LIENS

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Arthur fut sur ses pieds en un instant.

Guenièvre attrapa une fourrure qu'elle jeta sur ses épaules avant de se ruer à son tour dans le couloir. Merlin éteignit le feu en y lançant la carafe d'eau et courut à leur suite. Comment était-ce possible ? Comment deux armées avaient-elles pu franchir la barrière des patrouilles, de leurs espions ? Comment auraient-elles pu échapper à tous les yeux du roi, répartis sur le territoire et parfois même au-delà des frontières ? Comment était-ce seulement possible ?

Les portes de la salle du conseil tonnèrent contre les murs lorsqu'Arthur entra. La cour s'inclina d'un même mouvement.

« Au rapport, déclara-t-il à l'assemblée. »

Galaad s'avança.

« Les armées passaient les plaines de Dénaria lorsque le messager est parti, Seigneur, expliqua-t-il. Elles seront sur Camelot dans cinq heures, six tout au plus. »

Gaius entra à son tour et rejoignit Merlin qui s'était adossé contre une colonne, le tisonnier oublié dans une main. Le médecin lui lança un regard interrogateur auquel il répondit d'un hochement de tête négatif. Pour une fois, il n'en savait pas plus qu'Arthur.

« Votre Majesté... elles portent les bannières d'Odin et d'Alined, termina Galaad. »

Il y eut des exclamations parmi les châtelains regroupés dans la salle. Wace et Geoffroy se regardèrent, outrés. Qui aurait pu croire qu'ils avaient tous deux eu raison de suspecter les monarques. Huit ans, pensa Merlin. Huit ans que le fils d'Odin avait défié Arthur en duel. Huit ans que le jeune prince s'était opposé à la confrontation, en vain. Huit ans depuis le moment de sa mort sous le fer froid de l'épée d'Arthur. Et, semblait-il, pas un jour sans qu'Odin ne fomente sa vengeance. Les chuchotements s'élevèrent à tous les coins de l'assemblée. Quand s'arrêterait donc cette revanche ? Fallait-il vraiment que la tête d'Arthur roule pour que cesse cette folie ? Pourquoi ne pas provoquer directement le roi en duel ? C'était la troisième fois qu'Odin agissait ainsi envers Camelot !

Arthur leva une main. Le silence tomba immédiatement.

« Combien d'hommes ?

— Au moins quinze mille, Seigneur. En plus d'une dizaine de machines. »

Cette fois-ci, la cour resta muette. Il fallait des semaines pour amasser et déplacer des troupes pareilles. Comment était-il possible que les informations ne leur soient pas parvenues ? Merlin dévisagea la foule. Y avait-il un traître dans leurs rangs ? Quelqu'un qui avait retenu, déformé les nouvelles ou les rapports ? Mais qui ? Qui aurait eu intérêt à s'allier à la vendetta d'Odin ? Pour la première fois depuis des années, il ne soupçonnait personne. Certes, certains membres du conseil n'étaient pas très friands du règne et des décisions d'Arthur, regrettaient quelque peu la main froide et sévère d'Uther, mais aucun ne lui semblait du genre à se tourner contre la cité. S'il y avait bel et bien eu un traître à Camelot, se dit-il, il l'aurait forcément su. Il était devenu bien trop paranoïaque pour laisser filer une trahison d'une telle ampleur.

Mais que venait faire Alined dans cette attaque ? La dernière fois que le roi était venu à Camelot, il avait certes tenté de faire capoter le traité de paix proposé par Uther en ensorcelant Arthur et Viviane, mais de là à attaquer ouvertement le royaume, avec une armée de surcroît, il y avait tout de même un monde... L'esprit de Merlin lui renvoya soudain l'image de Trickler, le valet qui suivait le roi de Dearham comme son ombre et qui, avait-il découvert à ses frais, maîtrisait la magie. Était-il possible que cette offensive soit dirigée par la sorcellerie ? Arthur ignorait l'existence des pouvoirs de Trickler, se rappela-t-il. Allait-il devoir le lui confier ? Comment allait-il bien pouvoir lui expliquer comment et pourquoi il le savait ?

« Nous allons tenir siège, décréta gravement le roi. »

Ils n'avaient pas le choix, réfléchit Merlin. Pour assembler une armée capable de rivaliser avec celles qui leur fonçaient dessus, il leur aurait fallu une semaine, au grand minimum. Même si Arthur parvenait à mobiliser les soldats des villages voisins, ce qui était très loin d'être gagné en cinq heures alors que la nuit allait tomber, ils n'auraient pas un dixième des ressources humaines pour faire front. Le château et la basse ville abritaient une centaine de gardes, une cinquantaine d'archers, une trentaine de chevaliers... et même en désignant les soldats alentours, ils n'arriveraient jamais au-delà de trois cent hommes. Leur seule solution était effectivement de se replier au sein de Camelot et d'essayer de rassembler les forces vives des régions proches pour mener une contre-offensive dans les jours à venir.

Le siège leur coûterait cher. Ils sauveraient leurs vies, pas leurs richesses. Camelot pouvait certes abriter un certain nombre de paysans, mais tous ne pourraient pas se mettre en sécurité derrière les remparts, encore moins en si peu de temps. Les armées d'Odin et d'Alined raseraient et pilleraient tout sur leur passage. Ils courraient à la ruine et à la famine l'hiver prochain.

Même s'ils repoussaient les armées, cela serait un véritable carnage.

Arrivés à la même conclusion que lui, certains châtelains se mirent à protester, à appeler malgré tout à la confrontation armée. À chaque nouvelle intervention, le visage d'Arthur perdait une teinte de couleur. Mais le roi ne les interrompit pas. Il laissa chacun lui rappeler une fois de plus quelles vies et quels biens sa décision sacrifiait. Lorsque Guenièvre intervint enfin pour ramener le silence, il était devenu livide.

« Assez, clama-t-elle, suffisamment fort pour faire taire Wace et Léon d'un même geste, le roi a décrété le siège. Que les messagers partent le plus vite possible prévenir les villages alentours et que chacun se prépare au mieux et arme ses hommes. Amice, ordonna-t-elle en attrapant le regard de la suivante qui se tenait dissimulée derrière les seigneurs, rassemble tout le personnel du château, nous avons des réserves à préparer.»

La dénommée disparut immédiatement par les portes ouvertes. Il y eut un instant de flottement.

« Vous avez entendu votre Reine, exécution ! somma Arthur, peut-être un peu plus brusquement que nécessaire. Le conseil et la Table Ronde restent avec moi pour organiser la défense de la ville. »

Gauvain, Perceval, Elyan et Léon se détachèrent des rangs, accompagnés d'une dizaine d'autres chevaliers. Gaius profita du mouvement de foule pour saisir discrètement la manche de Merlin. Ce dernier baissa les yeux. Le Sourcil de son tuteur l'accueillit.

« Arthur sait-il que Trickler est un sorcier ? chuchota le médecin sans préambule. »

Il hocha négativement la tête. A priori, tous deux en étaient arrivés aux mêmes conclusions. Il y avait de la magie derrière cette affaire, il en était persuadé et il n'aimait pas du tout ça. Qui savait quel coup tordu la sorcellerie leur préparait, cette fois encore. Qui savait comment Merlin allait bien pouvoir faire pour déjouer ses plans sans se faire repérer.

« Merlin. »

La voix de Guenièvre l'arracha immédiatement au giron de Gaius. Le vieil homme rejoignit les corneilles du conseil et Merlin trottina vers sa Reine. À leurs côtés, Arthur s'était lancé dans une discussion animée avec Léon sur la possibilité de voir arriver un front par la forêt. Merlin pria pour que les arbres découragent les troupes. Après tout, la proximité avec les bois pourrait leur être diablement utile en cas d'évacuation ou de contre-offensive.

« Est-ce que tu veux bien commencer à t'occuper des serviteurs ? Je te rejoindrai dès que l'on aura établi notre stratégie immédiate, promit-elle. »

Il hocha la tête. La place de la Reine était à la droite du roi. Tant que l'armée n'était pas sur eux, son valet pouvait sans problème prendre le contrôle du personnel.

« Et, Merlin... je crains qu'il ne faille que tu t'armes de quelque chose de plus efficace que ça, soupira-t-elle. »

Il suivit son regard, perdu. Ah, oui, le tisonnier. Il sourit tristement à Gwen, s'inclina, jeta un dernier regard à la silhouette d'Arthur, déjà penché sur un océan de cartes, puis disparut.

Il abandonna le tisonnier dans un couloir. Après tout, ce n'était pas ce bout de ferraille qui allait impacter ses capacités. Avec ou sans pique-feu rouillé, il était tout aussi puissant.

-ôÔô-

Les trois heures suivantes furent noyées dans un tourbillon de chiffres, de sacs de provisions, de bruits de cloches, de réflexions sur le possible intérêt de huit tonneaux d'hydromel durant un siège et les questions inquiètes des serviteurs. Merlin pouvait difficilement les blâmer. Camelot avait beau être réputée imprenable, la ville n'avait plus subi de véritable siège depuis bientôt deux décennies. Une grande majorité du personnel n'avait jamais vécu pareil assaut. La dernière fois qu'ils s'étaient préparés pour une telle attaque, Merlin était parvenu à contrecarrer les plans de Cenred et Morgause à temps et l'offensive n'avait duré, en soi, qu'une poignée d'heures. Jamais la ville n'avait été bloquée ou coupée du reste du territoire.

Cette fois-ci, ce serait différent. S'il en croyait les mots d'Arthur, l'organisation des armées et la présence de lourds engins, l'offensive était partie pour durer.

Les rois étaient prêts à attendre.

Pour Camelot, tout allait se jouer dans les premières heures, mais la cité avait et était un atout de poids. Uther avait certes été un tyran lorsque la magie était concernée, mais il avait aussi été un formidable stratège et bâtisseur. Il y avait du vrai dans la légende dorée du souverain architecte et créateur. Mis à part les dédales de caves et de grottes sous le château dont les entrées avaient été scrupuleusement encombrées depuis la fuite du Grand Dragon, le cœur de la ville demeurait sans faille et sans brèche. Fortifiée, repensée, la citadelle était inviolable sans aide interne. Si l'ennemi ne parvenait pas à forcer leurs défenses dans les vingt-quatre premières heures, il n'entrerait jamais.

Pas sans magie, lui souffla son esprit.

Merlin serra les dents. S'il y avait effectivement un sorcier dans les rangs d'Odin ou aux côtés d'Alined, il risquait d'avoir à défendre lui-même l'entrée du donjon. Mais était-ce vraiment Trickler ? La dernière fois qu'il avait été confronté à l'homme, Merlin avait acquis la certitude qu'il était certes vicieux et appâté par le gain, mais peu puissant. Les petits sortilèges qu'il avait utilisés pour enchanter Arthur puis Viviane n'étaient que de vulgaires tours de passe-passe, accessibles à quiconque étudiait la magie quelques mois. Rien de tonitruant, rien d'inquiétant pour l'intégrité de la cité.

Il s'autorisa un soupir. Il n'y avait absolument aucun moyen qu'un sorcier de son niveau puisse passer au travers des sorts de protection qu'il disposait autour du château et renforcerait scrupuleusement dans les heures à venir. La pensée lui tira un sourire triste. Dans ces rares occasions, il acceptait plus facilement l'immensité de sa magie. Acceptait de se sentir un peu moins monstre. Monstre utile, tout du moins. Après tout, l'abominable bête pouvait devenir abominablement pratique.

