Il en était sûr, la fissure dans le plafond avait pris un nouvel embranchement depuis la dernière fois qu'il avait eu le loisir de prendre un bain ici. Elle s'étendait maintenant au-delà de l'ombre que projetait le plafonnier et sa forme lui faisait plus que jamais penser au réseau de rues et ruelles composant une ville . Certes, ce n'était pas la plus poétique des images. Du moins, son imagination lui évitait ainsi de penser à la possibilité que le plâtre ne soit trop fragilisé pour lui tomber dessus.

Du bois d'une poutre sortait un vieux clou. Juste à côté, un morceau de toile d'araignée maculée de poussière tournait sur lui-même. Sur les murs, les miroirs largement embués se fondaient presque dans la peinture d'un gris passé, choisie il y a bien longtemps maintenant. Seuls leurs contours, parce qu'en argent véritable, reflétaient la lumière ; et encore, seulement si l'on y regardait bien.
Du carrelage bleu, si bleu qu'il en paraissait noir, perlaient des gouttes d'eau plus grosses et plus rapides à mesure qu'elles s'approchaient de la fin de leur course verticale, mangeant leurs sœurs au passage. L'une, précédant les autres, dégringola sur le doigt du sorcier, et de là coula le long de son avant-bras avant de se fondre dans l'eau de la baignoire. Pendant ce temps, une autre, plus petite, ruisselait de son cou jusqu'à sa clavicule. Chatouilleux, Remus Lupin se gratta sans force. La peau de sa main gauche était déjà fripée. Il la replongea dans l'eau.

Les retours de longues missions étaient toujours difficiles il l'avait vécu du temps du premier Ordre du Phénix et cela se vérifiait encore. Il se sentait inexplicablement triste, ses muscles étaient tendus et il restait en alerte, sursautant au moindre bruit imprévu… ce qui se produisait plus que souvent dans une maison remplie d'adolescents et adolescentes, eux-mêmes à cran.

Cela faisait maintenant quatre jours depuis l'attaque qu'avait subi Mr Weasley et Lupin n'était rentré que le soir de l'évènement dire s'il n'avait fait qu'échanger un stress contre un autre. A peine avait-il posé un pied à l'intérieur, et avant qu'il ait pu dire à Sirius comme il était content de le revoir, celui-ci l'avait informé de tout : Arthur qui était de patrouille à l'intérieur du Ministère, sa blessure, les enfants qui se trouvaient dans la pièce d'à côté et Molly à St Mangouste, le rôle qu'avait joué Harry. Nul besoin de lui décrire l'incertitude qui les minait tous et la torture de l'attente, en revanche leurs souvenirs communs de la première guerre contre Voldemort ne s'étaient pas effacés avec le temps.

L'eau tiédissait décidément trop vite. Comme ses bras se couvraient de chair de poule, Lupin pensa à s'activer.
Il se redressa, prit la fiole de shampoing qu'il commença à dévisser, mais la reposa.
Il ferma les yeux, plia davantage ses jambes et se bascula en arrière pour plonger la tête sous l'eau. A huit ans, il jouait au sous-marin en ne laissant que son nez et sa bouche dépasser de la surface ; il ne jouait plus maintenant, mais l'habitude lui était restée.
Enveloppé par les sons assourdis de la maison, les bras portés agréablement par l'eau, il se força à emplir à fond ses poumons, une deux trois fois, avant de respirer à nouveau normalement. Puis il recommença. Encore. Et une autre fois.

Soudain quelqu'un – ce devait être Fred - passa dans le couloir en chantant à pleine voix.
Et Lupin faillit boire la tasse cette version de Mon beau Sapin n'était pas très fidèle à l'esprit de la chanson originelle, mais nettement plus inventive, il fallait bien l'admettre. Lorsque l'adolescent ajouta quelques grossièretés au refrain, Lupin entendit vaguement les cris outrés de Mrs Weasley. Le moment où il sortit complètement la tête de l'eau coïncida avec l'exclamation non moins stridente de l'adolescent :

-On a plus huit ans maman !

-Peut-être mais ta sœur est encore jeune !

-Ho, alors ça ! Ginny en connaît plus que nous ! Si tu l'avais entendu la fois où un gnome de jardin a …

Mais il ne put en dire plus. Sa mère lui intima l'ordre de se préparer plutôt que de discutailler, avant de s'éloigner à pas lourds en grommelant.

