Désolée pour le retard mais j'étais (et je suis encore) en convalescence... Et voilà que Rogue fait une découverte à laquelle je ne m'attendais pas : je ne sais pas vous mais, moi, cette chasse n'en finit pas de me surprendre !
Chapitre 18 - Conjectures
« -Ça ne peut plus durer, Stoya. Il casse les pieds à tout le monde, il faut faire quelque chose ! »
Une ride creusait le front de la directrice entre ses sourcils parfaits. Les visages de Mik et Grazia, porte-paroles des mécontents, lui apparaissaient un peu flous du fait de sa fatigue. L'astigmatisme héréditaire des Vélanes la gagnait ; bientôt, il lui faudrait des lunettes. Quelle déchéance.
« -Les auxiliaires n'en peuvent plus de se faire constamment rabaisser, déclara Grazia, jeune recrue italienne qui n'était pas du genre à se laisser critiquer sans rien dire. Les bons résultats ne donnent pas tous les droits. »
Forte du précédent constitué par John, dont l'efficacité n'était plus à prouver, et toujours soucieuse d'augmenter les effectifs de son service, Stoya avait obtenu de la direction de l'ULM l'autorisation d'élargir le recrutement du TNT pour une durée déterminée : l'appel à candidatures pour devenir auxiliaire non rémunéré s'adressait désormais à tout sorcier titulaire d'une certification de niveau 2 (l'équivalent des BUSE) en défense contre les forces du Mal ou autre discipline semblable et justifiant en la matière d'une « expérience significative ». Grazia, malgré son modeste Diploma theoriae atrarum artium, avait protégé un village entier d'une horde de démons du feu surgis lors de la dernière éruption de l'Etna, et en plus elle était trilingue : autant dire que Stoya l'avait accueillie à bras ouverts.
« -Il faudrait aussi qu'il arrête de se croire plus malin que les autres, surtout ceux qui ont plus de bouteille que lui, ajouta Mik, l'un des anciens du service. Un de ces jours, quelqu'un va se vexer et ça finira mal. »
Proférée d'une voix posée, l'affirmation n'en était pas moins une menace. Il pouvait y avoir des batailles d'egos entre traqueurs, mais les duels et les rixes à coups de poings étaient bien entendu proscrits. Stoya espérait qu'on n'en arriverait pas là, mais les chasseurs de créatures néfastes avaient en général la baguette facile, surtout quand on les provoquait. Et la directrice connaissait le talent de John pour les petites phrases assassines.
Riche idée qu'avait eue Roman de lui faire découvrir les vigiles de chant, vraiment ! John en était sorti remonté à bloc, plein d'une énergie qu'il employait maintenant à asticoter ses collègues. Encore heureux qu'il n'ait pas écourté ses vacances : s'il était revenu tout de suite après la vigile, il se serait montré proprement insupportable.
« -Ce ne serait peut-être pas un mal qu'il reprenne des congés, suggéra Mik, et Grazia pouffa. Il tourne un peu en rond en ce moment, j'ai l'impression… Ou pourquoi ne pas l'envoyer s'occuper de la stryge du lac Prespa ? Je ne crois pas que Jarek tienne particulièrement à ce dossier…
-En revanche, je tiens à ce que Jaroslaw s'en charge lui-même, ça fait bien assez longtemps qu'il n'a pas mis le nez dehors, répliqua sèchement Stoya. Et ce sera une excellente initiation pour l'auxiliaire qu'il encadre. Ça ne te paraît peut-être pas évident, Mik, mais je connais encore mon métier. »
Le sourire de Mik se crispa. Stoya n'en avait cure : elle était agacée de ces récriminations. Ils n'avaient jamais pu encadrer John, qui de son côté faisait de son mieux pour rester imbuvable : bon ; mais ce n'étaient plus des enfants et elle n'était pas leur mère. Attendaient-ils vraiment d'elle qu'elle arbitre leurs chamailleries ? Elle connaissait la réponse, même si elle ne lui plaisait guère. Gérer les problèmes relationnels des uns et des autres n'était pas ce qui l'intéressait le plus dans son métier, mais cela restait une mission incontournable de l'encadrant. Poste après poste, elle n'avait jamais pu y échapper. Quand ils avaient quelqu'un au-dessus d'eux pour se montrer raisonnable à leur place, certains se conduisaient au travail comme des gamins dans une cours d'école. C'était épuisant.