Il inspira profondément, chassa ces idées moroses loin de son esprit. Pour une fois, la certitude de sa puissance le rassura. Ce siège ne serait peut-être pas le carnage qu'il avait imaginé. Camelot pourrait s'en sortir, forcer les armées d'Odin et d'Alined à reculer comme elle l'avait fait autrefois avec celle de Cenred et Morgause, contraindre les rois à admettre que la cité était bien trop protégée pour être saisie comme un vulgaire étalage de marché. Quelle humiliation ce serait, pensa-t-il. Quel puissant message pour Albion et ses alliés. Ils pouvaient gagner.

Oh, ils pouvaient même faire mieux, susurra son esprit. Ils pouvaient triompher. Mais pour cela, ils ne pouvaient pas se contenter de repousser deux armées venues détrôner le roi. Pour cela, ils allaient avoir besoin d'un peu de grandiloquence et d'un peu de théâtralité.

Et Merlin avait une idée.

Il repoussa sagement son plan dans un coin de son esprit le temps de finir d'assigner des tâches aux serviteurs. Lorsque Guenièvre le rejoignit une trentaine de minutes plus tard, le personnel s'était mis en marche comme une formidable mécanique bien huilée : des tonneaux entiers de blé et de céréales étaient roulés dans les réserves, des chaînes humaines charriaient vivres et armes dans les couloirs, une dizaine de mains préparait des tables pour accueillir les blessés et plus une âme ne demeurait immobile dans le château. La Reine ne put s'empêcher de siffler d'admiration entre ses dents.

« Je vais aller aider Gaius, décréta-t-elle lorsqu'elle réalisa qu'ils n'étaient plus que tous les deux à ne pas avoir les bras chargés et qu'ils se tenaient sans rien faire dans un couloir.

— Il est avec Daegal, aile est, indiqua Merlin. Et Gwen, si le siège dure, on risque d'avoir besoin de rationner l'eau. Tu pourras lui dire d'être économe ? »

Elle hocha la tête. Merlin se mordit les lèvres lorsqu'il réalisa qu'il venait de la tutoyer. Heureusement, personne ne les écoutait et Guenièvre ne sembla pas s'en formaliser.

« Les armées sont déjà visibles depuis la tour de guet, lui révéla-t-elle en saisissant son coude. Va rejoindre Arthur, il est sur la tour ouest avec Léon et sa garde rapprochée. »

Elle avait l'air déchirée de devoir quitter le front. Connaissant son amie, elle avait dû essayer de convaincre son mari de rester à ses côtés... mais Merlin comprenait la position d'Arthur. Ils ne pouvaient pas risquer de perdre leurs deux dirigeants dans la bataille, même si la Reine était fille de forgeron et aussi redoutable à l'épée que n'importe quel chevalier.

Il ne put résister à la vague d'affection qui le submergea et la saisit dans ses bras un court instant. Le combat allait les séparer. Il ignorait quand il pourrait la voir à nouveau. Elle lui rendit son étreinte, attrapa ses yeux.

« Fais attention à toi, murmura-t-il, parfaitement conscient qu'elle serait la première à foncer hors de l'hôpital à la première nécessité.

— Toi aussi, répondit-elle. Et garde un œil sur Arthur si tu le peux.

— Ne t'inquiète pas pour ça. »

Tant que possible et tant que le sorcier demeurait invisible, il ne quitterait pas l'ombre de son souverain. Guenièvre lui adressa un hochement de tête, celui qu'elle tenait d'Arthur dans ses grands moments de noblesse guerrière, puis disparut dans un mouvement de robes pourpres à l'angle du couloir.

Merlin détala à son tour.

-ôÔô-

Mais il ne rejoignit pas immédiatement son roi. Il traversa la cour, esquiva le flot incessant de soldats et de serviteurs qui voguaient à contresens, sauta les trois marches qui le séparaient de l'entrée de la tour sud et se précipita à l'intérieur. En moins d'une minute, il avait gravi les étages et se tenait en haut de la tourelle, dans le colombier. Par les fenêtres, il distinguait déjà les torches enflammées de l'armée. Bon sang, il n'avait plus beaucoup de temps. Il attrapa trois parchemins dans la réserve, griffonna rapidement les messages et s'immobilisa soudain lorsqu'il en vint à sceller les lettres.

Flûte. Le sceau.

Dans les placards autour de lui, il ne trouverait que celui de Camelot. Cela risquait de ne pas être suffisant. Il avisa rapidement ses possibilités. Le sceau était autour du cou d'Arthur, contre sa peau. Impossible de le lui subtiliser en temps de combat, alors que le souverain portait cotte de maille et armure. Tant pis, il n'avait pas le choix. Il ne pouvait pas attendre. Il força la cire à fondre plus rapidement d'un coup d'œil et falsifia le cachet à l'image du sceau royal. Si son plan fonctionnait, Arthur lui pardonnerait cette contrefaçon. Si son plan fonctionnait, il n'aurait même pas à savoir qu'il était l'expéditeur.

Il se tourna vers la porte, vérifia qu'elle soit bien verrouillée et laissa sa magie se répandre autour de lui. Quelques secondes plus tard, trois oiseaux se tenaient face à lui sur le grand perchoir. Il sourit et les remercia instinctivement d'une caresse mentale en attachant les missives à leur patte. Une fois les ficelles serrées, six petites serres agrippèrent le tissu de son avant-bras.

« Gedrysnaþ oþ morgen cwildtíde ! »

Sa magie enveloppa les trois pigeons d'une lueur mordorée et les fit roucouler de surprise. Merlin ne put s'empêcher d'effleurer doucement leurs plumes avant de les lâcher par la fenêtre. Parfois, il rêvait être un oiseau. Libre, léger, volant sur Camelot. Nourri par la terre et le vent.

Les trois pigeons s'envolèrent immédiatement au-dessus des murailles et disparurent.

Merlin sourit et fila rejoindre Arthur.

-ôÔô-

Lorsqu'il atteignit enfin la tour ouest, les deux armées grondaient aux portes de la ville. Arthur, debout en première ligne aux côtés des archers, avisait leurs ennemis sans un mot, tourné vers leurs cris et le tumulte de leurs armes. Il y avait sur son visage la détermination farouche et ferme que Merlin ne lui connaissait qu'au combat.

Il se tourna à son tour vers le bourdonnement incessant des silhouettes disparaissant dans la nuit noire. À travers les lueurs des flambeaux, il était impossible de distinguer autre chose qu'un corps unique, immense, étendu contre les murs de pierre. Impossible de voir autre chose que l'amas noir, grouillant, dangereux, autre chose que le reflet des armes de fer dans les torches. Impossible de distinguer des hommes dans le monstre rugissant.

Les deux armées se regardèrent de longues minutes. Le temps se figea. Une clameur monta dans les rangs face à eux. Les cris mêlés se précisèrent en un seul chant guerrier accompagné des roulements graves des tambours. Merlin les maudit. Que la musique soit laissée hors de la guerre. Qu'ils hurlent. Qu'ils aboient. Braillent. Gueulent. De quel droit osaient-ils chanter ? De quel droit osaient-ils jouer ?

D'un seul mouvement, l'armée chargea.

« EN JOUE ! cria Arthur aux archers à ses côtés. »

Merlin entendit le message résonner en écho tout le long du chemin de garde, relayé par Léon et d'autres chevaliers.

« TIREZ ! »

Sa voix se mêla au rugissement des premiers combats en contrebas.

Merlin attrapa une dernière fois l'image de son profil tourné vers les ténèbres, puis laissa la bataille l'avaler à son tour.

-ôÔô-

Leurs défenses étaient prodigieuses, pensa-t-il trois heures plus tard. Aucun soldat n'avait pu franchir la barrière de la ville. Pourtant... dieux, qu'ils avaient essayé. Les balistes et trébuchets avaient déjà tiré quatre fois, heureusement sans faire de trop gros dégâts ou attaquer la structure des bâtiments. Cumulés à de discrets sortilèges de déviation, les enchantements de Merlin autour du château se révélaient d'une efficacité à toute épreuve. Rien de suffisamment visible pour qu'Arthur suspecte que la magie l'aidait, mais assez pour que les murs soient légèrement plus résistants aux canons qu'ils n'auraient dû l'être. Résultat, Camelot tenait front comme un roc en pleine tempête, immobile et fermement ancré dans la terre. C'était à se demander si Odin et Alined avaient vraiment envie de rentrer dans la ville tant leurs affronts étaient peu efficaces.

Aucun sorcier ne s'était montré.

Aux alentours de quatre heures du matin toutefois, Merlin comprit. Les deux armées ne cherchaient pas à entrer dans Camelot ni à forcer les défenses de la cité. Elles cherchaient à les affaiblir eux, à les épuiser, à les forcer à mobiliser toutes leurs ressources dans les premières heures. Et, réalisa Merlin avec panique, la manœuvre fonctionnait. Dans leurs rangs, les soldats commençaient à tituber, leurs réflexes n'étaient plus aussi rapides et les flèches des archers plus aussi précises. Ils allaient avoir besoin de dormir, même seulement deux heures, s'ils voulaient avoir une chance que la cité tienne.

« ROULEMENT ! tonna Arthur depuis la tour où il était monté pour se joindre aux archers et abattre le plus possible de grimpeurs. »

Merlin sentit son cœur enfler de fierté lorsque les renforts arrivèrent dans leur dos et vinrent remplacer leurs camarades épuisés. Parfois, tant l'homme était attentif aux besoins de son peuple, il oubliait qu'Arthur était stratège avant tout, guerrier avant d'être monarque. Il observa, impressionné, son souverain ordonner aux hommes qui quittaient le front d'aller se reposer un maximum et les prévenir que le prochain roulement serait probablement au lever du jour. Camelot était entre de bonnes mains, lui rappela la petite voix au fond de son cœur.

Seuls Léon, Gauvain, Perceval, Elyan, Merlin et Arthur lui-même ne partirent pas tenter d'attraper quelques heures de sommeil. Roi et valet échangèrent un regard. Une question naquit dans les yeux du souverain, mais Merlin hocha négativement la tête. Hors de question qu'il s'écarte du giron d'Arthur. De toute manière, il n'aurait pas pu fermer l'œil un seul instant en le sachant au combat. Ils se sourirent, Arthur lui lança un carquois rempli qu'il attrapa au vol et la bataille reprit.

Lorsque le soleil perça derrière les montagnes et inonda la ville basse, Camelot tenait toujours la main du combat. Les assauts ennemis, qui faiblissaient depuis le roulement des hommes, cessèrent pour de bon. Merlin observa les premières tentes se dresser, les premiers barrages monter et les premiers feux de camp s'élever.

Le roi quitta les murailles, les laissa à la défense de ses hommes et rejoignit l'intérieur du château.

Ainsi débuta le grand siège de Camelot.

-ôÔô-

Le reste de la journée fila dans un brouillard de fatigue et d'anxiété.

Merlin consacra les premières heures de la matinée à seconder Gaius. Leurs pertes étaient raisonnables. Les blessés graves, rares. Mis à part Bédivère, resté dans les appartements du médecin mais dont l'état s'améliorait chaque heure, personne n'avait besoin de soins constants. Daegal se révéla même bien plus adroit avec ses deux mains en situation de crise qu'il ne l'était au quotidien.

Aux alentours de dix heures, Merlin s'autorisa à fermer les yeux quelques instants. Arthur s'était assoupi sur le trône, la tête dodelinant sur le côté. À sa droite, Guenièvre reprenait scrupuleusement les inventaires du château et les plans de la bataille, chuchotant parfois avec Léon face à elle. Il se réveilla en sursaut quatre heures plus tard et remarqua qu'il s'était roulé en boule au sol, au pied d'une colonne. Quelqu'un l'avait couvert d'une lourde cape en laine et avait poussé sous sa tête l'un des coussins des sièges de la salle du conseil. Il plia le tissu et sourit, touché malgré lui. C'était l'une des longues robes qu'Arthur utilisait pour l'hiver et prêtait souvent à sa femme lorsque les soirées se faisaient fraîches. Elle laissa sur ses épaules une odeur douce et rassurante qui mêlait à la fois celle de Gwen, d'Arthur, de Llamrei et du savon qu'il utilisait pour leur linge. Rien ne criait plus fort Camelot et maison que ce parfum si familier.

