NOTES AUX LECTEURS:

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Voici le 10ème chapitre de Suivre son chemin, publié un peu plus tôt qu'initialement prévu, pour cause de ''Restez chez vous". Vous remarquerez sans doute qu'il est écrit assez différemment des précédents puisqu'il comporte très peu d'ellipses et beaucoup de dialogues. Je suis assez satisfaite du résultat, j'espère qu'il en sera de même pour vous.

Le chapitre suivant, dont la publication aura lieu fin avril ou début mai, sera consacré en grande partie au fameux tournoi.

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Comme toujours, vos reviews seront grandement appréciées.

Merci Marina Ka-Fai, Audrfran, Didi, ainsi que Guest 1 pour vos commentaires encourageants sur le chapitre précédent, n'hésitez-pas à me donner votre avis sur celui-ci.

Shayla and Guest 2: Thanks for your reviews. I'm glad you've enjoyed this story so far.

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Bonne lecture à tous.

A bientôt.

Dame Iris

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Chapitre 10: Les préparatifs

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Les cloches sonnèrent la septième heure de l'après-midi au moment même où Brienne, de retour du Donjon rouge, franchit la porte de la chambre de Jaime. La vue du lit inoccupé ainsi que l'absence du chevalier convalescent muèrent instantanément sa surprise en inquiétude. Avec sa blessure grave dont la cicatrisation était loin d'être achevée, il était très imprudent pour Jaime de s'essayer à la marche. Si l'idée même de la douleur générée par une telle tentative aurait été suffisante pour dissuader le commun des mortels, elle connaissait trop bien l'entêtement de son amant pour le savoir capable d'en faire fi. Il lui fallait non seulement le retrouver au plus vite, mais également le convaincre de regagner sa chambre. Peu familière de la vaste demeure, elle ne s'aventura pas dans le dédale des couloirs préférant descendre directement au rez-de-chaussée pour s'entretenir avec les domestiques. Par chance, le premier qu'elle croisa put la renseigner.

- Ser Jaime est actuellement dans le jardin en compagnie de Lord Tyrion, Ser Brienne. Si vous souhaitez les rejoindre, il vous faudra traverser la grande salle et sortir par la porte du fond.

La présence de Tyrion n'était pas surprenante à cette heure. D'un pas pressé, elle traversa la salle de réception puis ouvrit la porte donnant sur la cour intérieure de la maison.

Le jardin niché entre les murs des demeures mitoyennes était l'un des rares espaces de verdure que comptait ce quartier de la capitale. Un tel havre de tranquillité était une chose précieux et le soin apporté à son aménagement laissait deviner la valeur que lui attribuait ses propriétaires. En forme de rectangle, il se composait de massifs sur ses bords et de quatre parterres carrés espacés par des allées en son centre. Sur les bordures, des orangers, des pruniers et des figuiers avaient été plantés et en ce mois de mai, leurs fruits déjà proches de leur taille de récolte, formaient des touches de violet et d'orangé parmi leurs feuillages verdoyants. Dans les parterres, des plantes aromatiques et médicinales se côtoyaient. Une odeur de menthe flottait dans l'air alors qu'elle se tenait sur le seuil. Après qu'elle eut fait quelques pas au dehors, l'odeur citronnée de la mélisse la remplaça. Sous un oranger situé au fond du jardin, Brienne distingua un banc de fer forgé et les deux silhouettes familières de Jaime et Tyrion assis côte à côte. En s'approchant d'eux, elle vit le long bâton qui avait servi de canne au chevalier pour se déplacer. Cette aide n'avait cependant pas été suffisante et il avait fallu que l'un des serviteurs le soutienne.

Évidemment, tu n'as pas pu t'en empêcher, dans ton état et au risque de rouvrir ta blessure ! pensa-t-elle, le ventre noué par l'angoisse, alors qu'elle n'était plus qu'à une dizaine de pas des deux frères.

Le sourire satisfaisant du blessé qui la voyait arriver était celui de quelqu'un de confiant, n'ayant aucun doute sur la pertinence de son initiative. Avant de le convaincre du contraire, Brienne avait besoin de s'assurer qu'il allait bien. Sans un mot, en arrivant à sa hauteur, elle apposa sa main sur son front vérifiant l'absence de fièvre avant de fixer le bas du pantalon qui recouvrait la jambe meurtrie. A son grand soulagement, aucune trace de sang indiquant que la blessure s'était rouverte, n'avait percé au travers de la toile de lin.

