'hôpital, dit-il un peu à bout de souffle. Dire au revoir Butters.

- Tu es sûr ? demanda Clyde.

- Les docteurs l'ont dit. On peut prendre le truck de ton oncle ? hésita Craig en regardant Kyle.

- Jimbo n'est pas mon oncle, dit Kyle. Craig le regarda comme s'il était à côté de la plaque. Jimbo – c'est l'oncle de Stan, enfin, oui. On y va.

Kyle conduisait à côté de Craig, Clyde était assis derrière. Il était le seul à parler, il marmonnait que Butters n'allait pas partir comme ça, même si les médecins les avaient prévenu depuis son retour il y a quelques semaines. Kyle n'arrivait pas à se concentrer sur la route et n'arrêtait pas de penser à la même phrase en boucle : Butters allait mourir. Bientôt il le verrait pour la dernière fois de toute sa vie, s'ils arrivent à temps. C'était irréel.

C'était un jour gris, il n'avait pas neigé depuis un moment, pas vraiment froid ni doux. Kyle tremblait en se garant, il avait peur d'entrer à Hell's Pass, d'endurer le soupir de Butters au bord de la mort. Stan était à Hell's Pass depuis deux nuits, on l'avait fait quitter le camp de la Croix Rouge pour se préparer à son retour à la vie civile. Il travaillait avec des infirmières spécialisées à la réadaptation des paralysés de guerre. Ils arrivèrent à la chambre de Butters, Stan était déjà là, dans sa chaise roulante, Kyle fut surpris de voir également Wendy à l'autre bout de la pièce. Mrs Stotch tenait la main de Butters en pleurant doucement pendant qu'il respirait fort. Il souffrait d'une hémorragie interne résultant de à la même explosion de mine qui avait blessée Stan. L'hémorragie n'avait pas tout de suite était détectée et le temps qu'elle soit constatée par le médecin militaire son cœur et ses poumons avait été gravement endommagés. Il avait survécu à une opération au Michigan et une autre à South Park, mais ses chances avaient toujours été minces. Kyle voulait arrêter de le regarder, parce que ce n'était pas lui du tout. Il voulait retourner toute la chambre pour trouver le vrai Butters, ça lui aurait fait de la peine de voir cette créature pathétique sur un lit d'hôpital.

- Est-ce qu'il vient ? dit Butters d'une voix rauque en regardait la pièce sans bouger la tête.

- Gregory est allé le chercher au marché, dit Wendy. Il m'a dit – il dit qu'il fait au plus vite.

- Qui ? chuchota Kyle à Stan.

- Cartman, dit Stan. Il a intérêt à se bouger le cru. Il avait l'air en colère, Kyle savait qu'il se demandait si Cartman daignerait venir.

- Oh, Eric, Eric, Eric, répéta Butters comme si Cartman était déjà là. Il ferma les yeux, semblait avoir froid.

- Il arrive mon chéri, dit Mrs Stotch. Elle avait l'air plus vieille que son age, Kyle réalisa que cela datait depuis bien avant le retour de Butters. Mr Stotch avait été tué au combat peu avant Noël. Kyle avait la main posé sur le dossier de la chaise de Stan et osa jeter un œil à Wendy. Elle regardait vers Stan mais pas directement, les yeux dans le vague. Kyle avait l'impression qu'il manquait encore quelqu'un, il réalisait qu'il pensait à Kenny, dont la mort ne l'avait bizarrement pas encore atteint. Il avait l'impression que Kenny était toujours dehors quelque part, à se battre.

Il n'y avait rien à dire, et rien à faire à par attendre et veiller Butters sur son lit de mort. Il avait l'air bien plus jeune que ses dix-huit ans, ses yeux étaient creux, sa peau pâle et grisâtre. Kyle espérait que Mrs Stotch dise quelque chose, une prière ou une débilité, du style que Butters allait rejoindre son père au paradis, mais tout ce qu'elle faisait c'était caresser les cheveux fins de Butters. Des souvenirs d'avant la guerre bombardaient les pensées de Kyle à s'en mordre les joues; il se rappelait de la couverture-doudou que Butters promenait toujours avec lui en maternelle, de son pansement Hello Kitty en CP, de Butters qui se cachait les yeux pendant les films d'horreur même jusqu'au lycée. Comment avait-il pu faire la guerre ? Kyle regarda Stan, se demanda si lui et Butters avait vu Kenny mourir.

Même s'il savait que ce n'était absolument pas le moment ni l'endroit, Kyle voulait parler à Stan, lui demander comment se passait les exercices qu'il faisait. Ils ne s'étaient pas beaucoup parlés depuis que Stan était arrivé à Hell's Pass. Les infirmières lui montraient comment passer du fauteuil roulant au lit ou sur les toilettes, des choses pratiques. Il avait refusé les rendez-vous avec la psychologue. Kyle et Jimbo avait vissé une barre métallique dans les toilettes du bas et sur le mur de la baignoire, mais un infirmier avait vivement conseiller à Kyle de ne pas le laisser se laver tout seul tant que Stan ne se sera pas muscler les bras. Kyle n'avait aucune idée de comment ils allaient faire. Il voulait toucher l'épaule de Stan, mais il avait peur qu'il le repousse, et de toute façon s'il ne le faisait pas ça ferait de peine à Wendy. Ou la rendre jalouse, comme si la situation de Kyle était enviable. Wendy incarnait la vie que Stan devait abandonner. Kyle incarnait la vie dans laquelle il était coincé, un demi-enfer.

Pourtant, chaque battement de cil de Stan était béni pour Kyle, plus que jamais, il voulait se mettre à genoux, attraper son souffle au creux de ses mains et le garder précieusement pour toujours. Il n'était pas encore vraiment le Stan que Kyle connaissait, mais il était là, il respirait normalement, assez vivant pour que Kyle le chérisse. Ses cheveux venaient d'être laver, Kyle sentait l'odeur des shampoings de l'hôpital. Il savait qu'il était dégoutant de le désirer encore tellement, d'être tellement obnubilé par lui, mais il ne pouvait pas rester dans une même pièce et ne pas l'adorer silencieusement, même si ça lui faisait mal, et il ne pouvait pas être loin de lui sans se sentir écrasé par l'envie de le retrouver.

- Il arrive je crois, dit Craig alors qu'on entendait quelqu'un courir dans le couloir. Kyle n'y croyait pas du tout : Cartman n'avait jamais couru pour quelqu'un d'autre que lui, et il n'avait jamais vraiment apprécié Butters.

- Eric ? appela Butters, ses yeux à peine ouvert, brisant le cœur de Kyle. Il pensa aux lettres de Stan, quand il lui avait dit que Butters aimait Cartman. La fête d'au-revoir dans la maison des Stotch lui semblait remonter à des milliers d'années, Kyle se rappelait que Butters était un peu ivre ce soir-là, il n'avait fait que sourire, lui avait chuchoté qu'il avait un secret. Kyle s'imagina dans un lit comme ça, à appeler Stan, incapable jusqu'à la fin de dire pourquoi il le voulait à ses côtés.

A la surprise de Kyle, la personne qui courait venait bel et bien pour la chambre de Butters et ouvrit grand la porte. Cartman était à bout de souffle, les cheveux en bataille qu'il essayait maladroitement de plaquer sur sa tête en se rendant compte qu'il y avait plus de gens que prévu dans la pièce.

- Eric ? répéta Butters faiblement. Il agita vaguement la tête car n'arrivait pas à la tourner.

- Il est là, dit Clyde parce que Cartman ne répondait pas, figé dans l'encadrement de la porte, haletant. Ses joues rouges devenaient de plus en plus blanches à mesure qu'il regardait Butters. A la connaissance de Kyle, Cartman n'était pas venu une seule fois voir Butters depuis son retour.

- Ton ami est là chéri, chuchota Mrs Stotch en montrant Cartman de la main. Il est là, juste ici.

- Butters ? hésita Cartman d'une voix faible, peut-être à cause de sa course à pied. Il avança vers Butters comme s'il jaugeait une bombe prête à exploser.

- Eric ! s'exclama Butters en réussissant à sourire. Ses yeux s'élargirent en le voyant. Oh, tu – tu es venu.

- C'est quoi ces cronneries, parait que tu vas mourir ? dit Cartman en reniflant et en lui prenant la main. Kyle voulu échanger un regard septique avec Wendy, mais elle fixait Cartman et Butters sans scier. Tu ne peux pas mourir. J'ai besoin de – toi, mon business marche du tonnerre, Ok, j'ai besoin de toi comme employé.