Apaisé, confiant et revigoré, il se mit à la recherche d'Arthur et le trouva dans ses quartiers, plongé dans des papiers, veillant d'un regard sur la Reine qui s'était endormie à son tour dans un fauteuil. D'un signe de menton, Merlin l'invita à sortir des appartements et tous deux entreprirent un état complet de leurs ressources et de la situation.

À quinze heures, Gauvain vint les trouver pour leur annoncer que des soldats ennemis avaient été abattus du côté de la forêt. Arthur serra les dents. Réunit ses plus fidèles chevaliers et s'entretint avec eux une quinzaine de minutes avant d'ordonner le repli de tous les habitants à l'intérieur du château. Évidemment, sa décision déclencha un tonnerre de protestations.

« Sire ! objectèrent Wace et Geoffroy, pour une fois unanimes, si l'on accueille les villageois dès maintenant, nous allons perdre une grande partie de nos ressources !

— Sans compter les dangers de la promiscuité, glissa Gaius qui ne semblait pas non plus raffoler de l'idée de voir une grosse centaine de personnes s'entasser dans la cour. »

Merlin garda sagement le silence. Tous trois n'avaient pas tort. Les murailles de la ville étaient certes moins impénétrables que celles du château, mais les armées n'avaient pour le moment pas réussi à les percer... Il semblait hâtif de vouloir déjà faire entrer la population.

« Je le sais bien, s'impatienta Arthur, mais ces soldats en reconnaissance à la porte nord sont un signe ils vont forcer l'entrée de la ville. C'est notre citadelle qui est imprenable, c'est elle, notre atout. Se retrancher à l'intérieur est le seul moyen d'assurer la survie du peuple. »

Quelques membres du conseil maintinrent malgré tout que cela semblait peu probable, qu'ils auraient déjà tenté d'abattre les murs ou les grandes herses si cela était vraiment le but de leur manœuvre. Arthur refusa de fléchir.

À seize heures, les premiers paysans débarquaient dans la cour, accompagnés de leurs bêtes et de lourds sacs de vivres ou de vêtements. Merlin savait que pour la plupart, ils avaient pris avec eux l'ensemble de leurs richesses. Si Arthur avait vu juste, il ne resterait plus grand-chose de leurs chaumières après le passage des soldats.

À dix-sept heures, le dernier cochon et le dernier fermier passaient les lices. Le pont levis s'abaissa derrière eux. Le château fut scellé.

À la tombée de la nuit, Galaad vint trouver le roi pour lui annoncer que les troupes d'Odin avaient bâti un immense bélier. Wace, Geoffroy, Gaius et d'autres membres du conseil s'excusèrent à mi-voix. Arthur les ignora et se contenta de hocher gravement la tête.

À vingt heures, la porte sud de la ville céda et les armées surgirent à l'intérieur de la cité, toutes armes dehors, prêtes à tout piller et dépecer sur leur passage. Ils trouvèrent une ville vide, vidée, abandonnée. Du haut des remparts, Arthur profita de leur surprise pour ordonner aux archers de tirer à vue.

À vingt et une heures, l'armée battit en retraite et les soldats s'établirent dans les maisons qu'ils venaient de saccager. Arthur quitta les murailles, poings serrés. Merlin suivit, silencieux. Ils avaient perdu la ville basse mais le choix du roi avait probablement sauvé des centaines de vies.

Cette nuit-là, roi et reine dormirent dans leurs appartements, à tour de rôle. Merlin ne parvint à fermer l'œil qu'aux alentours de six heures du matin, lorsqu'Arthur revint de sa ronde et le sermonna jusqu'à ce qu'il accepte de s'allonger sur le lit de l'antichambre. Il laissa la porte grande ouverte et s'endormit à l'instant où le cri des coqs monta depuis la cour d'honneur.

-ôÔô-

Le lendemain matin, il passa deux heures à courir après Bédivère qui avait décrété qu'il était suffisamment guéri pour se joindre aux combats, envisagea de l'enchanter pour le forcer à dormir au moins quatre jours d'affilée et finit par refiler le bébé à Gaius qui râla mais accepta de le surveiller. Merlin découvrit quelques minutes plus tard, en portant des linges propres au médecin, que le chevalier avait été mis sous la responsabilité de Daegal. Le jeune homme n'avait pas tout à fait l'air d'apprécier la présence sévère et imposante rôdant à ses côtés. L'image parvint à le faire sourire.

À la mi-journée, Merlin rejoignit à Gwen qui distribuait rations et couvertures aux paysans entassés dans la cour. Qu'il était étrange, pensa-t-il, de voir les dalles grises recouvertes de balluchons, de sacs de vivres et de besaces en tous genres. Habituellement, mis à part des cavaliers de retour de patrouille, des serviteurs et quelques gardes, la cour demeurait un espace vide, un lieu de passage et d'accueil. Mais autour de lui, tout fourmillait. Le château avait été envahi par le bruit et un mouvement perpétuel de foule. Une persistante odeur de bêtes, qui rappelait à Merlin les vieux bœufs d'Ealdor, s'incrustait partout et s'était accrochée à ses vêtements. Difficile de ne pas accuser la multitude de bestioles qui paissait sur les pierres, rassemblée à l'extrémité sud dans un enclos de fortune où l'on avait jeté un peu de paille. Merlin se souvenait avoir entendu Léon parler d'une vingtaine de cochons, d'une quinzaine de chèvres et d'une trentaine de poules, mais il ne se souvenait pas d'un âne. Or, l'animal était là, il enjambait les clôtures et il était bruyant. Une chose était certaine, ricana-t-il intérieurement Arthur méritait bien son surnom.

Merlin plissa les yeux. Il rêvait ou bien il y avait quelque chose sur le dos du canasson ?

Il posa son panier de couvertures quelques instants. S'approcha à pas feutrés. Une boule de poils grise disparut dans la crinière noire. Ses soupçons étaient avérés ! Bon sang, mais qu'est-ce que ces terribles bestioles avaient avec les équidés ? D'abord Llamrei, et maintenant un âne... Une ânesse, corrigea-t-il en avisant l'animal de plus près.

Il saisit le chaton par la peau du cou et s'attira un feulement rageur qui mourut immédiatement lorsqu'il laissa quelques filaments de magie passer sous ses doigts.

« GAUVAIN ! héla-t-il en direction du chevalier resté, de garde, non loin. »

Son ami trottina jusqu'à lui.

« Surveille tes machines à catastrophes avant qu'elles ne détruisent le château ou qu'elles ne se fassent manger, fit Merlin en poussant le chat dans ses bras.

— Ça paraît quand même cruel de les enfermer dans mes quartiers, argumenta l'autre en retour, l'air peu étonné de retrouver le chaton dans les crins d'un âne, hein Gyb ? »

Merlin leva les yeux au ciel et lui ordonna de le faire avant que Dirce ne remarque la présence des félins. Gauvain lui tira la langue mais obéit, terrifié à l'idée de devoir manger du ragoût de chaton.

Merlin se tourna à nouveau vers son panier de couvertures, bien décidé à reprendre sa distribution. Mais, à l'instant où il se penchait en avant pour saisir les hanses d'osier, un coup dans le postérieur le fit basculer pour de bon et atterrir le nez dans la laine. Il se tourna, outré, prêt à réprimander Gauvain... et tomba nez à nez avec des naseaux gris.

« Mais... ? »

Il fut coupé par un braiement si fort qu'il fit tourner quelques têtes. Bon sang mais cet âne... C'en était trop. Il allait le harnacher quelque part où il ne pourrait plus gêner ! Quelque part loin de ses fesses ! Merlin se redressa, attrapa la bestiole par l'alliance de son licol et la tira jusqu'aux écuries royales. L'ânesse trotta joyeusement à ses côtés, trop heureuse d'avoir enfin l'attention du sorcier. Tyr fronça les sourcils en le voyant entrer mais n'osa pas l'interrompre ni le questionner. Merlin déverrouilla la porte de la stalle de Llamrei, salua la jument et poussa le canasson à sa droite jusqu'à pouvoir atteindre l'anneau de fer et y dresser un nœud solide. Les deux équidés s'avisèrent quelques instants puis se tournèrent d'un même mouvement vers Merlin. Il roula des yeux une fois de plus mais obtempéra et passa ses mains sur leurs deux encolures, de la magie au bout des doigts.

« N'en rajoutez pas, c'est vraiment pas le moment. Soyez sages, ordonna-t-il en les menaçant d'un doigt tour à tour. »

Elles soufflèrent de concert, comme complices d'une même plaisanterie hilarante. Merlin sortit des écuries avec l'étrange impression qu'il venait de se faire railler par un cheval et un âne.

De retour dans la cour, il récupéra son panier de linge et avisa l'état du peuple.

Les paysans rapatriés en urgence tentaient de s'occuper comme ils le pouvaient pour oublier la peur et le froid. Çà et là, des familles s'étaient regroupées en petits cercles, discutaient d'une voix inquiète, des groupes jouaient aux dés, des enfants tentaient d'escalader la statue équestre d'Ambrosius et... l'un d'entre eux était en train de glisser du croupion de métal. Mais c'était pas possible, cette journée ! Ils étaient en siège, par les dieux !

Merlin se précipita au pied de la statue, tendit par réflexe la panière qu'il avait gardée en mains et récolta ainsi un enfant directement dans les couvertures. Le poids soudain entre ses bras manqua de lui faire perdre l'équilibre une seconde fois. Il ne put s'empêcher de pester lorsqu'une petite tête blonde émergea du linge et lui jeta un regard perdu entre l'incompréhension et le fou-rire.

« Jolie prise, commenta Gwen qui l'avait rejoint et jetait des coups d'œil mécontents autour d'elle. Personne n'aurait dû le laisser monter, cependant. »

Le petit garçon s'échappa sans demander son reste et les deux amis se jetèrent un regard. Dévisagèrent les trois autres enfants restés perchés sur le cheval de marbre. Guenièvre se tourna vers les paysans, attrapa leur attention et déclara que la statue était désormais interdite. Des gardes se précipitèrent immédiatement pour faire descendre les derniers chérubins, il y eut quelques sanglots, des remontrances de parents épuisés, puis le calme revint.

Deux heures plus tard, une poule parvint à s'envoler au-dessus de la clôture et Merlin décréta qu'il avait décidément passé assez de temps dans la cour pour la journée. Gwen le tira à sa suite et tous deux rejoignirent Arthur, resté depuis le lever du jour enfermé dans la salle du conseil.

-ôÔô-

Il ne fallut à Merlin que quelques minutes auprès de son roi avant de regretter le doux chaos de la cour.

Odin et Alined n'avaient envoyé ni revendications ni conditions. Les armées ennemies, semblait-il, se plaisaient à mettre la ville à feu et à sang pour le simple plaisir de la conquête.

Arthur commençait à perdre patience, vissé depuis le début de la journée dans son trône de chêne avec pour seule compagnie les membres du conseil et un ventre vide. Guenièvre et Merlin échangèrent un regard. La nuit tombait. Leur souverain avait besoin de repos.

Ce fut, comme souvent, Léon qui leur offrir l'opportunité parfaite en déclarant qu'il devait quitter l'assemblée pour prendre la relève d'Elyan à la défense des murailles. Gwen se pencha vers Arthur, chuchota à son oreille. Le roi hocha la tête, attrapa le regard de son valet et s'excusa à son tour auprès de ses seigneurs, laissant la fin de la discussion à sa reine.