- Je t'assure que je vais bien. Plus de fièvre et comme tu peux le voir ma jambe n'a rien, affirma Jaime en levant le regard.

- Tu as beaucoup de chance qu'il en soit ainsi au regard des risques inconsidérés que tu as pris. Jaime, tu réalises que si les points de suture s'étaient rompus, c'est toute ta cicatrisation qui aurait été compromise ?

Loin se sentir touché par ses remontrances, Jaime lui adressa avec le petit sourire narquois que l'on n'avait plus vu sur son visage depuis bien longtemps, une réponse qu'elle jugea consternante.

- Sauf que ce n'est pas arrivé, alors n'en fait pas toute une histoire. De toute façon, je refuse de rester enfermer plus longtemps, j'ai passé assez de temps dans un lit, maintenant j'ai besoin d'air.

Brienne leva les yeux au ciel.

- Tu as surtout besoin de guérir et si tu ne te montres pas un tant soit peu raisonnable, tu n'y arriveras pas avant très longtemps.

- C'est tout le contraire ! Plus je commence tôt à m'entraîner à remarcher, plus vite j'en aurai terminé !

- Certainement pas en débutant avant même que ta plaie soit cicatrisée ! répliqua la guerrière sèchement avant d'ajouter en soupirant de lassitude. Tu me fatigues déjà, Jaime, je n'en reviens pas de la rapidité avec laquelle tu as réussi à épuiser ma patience.

C'est à cet instant que Tyrion intervint pour apporter son soutien à Brienne.

- Elle a raison, Jaime, et c'est ce que je t'ai dit tout à l'heure. Nous savons bien qu'être confiné* dans ta chambre est pénible, mais tant que ta plaie n'est pas refermée, tu n'as pas le choix.

D'un ton irrité, le chevalier s'adressa tout à la fois à son frère et son amante, les accusant de comploter ensemble.

- Vous n'allez pas vous y mettre à deux pour m'empêcher de respirer ! Et je vous rappelle que j'ai passé depuis longtemps l'âge que l'on décide pour moi.

- Nous cherchons juste à ce que tu agisses de la manière qui te permette de guérir au plus tôt. Tu sembles oublier à quel point il fut pénible pour nous de passer des jours à ton chevet sans savoir si tu allais survivre.

Tyrion détourna le regard de son ainé et le porta vers Brienne.

- Vous qui êtes restée chaque nuit auprès de lui, je ne sais vraiment pas comment vous faites pour ne rien laisser paraître de votre fatigue.

Le nain était sincèrement admiratif de la volonté de fer dont la guerrière avait fait preuve. En entendant son frère, Jaime prit pleinement conscience de l'ampleur du dévouement de son amante et laissa alors tomber toute forme d'arrogance.

- Brienne, tu n'aurais pas dû, encore moins dans ton état, dit-il sur un ton qui n'était pas celui du reproche, mais bien celui de quelqu'un de soucieux.

Brienne haussa les épaules. Agir ainsi c'était imposé à elle comme une évidence.

- Je n'ai pas été capable de faire autrement et quand bien même serais-je restée au Donjon rouge, jamais je n'aurai pu passer des nuits sereines en te sachant aussi faible et loin.

Tandis qu'elle parlait, Jaime réalisa que depuis son arrivée, elle se tenait debout à côté du banc.

- Tu devrais t'asseoir.

- C'est inutile, je peux très bien rester ainsi. Jaime, si tu veux faire quelque chose pour moi, fais preuve de bon sens et évite-moi de m'inquiéter pour toi toute la journée. Au passage, tu épargneras aussi à ton frère le même désagrément.

Tyrion opina du chef et répondit en regardant successivement Brienne puis son frère.

- Merci de le mentionner, Brienne. Jaime, nous aimerions tout deux voir ta convalescence progresser au plus vite et passer nos journées au palais l'esprit tranquille.

Il était pénible à Jaime d'entendre son cadet et la femme qu'il aimait lui tenir exactement le même discours désapprobateur et un brin moralisateur. Lui qui n'avait pas la moindre envie de se conformer à leurs attentes, avait toutefois conscience que l'un comme l'autre agissaient par amour et pour son bien. Il consentit à céder, non parce qu'il était convaincu, mais parce qu'il était attaché à eux et voulait leur témoigner sa reconnaissance.