- Arrête de faire le cron Cartman, grinça Stan d'une voix si méchante que Kyle sursauta. Cette fois Wendy regarda Kyle quand il chercha son regard. C'est pas le moment de dire de la smerde, dit Stan en grimaçant à peine sous la douleur de l'implant.

- J'aimerais travailler pour toi, dit Butters à Cartman, en bougeant un peu les doigts quand Cartman lui serra la main. J'aurais – adoré, Eric, j'aurais adoré ça.

- Alors, c'est bon, dit Cartman qui pleurait pour du vrai. Kyle était sidéré. Tu ne vas pas mourir, hein. Fais ce que je te dis, Butters, t'as compris ? Ne meurs pas.

Mrs Stotch craqua à ce moment-là, elle fondit en larme en se cachant le visage avec ses mains. Butters ne semblait pas avoir remarqué. Il marmonnait des paroles incompréhensibles, battait des paupières très doucement. Quelque chose tremblait dans les entrailles de Kyle, prenant le pas sur son scepticisme concernant l'honnêteté de Cartman. Il avait passé tellement de temps à angoisser pour Stan, pour Ike, pour son père, qu'il avait fini par oublier qu'il pouvait aussi perdre du jour au lendemain des amis de toujours. C'était tellement inimaginable de voir Butters comme ça, bien pire que malade.

- Je voulais toujours faire – ce que tu voulais, toujours, tu le sais, dit Butters en toussant un peu, les mots sortaient de sa bouche comme des griffures et Kyle remarqua à quel point ses lèvres étaient sèches. Pourquoi personne ne lui donnait de l'eau ? Ou un baume ?

- C'est vrai, approuva Cartman en se frottant le visage avec sa main libre, l'autre toujours serrée autours des doigts de Butters. Alors, on peut continuer, ensemble.

- Ne lui fais pas de peine, souffla Wendy.

- Je dois vous dire quelque chose, dit Butters. Il avala sa salive, ça avait l'air de lui faire mal. Surtout à toi, Eric. Je dois dire quelque chose.

- Quoi ? demanda Cartman. Kyle entendit Craig ravaler un grognement désapprobateur.

- Je t'aime, dit Butters. Depuis – depuis longtemps.

Il semblait s'enfoncer encore plus dans le lit, comme s'il était embarrassé de le dire, encore maintenant.

- Eh bien, ça tombe foultrement bien, Butters, bafouilla Cartman. Kyle sentait que Stan se tendait, ses épaules s'étaient redressées comme s'il se préparait à sauter pour protéger Butters – enfin s'il avait pu utiliser ses jambes. Parce que je t'aime aussi, dit Cartman. Kyle entendit quelqu'un faire un petit cri de surprise, peut-être Wendy, on aurait dit une fille. Je t'aime, tu comprends ? insista Cartman en secouant la main de Butters. Alors guéris. Guéris et on pourra faire tout ce qu'on veut.

- Oh, Eric, dit Butters. Il avait l'air heureux mais aussi fantomatique avec ses joues creuses. Eric, c'est vrai ? Tu m'aimes ?

- Je viens de le dire non ? Bordel de merde, Butters, bordel de merde. On ne voyait pas la douleur des gros mots, surement parce qu'il était déjà plié en deux de souffrance.

- Ça me fait plaisir, dit Butters en fermant les yeux. Kyle ferma les siens aussi, il ne voulait pas voir ça. Eric, oh. Mon gentil petit Eric. Tout ce temps. Oh, non, j'aurai dû te le dire plus tôt.

Pendant un instant on aurait dit que la voix de Butters avait plus de force, qu'un miracle avait eu lieu, mais il partit dans l'heure, la respiration de plus en plus forte et rauque jusqu'à la fin. Mrs Stotch cria pour appeler un docteur quand la machine près de son lit commença à émettre un sifflement affreux, la décision avait déjà été prise de ne pas prolonger ses souffrances. Wendy pleurait en silence, Craig collait Clyde, respirait fort par le nez. Kyle avait posé la main sur l'épaule de Stan à un moment, sans s'en rendre compte. Stan était toujours tendu, il était au bord des larmes mais le visage indéchiffrable. La docteure que Mrs Stotch avait appelée prononça l'heure de mort de Butters.

Cartman ne disait rien. Il lâcha la main de Butters, recula, blanc comme un linge, les lèvres tremblantes. Wendy était figée dans un coin, les mains devant la bouche. Mrs Stotch était effondrée sur Butters, Clyde quitta Craig pour lui frotter le dos et essayer de la faire s'assoir sur une chaise. Kyle était paralysé, il avait l'impression de ne pas être vraiment là, de regarder un film sur des gens qu'il ne connaissait plus. Les couleurs n'étaient plus les bonnes, tout était étouffé par une lumière sale fluorescente. Il avait réussi à ravaler ses larmes jusqu'à ce qu'il se rappelle des funérailles de sa mère, quand Butters lui avait fait des cookies au sucre, personne ne faisait ce genre de chose, mais Butters avait voulu être gentil. Cartman fuit hors de la pièce, Kyle l'entendit fondre en sanglot et s'étouffer comme si on essayait de l'étrangler.

- Quelqu'un devrait rester avec lui, dit Clyde. Kyle regarda Wendy, mais elle s'occupait de Mrs Stotch, lui chuchotait que Butters était un héros, qu'il avait sauvé Stan en le poussant pour éviter le pire de l'explosion. Stan l'avait raconté plusieurs fois, c'était même la seule chose dont il voulait parler ces derniers jours. Pouvoir visiter Butters avait été une des rares chose qu'il l'avait motivé à utiliser sa chaise roulante la première semaine.

Craig ne bougeait pas d'un cil et fixait Butters avec un air résigné et intransigeant, ce n'était pas la première fois qu'il voyait un jeune homme mourir. Kyle soupira et esquissa un mouvement vers la porte, il ne savait pas du tout ce qu'il pourrait dire à Cartman pour le consoler mais ne pouvait pas le laisser pleurer seul dehors. Il ne fit qu'un pas avant que Stan lui attrape le poignet et le serra fort.

- Pas toi, dit-il alors qu'il fixait toujours Butters.

- J'y vais, renifla Clyde. Mrs Stotch pleurait dans les bras de Wendy qui la soutenait pour qu'elle ne tombe pas au sol. Stan tenait toujours Kyle par le poignet quand Clyde quitta la pièce. Kyle regardait Stan en attendant qu'il lève les yeux vers lui, mais il dévisageait toujours Butters, sans cligner des yeux.

Kyle et Stan quittèrent l'hôpital ensemble une heure plus tard, après que Stan ai complété ses papiers de sortie et écouté en silence l'infirmier lui parler des groupes de soutien pour les vétérans, les paraplégiques, et les personnes endeuillés. Ils étaient tous les deux assommés, silencieux, Kyle n'arrêtait pas de penser à Butters, où était-il maintenant, dans un tiroir froid au fond de la morgue, coincé dans un sac ? Stan poussa son fauteuil tout seul vers la sortie qui donnait sur le parking en refusant que Kyle lui prête son manteau. Kyle portait les affaires de Stan, elles tenaient dans un pauvre sac en tissu, il n'y avait même pas de veste ou un sweat à capuche dedans. Qui l'avait laissé quitter la Croix Rouge avec des affaires aussi minables ? Kyle avait passé la matinée chez Stan, pour recevoir la rampe et la monter, il avait été furieux en apprenant que Stan était presque jeté comme un mal propre pendant ce temps.

- Salut fiston ! cria Jimbo en les retrouvant à la sortie de l'hôpital. Kyle lui était extrêmement reconnaissant d'être venu, très probablement à pied. Comment va mon soldat ? demanda-t-il à Stan. Kyle grimaça.

- Mal, dit Stan. Butters est mort. Je veux rentrer à la maison.

- On y va, dit Jimbo en regardant Kyle avait un air de chien battu, mais Kyle n'arrivait pas à avoir de peine pour lui pour le moment. Je suis vraiment désolé pour le petit Butters. Merde, c'est un bon garçon, le pauvre. Il est mort en héro, pour vrai.

Stan ne réagit pas et sorti. Jimbo et Kyle le suivirent. Kyle était soulagé de ne pas devoir porter Stan jusqu'à la place avant de la voiture tout seul, mais il avait en même temps honte, même s'il avait l'impression que Stan préférait également qu'ils ne soient pas que tous les deux. Jimbo était plus musclé, il le prit dans ses bras pour le porter d'un coup. Kyle ne voulait pas voir ça, il se précipita vers le coffre pour ranger le fauteuil.