Merlin le suivit dans les couloirs, un œil sur sa silhouette. Fronça les sourcils lorsqu'Arthur attrapa la rampe dans les escaliers. Était-il à ce point éreinté ? Son valet s'interrompit un instant pour demander à Amice de monter un repas chaud dans les appartements du roi et rattrapa ce dernier en quelques enjambées. Décidément, il y avait quelque chose de forcé dans sa démarche, décida-t-il. Comme s'il favorisait sa jambe gauche...

À l'instant où la porte se ferma derrière-eux, Merlin se tourna vers Arthur.

« Faites-voir votre jambe. »

Le roi tomba sur un fauteuil et balaya ses inquiétudes d'un mouvement de main.

« C'est rien, je me suis égratigné sur un merlon, ça vaut même pas la peine que tu regardes.

— Je m'en fiche, faites-voir.

— Merlin...

— Allez, hop hop hop, hors de vos braies Seigneur, sinon c'est moi qui vais vous les enlever et vous allez pas aimer. »

Arthur grogna. Trop fatigué pour protester davantage, il soupira et se débarrassa d'Excalibur.

« Plus le temps passe, plus ton insolence m'impressionne, déclara-t-il en retirant sa ceinture et ses bottes. »

Son valet le regarda faire. Nota ses mouvements précautionneux lorsqu'il s'attaqua aux attaches de sa chausse droite. Lorsque le tissu sur ses mollets suivit et exposa enfin ses jambes, Merlin serra les dents. Juste égratigné sur un merlon, hein. Bien sûr. Parce que c'était bien connu, les merlons ça vous faisait des hématomes de la taille d'une courge sur les cuisses et ça vous arrachait de la peau avec.

« Comment vous vous êtes vraiment fait ça ?

— jemsuisprisuncoupdmasse. »

Il haussa un sourcil. Se demanda un instant s'il arriverait un jour à la cheville de son tuteur en termes de regards accusateurs.

« Redites voir ?

— Je me suis pris un coup de masse, marmonna Arthur.

— Et pourquoi vous êtes pas allé voir Gaius ?

— Je n'avais pas si mal, expliqua piteusement le roi, il y avait des blessés bien plus graves et ça ne m'empêchait ni de me battre ni de réfléchir, alors...

— Alors vous avez fait votre tête de nœud, compléta Merlin. »

Il ne manqua pas de noter que son souverain avait utilisé le passé. La fatigue avait dû rappeler la douleur et il accusait à présent le coup de la blessure.

« Allez, zou, filez vous allonger, je vais chercher de quoi vous soigner. »

Arthur ouvrit la bouche, probablement pour lui rappeler qu'il n'avait toujours pas le droit de lui donner d'ordres, mais fut interrompu par des coups frappés à la porte. Réalisant qu'il était nu des hanches aux chevilles, il s'empressa de se réfugier derrière les rideaux de sa chambre et laissa Merlin remercier Amice, remontée avec un repas chaud. De derrière le tissu, son serviteur jura l'entendre répéter faiblement « allez zou », d'un air atterré, comme s'il ne parvenait pas à croire ce qu'il venait d'entendre.

Merlin se saisit de l'assiette, y passa par réflexe un enchantement discret pour en vérifier le contenu, puis se dirigea vers le lit où Arthur s'était laissé tomber, cul nu, à moitié avalé par les coussins. Un sourire en coin apparut sur ses lèvres malgré lui. Grâce, tenue et élégance royale, en effet... Mais bon, au moins, il aurait accès à sa cuisse.

« Ne vous y habituez pas, prévint-il en glissant le repas sur les couvertures, directement sous ses doigts. »

Il laissa Arthur profiter de son dîner et entreprit de rassembler tous les ingrédients dont il aurait besoin pour l'onguent. Une chance qu'il ait pris l'habitude de garder certaines herbes directement dans les placards royaux, aux côtés de quelques bandages propres... C'était bien la première fois que l'habitude du roi de se blesser n'importe où et avec n'importe quoi lui était utile, soupira-t-il. Il osa même risquer un léger sort pour accélérer les effets de la pommade. Ils étaient en siège. Leur roi avait besoin d'être au maximum de ses capacités, pas parasité par une douleur du genre.

Il revint s'assoir à ses côtés, un petit bol d'onguent dans les mains et une longue bande de tissu coincée sous le bras. Arthur le laissa appliquer la pâte verdâtre à la forte odeur de persil et de sauge sans un mot, le regard perdu dans le vide. Merlin autorisa ses réflexions moroses quelques minutes, puis intervint :

« On va tenir, Arthur. Camelot est imprenable. »

Enfin, les yeux bleus se décrochèrent du baldaquin et rencontrèrent les siens. Il n'y avait pas seulement de la fatigue, comprit Merlin. Le roi doutait. Il termina le bandage et se pencha pour passer le gambison par-dessus sa tête. Arthur se laissa faire, étrangement docile.

« Comment peux-tu en être aussi sûr ? Il y a dix mille hommes derrière nos murailles, armés jusqu'aux dents et déterminés à prendre la ville.

— Il y a surtout deux rois qui vous sous estiment énormément à leur tête, rétorqua Merlin. Odin est incapable de voir autre chose que sa petite vendetta personnelle. Quant à Alined... Eh bien, disons que vous savez comme moi qu'il n'a jamais eu la réputation d'être le souverain le plus intelligent du royaume. C'est un acte de désespoir, de rage, de haine. Ils ne tiendront pas face à la force et la sérénité de Camelot, je peux vous l'assurer. »

Arthur laissa échapper un « mh » peu convaincu. Merlin, habitué à son roi et à son caractère de tête de pioche, se contenta de lui sourire.

« Vous verrez. »

Arthur se tortilla hors de sa chemise et la lui lança dessus. Merlin lui en renvoya une propre sur la tête et l'observa l'enfiler à la dérobée. Même assis, il semblait avoir mal. Le roi releva les yeux, le surprit en train de le scruter. Soupira.

« Bon, certes, j'ai peut-être un peu mal. Tu aurais... un remède pour la douleur, quelque chose ?

— Je vais trouver. »

Son cœur se serra. Subitement, il se sentait si piètre ami.

Leur relation était complètement déséquilibrée. Entièrement, fatalement asymétrique et vouée à l'explosion. Arthur était brutalement, férocement, violemment honnête avec lui. Jamais il n'avait menti à Merlin, l'avait laissé le voir dans ses pires jours comme dans ses meilleurs, l'avait accepté blessé, en larmes, furibond, terrifié. Lui avait confié tous ses doutes, toutes ses peurs. L'avait écouté chaque jour, chaque heure, après ses plus grandes gloires comme après ses pires erreurs. Avec lui, Arthur s'autorisait une vulnérabilité, une fragilité qu'il cadenassait face à la cour et face à ses hommes.

Et Merlin, en retour, mentait.

Il était de son devoir de pénétrer dans l'intimité du roi, de dédier sa vie aux soins de sa personne, de connaître ses goûts, ses choix, ses habitudes. La proximité de ses fonctions de serviteur personnel était une chose. Mais cette confiance en était une autre. Cela avait été le choix d'Arthur, de le laisser devenir son ami et son confident. C'était lui qui avait accepté qu'il prenne cette place à ses côtés, c'était lui qui le laissait dépasser les bornes, les réinventer.

Et Merlin, en retour, mentait.

Arthur lui vouait une confiance sans borne, il le savait. Il écoutait ses conseils, se fiait à son jugement, soupçonnait ceux qu'il craignait, appréciait ceux qu'il adulait.

Et Merlin, en retour, mentait.

Arthur savait si peu de lui. Il ignorait le poids d'acier qui pesait sur ses épaules, ignorait la puissance de la magie qui coulait dans ses veines et ne rêvait qu'à inonder le monde. Il ne connaissait ni son cœur, ni son esprit, ni son corps. Il ne connaissait ni Freya, ni Balinor, ni ce qu'il avait fait à Morgane, ni l'étendue de sa trahison. Arthur ignorait que sous les vêtements, sa peau était couverte de cicatrices, de marques de ses meurtres et de ses sacrifices.

Quel piètre ami il faisait.

Arthur lui donnait tout.

Et Merlin, en retour, mentait.

Il parvint à dénicher une potion anti douleur concoctée par Gaius qui traînait encore dans un placard, la remit au roi et s'emmura dans le silence jusqu'à la fin de la soirée.

Dieux, il était un si piètre ami.

-ôÔô-

Le cauchemar débuta le lendemain après-midi. Gaius vint le trouver, les sourcils si froncés que ses yeux disparaissaient sous une rangée de poils blancs hirsutes, pour lui annoncer d'un air grave qu'il avait été forcé d'isoler un enfant malade du reste des paysans. Il était possible que cela ne soit qu'un rhume, expliqua-t-il à voix basse, mais il ne pouvait pas se permettre le moindre risque sanitaire en période de siège. Arthur et Guenièvre pâlirent lorsque Merlin amena l'information à leurs oreilles.

« On ne s'en sortira pas seuls, déclara le souverain au conseil. Il nous faut joindre nos alliés et leur demander de l'aide. »

Les protestations restèrent minimales. Même Wace et Geoffroy acquiescèrent. Roi et Reine préparèrent leur message d'appel, le soumirent à l'assemblée qui le valida unanimement. Des pigeons adressés aux royaumes frontaliers furent préparés et lâchés du colombier.

Ils furent immédiatement aperçus et abattus.

Merlin regarda leurs petits corps chuter au milieu des armées rugissantes et disparaître dans l'amas noir en contrebas. À sa droite, Arthur poussa un juron que Merlin ne lui avait encore jamais entendu et qui fit disparaître les sourcils de Léon sous ses boucles dorées. Ils étaient cernés. Coupés de toute communication. Faits comme des rats.

Condamnés à flétrir sur eux-mêmes et être dévorés par le temps.

Leurs tentatives de correspondance ne demeurèrent pas impunies. Deux heures plus tard, ils observèrent, impuissants, une cinquantaine de silhouettes armer un trébuchet droit sur le château. Arthur ordonna à des soldats de dresser des pierrières sur le chemin de ronde et de viser la machine, mais en vain. Les maigres pavés qu'ils envoyaient ne parvenaient pas jusqu'au redoutable engin de bois. Tous ne purent que contempler un énorme boulet en feu passer au-dessus des remparts et frapper droit dans la tour sud. Le craquement qui en résultat se grava à tout jamais dans la mémoire de Merlin.

Le reste ne fut plus qu'un tourbillon de flammes, de cris et de panique.

Camelot tint bon. Mais à trois heures du matin, lorsque les armées se retirèrent et cessèrent l'assaut, ils constatèrent amèrement que cette fois-ci, ils n'avaient pas été aussi chanceux que lors de la première offensive. De nombreux civils avaient été gravement touchés par les chutes de pierre, les flammes ou l'échange de flèches qui avait suivi. Parmi les soldats, rares étaient ceux encore indemnes. Des sanglots et des gémissements de douleur résonnaient à tous les coins de la cour.

Arthur et Guenièvre parvinrent à garder le menton droit jusqu'au moment où on leur annonça qu'un corps était tombé dans le puits et avait souillé toutes leurs réserves d'eau. Ils se tournèrent d'un même mouvement vers Gaius qui hocha négativement la tête. Ils avaient déjà un enfant malade isolé. Risquer une infection était risquer de voir le château décimé en quelques jours.

Ce soir-là, depuis l'antichambre, Merlin entendit la reine pleurer. Les murmures d'Arthur et ses paroles de réconfort ne parvinrent pas à empêcher son cœur de se briser.

-ôÔô-

Le cauchemar continua. Le cinquième jour du siège, un second enfant fut isolé par Gaius qui ne put nier plus longtemps la sévérité des symptômes et fut contraint d'avouer à Arthur et Guenièvre qu'il ne s'agissait probablement pas d'un rhume.