- Inutile d'en rajouter tous les deux, vous avez gagné. Je vais retourner dans ma prison, mais je vous avertis que je ne resterai pas dans le lit et que sitôt la plaie refermée, j'ai l'intention de faire comme bon me semblera.

Rien dans sa réponse ne surprit ses interlocuteurs. Obtenir aussi aisément la coopération de Jaime Lannister sur un tel sujet relevait du miracle, aussi savouraient-ils sa décision. Quant à son avertissement, il n'y avait là rien qui ne fut conformes au caractère, loin d'être malléable du chevalier.

- Heureux de te l'entendre dire, lui répondit son frère avec satisfaction.

- Merci, dit Brienne d'une voix émue, en posant furtivement la main sur la sienne. Un geste discret qui remplaçait toute autre marque plus explicite de tendresse que la pudeur en présence de Tyrion ne pouvait permettre.

A cet instant, les cloches sonnèrent la huitième heure de l'après-midi et le nain soupira.

- Il est temps pour moi de vous laisser, le devoir m'appelle. Je ne pourrai pas venir demain, Jaime. Tournoi du roi oblige, je vais devoir visiter les deux sites qui accueilleront les épreuves, finaliser ensuite les préparatifs avec mes chers ministres délégués sur ce dossier et pour finir, faire part au roi de tout ce qu'il lui est nécessaire de connaître sur le sujet.

- Je ne peux que te souhaiter bon courage dans ce cas. A propos du tournoi, quand aura-t-il lieu ?

- Dans à peine une dizaine de jours et pour tout dire, il nécessite tellement de travail que j'ai presque hâte qu'il se termine, répondit son cadet en quittant le banc. A peine avait-il fait quelques pas en direction de la porte que Brienne l'interpella.

- Pour la fonction de Capitaine de la garde, c'est Ser Darnold qui sera nommé. Il est l'ainé et le plus légitime. J'aurais aimé nommer Podrick, mais il est encore trop jeune et je ne veux pas donner une impression de favoritisme à mes hommes.

- C'est un bon choix dont j'informerai le roi dès demain.

Jaime fronçait les sourcils en écoutant leur conversation. Un Capitaine de la garde, quelle étrange idée ! Il adressa le même regard surpris à Tyrion puis Brienne.

- Un Capitaine de la garde, c'est quoi cette histoire ?

La réplique de son cadet ne tarda pas.

- Cette histoire, vois-tu, c'est l'une de mes nombreuses contributions à la gestion d'une situation épineuse que tu as pour moitié contribué à créer.

Le nain se leva alors du banc et salua les deux chevaliers. Tandis qu'il s'éloignait pour de bon, Brienne, les joues encore rosies d'avoir entendu l'allusion non équivoque, vint s'asseoir à côté de Jaime, retira son écharpe puis défit son bandage.

- Jaime, ton frère s'est montré d'un grand soutien et d'une grande aide ces derniers jours, tu devrais te montrer reconnaissant envers lui, dit-elle en posant les tissus à côté d'elle.

- Qu'il t'ait soutenu, je n'en doute pas, mais là il s'apprête carrément à remanier le fonctionnement de la garde.

- Je n'y étais pas non plus favorable, concéda Brienne avant de poser ses deux mains sur son ventre. Seulement, c'était la meilleure décision à prendre étant donné les circonstances. Nous pouvons cependant nous estimer chanceux, Ser Darnold est un homme d'honneur qui se montrera parfaitement à la hauteur de sa charge.

Tandis qu'elle parlait, Jaime avait baissé les yeux vers le ventre arrondi sur lequel il apposa doucement sa main de chair en souriant tendrement.

- Je n'ai aucun doute sur la valeur des hommes que tu as choisis pour t'entourer au sein de la garde, ni sur le fait que nous réussirons à nous sortir de cette situation épineuse, comme mon cher frère l'appelle.

Ses lèvres vinrent effleurer le front de Brienne puis mu par le besoin d'un contact encore plus étroit, il passa son bras derrière son dos pour enlacer sa taille. Un court moment, ils restèrent ainsi à profiter de ce moment de tendresse.

- Où est Tristan ?

- Encore à l'étage, je suppose. Il dormait encore lorsque je suis descendu avec Tyrion, mais nous ne devrions pas tarder à le voir arriver.