- Ned et moi on t'a préparé un énorme dîner de bienvenue, dit Jimbo en conduisant. Kyle était assis entre eux deux dans le gros truck, il serrait le sac de Stan contre lui presque comme pour lui faire un câlin. Il voulait un câlin de quelqu'un, n'importe qui. Il aurait pu essayer avec Wendy, mais ça aurait peut-être énervé Stan.

- Je ne veux pas voir de gens ce soir.

- Oh, il n'y aura personne pour t'embêter, assura Jimbo. Juste du très bon poulet, des pomme de terre frites, et on a même trouvé du brocolis, pas vrai Kyle ?

- Oui, dit Kyle qui aurait voulu qu'il la ferme, même si c'était moins pire que de pleurer tous les trois dans une bagnole.

- Faut pas perdre la forme, dit Jimbo dont la voix se brisa un peu en réalisant ce qu'il disant. Stan ne réagit pas, il regardait par la fenêtre.

Une fois garés devant la maison des Marsh, Kyle sorti le premier pour ouvrir la porte d'entrée pendant que Jimbo aidait Stan avec sa chaise. Ils avaient déneiger la veille afin de rendre le chemin plus simple à pratiquer pour Stan, par chance le chemin en dalles était juste assez grand pour accueillir les deux roues du fauteuil. Kyle regardait nerveusement Stan approcher de la rampe, il avait très peur qu'elle ne se casse sous son poids, ou que les roues glissent en arrière. Stan s'arrêta et la regarda un moment, Ned attendait dans l'entrée, mal à l'aise. On sentait une très bonne odeur venant de la cuisine, mais Kyle avait la nausée.

- D'où ça vient ? demanda Stan qui regardait la rampe.

- On l'a fait pour toi, expliqua Jimbo. Avec Kyle et Clyde Donovan. Allez, essaie !

L'enthousiasme de Jimbo fit monter aux yeux de Kyle des larmes de rage et de défaite, il voyait la gêne de Stan, son hésitation. Est-ce qu'il s'était entraîné à l'hôpital ? Et s'il tombait sur le côté ? Kyle s'avança pour pousser le fauteuil, mais Stan s'élança en avant juste à ce moment-là, et monta avec un minimum d'effort. Elle semblait bien solide. Kyle se frotta les yeux et les suivit en se giflant mentalement pour arrêter d'être une telle mauviette. Ses mains tremblaient en fermant le verrou derrière lui.

Jimbo présenta à Stan sa nouvelle chambre comme s'il n'avait jamais mis les pieds dans l'ancien bureau de son père. Le lit était celui de la chambre d'ami, un queen-size avec une tête de lit en bois. Ils s'étaient dit en le descendant qu'il serait plus agréable pour Stan que son lit d'enfant. Kyle voulait s'allonger dessus avec lui et dormir jusqu'à la fin de la guerre.

- Tu peux monter dessus tout seul ? demanda Jimbo alors que Stan regardait son nouveau lit. Il essaya, rougit à chaque tentative ratée, et laissa Jimbo l'aider sans protester quand il lui tendit la main pour s'appuyer. Tu vas prendre le coup de main, assura Jimbo. Kyle tapa un peu les oreillers pour que Stan pose sa tête dessus. La voix de Jimbo tremblait. C'était subtile, mais c'était là. Jimbo quitta la pièce prétextant devoir aider Ned. Kyle ferma la porte derrière lui.

- Je pensais faire un feu ? proposa Kyle. Le bureau rendait assez bien en chambre improvisée, il y avait des portes pour l'intimité et une salle de bain rattachée. Kyle trouvait la cheminée jolie. Stan regardait dans le vide comme s'il n'avait pas entendu. Kyle s'agenouilla pour installer le petit bois, battit des paupières à cause de la poussière peut-être, ou autre chose.

- Tu ne devrais pas rester, dit Stan.

- Qu'est-ce que j'ai d'autre à faire ? répliqua Kyle qui s'était préparé à ce que Stan le repousse comme Wendy. Tu sais que j'ai passé les derniers mois à attendre que tu reviennes. Et j'en ai marre du bénévolat. Je préfère rester avec toi. Il avait préparé une version plus éloquente dans sa tête, là il l'avait dit en tremblant et trop vite, nerveux comme si Stan le menaçait d'un flingue.

- Rester avec moi, renifla Stan comme si l'idée était stupide. Il ricana tristement. Non, Kyle. Tu n'es pas un membre de ma famille, t'as pas à t'occuper de ça.

- Le monde tombe en morceaux autour de nous, dit Kyle en essayant d'avoir l'air en colère parce que peut être que Stan respecterait ça. Alors laisse-moi au moins faire ce que je veux. C'est ce que je veux.

Stan resta silencieux un instant, Kyle évitait tout contact visuel, concentré sur le feu. Il finit par se tourner. Stan était allongé sur le côté sous plusieurs grosses couvertures, les yeux rivés sur le bay window qui donnait sur le jardin arrière.

- Tu t'endors ? demanda Kyle. Stan soupira.

- Ils m'ont donné des médocs. Je n'arrive pas à dormir sans. Ils sont dans mon sac avec toutes mes merdes. Il poussa un petit cri de douleur quand son implant-V le punissa. Je vais faire retirer ce truc, dit-il. Dès que je peux je le ferai.

- C'est dangereux, dit Kyle imédiatement. Tu as une chance sur deux d'avoir une lésion cérébrale, ce n'est même pas légale en Californie –

- Qu'est-ce que j'en ai à faire de la Californie ? Et même des lésions cérébrales ? Peut-être qu'ils vont assez bien me démolir le cerveau pour que je ne sache même plus le truc que je suis devenu aujourd'hui. Je suis déjà à moitié un légume, autant finir le travail.

Kyle ne lui dit pas d'arrêter de penser des horreurs comme ça, il était en fait soulagé que Stan lui parle vraiment. Il aurait le temps plus tard pour lui parler de cette opération, quand il ne sera plus aussi fatigué et en colère. Kyle s'assit sur le lit. Il voulait s'allonger et prendre Stan dans ses bras, border les couvertures autour de lui et ne plus le quitter une seconde. Il était horrifié par son manque de décence; il décida le passer la main sous les couvertures pour la poser sur l'épaule de Stan.

- Quelle putain de journée, dit Kyle en disant le gros mot en hommage à Butters. Il serra l'épaule de Stan en recevant le choc. Cette fois-ci il eut salement mal, il se sentit étourdi, se rappela qu'il n'avait rien mangé depuis le pain aux céréales de ce matin.

- Butters m'a sauvé la vie au Dakota, et à quoi bon ? dit Stan. Kyle avait remarqué que les vétérans ne précisaient jamais s'ils parlaient du Dakota du Nord ou du Sud, il ne savait pas trop pourquoi. Stan regardait ses jambes, et Kyle faisait tout pour éviter de les voir. Il aurait dû rester loin de l'explosion, continua Stan. Il était toujours tellement généreux le cron, et – et c'était quoi ce délire avec Cartman ? Si j'avais pu je me serais lever pour lui mettre une raclée. Mentir comme il l'a fait, alors qu'il était si faible. C'était vraiment déguelmasse.

- Peut-être qu'il ne mentait pas.

- Cartman ? Stan tourna la tête vers lui, furieux. Kyle, il a essayé de te violer.

Kyle voulu faire un bruit de protestation mais cela resta coincé dans sa gorge. Il regardait par la fenêtre. Bien sûr il n'avait pas tort, mais ça faisait mal de l'entendre à voix haute. Il se sentait accusé, sale.

- Alors ne lui laisse pas le bénéfice du doute, dit Stan comme un jugement. Il resta silencieux un moment, Kyle l'entendit déglutir et se dit qu'il pourrait lui amener à boire. Un pichet d'eau sur la table de nuit ne serait pas du luxe, il pourrait le laisser tout le temps. Il ne t'a plus rien fait n'est-ce pas ? demanda Stan. Pendant mon absence ?

- Je peux prendre soin – Kyle s'arrêta avant de finir. Stan ne pourrait plus prendre soin de lui-même à présent. Kyle ne voulait pas mettre en avant ce genre de chose. Il tourna la tête, regarda Stan dans les yeux. Tu as probablement raison, finit-il par dire. Cartman ment surement, mais ça a permis à Butters de mourir heureux. C'est pas moral, mais. C'est mieux que rien.