Le manque d'eau commença à se faire cruellement sentir en fin d'après-midi. Sans eau, réalisa Merlin, dont les souvenirs de la dernière pénurie étaient encore douloureusement frais, une grande partie de leurs activités était irréalisable. Sans eau, contenir et traiter une épidémie relevait carrément de l'impossible. Sans eau, la capitulation deviendrait le seul moyen de survie. Leur unique espoir, lui avoua Gaius à voix basse avec un air déterminé, était la pluie.

Merlin leva les yeux au ciel. Pas un nuage à l'horizon.

Il ne comprit le sous-entendu du médecin que de longues minutes plus tard, alors qu'il se rendait dans les écuries pour tenter de réconforter les chevaux assoiffés et repensait à leur échange. Oh, mais la pluie ! Quel imbécile il faisait ! Il pouvait aider ! Il lâcha immédiatement la longe de Llamrei, courut dans les quartiers de Gaius, sauta les quelques marches de sa chambre, ferma la porte derrière-lui, ouvrit la fenêtre et s'assit contre le mur. La manœuvre était toujours bien plus ardue sans lien direct avec la terre, mais la distance ne l'effrayait pas. Les éléments étaient toujours proches, toujours prêts à lui répondre et à danser sous ses doigts.

Il ferma les yeux, laissa l'air frais de la fenêtre s'immiscer dans la pièce.

« Lá rén, ancym on mec, chanta-t-il à voix basse. »

La magie du monde se faufila en retour dans ses veines. Dieux. Si doux. Si fort. Qu'il était étrange, de sentir ainsi toute la vie du royaume, de s'accrocher à chaque empreinte, écouter le singulier au cœur du pluriel, aimer la multitude dans la totalité. Dieux. Si grand. Si fou.

« Lá rén, ancym on mec, répéta-t-il, de l'émotion dans la voix et un océan de vie au bout des lèvres. »

Sa magie se mêla au monde en retour, s'échappa de son cœur, de ses doigts, grimpa jusqu'à ses yeux et s'enfuit par la fenêtre. Elle caressa chaque arbre, chaque insecte, chaque oiseau. Remonta dans le ciel et saisit un nuage. Viens, susurra-t-il. Rapproche-toi, rejoins-moi. La magie du monde lui répondit.

Dieux. Si doux. Si fort. Si grand. Si fou.

Lorsqu'il rouvrit les yeux et revint à lui, il pleuvait à verse sur le château. Le tintement des gouttes sur les tuiles noya les cris de joie des paysans dans la cour et celui de Merlin, seul, dans la tourelle du médecin.

-ôÔô-

L'espace d'une nuit, il se félicita pour son intervention, admira les tonneaux laissés à tous les coins du château se remplir et les paysans tenter de préserver la moindre goutte.

Puis, l'après-midi du sixième jour, il se rendit compte de son erreur.

La pluie apportait certes une eau salutaire, mais elle était celle d'un mois de février. Lourde, continue... et gelée.

Dans la cour, les paysans n'avaient aucun réel moyen de se protéger des milliers de petites lames glacées. Certains avaient tenté de tirer des peaux de bête en abris au-dessus de leurs têtes, mais l'humidité s'infiltrait partout, crispait les membres, bleuissait les lèvres et même les bêtes frissonnaient.

Immédiatement, Merlin s'isola à nouveau et força les nuages gris qui s'étaient amassés au-dessus du château à cesser de déverser sur eux leurs larmes glaciales.

Mais le mal était fait. À la tombée de la nuit, une mère se jeta aux pieds de Guenièvre alors que celle-ci traversait la cour, l'implora de faire rentrer ses enfants au sec. Elle serrait dans ses bras deux bébés étrangement silencieux, enroulés dans des couvertures. Ils ne devaient pas avoir plus de deux ans. Évidemment, la reine accepta. Mais le mot se répandit et bientôt, la centaine de paysans demanda à se mettre à l'abri.

Arthur parvint à calmer la situation en casant une grande partie de la population dans la salle du conseil et le reste dans une pièce habituellement réservée aux serviteurs. Gaius, qui avait isolé deux nouvelles personnes dans l'hôpital depuis le début de la journée, lui lança un regard inquiet. Plus de promiscuité n'annonçait rien de bon. Encore moins avec des corps gelés qui allaient chercher la proximité des autres pour se réchauffer.

« Je sais, Gaius, entendit-il Arthur lui rétorquer, mais je ne vais pas laisser mon peuple mourir de froid à l'extérieur alors que je suis au chaud dans le château. »

-ôÔô-

Le septième jour du siège, le médecin fut obligé de créer une zone de quarantaine pour la quinzaine de malades. Arthur, livide, réunit le conseil dans ses appartements et écouta le vieil homme de longues minutes, le laissa décrire les symptômes de la maladie, ses moyens de transmission et son incapacité à traiter tant de patients sans ressources extérieures. Lorsqu'il prit enfin la parole, ce fut pour envisager pour la première fois depuis le début du siège l'évacuation de la ville.

Merlin, qui observait les échanges depuis l'autre bout des quartiers royaux, constata amèrement que les protestations restèrent ténues.

La capitulation devenait une option sérieusement envisageable.

La pensée déversa dans ses veines une colère immédiate et bouillante qui l'obligea à sortir de la pièce. Il n'allait certainement pas laisser une épidémie faire tomber Camelot, pas alors que la cité résistait aux armées d'Odin et d'Alined, pas alors qu'ils avaient déjà tenu une semaine entière. Pas alors que les deux armées n'avaient plus mené d'assaut depuis deux jours et semblaient déterminées à triompher par le temps et non par la force. Camelot ne capitulerait pas. Pas à cause d'une maladie. C'était simplement hors de question.

Avant de réaliser ce qu'il faisait, il était déjà à genoux dans sa chambre, une main plongée dans la trappe sous son lit et les doigts serrés autour de son grimoire de magie. Il hésita un instant... puis attrapa aussi le petit flacon au liquide bleu qu'il gardait à ses côtés.

Il attendit la nuit pour se faufiler entre les gardes et se glisser dans la zone de quarantaine. Les longues robes rouges qu'il avait jetées par-dessus sa tenue habituelle effleurèrent les dalles lorsqu'il ferma derrière-lui la grande porte scellée.

Il se tourna. Sous ses yeux, dix-sept corps gémissaient faiblement, geignaient parfois, marmonnaient des paroles incompréhensibles ou sanglotaient doucement. Aucun ne semblait extrêmement cohérent. Aucun ne serait assez conscient pour se rappeler d'un vieil homme aux cheveux blancs et à la longue barbe, se dit-il, rassuré.

Il s'approcha du premier lit. Un enfant. Six ans, peut-être sept, le visage tordu dans une grimace de douleur et le front suintant de fièvre.

Merlin soupira. Ce qu'il s'apprêtait à faire risquait de mettre en danger l'organisation du château et la confiance d'Arthur en Gaius. Mais il n'avait pas le choix. Pour que Camelot ait une chance, il devait agir. Pour que Camelot ait une chance, ces malades devaient guérir.

Il posa sa main, ridée, aux veines saillantes et aux phalanges noueuses, sur le torse de l'enfant.

Et débuta.

-ôÔô-

« Comment ça, ''tous les malades sont guéris'' ? s'exclama Arthur le lendemain matin. »

Le souverain s'était immédiatement redressé à l'entrée du médecin dans ses appartements et demeurait ainsi, à moitié dressé hors de sa chaise, une carte du royaume dans une main et le bord de la table dans l'autre.

« Je l'ignore, Messire, répondit Gaius, son sourcil gauche monté haut sur son front et l'air de peser précautionneusement chacun de ses mots. C'est vraiment un miracle. »

Le vieil homme jeta un regard en biais à Merlin, resté occupé à tenter d'astiquer une armure dans un coin de la pièce, l'air verdâtre et les yeux cernés comme s'il avait passé sa nuit au-dessus d'une bassine. Il soutint bravement son regard. Gaius n'était pas dupe. Mais Merlin ne regrettait rien.

Évidemment, Arthur comprit immédiatement que cette guérison miraculeuse ne pouvait qu'être l'œuvre de la sorcellerie, malgré les hypothèses audacieuses du médecin qui parvint à lui soutenir en le regardant droit dans les yeux que peut-être était-ce une maladie fulgurante les premières heures qui s'était résorbée d'elle-même, Sire. Le roi n'en crut pas un mot. À raison. La maladie avait été coriace. Sans magie, cela ne faisait aucun doute les pauvres paysans y seraient restés, adultes comme enfants. Les sortilèges avaient épuisé Merlin et l'empêchaient encore de penser clairement. La guérison n'avait jamais été son fort. Le moindre enchantement salvateur lui coûtait une concentration et une énergie folle. Soigner dix-sept personnes en quelques heures l'avait littéralement vidé. Il avait beau être puissant, ses pouvoirs demeuraient limités aux capacités de son corps. Et son corps avait cruellement besoin de sommeil.

Ce fut Guenièvre qui empêcha le souverain d'entamer une immédiate et violente chasse à la sorcière et détourna son attention sur l'état de leurs provisions. Arthur serra les dents mais accepta de tourner le regard quelques heures, rassuré par les promesses de Gaius qui soutenait que si le sorcier responsable de cet acte étrange guérissait les malades, il ne s'agissait peut-être pas d'une nouvelle attaque contre la citadelle.

Mais dès la fin du conseil, le roi se mit à soupçonner chaque personne qui lui adressa la parole, harcela la garde de questions pour savoir qui avait été vu à errer dans le château la nuit précédente et s'énerva lorsqu'il ne reçut aucun réponse fructueuse pour ses recherches.

La joie et l'allégresse qui se répandit dans le château après la nouvelle de la guérison miraculeuse des malades ne tint hélas pas plus de deux heures. À la mi-journée, l'air maussade et éreinté réapparut sur tous les visages. Même George, pourtant incarnation du professionnalisme et de la mesure parmi les serviteurs, perdit patience et se mit à crier sur une jeune suivante qui, terrifiée par les évènements, n'arrivait pas à recoudre une chainse trouée avec ses doigts tremblants.

Merlin tenta de s'empêcher de paniquer lui aussi. Mais tout autour de lui s'effondrait, petit à petit. Brique par brique, serviteur par serviteur, chevalier par chevalier, l'espoir les abandonnait au profil d'une terreur résignée qui n'annonçait rien de bon. Même avec toute la magie du monde, ils ne pourraient pas tenir si le peuple perdait foi. Mais comment aurait-il pu les consoler ? Comment aurait-il pu leur dire que les choses allaient s'améliorer alors que la plupart pleurait des amis ou des proches tombés dans le second assaut, craignaient de voir leurs jours se terminer dans la famine ou la soif, tremblaient au moindre mouvement ennemi derrière les remparts, au moindre son d'épée ? Qu'aurait-il pu dire, qu'aurait-il pu faire ?

Le soir venu, Arthur et Guenièvre constatèrent amèrement que leurs réserves d'eau diminuaient à une vitesse affolante. Merlin sentit son cœur tomber dans sa poitrine. Il avait trop puisé sur sa magie pour soigner les malades. S'il tentait de ramener la pluie à nouveau, il risquait de perdre le contrôle. En temps normal, il ne s'y serait déjà risqué qu'en cas d'extrême urgence. Alors en période de siège, c'était simplement inconcevable.

Il y avait difficilement plus dangereux qu'une magie incontrôlable dans un espace clôt.