« -John va se calme, assura-t-elle. Je vous garantis qu'il ne tournera pas en rond très longtemps. Mais j'espère que tout le monde a conscience de la pénibilité du travail qu'ils accomplissent, Romi et lui. La chasse au loup-garou porte facilement sur les nerfs, à la longue. Il faut être compréhensifs.
-Les remarques désagréables aussi, ça porte sur les nerfs », observa Grazia à mi-voix.
Le regard saphir de la directrice se braqua sur elle, vrillant ses pupilles.
« -Si nous avons fini, Mik, je te souhaite une bonne journée », dit-elle d'une voix égale sans détacher les yeux de Grazia.
La contrariété de Stoya était palpable, aussi Mik ne se le fit-il pas dire deux fois : il quitta prestement le bureau en fermant la porte, inquiet de ce qui allait advenir de sa jeune collègue. Celle-ci n'en menait pas large. La beauté froide de la directrice était acérée, tranchante.
« -Tu as dû remarquer que, dans ce service, la parole est très libre, reprit Stoya tranquillement, ses prunelles plantées dans celles de Grazia. Nous nous disons les choses avec sincérité et sans toujours prendre de gants. Aussi je vais être claire et directe avec toi : tu n'es pas en position de te montrer insolente. Si tu es titularisée un jour, et que tu arrives à un niveau d'efficacité comparable à celui de Mik, Roman ou John, on en reparlera. En attendant, je te conseille de faire attention quand tu t'adresses à ta directrice, ou nous n'aurons jamais l'occasion d'en reparler. C'est bien compris ? »
Mortifiée, Grazia hocha la tête, la gorge serrée. Elle était partagée entre la colère d'être ainsi mise en cause – injustement, selon elle – la honte de se faire réprimander et la peur du renvoi. Il lui faudrait un peu de temps pour prendre conscience du tact dont Stoya avait fait preuve en ne la sermonnant pas devant témoin.
« -Tu peux y aller, déclara la directrice en la libérant enfin de son regard – il était grand temps pour elle de reposer ses yeux fatigués. Et la prochaine fois que John te fera une remarque, ne te gêne pas pour lui répondre, si tu en as le courage. Ça ne lui fera pas de mal. »
Une fois seule, Stoya s'accorda quelques instants de réflexion, paupières fermées. Mik n'avait pas tort : John avait besoin d'un os à ronger, d'autant plus qu'il ne s'était rien passé lors de la dernière pleine lune. Conformément à la procédure, Roman et lui étaient retournés sur le site du concert de sinistre mémoire, escortés cette fois par quelques Aurors, et conformément à ce qu'ils avaient prévu, ils avaient tous perdu leur temps. Par bonheur, aucune dépêche matinale n'avait signalé de nouveau massacre. Ce Greyback avait dû comprendre qu'il valait mieux se tenir tranquille, à présent. Si Stoya et Roman s'en réjouissaient, John se montrait plus dubitatif : Greyback, renoncer à son bain de sang mensuel ? Il n'y croyait pas une seconde.
« -Il a pourtant mis pas mal de temps à faire parler de lui, avait objecté Roman. Le clan des Féroces a été dissout en septembre de l'année dernière, et les premiers meurtres ont été commis lors de la pleine lune de mars. Ce qui signifie que, jusque-là, il s'est tenu parfaitement tranquille.
-Ou qu'il a été assez malin pour dissimuler ses crimes, avait répliqué John.
-Dans ce cas, pourquoi n'a-t-il pas continué ? avait contré Stoya. Serait-il tout à coup devenu stupide ? »
A cela, John n'avait pas eu de réponse. Depuis, elle le savait, il tournait et retournait tout ça dans sa tête. Visiblement, Severus Rogue détestait les énigmes non résolues : une information qui avait échappé à l'efficace Lari Viesnaya. Et ces questions insolubles ne l'aidaient pas à se montrer aimable.
Stoya était sur le point de se lever pour aller prier Nikki de convoquer John dans son bureau quand on frappa à la porte. Une silhouette sombre se profilait derrière le verre dépoli.