- Mieux que rien, répéta Stan. C'est ce que je devrais me dire. Tu crois qu'ils ont du whisky ? Ou de la bière ?

- Qui ça ? Oh. Kyle regarda la porte qui donnait sur la cuisine. Il entendait la voix de Jimbo, quelque chose cuisait dans une poêle. Il eut un peu faim tout d'un coup. Je vais voir, dit Kyle. Je te ramène de l'eau aussi. Ou du lait ?

Stan secoua la tête et tourna le dos à Kyle en replongeant sous les couvertures. Kyle ne savait pas s'il refusait le lait ou s'il était juste déjà exaspéré par les efforts de Kyle pour prendre soin de lui.

Jimbo avait du bourbon bas de gamme et était plus que ravi d'en offrir à Stan. Kyle voulait le questionner sur le mélange de l'alcool avec ses somnifères, mais il décida de laisser cela en suspend pour le moment. Il retourna dans la nouvelle chambre de Stan avec le verre de bourbon et une bouteille d'eau. Stan avait l'air endormi, alors Kyle posa les affaires doucement sur la table et ressorti prendre un verre de plus. Quand il revint dans la pièce, Stan était assis contre les oreillers et le verre de bourbon était vide.

- J'en veux bien un autre, dit Stan en posant son verre vide.

- Tu as faim aussi ? demanda Kyle

- Oui très, dit Stan d'un ton moqueur comme si la question était stupide. Ils vont me laisser manger dans la cuisine tu crois ? Exceptionnellement ?

- Tu manges où tu veux. Ne te prends pas la tête avec Jimbo, il fait de son mieux – tu sais comment il est.

- Bon, tu peux me remplir le verre ? grogna Stan.

Stan s'endormit après son deuxième verre de bourbon. Kyle conseilla à Jimbo de ne pas le réveiller pour le diner. Il mangea avec Jimbo et Ned mais toucha à peine à son assiette. Il apporta un plateau repas à Stan un peu plus tard et le posa près de la cheminée. Stan s'agitait en dormant, il marmonnait des paroles incompréhensibles.

- Ça va ? hésita Kyle en se penchant sur lui. Stan se réveilla en sursaut quand Kyle lui toucha l'épaule, regarda Kyle paniqué. C'est moi, rassura Kyle en reculant un peu. Tu – tu vas bien ? Il y avait quelque chose de bizarre, une odeur sale venait du lit, Kyle pensa tout d'un coup à Ike quand il était petit et qu'il le changeait, à l'époque sa mère était souvent en ville pour des affaires commerciales. Stan avait déjà balancé les couvertures et bafouillait plusieurs faux jurons qui heureusement n'enclenchaient pas son implant-V.

- C'est parce que j'ai bu, bégaya Stan en retirant rageusement son pantalon de pyjama et le drap sale. Normalement ça ne m'arrive pas, ça n'arrivait presque jamais à l'hopital.

- C'est pas grave, on n'a qu'à – attends. Kyle avait les bras écartés sans aucune idée de ce qu'il devait faire. Tu veux que j'appelle Jimbo ? Il sentait son dîner danser dangereusement dans son ventre, et pas seulement à cause de l'odeur d'urine. C'était impossible. Ça ne pouvait pas arriver, pas à Stan.

- Je ne pas voir Jimbo maintenant prutain, marmonna Stan. Il retira son T-shirt et resta un instant immobile, abattu, au milieu de la tache de pisse, et Kyle se sentait plus inutile que jamais. Aide-moi à me lever, dit Stan sans le regarder.

Kyle se gifla mentalement pour se ressaisir : ce n'était quand même pas la première fois qu'il devait gérer ce type de situation, ça lui était déjà arrivé plusieurs fois à la Croix Rouge. Une fois même avec Christophe, qui l'avait copieusement insulté pendant vingt minutes. Il se demanda si Christophe pourrait devenir ami avec Stan. Il essayait de ne penser qu'à ça en ramassant les vêtements de Stan et en regardant résolument dans le vide. Il aida Stan à enfiler un peignoir et à s'assoir sur son fauteuil roulante. Stan partit dans la salle de bain pendant que Kyle défaisait le sur-matelas. Il tressaillit quand Stan claqua la porte derrière lui. L'électricité marchait en ce moment, la lumière qui passait sous la porte était comme un petit miracle. Il entendait le robinet de la baignoire couler en regardant le plateau qu'il avait amené abandonné par terre. Maintenant tout avait refroidi. Les Marsh avait vendu leur micro-onde pour avoir des sous il y a longtemps. Kyle ramènera celui de sa maison dès demain.

Heureusement les Marsh avaient toujours une machine à laver. Kyle récupéra des draps et housses propres. Jimbo et Ned étaient quelque part au premier étage, peut-être qu'ils dormaient déjà. Kyle tendait l'oreille en refaisant le lit : apparemment Stan s'était déplacé dans la baignoire avec succès. Il entendit quelques éclaboussures puis le silence. Kyle se força pour attendre un peu, raviva le feu, puis se décida à taper à la porte parce que son cœur battait beaucoup trop fort.

- Tout va bien ? demanda-t-il devant la porte fermée. Il entendit un mouvement dans l'eau, au moins Stan ne s'était pas rendormi.

- Je vais sortir, dit Stan d'une drôle de voix, comme un animal effrayé qui voulait se faire plus fort et menaçant sans y arriver.

- Tu veux un coup de pouce ? demanda Kyle la main sur la poignée.

- Non.

Ils restèrent silencieux un moment. Kyle ne savait pas bien ce qu'il avait voulu dire par dire « non », mais il avait peur de contrarier Stan. Il finit par entendre un bruit d'eau qui déborde et la main de Stan glisser de la barre d'appui. Il retenait sa respiration en se disant qu'il avait bien réussi, quand un bruit tonitruant le fit sursauter, la chaise roulante avait dû se fracasser contre le mur, Stan jurait.

- Ok, ça va aller, Ok, dit Kyle en essayant de ne rien regarder directement. Stan était trempé et face contre terre, une main sur la chaise renversée. Kyle attrapa le peignoir et le posa sur les épaules de Stan avant toute chose, puis l'aida à se redresser avant d'attacher le peignoir avec la ceinture. Il n'avait pas besoin de le regarder pour savoir qu'il se retenait de pleurer, et qu'il se retenait si fort que la salle de bain tremblait. C'est parti, dit Kyle qui voulait s'insulter pour qu'il ferme sa grande gueule, mais qu'il ferme sa putain de gueule, parce qu'on aurait dit qu'il parlait à un petit enfant. Il remit la chaise en place et porta Stan pour l'installer dessus, surpris qu'il soit aussi lourd.

- Je ne peux même pas parler comme je veux. Je ne peux même pas dire ce que je veux dire, répéta Stan d'une voix brisée, en levant une main tremblante pour cacher ses yeux. La décharge était toujours plus douloureuse quand on était mouillé.

- Je sais, dit Kyle. Putain, Bordel de merde. Il eut un hoquet après le choc, espérait que sa douleur consolera un peu Stan.

Stan sortit de la salle de bain en reniflant. Kyle vida la baignoire. Il retrouva Stan, monté sur le lit, avachit, il semblait presque mort, il ne répondit même pas quand Jimbo toqua à la porte pour demander si tout allait bien.

- Ça va Jimbo ! dit précipitamment Kyle. Juste une glissade, ne t'inquiète pas.

Jimbo sembla attendre un peu, puis parti monter à l'étage. Stan sanglotait contre les draps, ses épaules tremblaient de manière compulsive, mais on l'entendait à peine. Kyle n'en pouvait plus d'être spectateur. Il laissa tomber la serviette qu'il tenait à la main, monta le lit, se pencha pour se coller à son dos et le prendre dans les bras, son visage contre le cou de Stan.

- Je sais, je sais, murmura-t-il en lui frottant doucement les épaules, effrayé qu'il le repousse violemment. Je sais.

- Tu ne sais rien de rien, dit Stan la voix étouffée par les couvertures.

- Je sais, dit Kyle en levant les yeux au ciel devant sa propre bêtise. Je veux dire – je. Je sais que je dois arrêter de parler.

Stan ne le contredit pas. Ses sanglots finirent par se calmer pour devenir une respiration rapide et chancelante. Kyle voulait rester appuyé contre lui pour toujours, pour qu'il puisse être protégé, caché.