-ôÔô-

Le neuvième jour du siège, Merlin ouvrit les yeux avec l'impression de tanguer. Il inspecta suspicieusement la paillasse sur laquelle il se tenait, chassa au loin l'image de précipice que son cerveau épuisé projetait sous ses paupières. C'était ridicule. Simplement ridicule. La fatigue et la peur qui rôdaient constamment à quelques centimètres sous sa peau depuis le début des offensives lui faisaient penser et voir des choses ridicules. Rien ne tanguait. Tout était droit, tout était stable, tout était... un peu trop silencieux.

Il sauta sur ses pieds, débarqua en chaussettes dans les appartements royaux. Le battant de la porte de l'antichambre frappa contre le mur. Les quartiers du roi étaient vides.

La panique surgit dans ses veines sans prévenir. Il attrapa ses bottes, les enfila à la hâte, jeta sa veste brune sur ses épaules et détala à la recherche d'Arthur. Où était-il ? Où était Gwen ? Les deux gardes supposés surveiller l'entrée de l'aile ?

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MUSIQUE

A life worth remembering

Fearless Motivation

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« Merlin ! »

Il sauta les quatre dernières marches qui le séparaient de Gaius.

« Où est Arthur ? s'enquit-il sans préambule.

— En salle du trône, j'imagine, répondit le médecin. Une grande partie de la cour est convoquée. J'allais venir te chercher. »

Merlin sentit son cœur reprendre un rythme plus acceptable.

« Merlin... reprit Gaius en capturant son regard. Je le soupçonne de vouloir évacuer la ville.

— Évacuer la... Capituler ?! »

Il peinait à y croire. Arthur, déclarer forfait ? Arthur, offrir Camelot aux mains d'Odin et d'Alined ? C'était purement et simplement inconcevable.

Mais... objecta son esprit, Arthur n'aurait jamais sacrifié son peuple pour la couronne. Ne l'aurait jamais abandonné à la famine, la soif ou la maladie.

Merlin attrapa Gaius par la manche et le tira à sa suite dans les couloirs.

-ôÔô-

Le vieil homme avait vu juste. Lorsque tous deux pénétrèrent dans la grande salle, Arthur et Guenièvre se tenaient, résignés, dans les trônes de pourpre, face au conseil rassemblé à leurs pieds. Ils levèrent la tête d'un même mouvement à leur entrée. Merlin attrapa le regard du roi et tenta de lui transmettre la foule de questions qui se précipitaient dans son esprit. Mais Arthur détourna le regard et se reconcentra sur Léon qui semblait s'être interrompu au milieu d'une tirade passionnée.

« Sire, reprit-il, ce n'est pas raisonnable. Je pense que nous serons tous d'accord pour dire que si Camelot doit tomber, nous tomberons avec elle. »

Il y eut des hochements de tête affirmatifs de la part des chevaliers et même de quelques serviteurs.

« De surcroît, s'interposa Geoffroy, Odin et Alined ont refusé toute forme d'entrevue. Tenter de négocier une évacuation mènera fatalement à une confrontation armée. Autant directement préparer nos hommes à l'assaut plutôt que de vous laisser mettre votre vie en danger. »

Arthur demeura silencieux, les mains jointes sous son menton. Il y avait dans ses yeux une lueur triste de résignation.

« Nous pouvons tenir le siège, Seigneur. »

Tout le monde se tourna vers Gaius. Le médecin soutint bravement les regards, les yeux fixés dans ceux de son roi.

Il avait raison. Cela serait probablement extrêmement dur, mais le peuple pourrait endurer encore une semaine, peut-être deux, s'ils étaient économes et profitaient de l'eau de pluie. Merlin était certain de pouvoir à nouveau convoquer les éléments sans danger après la nuit.

« Mais à quel prix ? répliqua amèrement le souverain. Nos réserves d'eau seront épuisées au matin. Les vivres finiront par arriver à bout également. Je refuse de condamner mon peuple à mourir ainsi par obstination et par fierté. »

Il se tourna vers le reste des courtisans et de ses chevaliers.

« Vous l'avez vu comme moi, le peuple a perdu espoir. On n'entend plus que des sanglots et des prières depuis quelques jours dans les couloirs, on ne voit plus que des visages en larmes ou terrifiés. Ce n'est pas cela, Camelot. Ce n'est pas cel... »

— SIRE ! »

Les grandes portes claquèrent. Arthur s'interrompit. Toute la salle se tourna d'un même mouvement vers les grands huis.

« SIRE ! SIRE ! »

Galaad surgit derrière les battants de bois, deux soldats à ses flancs.

Roi et reine se redressèrent immédiatement. Le jeune homme, en sueur, semblait avoir couru depuis l'autre bout du château. Toute l'attention de la cour se tourna vers le chevalier pantelant.

« Il y a... Tour ouest, Seigneur, haleta-t-il, les mots se mêlant à son souffle, visibles depuis quelques minutes seulement... Il y a... »

Il laissa échapper un soupir perdu entre le rire et les larmes. Puis releva la tête. Il y avait sur son visage une joie qui n'avait plus été vue depuis des jours dans le château.

« Nous sommes sauvés, Sire. »

Arthur dévala les quelques marches qui le séparaient du jeune homme, Guenièvre et ses chevaliers sur ses talons.

« Ouvre la voix, Galaad. »

Merlin suivit, incapable de retenir le sourire qui perçait ses lèvres de fleurir pour de bon.

Enfin.

-ôÔô-

Du haut de la tour ouest, l'image était frappante.

Derrière les hommes d'Odin et d'Alined, petits bastions désorganisés derrière les murailles, multitude de petits points noirs disséminés entre les bâtisses et les tentes, apparaissaient fièrement les corps nets, saillants et rangés d'une armée. Une armée venue encercler celle des traîtres, venue défendre Camelot de l'extérieur.

Une armée si grande qu'elle ceignait l'intégralité des pleines sous leurs yeux. Une armée si grande que jamais un seul royaume n'aurait pu la rassembler et la mener aux portes de la ville en neuf jours à peine. Une armée qui ne portait pas les couleurs des villages alentours.

Une armée qui en était trois.

« À l'Ouest, Seigneur, s'éleva la voix de Léon derrière eux, la bannière de la Reine Annis de Gwynedd. »

De l'azur et de l'argent, par vagues.

« Au Sud, la bannière de la Reine Elena de Gawant. »

Un flot de sinople et d'or.

« Et à l'Est, celle de la Reine Mithian de Nemeth. »

Une mer de pourpre et d'hermine.

Réunies, un océan de puissance aux couleurs des royaumes alliés. Réunies, une force vive infranchissable.

Du haut de la tour ouest, l'image coupait le souffle.

Du haut de la tour ouest, l'image était légendaire.

Autour du roi s'élevèrent des cris de joie, de soulagement et d'allégresse qui répondirent en écho au rugissement des trois armées qui chargèrent simultanément les hommes d'Odin et d'Alined.

Ils étaient venus. Avaient accouru à la rescousse de la ville, de son roi et de son peuple.

Ils étaient venus.

« C'est cela, Albion, murmura Merlin. »

Arthur se tourna vers lui. Il y avait des larmes de stupéfaction et de béatitude dans ses yeux bleus. Alors Merlin lui sourit. L'instant se figea.

« Comment ont-ils su si vite ? balbutia Guenièvre. »

Le sourire de Merlin s'agrandit. Dans sa mémoire, trois petits pigeons volaient encore, couverts par la voile protecteur de sa magie.

Face à eux, les hommes d'Odin et d'Alined tentaient de s'organiser, de riposter. En vain. Les trois reines étaient venues avec le clair dessein de défendre et venger la cité attaquée. Elles ne leur laissèrent aucunement le temps de s'équiper, d'armer le moindre trébuchet ou de riposter.

« Cela va être un carnage, s'extasia Gauvain. »

Il avait raison. Jamais les hommes d'Odin et d'Alined ne pourraient tenir tête à une telle riposte et tous les savaient.

Comme pour répondre au chevalier, une immense explosion résonna soudain face à eux et déchira les murailles. Le parapet trembla. Merlin perdit son souffle. Ses genoux chancelèrent. Il attrapa le merlon face à lui. S'érafla les phalanges contre la pierre. Tous les gardes sur le chemin de ronde empoignèrent leurs épées. Les grandes portes du château se fissurèrent.

Par les dieux, qu'est-ce que c'était que cette puissance ?

« Un sorcier, comprit Arthur en voyant les flammes s'élever haut, bien trop haut au-dessus des murailles. »

Pas seulement un sorcier, pensa désespérément Merlin. Des sorciers. Un mélange de magies. Des sorciers alliés, capables de joindre leurs pouvoirs et de les projeter contre Camelot. Des sorciers suffisamment puissants pour que leur magie pénètre jusque dans ses veines et le fassent tituber. Des sorciers qui avaient compris que leur armée allait tomber et n'avaient plus rien à perdre.

Des sorciers qui allaient entrer. C'était l'affaire de minutes.

« Les portes ne tiendront pas longtemps, murmura Guenièvre qui était arrivée elle aussi à cette douloureuse conclusion.

— Barricadez les civils dans la citadelle ! cria Arthur à ses hommes, fermez les herses et préparez les soldats aux mâchicoulis ! Perceval, tu supervises la mise en sécurité du peuple, Léon, les soldats, Elyan, Gwen est sous ta protection, et Gauvain, avec moi ! Éloignez tant que possible les ennemis des couloirs et on se retrouve dès que possible dans la salle du trône ! »

Les chevaliers détalèrent dans un torrent de capes rouges. Arthur se tourna vers Merlin.

« Vous savez très bien où je vais, décréta immédiatement celui-ci. »

Arthur sourit.

« Alors trouve-toi une épée, mon ami. »

Merlin sentit son cœur enfler de fierté et d'affection. Gauvain l'attrapa par le bras et tous deux suivirent leur roi.

Mon ami, répéta son esprit groggy.

C'était cela, Albion. Un royaume soudé. La certitude qu'un appel à l'aide serait entendu. La certitude que les innocents seraient défendus.

Albion, compléta-t-il intérieurement, c'est vous, Arthur.

Mon ami.

-ôÔô-

Par un miracle d'organisation, lorsque les grandes portes cédèrent quelques minutes plus tard, l'intégralité des paysans, des civils et des blessés avait pu être barricadée dans la chapelle ou dans les souterrains. Même les bêtes avaient été évacuées de la cour. Perceval et Léon menaient les soldats restants aux lices, Arthur et Gauvain préparaient une possible contre-attaque avec des hommes en embuscade sous le portique et Guenièvre et Elyan tenaient le dernier front dans la salle du trône.

Tout cela fut complètement vain.

Lorsque les battants de bois cédèrent, puis à leur suite les grilles épaisses des herses, quatre silhouettes émergèrent des poussières.

Merlin serra fermement l'épée qu'il avait attrapée parmi les anciennes armes d'Arthur.

Les quatre sorcier désarmèrent les soldats les uns après les autres, projetèrent les chevaliers contre les briques et détournèrent d'un mouvement de bras les flèches des archers postés sur les créneaux. Ils n'avaient plus rien à perdre. Plus rien à gagner à attendre et à se laisser terrasser, tout à gagner à attaquer directement le cœur de Camelot, resté, dressé, au milieu de sa cour.

Ce n'était plus une attaque contre la cité. C'était une vengeance contre Arthur, contre l'héritier d'Uther.

« RETRAITE ! clama-t-il. »

Les chevaliers encore capables de bouger se hâtèrent à ses côtés. Merlin envisagea un instant de rester, faire face aux quatre hommes emplis de haine et de violence, mais un bras lui attrapa le coude et il suivit son roi dans la salle du trône.

Pour la première fois depuis des années, il se mit à douter. Comment allaient-ils pouvoir s'en tirer ? Les armées d'Annis, Mithian et Elena avaient beau s'occuper des hommes d'Odin et d'Alined derrière les murailles, ils allaient avoir besoin de vaincre les quatre sorciers s'ils voulaient avoir la possibilité de voir Camelot échapper à la chute. Ils avaient besoin d'un second front, là, au cœur de la cité.