« -Entrez », lança la directrice avec lassitude, prête à voir apparaître un énième porteur de doléances.
Si l'identité du visiteur la surprit, son visage parfait n'en laissa rien paraître.
« -John, le salua-t-elle. Tu lis dans mes pensées. »
Rogue haussa un sourcil amusé, tenté de répondre par l'affirmative bien qu'en vérité il ne se soit encore jamais risqué à user sur elle de ses talents de Legilimens.
« -Tu voulais me voir ? releva-t-il. Les autres se sont plaints, j'imagine ?
-Si tu sais que tu les agaces, pourquoi continuer ?
-J'espère que je fais plus que les agacer, répliqua-t-il, sarcastique. Mais peu importe. »
Avec des gestes décidés, il ferma la porte, vint s'asseoir devant le bureau et posa dessus une chemise cartonnée. Quelqu'un aurait dit qu'il tenait une pêche d'enfer, et ne se serait pas trompé.
Stoya considéra le dossier, puis le sorcier assis en face d'elle. Il respirait la santé : ses yeux noirs brillaient, ses joues paraissaient moins creuses, et même ses cheveux avaient meilleur aspect. La directrice songea furtivement qu'une petite cure de chant ne lui ferait pas de mal, à elle aussi.
« -Eh bien, je t'écoute, dit-elle. Qu'est-ce qui t'amène ?
-Greyback, évidemment. »
D'un doigt, il tapota le dossier.
« -Nous ignorons pourquoi il s'est apparemment tenu tranquille cette fois-ci et où il frappera le mois prochain, mais le passé peut nous apprendre certaines choses... »
Intriguée, Stoya ouvrit la chemise et parcourut rapidement son contenu, à vrai dire assez mince : quelques coupures de presse, procès-verbaux et documents administratifs. La directrice fut stupéfaite de s'apercevoir qu'il s'agissait de dépositions enregistrées par les services de police magique de Serbie et de Roumanie.
« -Comment as-tu eu accès à ces documents ? » souffla-t-elle, ses yeux saphir ouverts en grand.
Rogue haussa les épaules avec désinvolture.
« -Nos estimés collègues des forces de l'ordre croulent littéralement sous les témoignages de gens qui sont persuadés d'avoir croisé notre loup-garou, répondit-il, ironique. Ils ont été ravis de pouvoir en distribuer quelques-uns. »
Stoya fronça les sourcils : c'était tout-à-fait irrégulier. Et elle imaginait mal le revêche traqueur offrant aimablement son aide à ses « estimés collègues ».
« -Dis-moi que tu n'as rien fait d'illégal pour les obtenir, soupira-t-elle.
-Rien du tout, assura Rogue. J'ai simplement écrit pour demander s'ils avaient reçu des déclarations concernant la fin de l'année dernière et, dans l'affirmative, s'ils voulaient bien m'en dire quelques mots.
-La fin de l'année dernière ? s'étonna Stoya. Pourquoi ?
-Parce qu'il s'agit d'une période postérieure à la dispersion des Féroces mais antérieure aux nouvelles attaques, j'espérais donc que nos confrères ne seraient pas trop réticents à communiquer, expliqua-t-il. Je voulais aussi éviter autant que possible les histoires nées de l'hystérie collective, qui portent surtout sur ces trois derniers mois puisque ce sont ceux où l'on sait que Greyback a sévi. Je laisse le soin à nos braves agents de police de traiter cette masse de données.
-Et tu as reçu des réponses ?
-Quelques-unes », confirma Rogue.
Devant la mine soupçonneuse de la directrice, il comprit qu'un petit supplément d'information s'imposait.
-Il est possible que mon courrier ait donné l'impression que j'étais moi-même membre de la police hongroise, lâcha-t-il à contrecœur.
-John !
-Enfin, quoi, Stoya ! Tu dois bien admettre que les choses seraient plus simples si les informations étaient mises en commun ! Le TNT a mené seul la première partie de la chasse. C'est nous qui avons identifié le suspect. Nous restons les seuls habilités à le capturer pendant la pleine lune. Nous sommes censés assister les autorités dans leur enquête. Et pourtant nous restons là à attendre qu'on nous siffle ! Je ne sais pas si tu es tenue au courant des avancées de la police et des Aurors, en tout cas Roman et moi, non ! »
Stoya secouait la tête.