- Tu veux manger ? demanda Kyle en décidant de se concentrer sur des choses purement pratiques. Il se rendrait aussi utile que possible. Il y a du poulet froid et des patates, même du brocoli.

Stan renifla. Il était chaud et sentait le savon. Kyle savait qu'il était dégueulasse de prendre ne serait-ce qu'un infime plaisir au fait que Stan le laisse le consoler de manière aussi proche et intime.

- Je voudrais être mort, dit Stan. Kyle secoua la tête contre son cou, réticent à tenter une réponse. Je me sens comme – il renifla encore. C'est comme si j'étais vivant juste pour ma mère et Jimbo, comme si je leur devais quelque chose.

- Jimbo n'est pas comme ça.

- Et toi. Kyle. Il bougea le bras pour attraper un bout de couverture et la serrer. J'ai perdu mon sac dans le champ de bataille quand c'est arrivé. Il y avait toutes tes lettres dedans.

- Ce n'est pas grave. Tu es là maintenant, et. Bon Dieu, Stan, tu m'as manqué. Je ne sais même pas comment j'ai fait pendant tout ce temps.

- Ce ne sera plus pareil maintenant.

- Je sais. Il voulait tout lui dire, qu'il ne laisserait jamais, qu'il l'aiderait toujours, mais il doutait que ce soit le bon moment pour ça, et il devait déjà le savoir de toute façon. Hé, mange un truc, dit-il même s'il ne voulait pas bouger. Bois un peu sinon.

Stan se redressa et laissa Kyle lui servir un verre d'eau. Il le vida d'une traite et accepta l'assiette de nourriture. Il commença par les pomme de terre, et finit par prendre le poulet avec les doigts pour l'engloutir. Kyle était assis sur le lit, n'essayait même plus de cacher qu'il trouvait fascinant de juste regarder Stan se nourrir.

- Ne sacrifie pas ta vie pour moi, finit par dire Stan en mâchant sa dernière bouchée.

- Quelle vie ? Ike est parti. Mon père est parti, ma mère est morte, Kenny est mort, et Butters. La moitié du pays veut me voir pendu à cause de ce qu'à fait ma mère. Je suis là et c'est tout, Stan. Je m'en fiche tant qu'on est ensemble.

- Et une femme ? demanda Stan les yeux baissées sur son plateau. Des enfants ?

- Tu sais que je ne veux pas ça, dit Kyle qui sentait son cœur s'accélérer. C'était comme si Stan avait lu sa lettre confisquée alors qu'elle ne lui était jamais parvenue, mais peut-être qu'il l'avait toujours su. L'air de la pièce était devenu plus lourd mais ce n'était pas vraiment inconfortable.

- Ne me laisse pas prendre la place d'un vrai mec, dit Stan qui voulait probablement parler d'un mec gay, ou alors d'un mec avec des jambes qui fonctionnent, ou une autre partie du corps. Quand ma mère reviendra tu lui laisseras la place.

- Je ne veux juste pas que tu m'envoies chler. Wendy – elle veut tellement revenir avec toi –

- Elle s'en remettra. Toi aussi tu peux être sans moi, je le sais.

- Ce n'est pas ça. Je ne me suis jamais sentie – enfin, sans toi, je ne suis pas moi.

Stan soupira et posa son os de poulet dont il ne restait plus aucune trace de viande. Kyle lui passa une serviette en tissu et le regarda se nettoyer les mains. Le feu avait besoin d'une nouvelle buche, il n'avait pas encore lancé la machine de linge sale, Jimbo et Ned avaient laissé la vaisselle sale à faire pour Kyle comme ils avaient cuisiné. Il avait beaucoup à faire, mais il ne voulait pas laisser Stan s'assoir et réfléchir.

- La télé ne marche plus, mais on peut regarder des cassettes, dit Kyle.

- Je tuerais pour voir une émission de Terrance et Philippe. J'aurais dû me battre pour eux. On voulait, tu te rappelles ? Quand on était petit ? Notre groupe ?

- Je suis sûr qu'on peut les trouver, dit Kyle en prenant le plateau. Je veux dire, leurs sketchs en vidéos. Je vais chercher.

- Non, tu te ferais arrêter. Oublie ça.

- On pourrait même les jouer, on connaissait tout par cœur. Hé, Philippe ?

Stan le regarda quelques secondes, sa bouche se tordit en un faux sourire, plutôt une moquerie.

- Ça ne sera plus comme avant, dit-il. Kyle hocha la tête. Un coup de vent contre la fenêtre le ramena sur terre, il fit demi-tour pour partir dans la cuisine. Tu pourras me ramener un bourbon quand tu reviens ?

- Tu es sûr ? hésita Kyle, il lui semblait qu'il n'y avait plus de verres propres.

- Non, laisse tomber, ça aussi c'est terminé j'imagine, dit Stan. Kyle ne l'avait pas entendu avec une voix aussi colérique depuis cette nuit à la fête chez Butters, quand Stan avait chassé Cartman.

- Tu peux en avoir, c'est juste que –

- Oublie ça, coupa sèchement Stan en montant la couverture au-dessus de sa tête.

Kyle alla dans la cuisine, posa le plateau sur le plan de travail et fixa le jardin par la fenêtre de la porte un long moment en attendant une ellipse comme dans les films. Il voulait faire un bond dans le futur pour ne pas avoir à vivre les cinq – plutôt les dix – prochaines années. Même une petite ellipse de cinq mois. N'importe quand pourvu que ce ne soit pas maintenant, ce premier jour, et ceux qui viendront. Stan était brisé pour toujours, la moitié des gens qu'ils connaissaient étaient déjà morts. Kyle réalisa avec honte et douleur qu'il voulait sa mère. Mais elle n'aurait jamais su comment réparer tout ça. Elle était celle qui détruisait.

Il ne pouvait pas la détester, mais quand il retourna dans la chambre et que Stan refusa de le regarder en prenant ses somnifères, il le souhaita très fort.

- Bon, dit Kyle qui ne savait plus quoi faire de ses grands bras après avoir réarrangé le feu qui n'en avait pas besoin. Heu, bonne nuit. Je dors sur le canapé, alors si t'as besoin de quelque chose –

- Viens là, marmonna Stan. Kyle se demanda à quelle vitesse ses médicaments prenaient effet, perturbé de ne pas savoir s'il devait être soulagé ou inquiet que Stan soit déjà à moitié endormi. Il monta sur le lit et se glissa sous les couvertures quand Stan les souleva un peu pour l'aider. Kyle se rapprocha tout doucement, de plus en plus près, jusqu'à se rendre compte que l'haleine de Stan sentait toujours le poulet. Comment ferait Stan pour se brosser les dents, Kyle n'y avait pas pensé, il avait même oublié de brosser les siennes. Je ne veux pas être seul pour de vrai, dit Stan. Il battait des yeux doucement, sur le point de s'endormir.

- Moi non plus.

- Je sais, vieux. C'est pour ça. Ça me fait peur. Stan ferma les yeux, sembla réfléchir un instant avant de s'endormir pour de bon.

Kyle dormit par intermittence, il n'arrêtait pas de faire des rêves où se mélangeaient des personnes qu'il aimait au bord de la mort qu'il n'arrivait pas à sauver : Butters ne faisait étouffer par Cartman, Stan marchait dans un champ de mine et n'entendant pas Kyle lui hurler de changer de chemin, la voiture de son père était retrouvée au fond d'un lac et il fallait attendre le dégèle pour la sortir, Ike était sur la chaise électrique entre Terrance et Philippe. Quand il se réveillait il s'accrochait à Stan qui était froid comme la mort. Kyle écoutait la respiration de Stan obsessivement, en approchant la main près de sa bouche pour sentir son souffle. Il se rappela à l'aube que les draps lavés dans la machine devaient être en train de geler, alors il sortit du lit pour se jeter sur la veste et ses bottes.

Avant toute chose il remit une buche au feu en s'inquiétant pour leurs réserves de bois. Il leur restait encore trois longs mois d'hiver à tenir. Il voulut lancer la machine à sécher le linge, mais l'électricité était une nouvelle fois en rade. Il était en train de faire diverses corvées ménagères, le soleil à peine levé, quand quelqu'un sonna à la porte. Il attendu le plus longtemps possible jusqu'à devoir admette qu'il était clair que Jimbo et Ned n'allaient pas descendre ouvrir et regarda discrètement par la fenêtre avant de se risquer à ouvrir. C'était Wendy. Il leva les yeux au ciel, pas prêt pour endurer ça.

