Épisode 3 – Partie 2

4

Ghadius ouvre brusquement les yeux. Installé dans un fauteuil un peu trop étroit pour lui, dans une petite pièce ayant servi de bureau aux anciens propriétaires, ses mains sont crispées sur les accoudoirs.

Près de lui, une fenêtre en direction de laquelle il porte son regard. À l'extérieur, rien d'anormal, rien qui ne laisse présager l'approcher d'une menace. Et pourtant, son corps tout entier est encore recouvert de chair de poule, tendu à l'extrême, comme si un danger se dressait en cet instant face à lui.

Qu'est-ce que… ?

Mais aussi rapidement qu'elle l'a envahi, la sensation s'éteint. Ne laisse derrière elle qu'un souvenir un peu glaçant, mais qui lui aussi, ne tarde pas à se dissiper.

Qu'est-ce que c'était que ça ?

Sa respiration qui s'était bloquée dans sa gorge se relâche et, avec elle, son corps se détend doucement. Ses yeux rouges, eux, s'étrécissent. Est-il possible qu'il ait rêvé le phénomène ? Après tout, il s'était assoupi et…

Non… non, je suis sûr que c'était bien réel !

Une main portée à sa bouche, il observe le paysage extérieur. À l'horizon, la silhouette de moulins, dont les hélices tournent lentement. L'après-midi est bien avancée et il s'étonne que Joka ne soit pas déjà venu le chercher. Sur les coups de quatre heures, celui-ci lui propose toujours une collation, seulement… comme il tourne les yeux vers la petite horloge située sur le bureau, il constate qu'il est déjà presque cinq heures.

Tout en fronçant les sourcils, il se lève. Au fond de lui, un mauvais pressentiment grossit. Il se trame quelque chose d'anormal… de plus anormal que d'ordinaire ! Et puis la maison est trop calme. Il n'aime pas ça.

Où est-ce qu'il a bien pu passer ?

Contrarié, il quitte la pièce et descend au rez-de-chaussée. Mais alors qu'il pensait devoir fouiller la maison, il trouve Joka tranquillement installé dans le canapé, une aiguille à la main et un vêtement en cours de finition sur ses cuisses. Relevant les yeux de sa tâche, il questionne :

— Vous avez besoin de quelque chose ?

Ghadius ne répond pas. Les sourcils froncés, il inspecte le salon du regard, toujours habité d'un mauvais pressentiment. Pourtant, et contrairement à ce qu'il craignait, Joka n'a pas disparu. Alors pourquoi est-ce que ça continue de l'habiter ?

— Seigneur Ghadius ?

De l'inquiétude, dans la voix de son subalterne. Reportant son attention sur lui, il dit :

— Il va être cinq heures… (Et comme Joka le fixe sans comprendre, il développe :) Tu n'es pas venu me chercher à quatre heures.

Un soupir échappe à son interlocuteur, qui a l'air tout de suite rassuré.

— Ah, je suis désolé ! C'est que vous dormiez et je ne voulais pas vous déranger. Attendez, je vais nous préparer quelque chose !

Repoussant son ouvrage sur le côté, il se lève et marche en direction de la cuisine. Mais alors qu'il va pour pénétrer dans celle-ci, il note que l'expression de son maître s'est assombrie.

— Quelque chose ne va pas ?

Ghadius cligne des yeux. Puis, se tournant vers lui, l'air un peu ailleurs, il questionne en réponse :

— Tu ne l'as pas sentie… ?

— Quoi donc ?

— Comme une énergie. Une énergie sombre. Chargée de colère et de rancœur. C'était si fort que ça m'a réveillé et… j'ai cru que c'était chez nous, mais je ne la sens plus du tout.

— Peut-être avez-vous seulement rêvé ?

— Donc, en conclut Ghadius. C'est non.

Un peu perdu, Joka se gratte la joue. Non seulement il n'a rien senti, mais en plus il commence à se demander si les sens de son maître ne sont pas un peu détraqués. Il a l'air sincèrement perturbé de ce qu'il croit avoir perçu. Il sait que dormir est nouveau pour lui, mais il va devoir apprendre à faire la différence entre le songe et la réalité – sans quoi le phénomène risque de se reproduire à chaque cauchemar.