« -Vous en savez autant que moi, soupira-t-elle à nouveau. Comme tu l'as dit, ils en sont encore à démêler le vrai du faux et ce n'est pas facile car, comme tu t'en doutes, ils n'ont pas que ça à faire. De toute façon, distinguer les vrais témoins des affabulateurs n'a aucune importance pour nous : le passé n'intéresse pas la traque. Ce que nous voudrions savoir, c'est où il se trouve actuellement et où il compte aller. Et ça, je doute qu'il y ait beaucoup de gens pour nous le dire.
-Tu te trompes, déclara Rogue. Le passé peut nous apprendre des choses importantes. »
À ces mots, Stoya retint un sourire : c'était précisément pour cette raison qu'elle avait demandé à Viesnaya d'enquêter sur lui.
« -Et qu'as-tu appris de si important ? » interrogea-t-elle.
Rogue se carra dans sa chaise, un sourire suffisant aux lèvres. Il n'était pas fâché de démontrer – une fois de plus – son intelligence.
« -Il y a quelques semaines, un sorcier roumain s'est présenté au bureau central de la police magique de Bucarest, raconta-t-il de mémoire, au sujet d'une plainte déposée le 18 octobre dernier, à laquelle il voulait apporter des précisions. La plainte et la nouvelle déposition de ce sorcier sont numérotées 1A et 1B dans le dossier, indiqua-t-il, et Stoya parcourut rapidement les parchemins désignés. En 1C, j'ai joint un article du quotidien national relatant l'incident, bien qu'il ne nous apprenne rien. Pour faire court, notre témoin a été attaqué, à la mi-octobre, par un individu qui lui a dérobé sa baguette magique. La description qu'il en a donnée à l'époque – cheveux hirsutes, yeux exorbités, air sauvage, odeur terreuse, allure de vagabond – n'a pas permis de retrouver le voleur. Mais voilà qu'à la parution de l'avis de recherche lancé contre Greyback, notre homme le reconnaît comme son agresseur ! Il se précipite donc au bureau de police où, faut-il le préciser, on ne fait pas grand cas de son histoire. Jusqu'à ce que mon hibou arrive... »
Stoya prit le temps de lire les documents, à l'affût de ce que son collègue y avait découvert de si important. En vain.
« -Donc, si l'on part du principe que Greyback était bien l'agresseur, ce qui reste à prouver, qu'avons-nous appris ? Que c'est une brute qui attaque les gens sans raison ?
-Pas sans raison, corrigea Rogue. L'attaque a eu lieu en zone moldue, mais Greyback savait parfaitement qu'il avait affaire à un sorcier. La victime venait de quitter son travail dans le quartier magique et rentrait chez elle. Greyback a dû le suivre depuis la zone magique jusqu'au milieu des Moldus, là où aucun policier sorcier, aucun Auror ne serait présent, là où la victime n'oserait peut-être pas tirer sa baguette pour se défendre…
-Pure conjecture, objecta sévèrement Stoya.
-La baguette était justement le but de l'attaque, poursuivit Rogue sans tenir compte de l'interruption. Notre témoin est formel : l'homme qui s'est jeté sur lui l'a frappé à coups de poings et lui a arraché sa baguette avant de partir en courant. C'était la baguette qu'il voulait. Parce qu'il n'en avait plus. »
La directrice le considéra un long moment en silence. Entre sa correspondance avec les différentes forces nationales de l'ordre magique et l'élaboration de théories sur les activités passées de son gibier, comment avait-il trouver le temps de se mettre à dos la majorité de ses collègues ? Cet homme était un bourreau de travail, dans son genre.
« -Admettons, lâcha-t-elle enfin. Il n'avait plus de baguette. Et alors ?
-En soi, ce n'est guère qu'un détail, convint Rogue. Nous ignorons quand et comment il a perdu sa propre baguette, bien qu'il soit probable que, pendant la période passée parmi les Féroces, il en avait une. Aucune attaque de loup-garou n'a été recensée en Roumanie en octobre, ce qui laisse à penser qu'il n'y en a pas eu ou que Greyback est parvenu à la camoufler – nécessairement à l'aide d'une baguette. Tu me diras que tout ceci ne nous avance à rien. Mais si on met ce premier incident en regard du second... »
D'un geste de la main, il indiqua la chemise ; un deuxième jeu de parchemins et d'articles portait les numéros 2A à 2D. Il savait tenir son public en haleine, songea Stoya.