- Tu viens de te réveiller on dirait, constata Wendy quand Kyle finit par lui ouvrir.

- Il est six heures du matin. Qu'est ce qui se passe ?

- Rien ne se passe. Et ici ? Comment va-t-il ?

- Il dort. Donne-moi ton manteau – on peut parler dans le jardin.

- Je n'ai même plus le droit de rester chez lui ?

- Je ne veux pas les réveiller, dit Kyle même si Stan allait probablement dormir jusqu'à midi.

Il s'enveloppa d'une veste supplémentaire et accompagna Wendy plus loin vers la rue en prétextant vouloir prendre le courrier. Il avait la boule au ventre de tomber sur un nouveau cadeau mystérieux à chaque fois qu'il ouvrait cette boite aux lettres de malheur, mais il n'y avait rien eu depuis le paquet de cigarette qu'il avait balancé à la poubelle.

- Comment était Cartman quand Clyde est allé le chercher ? demanda Kyle avant que Wendy ne commence son interrogatoire.

- Oh, il était – confus je crois. Il a dit à Craig de le laisser tranquille, il l'a traité de prédale – enfin Cartman l'a traité de prédale – et il a dit qu'il n'avait fait que mentir à Butters parce qu'il allait mourir de toute façon. Peut-être que c'est vrai, il est dingue. Comment va Stan ?

- Ça va, dit Kyle fermement. Il avait décidé de ne pas parler de l'accident dans la salle de bain. Stan n'aurait pas voulu qu'elle ait cette image de lui, et évidemment il n'allait pas dire qu'il avait mouillé son lit. Il veut beaucoup boire, de l'alcool je veux dire, avoua-t-il.

- Alors ne le laisse pas faire ! bondit Wendy. Bon Dieu, Kyle, je savais que tu lui laisserais faire n'importe quoi. Tu dois être strict, même s'il se fâche.

- C'est pas un prutain de chien qu'on dresse, et je ne laisse pas l'alcool couler à flot figure-toi. Hier c'était sa toute première nuit à la maison, il n'était vraiment pas bien.

- C'est vrai ? demanda Wendy en devenant blanche. Enfin, oui bien sûr, c'est normal. Oh, combien de temps ça va encore durer ? J'ai besoin d'être avec lui, je veux – elle s'arrêta, respira profondément. Il t'a parlé méchamment ?

- Un peu, marmonna Kyle. Il n'allait définitivement pas lui mentionner que malgré tout il avait passé la nuit blottit près de nuit, et que même si Stan avait dormi comme une masse, sa simple présence avait suffi immédiatement à le consoler de tous ses cauchemars. Il a mangé un vrai repas aussi, c'est bon signe finit-il par dire.

- Tu viens travailler aujourd'hui ?

- Non. Je reste avec lui. Aussi longtemps qu'il aura besoin de moi. Il m'a dit, hier soir – Il s'arrêta, en se demandait s'il ne faisait pas une erreur de lui en parler. Heu, que. Il ne veux pas être seul.

- Je suis persuadée qu'il ne l'a avoué qu'après plusieurs verres, dit Wendy d'une voix douloureuse. Ok, allez. Prends quelques jours pour lui tenir compagnie pendant qu'il se morfond s'il le veut, mais tu dois revenir à la Croix Rouge le plus tôt possible, et amène Stan avec toi. Il jouera aux cartes avec les autres, et il peut aider pour l'administratif.

- Je ne sais pas s'il en a envie.

- Évidemment qu'il ne voudra pas, au début ! Mais tu dois le convaincre d'y aller, c'est son seul moyen pour se réhabituer à la vie en société. Tu dois l'aider à faire ce qui est bon pour lui, même si c'est difficile. Même s'il te déteste pour ça. Elle tourna la tête soudainement en entendant un chien errant marcher le long du trottoir enneigé. Les funérailles de Butters sont samedi, dit-elle lentement. Je vais aider Linda. Elle n'arrive plus à rien faire.

- C'est gentil de ta part, dit Kyle soulagé qu'elle ait un projet.

- Il a réussi à contrôler sa vessie hier soir ? demanda Wendy d'un coup, à demi-voix. Kyle la regarda la bouche ouverte.

- Ça allait je crois. Il savait que Wendy remarquait son rougissement, c'était difficile de lui mentir. Je vais y aller. J'ai pleins de trucs à faire à la maison.

- Dis à Stan de t'aider si tu peux. Même quelque chose de simple comme couper les légumes. Il aime bien se sentir utile.

- Il n'est plus le même, dit Kyle avec un pincement au cœur. Elle le regarda durement, pinça ses lèvres.

- Tu crois que je ne le sais pas ? Il a besoin d'une thérapie. Il est comme tous les autres, il - Il finira par aller mieux, Kyle, un jour ou l'autre. Ne le laisse pas s'enfoncer dans sa déprime. Il a beaucoup de chance d'être encore vivant.

- Wendy. Je sais. Mais tu ne penses pas à – enfin. Pense à tout ce qu'il a perdu.

- Tu crois que je ne peux pas comprendre parce que je ne suis pas un homme ? Elle le regardait avec un air dégouté qui passa à de la pitié puis de la colère. J'ai perdu ça aussi, Kyle. Je sais que ce n'est pas pareil, mais cette partie de lui était à moi, avant. Enfin, pas à moi, mais. C'était une partie de ce qu'on était quand on était ensemble.

Elle le laissa là. Il n'avait pas le cœur pour lui courir après ni la maturité pour s'excuser. Il rentra chez les Marsh au ralenti en essayant d'imaginer ce que ça pouvait être : avoir Stan de cette façon, et le retrouver après avoir eu peur de le perdre pour toujours mais sans l'intimité, la joie, le sentiment d'être au complet. Il savait que Stan en faisait le deuil, lui aussi, pas seulement parce qu'il ne pourrait plus jamais l'utiliser, peut-être que c'était dur à surmonter encore pour l'instant, mais surtout de ne plus pouvoir l'utiliser avec Wendy. Kyle passa la matinée dans la cuisine pour inventorier tout ce qu'il y avait dans le garde-meuble. Il n'arrêtait pas de se dire que dans une autre vie Stan serait revenu et aurait mis Wendy enceinte immédiatement si elle l'avait voulu, dès son retour à la maison, comme une espèce de célébration de la vie. Kyle les aurait détesté. Il se détestait de le savoir.

- Comment va mon petit neveu ? demanda Jimbo en entrant dans la cuisine l'air endormi, accompagné de Ned, la cigarette à la bouche, un peignoir par-dessus son pyjama. Leur habitude d'être sur leurs gardes à chaque instant s'était largement essoufflée depuis le départ de Ike.

- Peut-être que tu ne devrais pas lui dire qu'il est petit, conseilla Kyle en essayant d'avoir l'air aimable quand même. Il va bien, je crois. Il dort. J'allais le voir en fait.

Effectivement Stan dormait toujours. Il ne se réveilla que plusieurs heures plus tard dans l'après-midi, et grognait à chaque fois que Kyle lui proposait de manger un peu. Kyle demanda à Jimbo d'aller faire les courses au marché avec un longue liste incluant du bourbon. Il ne voulait pas arracher à Stan tous les petits réconforts qu'il pouvait trouver, il fallait juste qu'il fasse plus attention. A trois heures de l'après-midi Kyle décida qu'il était bien assez tard et alla réveiller Stan.

- Tu vas bien ? hésita Kyle en s'asseyant sur le lit pour toucher le front de Stan en se demandant s'il n'avait pas de la fièvre. Tu as dormi quinze heures au moins.

Stan répondit par un marmonnement incompréhensible, les yeux fermés. Kyle avait l'impression qu'il était un peu chaud, il se demandait ce que Stan lui dirait s'il lui proposait de prendre sa température.

- Wendy est venue ce matin, testa Kyle pour voir sa réaction. Stan cligna des yeux, le visage appuyé contre l'oreiller, pas encore tout à fait réveillé.

- Je ne veux pas la voir.

- Je sais. Mais elle pense à toi. Tu t'en doutes je crois. Elle pense que tu devrais faire du bénévolat à la Croix Rouge comme nous.

Stan toussa à l'idée.

- C'est des conneries, gronda-t-il en gémissant sous la punition de l'implant-V. Il roula sur le dos, se frotta les yeux. Il avait l'air complètement normal, parfaitement intacte, sous cet angle.