Pas comme s'il n'avait pas l'habitude qu'ils le visitent, mais il n'a sans doute jamais été confronté à eux de cette façon.

Il va donc pour tenter de l'apaiser, mais Ghadius, déjà, reprend :

— On doit trouver ce que c'était. Maintenant ! Avant que ça ne devienne incontrôlable.

Et sans attendre de réponse, le voilà qui se dirige en direction de la porte d'entrée. Avec une petite exclamation, Joka se jette à sa poursuite; le découvre à marcher à grands pas en direction du village. Accélérant l'allure, il parvient à le rattraper et, lui tournant autour avec des gestes paniqués, dit :

— Seigneur Ghadius, calmez-vous ! Je vous dis que vous avez sans doute rêvé. S'il y avait vraiment eu quelque chose, je l'aurais forcément moi aussi…

— Tes sens sont moins développés que les miens, le coupe Ghadius.

— Peut-être, mais…

— Il y a quelque chose, Joka. Je le sens. Ça se prépare à frapper et si nous n'intervenons pas très vite, ça pourrait également nous détruire tous les deux.

— D'accord, ce serait rudement embêtant. Parce qu'entre nous, je n'ai pas vraiment envie de mourir maintenant, mais…

— Va de ton côté, tu veux ? Cherche partout et sois attentif. On sera plus efficace ainsi.

Joka décide de ne pas insister. Comprend que quoi qu'il dise, de toute façon, ça ne servira à rien, sinon à énerver son maître. Il le laisse donc le dépasser et s'arrête pour le regarder s'éloigner.

Bon, ce n'est pas que ça l'enchante, mais il semblerait qu'il va devoir obéir. Son maître risque d'être furieux s'il apprend qu'il a joué les tire-au-flanc et il n'a vraiment aucune envie de passer une mauvaise soirée.

Enfin ! Espérons que d'ici là, il se sera au moins calmé…

Il pousse donc un soupir et, le pas traînant, s'en va donc de son côté.

5

— Encore toi ?! Est-ce que tu as décidé de me rendre dingue, aujourd'hui ?

— Calme-toi, vieillard. C'est pas pour tes pommes que je suis là !

Les bras croisés sur la clôture qui cloisonne la ferme, Joka regarde le vieil homme venir dans sa direction. À l'horizon, le soleil se couche lentement, recouvrant la vallée de son manteau orangeâtre. Le vent, qui souffle et fait frémir arbres et buissons, s'est rafraîchi, lui donnant presque le frisson. À cette heure, il serait mieux au chaud, posé devant la cheminée avec un thé, le temps que le dîner termine de cuir. Son maître l'aurait certainement déjà rejoint avec un livre et, s'il était d'humeur, aurait même daigné lui faire la conversation.

Malheureusement, je suis coincé ici tant que Sa Seigneurie n'en aura pas terminé avec sa lubie…

— Dans ce cas, qu'est-ce que tu fiches ici ?

Joka laisse entendre un soupir. Le vieil homme est d'une humeur de chien, ce soir-là. Entre lui et son maître, on ne peut pas dire qu'il soit bien entouré.

— Je suis à la recherche d'un truc, répond-il en venant écraser sa joue contre son poing. Et peut-être que tu vas pouvoir m'aider à le trouver. Tu es bien placé ici, non ? Tu as une sacrée vue sur toute la vallée, alors… tu n'aurais pas remarqué quelque chose de bizarre aujourd'hui ?

Parce qu'honnêtement, lui, il sèche. Voilà plus d'une heure qu'il tourne dans le coin, qu'il aiguise ses sens à la recherche de la moindre anomalie; renifle un peu partout et tend l'oreille à chaque buisson – tout ça pour faire chou blanc. Ce qui le conforte dans l'idée que son maître ne tourne pas rond ce soir.

— La seule chose bizarre que j'ai vue dans le coin ces derniers jours, c'est toi, lui répond gravement son interlocuteur, en venant s'appuyer des deux mains sur le bâton qu'il transporte. Et je prie tous les soirs pour qu'il n'y en ait pas d'autres dans ton genre qui rappliquent ici !