« -Là, il me faut saluer la perspicacité et la conscience professionnelle d'un jeune apprenti Auror serbe, précisa Rogue, et Stoya haussa les sourcils devant cet éloge inattendu. C'est lui que sa direction a chargé de faire les recherches nécessaires pour répondre à mon message. Un travail des plus ingrats, il ne doit donc pas être très bien considéré par ses supérieurs, ce qui n'a rien d'étonnant car il m'a l'air d'être une espèce de gratte-papier obsessionnel, archiviste ou bibliothécaire dans l'âme. Qu'est-il venu faire chez les Aurors, ça… Mais passons. »
Stoya se rasséréna : les louanges n'étaient que de pure forme.
« -Notre sans aucun doute futur ex-aspirant Auror a donc fouillé les archives des plaintes et incidents se rapportant à la période concernée, reprit Rogue. J'ignore combien de journées et de nuits blanches il y a passé et comment il s'y est pris – je ne serais pas surpris qu'il soit lui-même en charge du classement des archives par les entrées les plus improbables qui soient. Toujours est-il qu'il a exhumé une plainte datée du 25 novembre, déposée contre un individu dont le signalement lui a tout de suite rappelé quelqu'un. À la suite de quoi il s'est présenté chez la victime avec une photo de Greyback, et là encore, celle-ci l'a identifié.
-Formidable, persifla Stoya, ironique. Qu'est-ce qu'il avait fait, cette fois ?
-Rien de bien original : encore une tentative de vol de baguette. Comme tu le verras dans les documents, cette fois, ça s'est passé au domicile de la victime, une sorcière âgée qui vivait seule. Il a dû penser que ce serait facile. L'intéressant, c'est qu'il possédait une baguette à ce moment-là, mais d'après la sorcière, il avait du mal à s'en servir. Elle ne devait pas lui convenir, c'est certainement pour ça qu'il a essayé d'en voler une autre. Non seulement il n'a pas réussi, mais il a été blessé.
-Grièvement ? demanda Stoya en parcourant les parchemins avec un intérêt nouveau.
-Assez, répondit Rogue d'un air satisfait. Les détails se trouvent dans la déposition. Ça ne l'a pas empêché de s'enfuir, mais la sorcière pense que sa convalescence a été longue et douloureuse s'il ne s'est pas rendu dans un hôpital – et nous savons qu'il ne l'a pas fait parce que notre zélé apprenti s'en est assuré. En fait, la sorcière craignait qu'il meure de ses blessures, c'est pourquoi elle s'est donné la peine de porter plainte : pour attester dès le départ qu'il s'agissait de légitime défense. »
Stoya réfléchissait intensément, le front plissé, ses yeux contemplant sans les voir les feuillets éparpillés devant elle.
« -Donc, récapitula-t-elle, il avait de sérieux problèmes de baguette. Peut-être est-ce toujours le cas, mais peut-être pas, on ne peut pas tabler là-dessus. Il n'était sûrement pas en mesure de dissimuler complètement ses attaques à l'aide de la magie, alors soit il a passé les pleines lunes d'octobre et novembre dans un endroit désert sans faire de victime, soit il a pris la Tue-Loup…
-Extrêmement improbable, glissa Rogue, c'est contraire à ses convictions.
-Soit il a quand même réussi à déguiser ses crimes pour qu'ils passent inaperçus aux yeux des sorciers, mais ils doivent avoir laissé des traces, termina Stoya. Ensuite, il a été gravement blessé. Il était seul. Il devait à la fois se soigner, se nourrir, se mettre à l'abri des poursuites et contrôler ses prochaines transformations qui, elles non plus, n'ont apparemment pas donné lieu à des meurtres… Tout ça avec une baguette qui, pour une raison ou pour une autre, fonctionnait mal. Comment a-t-il fait ?