Car actuellement, le Square Grimmaurd vivait au rythme de deux choses : des visites quotidiennes à l'hôpital St Mangouste, et les préparatifs des fêtes.
A coup sûr pour moins penser aux premières, Mrs Weasley, s'était jeté dans les seconds avec une énergie presque inquiétante ; entrainant avec elle Sirius, dont l'enthousiasme pour Noël était dans les souvenirs de Lupin assez inédit. Ceci dit, la vraie surprise pour lui ne résidait pas tant dans la vision, plutôt charmante, de son compagnon juché sur un tabouret devant le sapin, une guirlande rouge à moité enroulée autour de son cou, une étoile entre les dents. Non, le quasi-miracle était ailleurs : Molly ne cessait de montrer sa reconnaissance d'être hébergée au square Grimmaurd par tous les moyens culinaires et langagiers à sa disposition, tandis que Sirius se faisait un devoir de lui démontrer à chaque baisse de moral combien Arthur était entre de bonnes mains. Aucun regard assassin, pas de soupirs chargés de sens à l'horizon donc. Lupin soupçonnait que cet arrangement nécessite un effort et des ajustements plus que conséquents pour chacun des partis et se demandait jusqu'à quand cela tiendrait. Il aurait pourtant dû s'en souvenir : les drames savaient parfois souder un groupe mieux que le plus vibrant des discours.

La bonne volonté des autres habitants pour ce qui relevait des fêtes était à géométrie variable. Bill et Fleur s'étaient portés volontaires un après-midi, ramenant du Terrier une quantité impressionnante de décorations à accrocher dans le salon et la salle à manger. Hermione également se prêtait gentiment au jeu. Le dévouement de la jeune fille était décidément admirable. En tant qu'ancien professeur il était possible que son avis soit biaisé, mais, honnêtement, combien de jeunes personnes auraient, dans une période aussi troublée, renoncé à des vacances en famille pour rester avec ses amis ? Savoir Harry proche d'une personne aussi généreuse le rassurait au-delà des mots.
Ron et Ginny par contre ne voulaient pas entendre parler de menus, tenues ou décorations avant de savoir si leur père serait de retour pour Noël, ou au moins, pour le réveillon de la nouvelle année. Fred et Georges, enfin, semblaient tirer leur entrain du nombre de blagues plus ou moins forcées qu'ils arrivaient à faire en une journée ; tout plutôt que de laisser leur mère risquer de sombrer dans l'apathie.

Le silence avait maintenant repris ses droits dans cette partie de la maison. Lupin considéra sa baguette posée sur le lavabo. Le fait qu'il ait oublié de bloquer le filet d'air qui passait invariablement de dessous la porte pour vous mordre les chevilles ne l'incitait pas à sortir. Sur un coup de tête plutôt inhabituel de sa part, il finit par réchauffer magiquement l'eau, puis versa une dose de potion moussante – « Magicobulles, plus qu'une détente, un envoutement ! » – dans la baignoire. Aucune raison de ne pas le faire, après tout. Molly et les enfants allaient voir Arthur sans lui aujourd'hui, et dans un sursaut d'amour propre il estima qu'il pouvait bien s'offrir cela.

Bientôt, il recueillit un peu de mousse dans sa main et se savonna lentement le bras droit, le gauche après. Puis les jambes, l'une après l'autre, aussi doucement que s'il donnait le bain à un bébé. Les pieds, ensuite, qu'il se massa un peu.
Ceci fait, il quitta brièvement la chaleur de l'eau pour se couper les ongles il les découvrit plus longs qu'il ne le pensait, signe du peu de soin qu'il avait accordé à son corps récemment. Déjà peu à l'aise avec celui-ci d'ordinaire, chaque période de stress accru réduisait l'attention qu'il lui portait à la stricte hygiène. Pas de regard attentif, des douches expédiées, des vêtements enfilés à la va-vite. Le. Strict. Nécessaire.