- Je ne pensais pas que tu en aurais envie. Je lui ai dit ça.

Stan cacha ses yeux avec un bras et resta silencieux. Kyle regarda par la fenêtre, il commençait déjà à faire sombre dehors. Jimbo n'était pas encore revenu du marché, Ned était également sorti pour faire du troc de bois à brûler.

- Tu vas encore dormir ? demanda Kyle en lui donnant un petit coup avec le doigt.

- Tu veux quelque chose ? dit Stan d'un ton cassant. Kyle ne le reconnu pas quand il laissa tomber son bras pour le regarder. Il avait l'impression de voir un serpent, prêt à l'attaquer. Son visage changea un peu en voyant la surprise de Kyle, mais Kyle sauta du lit pour reculer. Je veux dire, je n'ai pas le droit de rester au lit pour une prutain de fois ? demanda Stan d'une voix plus calme. Il avait l'air embarrassé par sa montée de colère, Kyle s'en voulu de le faire culpabiliser. Pourquoi ne pas le laisser le traiter comme un punchingball, au moins au début.

- Tu peux, dit Kyle, mais il pensait à ce que Wendy lui avait dit, que Stan aimait se sentir utile. C'était vrai, et Kyle savait qu'il ne lui rendrait pas service en le laissant s'enfoncer indéfiniment, à lui servir du bourbon et changer ses draps sales sans rien dire . Mais j'ai pensé à ta mère, dit soudain Kyle en se tournant pour le regarder à nouveau. Quand elle rentrera, elle en aura bavé, elle sera – Dieu sait ce qu'elle aura vécu. Je crois que ce serait bien pour elle, si elle te voyait aller bien et faire une activité. Tu vois ce que je veux dire ?

- Non, dit Stan amerement. Je ne comprends pas ce que veux dire « aller bien » pour quelqu'un comme ça. Comme moi. Ça veut dire quoi, être en vie ? Ne pas être trouvé au milieu d'une flaque de pisse ? Ce serait bien comme début. Qu'est-ce que je suis censé faire d'autre à ton avis ?

- Tu n'es pas censé faire quoi que ce soit, bégaya Kyle qui voulait rapidement calmer la situation. Stan se redressa un peu, les épaules soutenues par l'oreiller. Il avait l'air d'attendre qu'il continue. Je dis ça comme ça, reprit Kyle. Ta mère pourrait te trouver ici à son retour, ou bien elle pourrait te trouver à la Croix Rouge en train d'aider d'autres vétérans. Je ne te dis pas ce que tu dois tout faire tout de suite. C'est juste une idée, pour que tu y penses.

- Je ne peux aider personne. Je ne peux même pas aller aux chlottes tout seul. Ou peut-être que si ? On va voir. Il se pencha pour aller sur son fauteuil, Kyle esquissa un mouvement pour le rapprocher, mais Stan arriva à s'installer dessus sans aide. La vision de ses jambes inertes qui passaient lourdement du matelas au fauteuil déchirait le cœur de Kyle, il avait l'impression qu'il voyait le corps mort d'un être cher balancé dans la mer depuis un bateau. Stan attrapa ses chaussettes et les mis une par une.

- Je viens avec toi ? demanda Kyle alors que Stan allait dans la salle de bain.

- Laisse-moi essayer d'abord, marmonna Stan. Il tourna la tête vers lui juste avant de fermer la porte. Tu comprends maintenant ? Pourquoi je ne veux que Wendy soit là, à devoir me torcher le cru en faisant semblant de rien ?

- Oui je comprends. J'ai jamais dit que tu avais tort, je pense juste que vous pourriez rester amis.

- Prutain mais ta greule, Kyle, tu ne crois pas que j'y pensé avant de couper les ponts ? Tu ne vois pas que ce serait atroce, pour elle comme pour moi ? Il claqua la porte derrière lui.

Kyle sentit les larmes monter. Il avait honte, se demandait s'il ne ferait pas mieux de quitter la chambre, de juste laisser Stan seul. Il savait que c'était injuste, égoïste, mais de toute façon traiter Wendy comme une saleté invisible ne pourrait jamais durer sur le long terme, Stan finirait par se détester un jour d'avoir fait ça. Kyle entendit un bruit d'eau couler et pensa que maintenant Stan devrait pisser assis. Il y avait encore tellement de petites humiliations qui attendaient d'être découvertes, à côté des grandes qui viendraient tout de suite en tête de tous ceux qui verraient Stan à présent.

Il y eu un bruit étrange et lent, mais Stan arriva à faire ce qu'il avait à faire et ouvrit la porte pour sortir, bien droit sur son fauteuil. Kyle décida ne pas lui faire remarquer qu'il ne s'était pas laver les mains.

- Écoute, dit Stan en avançant au milieu de la pièce. Je ne veux pas parler de Wendy avec toi. Je sais que tu veux juste être gentil, mais tu ne sais rien alors n'en parlons pas.

- D'accord. Ouais, je sais. Je n'ai jamais été avec quelqu'un. Je sais.

- Laisse tomber, dit Stan en le fusillant du regard. Tout ce que tu dis m'énerve encore plus.

- Je viens de dire que je comprenais ! Je n'étais pas sarcastique !

- Mais prutain, ce que tu ne comprends pas, Kyle, c'est que tu auras quelqu'un un jour, tu n'as que dix-huit ans. Tu vas rester à t'apitoyer sur toi-même parce que tu ne t'es pas mis en couple au lycée ? T'es sérieux ?

- Je ne m'apitoie pas sur moi-même ! cria Kyle. Il voulait lui faire enfin comprendre qu'il ne disait rien pour le blesser, qu'il ne sentirait plus jamais triste pour lui-même, que tout ce qui lui faisait de la peine c'était l'état de Stan.

- Tout va bien là-dedans ? demanda Jimbo à travers la porte. Stan fit un soupir exaspéré.

- On va bien, occupe-toi de tes affaires.

- Ne lui parle pas comme ça, dit Kyle entre ses dents. Il avait l'image mentale de Jimbo qui s'éloignait en pleurant.

- Tu es très fort pour me dire ce que j'ai le droit ou pas de faire, plus que j'aurai cru.

- Je sais que tout a changé, dit Kyle en se faisant violence pour parler calmement. Mais je veux pouvoir te parler normalement, même si je m'y prend mal et que je fais des cronneries, ce qui est apparemment le cas. Je détestais quand j'étais à la Croix Rouge, parce que je ne savais jamais quoi dire et du coup je me taisais tout le temps. Tu veux que ce soit comme ça ? Que je devienne comme une petite souris avec toi, à me cacher à moitié parce que j'ai peur de ce que je pourrai dire ? Tu veux que ça reste comme ça ?

- Putain non, dit Stan en serrait les dents et les poings à cause du juron. Son visage s'adoucit après la douleur, Kyle le regarda respirer profondément, son propre cœur battait fort et le sentait dans sa tempe. Il n'aurait jamais cru pouvoir lui dire tout ça, surtout pas si vite. Mais c'était Stan. Il ne savait pas lui cacher ses émotions, excepté le sentiment le plus important de tous.

- Désolé, dit Kyle. Je ne veux pas être un crétin, ni dire de la smerde, mais. Je ne veux pas non plus faire semblant, ni te traiter comme si t'étais en porcelaine.

- Je, commença Stan, les yeux humides. Kyle fit comme si de rien n'était, pas sûr de quelle attitude prendre. En fait je. Ça me convient. Je veux dire. Merci.

- Hum, marmonna Kyle, les joues rouges. Il avait l'impression qu'il venait de lui confesser quelque chose, et c'était surement le cas en fait. Jimbo est revenu du marché, finit-il par dire. Tu veux manger un truc dans la cuisine ?

- Oui, dit Stan. Il soupira, se frotta le visage avec ses deux mains, Kyle se demanda s'il lui en demandait beaucoup. Je n'aurais pas dû parler mal à Jimbo.

- Il ne t'en voudra pas, assura Kyle.

Exceptionnellement Kyle avait demandé à Jimbo de ramener beaucoup de chose du marché, même s'il devait veiller à ne pas trop dépenser. C'était une occasion spéciale, et l'enthousiasme de Stan pour le poulet de la veille avait touché Kyle. Si Stan pouvait prendre du plaisir à manger, alors Kyle lui procurerait de la bonne nourriture. Il trouverait l'argent, d'une façon ou d'une autre.