-La réponse est simple, déclara Rogue avec un sourire sinistre. Il n'a pas pu. »
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Un complice : telle était la théorie de John pour expliquer comment Greyback avait traversé l'hiver en dépit de ses blessures et de sa lycanthropie. Roman peinait à y adhérer. En fait, il n'y adhérait pas du tout.
Si ce complice était un autre rescapé de la rafle du camp des Féroces, avait-il remontré à John quand celui-ci lui avait exposé son idée, alors Greyback et lui voyageaient ensemble depuis le mois de septembre. Dans ce cas, pourquoi Greyback avait-il attaqué seul les deux sorciers qui prétendaient l'avoir identifié, alors qu'il connaissait de sérieuses difficultés avec sa baguette ? Pourquoi son complice ne s'en était-il pas chargé ?
Il pouvait lui aussi rencontrer des problèmes avec la magie, avait répondu John, hypothèse que Roman avait accueillie avec scepticisme tant elle lui paraissait improbable. D'ailleurs, si aucun des deux ne maîtrisait plus la magie, comment Greyback s'était-il soigné ?
Si ce fameux complice avait croisé sa route plus tard, par exemple après que Greyback avait été blessé, il fallait admettre que, par le plus grand des hasards, le loup était tombé sur quelqu'un qui le connaissait et l'appréciait suffisamment pour accepter de l'aider – pour le coup, John lui-même admettait qu'à moins d'absorber une dose massive de Felix Felicis, un tel coup de chance ne pouvait guère arriver. On pouvait, sinon, envisager le fait qu'une bonne âme ait pris en pitié ce vagabond inconnu, mais cette personne charitable n'avait pas pu ignorer longtemps qu'elle avait recueilli un loup-garou dangereux. Donc, à moins d'avoir eu affaire à quelqu'un dont la tolérance confinait au surnaturel, soit Greyback avait quitté son sauveur avant la pleine lune de décembre, soit il l'avait réduit au silence.
Dans tous les cas, John estimait que les massacres de mars et avril signifiaient que Greyback était désormais isolé. Selon lui, son complice pouvait l'avoir aidé à maquiller ses précédents crimes et à se transformer en toute sécurité jusqu'à sa guérison complète. Pour que le loup se mette à tuer de manière aussi spectaculaire, un important changement devait s'être produit. Ils s'étaient séparés après une dispute, peut-être, ou quelque chose était arrivé au complice. Il était possible que Greyback l'ait éliminé.
« -Et le fait qu'il n'ait pas tué ce mois-ci, ça veut dire qu'il s'est trouvé un nouveau complice ? Pour un loup solitaire, il est plutôt liant », avait ironisé Roman.
Ça n'avait pas plu à John. Ce n'était pas tant la remarque en elle-même – il se fichait qu'on critique ses théories – mais l'ironie, rarissime dans la bouche de Roman. Vexé, il avait cessé de chercher à le convaincre, allant plutôt présenter ses conclusions à Stoya. Espérait-il vraiment la rallier à ses arguments ? En tout cas, quelle que soit la façon dont elle les accueillerait, elle n'avait pas le pouvoir de le blesser.
Roman s'en voulait d'avoir parlé ainsi à John alors qu'il s'était donné tant de mal pour tenter d'éclairer les zones d'ombre de la chasse. Son hypothèse n'était peut-être pas bien solide mais elle avait le mérite d'exister. Et le fait est que les changements de comportement de leur proie devaient avoir une explication. Pourquoi s'était-il tout d'un coup livré à ces massacres sanglants, et pourquoi s'était-il arrêté ? Mais s'était-il vraiment arrêté ? Ou cette pleine lune tranquille n'était-elle qu'un répit avant un carnage encore plus épouvantable ?
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Ça lui avait pris de façon complètement inattendue, à quatre jours de la pleine lune. Il s'était installé dans une maison abandonnée en bordure d'une petite ville, une vieille baraque aux vitres cassées noyée sous les herbes folles. Il avait obstrué les fenêtres du salon avec des planches pour dissimuler la lueur de son feu. La nuit, vers les trois-quatre heures, il sortait faire les poubelles et, de temps à autre, les poulaillers du coin. Il avait même chipé une pondeuse, une rousse dodue à laquelle il avait fait un nid dans un fauteuil défoncé en échange de son œuf quotidien. Beatrice, elle s'appelait, avait-il décidé. Il recueillait l'eau de pluie dans un grand bidon et, quand le besoin s'en faisait sentir, il allait se laver à l'étang voisin. Ce n'était le Pérou ni de loin ni de près mais, somme toute, toujours mieux que de dormir dehors.