De retour dans la baignoire, Lupin se massa doucement le crâne, puis posa sa tête encore pleine de mousse sur le rebord en soupirant profondément. Ce bain était le premier plaisir sensuel qu'il s'autorisait depuis des semaines. Un bon repas, à la rigueur, mais il n'avait réellement envie de rien.
Même les caresses de Sirius, si plaisantes habituellement, lui semblaient en ce moment une idée incongrue, une attention complètement hors de propos. Son départ précipité du lit de celui-ci à la première occasion qu'ils avaient eu de s'y retrouver en témoignait. Ce n'était pas faute de le désirer pourtant. Simplement, il n'en était apparemment pas encore au stade où il pourrait baisser sa garde, être touché sans que cela soit envahissant. Il n'était pas sûr d'avoir été clair dans ses explications -c'était plutôt le contraire- mais Sirius s'était montré adorable. Pourtant il ne comprenait pas vraiment, Lupin le savait. Car la malchance était que son compagnon ait lui-même développé, depuis qu'il s'était remis de l'effet des Détraqueurs, une soif de contact qui paraissait sans fond. Même quand ils se faisaient la gueule, Lupin le voyait bien, Sirius se punissait autant que lui en l'évitant méthodiquement … Enfin… à défaut de le comprendre sur ce point, Sirius le respectait. C'était tout ce qu'il demandait. Et tout ce qu'il pouvait lui rendre quand il perdait pied à son tour.

Retour aux fissures dans le blanc du plafond. Il y resta un moment, absorbé dans ses pensées s'effleurant les avant-bras ou le ventre, doucement, pour sentir seulement qu'il était ici et maintenant, que son corps bien que fourbu était rentré sans blessure de sa mission. Que la pleine lune elle aussi était passée, sans incident particulier, et qu'il avait des jours de tranquillité devant lui avant d'en ressentir à nouveau les effets.

Sans qu'il ne s'y attende il commença à pleurer ; sans sanglots, sans bruits. Juste des larmes, chaudes et lourdes qui se mirent à couler sans interruption sur ses joues. Il ne comprit pas pourquoi.
Tout ce qu'il comprit par la suite, c'est qu'un cap venait d'être passé il avait soif, la tension de ses épaules et de son cou n'avait pas disparue, mais il se sentait inexplicablement allégé d'un poids. Il replongea sa tête dans l'eau pour y chasser la mousse et noyer ses larmes. L'instant d'après, il ressentit le besoin irrépressible de quitter la moiteur de la pièce de rassurante elle lui semblait maintenant étouffante. Sortir à l'air frais. Dehors pourquoi pas. Il était encore tôt, il ne devrait pas y avoir trop de monde dans la rue ; ce serait jouable.

. .

Harry en était sûr, en collant un verre contre les murs ou bien sur le plancher, en y posant son oreille, les déplacements des occupants seraient plus facile à suivre que sur la carte des Maraudeurs . Cette démarche rapide dans l'escalier, elle appartenait à Hermione il en aurait mis sa main à couper, celle-ci, un peu trottinante, il devait s'agir de Mrs Weasley. Ron ne devait pas être remonté de la cuisine, mais pour sûr c'est George qui venait de passer devant sa chambre. Chambre qui n'était pas encore gagnée par l'agitation de la maison, mais il était l'heure d'en sortir. Harry était presque en retard.
Il traina les pieds dans une parfaite imitation de l'adolescent blasé qu'il aurait pu être s'il n'avait pas été celui-qui-a-survécu. Si à défaut de rêver de ses parents, il avait eu l'occasion de trouver leurs habitudes agaçantes, ou si, au lieu de découvrir l'existence de son parrain via une affiche de recherche il avait grandi près de lui. Peut-être aussi, si ses oncle et tante avaient été plus humainement valables ; cela dit, il avait suffisamment de problèmes actuellement pour s'ajouter le soucis de penser à eux. Avec l'énergie d'un mollusque, il se déplaça de là où était posée sa valise pour s'avancer vers la porte. Il enfila la veste qu'il serrait dans son poing, glissa à la va-vite ses lacets défaits dans ses baskets –« débraillé » était le mot que Mrs Weasley utilisait beaucoup en le voyant faire ça -, puis il sorti dans le couloir. De suite, il eut l'impression de tomber dans le sillage d'une tornade. Il se trouva dans cet ordre : bousculé par Ginny qui ne s'excusa pas, récolta une claque dans le dos de la part de Fred qui repartit sans écouter la réponse à son « ça va Harry ? », et, finalement se sentit tiré par la manche par Ron qui l'entraina dans les escalier, les yeux tout écarquillés. Sa mère les attendait en bas, les mains sur les hanches.

-Ah vous voilà ! Merci, Ron chéri. Harry nous partons dans cinq minutes, prends garde à bien te couvrir il fait un froid de canard dehors. GEORGE ! GINNY ! FRED ! DESCENDEZ MAINTENANT PAS DANS UNE HEURE !