Les sortilèges qu'il avait lui-même placés sur le château et sur l'armure d'Arthur ne tiendraient pas éternellement. Ils ne s'en tireraient pas sans aide. Mais qui ? Comment ? Comment allait-il bien pouvoir intervenir sans s'exposer mortellement ?

Il jeta un regard autour de lui. Ils n'étaient plus que huit.

Guenièvre et Elyan, auprès des trônes de velours rouge, se précipitèrent vers eux dès leur entrée dans la salle. La reine était aussi férocement armée que son frère à ses côtés et avait l'air tout autant déterminée à se battre jusqu'au dernier souffle.

Gauvain était blessé. Perceval, à ses côtés, un œil sur son bras ensanglanté, une épée dans chaque main. À leur gauche, Léon tentait encore de convaincre Gwen de reculer. Derrière eux, Galaad, seul rescapé de la première attaque contre les lices, le souffle court mais la poigne ferme et assurée.

Enfin, Arthur, face aux portes de bois qui se mirent à craqueler dangereusement.

Le soleil atteignit son zénith au moment où elles cédèrent à leur tour.

Merlin serra les dents, pria pour un miracle.

Quatre silhouettes émergèrent immédiatement des décombres.

« PENDRAGON ! cria l'une d'elle. »

Enfin, lorsqu'ils s'avancèrent à la lumière des immenses fenêtres géminées du grand hall, Merlin reconnut deux d'entre elles.

-ôÔô-

À la tête du groupe, semblant mener les trois autres, se tenait le sorcier qui avait convaincu Morgane de voler le cristal de Neahtid et était parvenu à s'échapper des prisons de Camelot des années plus tôt. Elvarr ? Alvert ? Bon sang, il avait même oublié son nom.

À sa droite, Trickler, le détestable bouffon d'Alined, l'air suffisant et perdu au milieu d'un étalage de pouvoir.

À leurs côtés, deux autres sorciers que Merlin ne connaissait pas, vêtus de longues robes noires et armés de grands bâtons cernés de pierres bleutées irradiant de magie.

« Alvarr, Trickler, grogna Arthur qui les avait reconnus lui aussi. J'aimerais pouvoir dire que c'est un plaisir de vous revoir à Camelot mais je crains que cela ne soit pas le cas. »

Quelques têtes se tournèrent vers le roi. Merlin surprit le regard perdu de Gauvain et Perceval.

« Alvarr est un traître à le couronne, expliqua Léon suffisamment fort pour que sa voix résonne dans la salle, condamné pour ses crimes par Uther il y a de cela de longues années. Trickler est le bouffon du roi Alined.

— Serviteur et amuseur personnel, rectifia le dénommé.

— Et félon sorcier, cracha Arthur. J'en déduis que c'était toi, le responsable de l'enchantement qui a manqué de me faire tuer le Roi Olaf, alors ? »

Ses trois comparses se tournèrent vers lui, mais Trickler se contenta de lever une main au ciel d'un air évident. Arthur ne se laissa pas décontenancer.

« Et vous, gronda-t-il en direction des deux hommes restés silencieux. Qu'avez-vous donc contre le royaume ? Que vous a fait Camelot pour que vous souhaitiez ainsi sa perte ? »

Le plus petit des deux, un homme trapu et chauve, s'avança. Il dégageait une puissance que Merlin parvenait à sentir même à plusieurs mètres de lui. Clairement, du groupe, c'était cet homme le plus dangereux. Alvarr et Trickler n'étaient pas extrêmement doués, seulement tapageurs, violents, bruyants. Cet homme criait à la force silencieuse et froide, redoutable et pénétrante.

« Je m'appelle Ari, déclara-t-il. Ruadan et moi-même, fit-il en désignant le quatrième sorcier, barbu et grisonnant, sommes des druides. »

Merlin se tendit. Des druides ? D'une telle violence ?

« Je pensais les druides pacifistes, grinça le roi, verbalisant la pensée de son valet. »

Ari lui adressa un regard méprisant.

« Nous ne sommes pas tous complaisants, expliqua-t-il avec dédain, comme s'il s'adressait à un enfant particulièrement idiot. Il est temps que les porteurs de magie puissent vivre librement, temps que la tyrannie des Pendragon s'éteigne pour de bon et que vivent les mages. »

Trois acclamations résonnèrent à ses côtés. Tous les chevaliers portèrent instinctivement une main sur la fusée de leur épée.

« Vous vous rendez compte, fit Arthur, que ce n'est pas en m'attaquant que je risque de lever le ban ou de changer d'avis ? »

Alvarr éclata d'un rire sans joie.

« Vous ne changerez jamais d'avis. Vous êtes aussi immonde que votre père, malgré tout ce que vous faites pour essayer de vous convaincre du contraire. »

Avant que la salle n'ait le temps de comprendre, il leva la main et cracha ses mots droit sur le roi. La magie gicla. Le sang de Merlin ne fit qu'un tour. Pitié, que l'armure tienne, pitié, que l'armure tienne, pitié, que l'armure tienne.

Pitié.

Le sort frappa contre le plastron. Il y eut un « bang » retentissant. Puis un rebond. Une fenêtre explosa. Des milliers de bris de verre se déversèrent à leurs pieds. Le soleil entra.

Le silence retomba. Arthur, indemne, n'avait pas bougé. L'armure avait plus que tenu. Elle avait renvoyé l'attaque à son expéditeur. Merlin se félicita un instant de la solidité de ses enchantements puis se maudit la seconde suivante. Efficace, oui. Discret, absolument pas.

Les quatre sorciers fixèrent le roi.

« De la magie, bredouilla Alvarr, resté, pétrifié, une main levée face à lui, incapable de comprendre ce qu'il venait de voir. »

Arthur fronça les sourcils, inspecta rapidement son armure. Palpa du bout des doigts le haut de sa côte droite où aurait dû se creuser un trou impressionnant.

« Non, intervint Ari dont la voix n'était plus qu'un inquiétant murmure. Pas seulement de la magie. »

Ses yeux dévisagèrent les chevaliers rangés aux côtés de leur roi.

« Emrys. »

Merlin perdit son souffle. Sa voix venait de résonner dans son esprit. Maudits soient les druides et leur connaissance des prophéties. Maudits soient les druides et leurs réflexes de discuter télépathiquement. Maudits soient les druides ! Il ne pouvait pas risquer l'exposition, pas maintenant !

« Emrys ?! s'étrangla Ruadan à sa droite. C'est une légende ! Emrys n'existe pas ! »

Léon jeta un regard perdu à Perceval, Gauvain et Galaad. Guenièvre, Arthur et Elyan avaient l'air tout aussi décontenancés. Merlin pâlit. Qu'ils se taisent, par les dieux, qu'ils se taisent !

« Non, répéta Ari. Emrys est... Emrys est au château. »

Emrys, entendit-il à nouveau par le langage télépathique. Emrys, est-ce vrai ? Es-tu là ? Travailles-tu à rétablir nos droits ?

Merlin ne répondit pas. S'il risquait le moindre mot, Ari parviendrait immédiatement à identifier l'origine de la réponse et il serait débusqué. Démasqué. Épinglé, sacrifié.

« Ce sont des conneries ! s'énerva Alvarr, si Emrys existait, pensez-vous vraiment qu'il aurait laissé notre peuple se faire massacrer ? Pensez-vous vraiment qu'il serait là, à Camelot, et non parmi nous, à diriger la rébellion ?

— Il y a des prophéties, coupa Ari qui dévisageait à présent Gauvain avec l'air de tenter de lire dans ses yeux le moindre de ses secrets. Il est dit qu'Emrys viendra et rétablira le règne de la magie aux côtés du Roi Présent et Futur. »

Cette fois-ci, Arthur se tendit. Merlin sentit ses doigts crisser contre le manche de sa propre épée. Il avait osé répéter ces paroles à son souverain. Osé utiliser ce titre, parfois, lorsqu'Arthur perdait foi. Et il savait que le nom d'Emrys était déjà parvenu à ses oreilles par la bouche de Morgane ou d'Agravain. Si Arthur faisait le lien, il allait commencer à se rendre compte de choses qui risquaient de lui poser de sérieux problèmes.

Trickler, Alvarr et Ruadan se jetèrent mutuellement des regards désemparés. Ari, lui, continuait de fixer les guerriers face à lui comme s'il espérait que soudain, l'un d'entre eux s'avance et se mette à faire de la magie.

Emrys ? Emrys, je sens ta présence.

Merlin mima de toutes ses forces l'indifférence lorsque le regard du sorcier se posa sur lui puis continua sa course sur Perceval et Elyan.

Emrys ? Pourquoi ne te montres-tu pas ? Nous n'avons aucun grief contre toi. Aide-nous à abattre ce règne de terreur !

« Peut-être est-il retenu prisonnier, s'aventura Ruadan.

— Il est dans cette pièce, répondit simplement Ari. Je sens sa magie partout autour de nous. Il ne peut pas être plus loin. »

Cette fois-ci, Arthur se retourna. Balaya des yeux la salle du trône, Léon, Galaad, Guenièvre, Elyan, Perceval, Gauvain et Merlin à ses côtés. Sembla chercher la silhouette d'une neuvième personne entre les colonnes. Son valet déglutit. Le regard du roi était passé sur lui aussi rapidement que sur les autres. Il ne l'avait même pas soupçonné. Ne considérait même pas l'idée.

« Il n'y a pas de sorcier ici, clama-t-il enfin d'un air assuré. Qui que vous cherchiez, il n'est pas là. »

La lueur qui traversa les yeux d'Ari fit frissonner Merlin. Il ouvrit la bouche, la referma. Son visage se cristallisa en un air de profond dégoût. Quoi qu'il eût comprit, cela n'annonçait rien de bon, se dit-il. Rien de bon ne pouvait naître d'une telle mimique de répulsion.

« Oh... Vous ne savez pas. »

Il avala visiblement sa salive. Puis éclata d'un rire fou, sec, dénué de la moindre forme d'hilarité.

« Emrys est un lâche ! hurla-t-il à la salle du trône. Emrys était supposé nous sauver, rétablir la paix, et au lieu de quoi, il se cache à Camelot, dans les jupes d'un roi assassin qui le décapiterait s'il savait ! EMRYS EST UN LÂCHE ! répéta-t-il. »

Il ponctua sa phrase d'un énorme coup de bâton contre les dalles. La magie atteignit à nouveau Arthur en pleine poitrine.

Le sortilège de Merlin en absorba une grande partie. Mais le roi tituba.

« MONTRE-TOI ! cria Ari. »

De nouvelles vagues de magie giclèrent. Merlin les para aussi discrètement qu'il le put, fit mine de s'accrocher au bras de Gauvain à ses côtés.

Bon sang, Ari était puissant. Sous l'emprise de la colère, il frappait beaucoup plus fort que ce qu'il avait pensé.

Il ne pourrait pas tenir à couvert. S'il voulait avoir une chance de faire front, il allait falloir sortir des ombres.

Par les dieux, non.

Pitié, non.

« Avec moi ! beugla le sorcier à ses trois compères. »

Les chevaliers levèrent leurs épées en réponse. Merlin sentit la magie rugir contre son cœur. Ses amis ne tiendraient pas, pas face à une telle puissance, pas face à quatre sorciers déchaînés.

« POUR CAMELOT ! rugit Arthur. »

Ils ne tiendraient pas. C'était impossible. Ils allaient perdre Perceval, perdre Léon, perdre Galaad, perdre Elyan. Perdre Gauvain, déjà blessé. Perdre leur reine. Perdre...

Non.

C'était hors de question.