— Hooooou, toi ! Je peux t'assurer que tu as de la chance que je sois occupé, parce que sinon… !

Il brandit le poing, mais n'a en vérité que moyennement le cœur de jouer à ce petit jeu. Il commence à avoir faim et le froid l'indispose de plus en plus. À nouveau, un soupir lui échappe et il s'écarte de la clôture. Ajoute, comme il s'éloigne :

— Si tu remarques quoi que ce soit, viens m'en avertir.

Et soudain intrigué, sinon un peu inquiet, l'homme questionne :

— Pourquoi ? Il se passe quelque chose ?

— Mon maître le pense, en tout cas…

— Est-ce que c'est mauvais pour nous ?

Joka lève un doigt, va pour répondre, hésite, avant de finalement hausser les épaules.

— Aucune idée ! C'est peut-être rien, en vérité… mais… c'est juste histoire d'être prudent.

Là-dessus, il reprend sa route en trottinant, espérant se réchauffer un peu.

Il ne tarde pas à arriver au centre du village, que son maître a sans doute déjà visité, mais comme il ne voit pas tellement où il pourrait se rendre, autant y repasser pour s'assurer que rien de nouveau ne s'est produit.

Mais là non plus, rien d'inhabituel ne lui sauta aux yeux. Ses sens, qu'il laisse voler autour de lui, ne détectent aucune anomalie et, portant une main à sa nuque, il grogne.

Il a vraiment envie de rentrer, mais il a peur de mettre Ghadius en colère s'il s'y risque. Il lui a donné une tâche à accomplir et il n'est donc pas censé décider de lui-même à quel moment il doit jeter l'éponge.

Je pourrais aller lui dire qu'il faut que je prépare le dîner… après tout, s'il veut manger ce soir… enfin, s'il veut un vrai repas et pas un truc pris sur le coude, il lui faudra bien me libérer pour que je puisse m'y mettre.

Se mordant le pouce, il opine du chef. Oui, ça lui semble être une bonne idée. Le tout, maintenant, étant de le trouver !

Jetant un regard autour de lui, il remarque qu'un groupe d'habitants s'est formé à bonne distance. Leurs yeux braqués dans sa direction, ses membres discutent entre eux à voix basses et il ne faut pas longtemps à Joka pour décrypter leurs expressions. Il les connaît déjà, ne les connaît même que trop bien. La méfiance que l'on réserve à un étranger, la suspicion dont on couve celui qui n'est pas comme vous, l'hostilité à l'encontre de celui qu'on a déjà jugé coupable avant que quoi que ce soit ne se soit produit.

Il peut sentir tous ses poils se hérisser. Et au fond de lui, la colère s'éveille, gronde, et le pousse à lancer d'une voix agressive :

— Vous voulez mon portrait, peut-être ?

En face, les murmures se meurent et, l'espace d'un instant, on semble pris de court. Mais avant que l'un d'entre n'ait pu lui répondre, Joka sent son corps tout entier s'ébranler. Ses oreilles se redressant d'un seul coup sur son crâne, il lâche un « Gwark ?! » et jette des regards autour de lui.

Qu'est-ce que c'était que ça ?! Qu'est-ce que c'était que ce truc ?! C'était tellement puissant que ça l'a presque assommé. Il en tremble encore et…

Il avait raison ! Il se passe réellement quelque chose !

Au même instant, un cri terrible fait trembler toute la vallée.

6

Les doigts de Ghadius se crispent d'instinct sur le tissu de sa robe. Il a presque atteint les ruines du Royaume du Vent quand le phénomène se produit.

Le sol, sous ses pieds, en a tremblé si fort qu'il a presque perdu l'équilibre. Une des tours du château n'a pas eu la même chance et s'effondre comme un château de cartes dans un grand vacarme. Et tout autour de lui, menaçante, désireuse de le détruire, de détruire tout ce qui existe en ce monde, une aura si impressionnante qu'elle le cloue momentanément sur place.

Cette énergie… je la connais !

Et au moment où le frappe cette révélation, une créature gargantuesque, aux yeux enflammés, fait son apparition au milieu des ruines…