Hermione, qui tenait dans ses mains le panier de fruits destiné à Mr Weasley était d'une immobilité presque suspecte au milieu de tout celui. Son regard lorsqu'elle lui dit bonjour trahissait ses pensées bouillonnantes pourtant. Harry allait nettement mieux depuis la première visite qu'ils avaient faite à Sainte Mangouste, mais son amie semblait s'attendre à ce qu'il retombe dans l'auto-flagellation morale à tout moment. Il le savait maintenant toutefois : impossible que sa vision ait été le fruit d'une possession de la part de Voldemort. Ginny le lui avait suffisamment répété, abaissant à chaque fois d'un cran son niveau d'angoisse. Bon, sans mentir, il n'était pas tout à faire serein, mais du moins il n'envisageait plus de quitter le monde sorcier, ou pire d'aller passer les fêtes chez les Dursley pour ne pas être un danger pour ses amis. Cette idée lui semblait presque risible à présent. A coup sûr, si Sirius ne s'était pas inquiété outre mesure en entendant son histoire, si Dumbledore n'était pas encore accouru pour régler le problème, c'est qu'il ne devait pas y en avoir. Non ? En tout cas, il essayait de s'en convaincre, et de ne pas penser par la même occasion que si le directeur ne venait pas, c'est qu'il devait avoir perdu toute confiance en lui. Ou qu'il n'avait fait que prouver une fois de plus, qu'il n'était qu'une source de soucis supplémentaire pour les adultes autour de lui. Au lieu de ressasser tout cela donc, il s'obstinait à croire de plus en plus sincèrement que le rêve où il avait cru « être » le serpent qui avait attaqué Mr Weasley n'était pas plus étrange que les rêves de couloirs qu'il continuait de faire régulièrement.
Le temps qu'il passe ses manteau, bonnet, écharpe et gants de laine, tout le monde était enfin descendu dans le hall. Mrs Black crachait des jurons abominables mais, contrairement à cet été, personne ne se précipita pour fermer les rideaux qui entouraient son portrait. Hermione par contre serrait les dents. Ainsi que Lupin dont Harry venait de remarquer la présence. Bêtement, il chercha autour de lui si Sirius n'était pas en bas lui aussi. Ce n'était pas le cas.

Lupin avait une légère entaille près de l'oreille et ses yeux étaient d'un rouge suspect ; à l'odeur subtile de shampooing qui l'environnait Harry crut en deviner la cause. En tout cas, il avait l'air moins dépenaillé qu'il pouvait l'être. C'était peut-être le pull neuf qu'il portait. Ou le rasage de près. Mystère. Son ancien professeur étant un peu distant ces jours-ci, il n'osa pas aller au-delà d'un sourire qu'il espéra chaleureux. Lupin fit de même, puis Mrs Weasley demanda :

-Tu te joins à nous finalement Remus ?

-Non, non. Je sors juste un peu.

Il leva un sac en toile.

-Ah d'accord. Ca m'étonnait un peu. Est-ce que tu pourras prendre la commande que j'ai passée chez Florian Fortarôme si tu vas au chemin de Traverse ? J'ai pris de ses fameux fruits confits ! Une merveille, tu peux me croire !

Absent. Ou ralenti… Harry ne savait pas vraiment quel mot utiliser. Ce qu'il savait c'est que Lupin ne se permettait habituellement pas de laisser ses interlocuteurs dans la gêne. Or là, une éternité sembla se passer avant qu'il ne réponde.

-Bien sûr.

Sans être désagréable, il semblait simplement attendre que le groupe libère le passage vers la porte pour qu'il puisse lui-même la franchir. Mrs Weasley mit elle-même fin à l'échange en tapant dans ses mains.

-Les enfants, nous sommes très en retard sur l'heure que j'avais dit à Arthur. Allez, on y va ! A plus tard Remus !

Harry ne loupa pas le regard en coin qu'elle coula vers celui-ci en sortant. Désolée, perplexe ou compatissante, il n'aurait pas su dire. Lupin ajouta, toujours légèrement en décalé, de transmettre le bonjour à Arthur, puis il soupira fort et se frotta les yeux.

. .