Merlin profita d'une attaque d'Ari qui visait Arthur pour se glisser dans son dos, fermer les yeux pour cacher la montée des flammes dans ses pupilles et renvoyer un puissant sortilège à son tour. Les quatre sorciers titubèrent. Trickler tomba à la renverse.

« J'avais raison ! EMRYS ! OÙ ES-TU ? LÂCHE ! vociféra Ari, le regard circulant entre Perceval et Elyan. »

Il planta à nouveau son lourd bâton dans le sol. Les murs tremblèrent.

« Aidez-moi ! somma-t-il aux trois autres, sortons ce lâche de sa tanière ! »

Ruadan posa à son tour sa main sur le bois. Un jet de lumière bleutée en jaillit. Au-dessus de leurs têtes, le plafond se fissura. Des gravats dégringolèrent. Trickler et Alvarr empêchèrent Arthur et ses chevaliers de s'approcher.

Ils attaquaient les fondations, désespéra Merlin. Le château allait s'effondrer. Le plafond, céder. Ils allaient être écrasés. Camelot allait tomber. Littéralement, s'écrouler.

Ils étaient cernés. Les sorciers surveillaient intensément les cinq chevaliers.

Le seul avertissement qu'il reçut fut une odeur bien connue de lin, mêlée à celle du sang et de la sueur, avant que Guenièvre ne se rue droit sur les quatre hommes.

Arthur cria. Tenta de saisir sa femme lorsqu'elle passa près de lui. Échoua.

Elle fonça droit sur le sceptre, leva son épée et frappa en plein sur le cœur lumineux.

Le jet bleu explosa toutes les fenêtres. Merlin se rua sur sa reine, ralentit le temps inconsciemment, saisit ses hanches pour l'éloigner du plus gros de l'explosion et la tira en arrière.

Ils roulèrent sur les dalles. La magie étripa les murs et creva la pierre pour rugir à l'extérieur. Les sorciers furent propulsés à l'autre bout de la pièce.

« GWEN ! tonna Arthur, immédiatement à leurs côtés. »

Merlin se redressa le premier, avisa les blessures de son amie. Son flanc était en sang, mais rien de mortel. Rien que sa magie ne pourrait rapidement guérir, pensa-t-il. Bon sang, il avait eu si peur. Le jet bleu était passé si près de l'atteindre elle, de lui réserver le même sort qu'aux baies. Il avisa les milliers de débris des vitraux au sol. Par les dieux.

La reine venait de sauver le château. Le château et leurs vies.

Mais ce n'était pas fini.

« SIRE ! glapit Galaad. »

Avant que quiconque n'ait le temps de comprendre quoi que ce soit, le jeune homme s'était posté en bouclier devant son roi. Il reçut l'attaque magique destinée à Arthur en plein visage.

Son corps roula sur les dalles.

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MUSIQUE

Convergence

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Les quatre sorciers s'étaient redressés.

« Visez Pendragon, ordonna sèchement Ari. Personne ne sort d'ici tant que sa tête est rattachée à ses épaules et qu'Emrys n'est pas à genoux à nos pieds ! »

La bataille reprit.

Elyan tenta d'éloigner Guenièvre du combat. La reine se hissa sur ses pieds, saisit son épée et refusa. Elle se planta fermement, une main sur son flanc, à la droite du roi.

Merlin sentit son cœur se fissurer en même temps que le plafond.

Ils ne tiendraient pas.

Ce n'était plus qu'une question de minutes.

Ils ne tiendraient pas.

Ses sortilèges allaient lâcher. Ses maigres défenses camouflées, s'éteindre comme la mèche d'une bougie trop longtemps consumée.

Camelot... Camelot allait tomber.

La magie surgit sous ses doigts. Au loin, il sentit le monde lui répondre, prêt à plier à ses demandes. Prêt à lever le voile, là, maintenant. Prêt à s'affider, s'incliner. Prêt à frapper.

Ô, pluie, pensa-t-il. J'ai besoin de toi.

Ô, orage, viens à moi.

Amène ta colère, tes éclairs, ta voix.

Lá, rén. Lá, dinne.

Les quatre sorciers doublèrent la puissance de leurs attaques. À l'extérieur, l'ombre tomba soudain sur le royaume. Les rayons mordorés disparurent des dalles, s'échappèrent à leur tour par les fenêtres brisées et le plafond éventré.

Merlin ignora le tremblement de son cœur. Sa magie n'était qu'à un doigt de prendre le contrôle.

Qu'importe.

Camelot allait tomber.

C'était inacceptable.

Les nuages agrippèrent le ciel. Le soleil obéit, plia le joug à son tour et disparut pour de bon. L'orage le remplaça. Ses robes grises couvrirent le monde.

Camelot allait tomber.

Merlin n'avait plus le choix.

Camelot allait tomber.

Arthur, y rester.

C'était inéluctable.

C'était inacceptable.

Merlin ferma les yeux un instant. Le tonnerre se mit à gronder au-dessus de leurs têtes. Bientôt, l'éclair. Bientôt, l'irréparable.

« EMRYYYYYS ! »

Ari ne visait plus qu'Arthur. Rien qu'Arthur.

Inacceptable.

Les nuages tonnèrent. Les premières gouttes tombèrent. Rebondirent sur les dalles, les armures. Se perdirent dans le tissu déjà imbibé de sang et de sueur de la tunique de Merlin. Il les regarda un instant. Se demanda si ses larmes tacheraient aussi le sol. Si sa tête roulerait aussi.

Il n'avait pas le choix.

Il n'avait plus le choix.

La pluie redoubla. S'infiltra dans le grand hall, dégringola contre les murs, sur les trônes, noya le sang de Galaad à terre.

Ô, pluie, pensa Merlin, viens. Viens, emporte tout.

Prends mes mensonges, prends ma magie, prends mon secret. Prends mes larmes, cache les à mon Seigneur. Prends mon cœur et noie-le avant qu'on ne le perce.

Ô, pluie, viens. Emporte tout.

Emporte-moi.

Les nuages noirs au-dessus du château attendaient ses ordres. La foudre était si proche. Vibrait, fort, contre ses côtes. Il sentait sa force, électrique, pulser au bout de ses doigts.

Fort, fort, fort.

Ses dents claquaient. Ses mains tremblaient. Suintaient. Tout coulait, pleuvait, pleurait. Partout, la pluie s'immisçait. L'orage était là.

Il n'avait plus le choix.

« MONTRE-TOI ! rugit Ari une dernière fois. »

Cette fois-ci, Merlin s'avança.

L'orage gronda si fort que les murs tremblèrent. Une pierre s'écroula.

Arthur l'esquiva, heurta son valet. Tenta de le repousser d'un mouvement de bras, l'éloigner du combat.

Merlin ne broncha pas.

Arthur se tourna.

Merlin lâcha son épée.

Quoi qu'Arthur vit dans ses yeux, cela le coupa net.

« Arthur, croassa-t-il. »

Il se reprit. Ravala les larmes qui glissaient déjà contre ses joues. Bientôt, la pluie les noierait. Bientôt, la pluie noierait tout. Bientôt... Bientôt, Arthur saurait.

« Arthur... rien que pour vous. »

Le roi fronça les sourcils, tenta une nouvelle fois de le pousser derrière lui pour faire barrage de son corps et l'écarter de la bataille. Merlin se baigna une dernière fois dans son regard, plongea dans l'océan, savoura l'incompréhension et l'amitié farouchement logée dans ses pupilles. Bientôt, Arthur saurait. Tout disparaîtrait.

« Pardon. »

Bientôt, le feu giclerait. La lumière tomberait.

Arthur saurait.

Et Merlin le perdrait.

Ari arma son bâton une nouvelle fois.

Merlin s'arracha à son roi. Se tourna vers le sorcier.

« Ô, foudre... »

Les quatre sorciers le dévisagèrent. Le monde bascula dans le silence.

Et Merlin lâcha tout.

« Lá, heofonfýr, chuchota-t-il. »

L'éclair gicla.

Il traversa le plafond perforé, tomba dans la salle du trône et atterrit directement sur la silhouette d'Ari. Un instant, le monde ne fut plus que blanc. Son corps se convulsa, le feu surgit de ses membres et embrasa sa silhouette. Les trois sorciers restants reculèrent. Titubèrent.

Ari, réduit à une nuée de cendres, tomba en poussière. Trickler, Alvarr et Ruadan firent deux pas en arrière.

Mais l'orage grondait à nouveau dans les yeux, la voix et sous les doigts de Merlin.

Il y eut un second éclair. Un coup de tonnerre qui camoufla les cris abominables des trois hommes.

Le feu monta. Explosa. Disparut.

Les cendres des quatre sorciers s'envolèrent par les fenêtres brisées.

Il tenta de rattraper son souffle, de séparer l'orage du tremblement de son cœur. C'était terminé. Terminé, terminé, terminé. La menace, évacuée. Évincée, carbonisée. Camelot était sauvée.

Mais Merlin ne pouvait plus bouger.

Il contempla les marques sombres que la lumière avait creusées sur les dalles. L'endroit où s'étaient tenus Ari, Alvarr, Trickler et Ruadan quelques instants plus tôt. Là, où, à présent, ne demeurait que de la poussière.

Le silence devint assourdissant.

Arthur savait. Arthur avait vu.

Il l'avait vu appeler la pluie, l'orage, la foudre.

Il l'avait vu tuer.

Arthur l'avait vu. Arthur savait.

Et tout tremblait.

Son corps ne lui répondait plus. Sous ses doigts, la magie crépitait, l'orage grondait encore, à quelques mètres seulement de sa tête, prêt à exploser de nouveau. Il ne voulait pas se retourner. Il ne voulait pas voir dans les yeux d'Arthur l'océan de trahison et de rage. Il ne voulait pas. Il voulait disparaître, rejoindre la foudre, s'envoler à la suite du tonnerre. Il ne voulait pas. Il refusait de dire quoi que ce soit, de chercher un mensonge, un artefact, une façade. Il voulait des ailes, des ailes pour être libre, pour avoir la force de se retourner. Des ailes blanches pour affronter les ténèbres à venir.

Il y eut du mouvement dans son dos.

Le bruit immanquable d'une épée tirée d'un fourreau.

La panique le submergea. Il ne pouvait pas. Il ne pouvait pas se retourner. Il ne pouvait pas perdre Arthur.

Il ne s'en remettrait pas.

L'orage gronda une troisième fois. Merlin ferma les yeux. Sa magie bouillonnait de terreur. Il avait si peur. Il s'abandonna à son contrôle. Oui, il était un lâche. Il était un lâche, incapable de faire face à la fureur de son roi, incapable d'accepter la haine dans ses yeux clair, incapable de dire adieu à l'amitié qui les avait habités quelques minutes plus tôt. Les sorciers avaient raison. Il était un lâche. Et les lâches fuyaient.

Sa dernière pensée fut pour ces ailes qu'il ne pourrait jamais posséder. Pour ce roi qu'il aimait et qui le haïrait. Pour ce secret révélé qu'il ne tairait plus.

Plus jamais.

Jamais plus.

L'éclair surgit et le frappa en plein cœur.

-ôÔô-

La lumière inonda la salle du trône. Il y eut des cris, des mouvements affolés, le raclement d'une épée contre les dalles. Le dernier sanglot d'un valet. Une silhouette qui s'échappa par les débris des fenêtres.

Puis, la foudre se retira.

Elle ne laissa dans son sillage qu'une marque sombre, là où s'était tenu Merlin quelques instants plus tôt. Les dernières vagues de magie s'envolèrent par les fenêtres.

Il ne resta rien. Plus de valet, plus de serviteur, plus de félon, plus de menteur.

Rien qu'une salle muette de stupeur.


FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE


Publié le 11/02/2020