- Oh, vieux, ça coute trop cher, dit immédiatement Stan quand Kyle rangea les courses en posant un sac de Cheesy Poofs sur la table. Ne gâche pas tes économies. Il avait pris le sac dans les mains et le regardait avec des yeux ronds.

- Ça vient de chez Barbrady, expliqua Jimbo. Il me l'a échangé contre des munitions, ça fait des mois qu'il en cherchait. Les deux boutiques de Cartman étaient fermées.

- Vraiment ? s'étonna Kyle. Craig n'était pas là non plus ?

- Non, personne. Les gens m'ont raconté des ragots à la boucherie, parait que Cartman à le cœur en miettes depuis la mort du petit Butters.

- Cartman n'a pas de cœur, dit immédiatement Stan. Il fait semblant, crois-moi. Il regarda Kyle pour qu'il approuve, ce qu'il fit même s'il n'en était pas certain.

Clyde et Craig passèrent les voir en fin d'après-midi. Clyde avait apporté une boite pleine de caramels mous que sa mère faisait. Kyle s'attendait à ce que Stan les envoie balader, mais il les invita à rentrer, et ils restèrent ensemble dans le salon un bon moment. Kyle écouta leurs souvenirs du champ de bataille. Il voulait demander comment Kenny était mort mais n'osait pas. Stan pourrait le lui dire plus tard, quand il sera prêt.

- A Butters dit Clyde après que Jimbo leur ait servi un verre de bourbon. Jimbo ne savait pas pour l'accident de la nuit dernière. Kyle regarda nerveusement Stan boire son verre d'une traite après le toast.

- Tu viens à son enterrement ? demanda Craig à Stan. Kyle n'avait pas oser lui demander, il fut soulagé que Stan hocha la tête, les yeux baissés sur son verre.

- Bien sûr, dit-il.

- Je ne suis allé nulle part les deux premiers mois, quand je suis revenu, dit Craig. Je me sentais déformé.

- Vous pensez que Cartman viendra ? demanda Clyde, peut-être pour changer de sujet, parce que Stan regardait toujours son verre, le dos vouté.

- Oui je pense, vu ce qu'il s'est passé à l'hôpital dit Kyle.

- Je sais pas mec, dit Clyde, t'auras dû l'entendre quand je suis allé voir juste après. Je sais qu'il est fier et immature, mais il était livide, il m'a dit que j'étais débile de l'avoir cru, que c'était que du faux, qu'il l'avait fait juste pour que la mère de Butters lui donne du fric. C'est immonde, dans tous les cas. Je veux dire, Butters était même pas mort depuis cinq minutes, et Cartman parlait déjà comme ça.

- Je suis sûr qu'il viendra quand même, insista Kyle.

- C'est vraiment dégueulasse, dit Stan, d'une voix si rude que Kyle en eut la chair de poule. Ça me dégoute que Cartman soit vivant, alors que des gars comme Kenny et Butters sont morts. Il leva enfin les yeux de son verre. Vous avez des nouvelles de Bebe ?

- Non, dit Clyde. Il eut un nouveau silence. Craig tapait du doigt sur son verre vide, son ongle faisait un bruit répétitif pesant.

- T'aurai dû la voir, Clyde, dit Stan. Bebe était. C'était pas la meilleure soldate de notre peloton, mais elle n'avait peur de rien, tout le monde avait confiance en elle, elle était tellement – il secoua la tête. Je ne devrais pas parler au passé,

- T'inquiète pas, dit Clyde fermement. Je te comprends.

Lui et Craig partirent peu de temps après, et Kyle en fut soulagé, même s'il était également content que Stan ait parlé avec eux. Stan alla aux toilettes avant d'aller au lit, atténuant les peurs de Kyle. Il ne savait pas trop ce qu'il devrait faire quand Stan sortirait de la salle de bain. Allait-il dormir dans le lit ? Ou dans le salon sur le canapé ? Ils s'étaient déjà lavés les dents, Jimbo avait ramené une nouvelle brosse à dent pour Stan et Ned était allé chercher celle de Kyle chez lui, avec d'autres affaires qu'il avait oubliées. Les choses se mettaient en place, mais Kyle ne savait pas vraiment où ça allait le mener, à commencer en terme de lieu pour dormir.

- Est-ce que j'ai été méchant ? demanda Stan en se préparant pour monter sur le lit. De parler de Bebe ?

- Non, pas du tout, assura Kyle. Il se tenait gauchement près de la porte, les bras croisés pour se réchauffer. La maison des Marsh était pleine de courant d'air, le rez-de-chaussée devenait froid la nuit.

- Je crois que c'était un peu méchant, murmura Stan en regardant le lit comme pour se préparer à plonger dedans. Ca faisait toujours bizarre à Kyle de le voir bouger ses jambes, quand ça ne lui déchirait pas la poitrine. C'est comme si je voulais lui faire mal, dit Stan, parce que lui il n'est blessé nulle part. Je te parie qu'il va porter ses médailles à la cron à l'enterrement de Butters. Moi je ne mettrai pas la mienne, et je l'enverrai chler si ça lui pose un problème. Et Craig – t'as entendu quand il a dit qu'il se sentait déformé ? Comme si boiter et perdre un œil était pire que ça ?

- Craig est un abruti, dit Kyle qui une fois de plus ne le pensait pas vraiment.

- Je ne supporte plus ces gens, je ne veux plus les voir, marmonna Stan en installant ses jambes pour se glisser dans le lit.

- Je ne sais jamais quand je dois t'aider ou pas, dit Kyle en espérant que ça ne l'énerve pas, il lui semblait qu'il ne dirait jamais ce qu'il faut, mais il pouvait plus se taire. Tu peux me le dire, c'est plus simple je crois. Si tu veux faire des règles. Et je ne sais pas – est ce que je dors ici avec toi ? Je ne veux pas faire le pot de colle, ou. Ou autre chose.

Stan ne dit rien pendant un long moment, Kyle était certain qu'il cherchait un moyen aimable de décliner sa proposition de dormir avec lui.

- Est-ce que tu as peur que je te pisse dessus ? demanda Stan très vide. Pendant une seconde Kyle pensa que c'était une blague. Puis il fut certain que ce n'en était pas une.

- Non.

- Mais tu détestes la pisse. T'as du – et tu déteste, c'est, c'est ce que tu détestes le plus –

- C'est à des milliers de kilomètres de ce que je déteste le plus. Plus maintenant. Chaque jour sans toi, j'aurai bu des tonneaux et des tonneaux de pisse pour te revoir. Bien pire que ça. J'aurais- j'aurais bien voulu être un poisson dans une rivière de pisse, Stan, pour que tu reviennes.

- C'est ça le truc, tu vois, dit Stan en levant la main vers lui. C'est comme ma mère, tout le monde me dit que je suis revenu, qu'au moins je suis là. Mais ils ont perdu qui j'étais, l'ancien moi, et on dirait que personne ne s'en rend compte. Ce gars-là est parti, Kyle . Il ne reviendra pas, et je ne peux même pas être triste pour ça.

- Si, tu peux, dit Kyle d'une voix un peu trop aiguë. Il pensait tout le temps, tout le temps, à ce que Stan lui avait dit avant de partir, qu'il serait perdu sans Kyle à ses côtés. Je regrette tellement de pas avoir pu venir avec toi, dit Kyle, qui ne savait pas si Stan pensait à la même chose que lui.

- Non. Tu n'as aucune idée d'à quel point je suis heureux que tu sois toujours le même.

- Mais c'est faux, dit Kyle en se mordant la langue pour ne pas pleurer. Il ne pleurait jamais t'habitue, ces derniers temps c'était toujours pour la même raison : la honte. Il se sentait ridicule avec Stan qui le regardait comme s'il était un gamin idiot qu'on devait protéger, un ignare qui devrait s'estimer soulagé d'en savoir si peu du monde réel – et c'est ce qui le rendait le plus honteux.

- Ne dis pas que tu n'es plus le même, dit Stan en se penchant pour prendre la main de Kyle. Même si c'est vrai, ne le dis pas. Viens.

Ils se mirent sous la couverture ensemble, Kyle s'arrocha à lui, cacha son visage contre son torse. Le cœur de Stan battait contre sa joue, ses bras entouraient Kyle, ils plus forts qu'avant son départ pour le camp. Son souffle était chaud contre le front de Kyle. Tout ce qui comptait était là. Kyle le prouverait à Stan, d'une façon ou d'une autre. Il retrouvera le Stan perdu, lui prendra la main, et le ramènera à maison.