Il était onze heures et Sirius était toujours au lit. Plus précisément, il était allongé sur le ventre, un bras le long du matelas, la main presque posée sur le sol, l'autre formant un angle compliqué sous l'oreiller où reposait sa tête. Le tourne-disque de Lupin était allumé monté un jour où ce dernier voulait lui faire écouter quelque chose d' « absolument fabuleux » pour reprendre ses mots, l'objet n'était jamais redescendu.

Sirius regardait paresseusement le coin de ciel qui paraissait entre les volets mal fermés. A cause de ce détail, la lumière de la lune l'avait réveillé sans cesse, sans qu'il ne se décide à se lever ou ne pense à fermer les rideaux de son baldaquin. Quelle nuit. Aucune importance cependant, sa chambre perchée au dernier étage, il pouvait vivre en complet décalage du reste des habitants s'il le voulait.
Soucieux, il n'avait pas lâché Harry d'une semelle pendant les soixante-douze heures suivant son arrivée, se levant avant lui, se couchant bien après. Mais à présent, et comme il l'avait communiqué à Dumbledore, son filleul ne semblait pas avoir un comportement plus bizarre que ce qui s'imposait au vu des circonstances. Rêve ou pas, vision ou connexion avec Voldemort, Harry semblait le même qu'il avait toujours été. Trop sérieux pour un gamin de son âge, nerveux aussi mais qui ne l'était pas ? Sirius attendait maintenant que Dumbledore réponde à son hibou. Charge à lui, Remus et Molly de faire en sorte que l'adolescent en reste un pour le temps des fêtes : son seul travail devrait être de manger, jouer avec ses amis et récupérer de ses émotions. Si cela n'avait tenu qu'à Sirius, il ne l'aurait d'ailleurs pas remis entre les mains de cette fanatique d'Ombrage à la rentrée de janvier. Il serait bien mieux ici avec lui. Ceci étant, il n'avait pas son mot à dire…
Une petite voix lui souffla sournoisement que la politique d'Ombrage n'était peut-être pas sa seule motivation, mais il ne l'écouta pas. La maison à nouveau pleine, il parvenait merveilleusement bien à être dans le déni de ses propres angoisses ; elles restaient là, dans un coin, planaient au-dessus de lui, mais pour le moment son aptitude à les ignorer l'étonnait lui-même. Même l'alcool n'était plus autant nécessaire, il se remplissait de la présence des gens, du bruit, des paroles, du mouvement. Quel qu'ils soient : tout valait mieux que d'être en permanence nez-à-nez avec son esprit. Et la gratitude qu'il ressentait à l'idée de pouvoir finalement avoir Harry pour les vacances, le dégoutait. Depuis quand était-il devenu aussi dépendant ? Enfin, depuis quand… il le savait, mais mieux valait ne pas y penser justement.

Les nuages couraient maintenant à une vitesse vertigineuse, poussés par le vent. Rien qu'à cette idée, Sirius remonta sa couverture sur lui, couvrant son cou. Sa chambre était plus sombre que ce que l'heure de la journée ne laissait attendre un ciel si couvert apporterait peut-être de la neige. Ce serait bienvenu, d'ailleurs, il n'en pouvait plus de voir tout ce béton en regardant dehors...

Sirius avait passé la nuit seul encore. Il ne le reprocherait à Lupin pour rien au monde, que cela soit clair. D'ailleurs, il n'avait jamais ressenti le besoin de dormir chaque nuit avec Lupin, non plus qu'avec ses autres partenaires, à l'époque. Pour autant, tout ceci n'était que la partie raisonnable de son esprit pour le reste, et tout aussi misérable qu'il se sentait de ne pas arriver à le refouler, il lui manquait terriblement. Ses chuchotements lorsqu'ils discutaient dans le noir avant de s'endormir lui manquaient. Le fait qu'il le fasse alors même que Sirius lui ait assuré à de multiples reprises qu'il n'y avait pas de chambre occupée en dessous de la sienne et qu'ils pouvaient parler normalement, lui manquait peut-être plus. La bulle que cette habitude créait autour d'eux et la manière dont son compagnon avait de se coller à lui quand il venait se glisser sous les couvertures : et bien, sans surprise, cela lui manquait aussi.
Sur un grognement agacé, Sirius tenta de nouveau de rationaliser. Lupin avait besoin de temps et il aurait été bien malhonnête d'y trouver à redire. De plus, ils n'étaient plus séparés, sans réelles possibilités d'échanger des nouvelles. Son compagnon veillait même à ne pas être trop distant alors de quoi se plaignait-il ? Franchement ?..
Ce que ce dernier pouvait offrir de mieux ces jours-ci était de brèves accolades où il était à moitié ailleurs tout en lui répétant à l'envie combien c'était bon de le revoir. Et c'était bon en effet. Bon et rassurant. Et bien sûr qu'il respecterait le rythme de Remus. Il n'y avait rien à y redire, rien à réclamer. L'insistance d'anciens amants lui faisait encore froid dans le dos : plutôt toute la frustration et l'insécurité du monde que de reproduire ça.
Mais… par Merlin… Sirius aurait vendu son âme à cet instant précis pour faire un bond dans le futur et sentir de nouveau les mains de Lupin sur lui. Il se sentait ridicule, mais il ne pensait qu'à ça depuis maintenant dix minutes, entortillé dans ses draps, le nez dans un pull que son compagnon affectionnait particulièrement. Ridicule, superficiel et … mis de côté. Le tout placé dans le contexte de sa chambre d'adolescent, décorée des posters moldus destinés à horrifier ses parents, quel beau tableau, vraiment… Cette fois, c'est de dédain qu'il grogna.