Et puis, un jour, en fin d'après-midi, deux gosses s'étaient introduits dans la maison. Ça devait être un sacré défi pour les gamins du voisinage, un genre d'épreuve initiatique peut-être. Il s'était planqué dans une armoire en les entendant entrer. Par les interstices entre les planches pourries, il les avait regardés fouiner timidement, effrayés par le campement sauvage qu'ils venaient de découvrir. Ils devaient avoir une douzaine d'années ; deux garçons aux joues roses et aux genoux écorchés, inoffensifs. En ébouriffant ses plumes dans un nuage de poussière, Beatrice leur avait flanqué une trouille bleue : ils s'étaient enfuis à toutes jambes en poussant des cris de goret. Sans le savoir, la poulette leur avait sauvé la peau.
Tandis qu'il les observait, blotti dans son armoire, le couteau à la main, il avait senti s'éveiller en lui cette sensation inimitable qui précédait la chasse : la soif de sang, le désir presque irrépressible de ramper furtivement puis de bondir, de courir dans l'air frais qui vous siffle aux oreilles, muscles bandés, souffle court, puis de mordre et de griffer, de déchirer et d'éventrer, de refermer ses crocs et sentir le liquide rouge couler dans sa gueule, chaud et palpitant, au milieu des gémissements et des soubresauts d'agonie, dans des parfums de sueur et de peur et l'odeur ferreuse du sang…
C'était la première fois que ça lui arrivait sans être transformé. L'envie de tuer se faisait toujours pressante à l'approche de la pleine lune, mais là, c'était autre chose : pendant quelques instants – des secondes ? des minutes ? – il s'était senti comme un loup en chasse. Il avait vraiment failli sortir de l'armoire pour se ruer sur ces deux petits gorets et les saigner avec son couteau – ou peut-être les égorger avec les dents. Il ne savait pas comment il était parvenu à se contenir.
Au fond, cette pulsion ne l'étonnait pas plus que ça : c'était tellement bon, de chasser ! C'était l'instinct du fauve, ce qui le commandait pendant la pleine lune… Mais il était loup-garou tout le temps, pas juste une seule nuit par mois ! La Tue-Loup, la morale humaniste des Lupin et consorts, les règles et les conventions, au diable tout ça ! Ce n'étaient que des ruses créées par les sorciers pour étouffer l'instinct des loups, cette magie sauvage qui les rendait puissants. Tous ceux qui faisaient profil bas, arguant de leur propre sécurité pour éviter tout risque de carnage, ceux-là se soumettaient au système aussi sûrement que s'ils prenaient la Tue-Loup chaque mois comme de gentils toutous bien dressés… Greyback, lui, n'étoufferait jamais plus ses instincts. S'il devait en mourir, que ce soit après avoir été pleinement lui-même : un prédateur redoutable, terrifiant et libre, pas une proie traquée. Le traqueur, c'était lui. Sans regret ni remords.
Après la visite des gosses, il avait quitté son refuge, conscient qu'on viendrait bientôt l'y débusquer. Ce n'était pas bien grave : il avait de toute façon prévu de s'en aller. Il ne voulait pas se transformer dans ce village. Il avait déjà repéré l'endroit qui l'intéressait, et ce nouvel instinct de meurtre tombait à pic.
Tout s'était passé comme dans un rêve et, après la pleine lune, il s'était tranquillement éloigné, disparaissant dans les bois. Les Moldus n'avaient pas été longs à découvrir ce qu'il avait fait, il le savait par les journaux qu'il ramassait de temps en temps dans les poubelles – il commençait à connaître certains mots des patois locaux, et puis il y avait les images. Il espérait que les sorciers seraient bientôt au courant, eux aussi. Ils connaissaient son nom ; maintenant, ils devaient comprendre à qui ils avaient affaire.
On dirait bien que Rogue avait raison, Greyback n'a pas renoncé à son bain de sang mensuel...