Le morceau qui passait à présent était le préféré de Lupin. Du genre à le vouloir joué à son enterrement ; charmant… Mais beau quelque part, aussi. Très Remus en somme.

Il écouta encore la musique. Par intermittence, le soleil se dégageait brièvement, cognant agréablement sur sa peau, puis il repartait. Peu à peu Sirius se concentra davantage sur lui, sur ce moment qui n'appartenait à personne d'autre. Et les pensées parasites s'éloignèrent.

Alors il commença à imaginer. Qu'il était allongé, comme il l'était maintenant, mais ailleurs. Que Lupin soit là-bas avec lui mais que la guerre soit loin derrière eux. Qu'elle soit comme un cauchemar dont on se réveille, abimé, secoué mais pas détruit. Il sentait presque son compagnon passer une main dans son dos, la paume à plat, du haut vers le bas. Recommencer en ajoutant une caresse du bout de ses doigts le long de ses cotes, en sens inverse.
Il pensa aussi à tout ce qu'il aurait pu lui dire pour le guider, tout ce qu'il avait envie de lui demander, les yeux dans les yeux ou le visage noyé de cheveux, la tête dans le creux de son coude, un coussin sous le ventre. Les paupières closes, il changea de position. La pression du coin de l'édredon qu'il sentait contre sa joue droite simulait imparfaitement celle du visage de son compagnon ; qu'importe, son imagination continuerait de s'occuper du reste. Il glissa sa main sous le T-shirt qu'il portait pour dormir, descendit le long de son ventre. Il ajouta l'image de celui-ci à genoux, levant les yeux vers lui, sa voix rauque lui faisant toutes sortes de promesses tandis qu'il approchait sa bouche. Sirius visualisa ensuite la manière dont Lupin se laissait aller quand il était sous lui, le poing serré sur les draps, tout en gémissements étouffés. La façon, aussi, dont son compagnon le regardait quand ils étaient seuls et qu'il se savait observé par lui et cet air, si loin du visage sérieux et impassible que Lupin affichait la plupart du temps, Sirius se le repassa en boucle.

Le disque était fini, lui aussi. Il sembla à Sirius que son cœur ne se calmerait jamais. Dans le silence de la pièce il n'entendait que son souffle et celui du vent qui s'insinuait en sifflant entre les tuiles. A croire qu'une tempête se préparait. Ses jambes agréablement cotonneuses, sa tête lourde, il se réinstalla entre ses couvertures.

Dans une heure, il se réveillerait à nouveau ; il s'en fit la promesse. Il descendrait pour avaler une part de tarte à la mélasse. Un thé aussi. Il préparerait quelque chose de froid pour quand les enfants et Molly seraient rentrés. Pour Remus sans doute également ; il sautait trop de repas dernièrement. Par contre ce dernier lui ferait un sandwich, en s'inquiétant de sa propre hygiène de vie, il en était certain. Et ils discuteraient tous les deux du journal, ou bien de Buck, ou du temps. Le sujet n'avait pas d'importance. Peut-être d'ailleurs que tout ne se déroulerait pas de cette manière, ou pas dans cet ordre. Ou qu'ils ne parleraient pas. Aucune importance, ce serait bien, se dit-il, en baillant. Ils feraient en sorte que ce soit bien.