Alors, comme s'ils avaient été entendus, des voix provenant de l'entrée du jardin leur parvinrent aux oreilles et ils aperçurent la courte silhouette de Tristan courant vers eux et celle longue et fine de Rose marchant derrière lui en l'appelant à cesser de courir. Ignorant les demandes de sa nourrice, le petit garçon accélérait autant qu'il le pouvait, trop impatient de retrouver son père.

Avant qu'il ne les ait rejoints, Brienne tourna le regard vers Jaime.

- Ne parlons pas ce soir de ce qui nous attend, nous devrons le faire bien assez tôt. J'aimerais vraiment que nous profitions de cette soirée ensemble ; nous n'avons pas été réunis tout les trois depuis si longtemps.

- Je te le promets, répondit le chevalier avec tendresse, avant d'ironiser en évoquant les paroles de son cadet.

- De toute façon, je n'ai pas envie de passer cette soirée à marcher au milieu des ronces.

Quelques instants plus tard,Tristan achevait sa course en bondissant sur les genoux de son père. Fort heureusement, il avait évité de justesse de heurter la jambe blessée de ce dernier. Brienne, anticipant l'arrivée brusque du petit garçon, avait pris la précaution de se dégager de l'étreinte de Jaime. Ce fut seulement lorsque le garçonnet eût retrouvé un semblant de calme qu'elle l'accueillit affectueusement dans ses bras. Quand Rose arriva enfin à leur hauteur, elle salua respectueusement deux chevaliers.

- Ser Jaime, l'un des domestiques m'a informée qu'il était prêt à servir le dîner, dans la grande salle ou dans votre chambre. Il faudrait aussi que vous me disiez si vous souhaitez que je fasse manger Tristan ou si vous préférez qu'il reste avec vous.

- Il restera avec nous ce soir, Rose.

C'était Brienne qui lui avait répondu sans même adresser un regard à Jaime, tant la réponse lui paraissait évidente.

En souriant, ce dernier dit à la nourrice.

- La dame a parlé. Prévenez que nous dînerons dans la grande salle. Quant à vous, vous êtes libres pour la soirée, Rose, profitez-en pour vous reposer, je sais que vous en avez fait beaucoup ces derniers jours.

- Merci, Ser.

Bien que la jeune femme soit d'un naturel timide et discret, ne laissant rarement paraître ses émotions, elle ne cacha pas à cet instant précis sa joie de se voir accorder un moment de répit, et ce fut avec un sourire ravi dessiné sur les lèvres qu'elle se retira.

A peine eut-elle fait quelques pas, que Tristan bondit des genoux de Brienne et s'approcha du mur de pierre tout près du banc. Profitant de la chaleur procurée par les rayons du soleil qui venaient arrêter leur course sur les blocs de calcaire, plusieurs lézards de belle taille s'y étaient assoupis. D'une sous-espèce peu commune, ils avaient le corps couverts d'écailles d'un vert vif, quelques tâches bleues sur le poitrail et une crête rouge au sommet de la tête. Naturellement, leurs couleurs chatoyantes avaient attirées l'oeil du petit garçon qui n'avait pas résisté au désir de les voir de près. Si les reptiles ne s'étaient pas installés à une hauteur trop élevée pour ses mains, plusieurs d'entre eux auraient très certainement vécus quelques instants d'effroi, suspendus par la queue dans le vide, afin de se libérer en sacrifiant celle-ci dans un mouvement de défense propre à leur espèce.

- Tristan, reviens, laisse-les maintenant.

L'appel de Brienne ne reçut aucune réponse. Le petit garçon n'avait pas la moindre envie d'obéir à cette injonction, alors qu'un spectacle fascinant se déroulait sous ses yeux. A la recherche d'autres créatures intrigantes, il commença à s'éloigner en longeant le mur.

- Je vais aller le chercher, dit la guerrière à Jaime. Sinon nous ne sommes pas prêts de rentrer pour le dîner.

La tête tournée dans la direction du mur, le chevalier opina du chef.

- Effectivement, tel qu'il est là, on pourrait le laisser tout le temps du repas et le retrouver au même endroit.

- Je le ramène et après je t'aiderai pour marcher.

- Ce n'est peut-être pas le plus judicieux, va plutôt demander à l'un des domestiques.

- Ne commence pas à me traiter comme si j'étais fragile, c'est la dernière chose dont j'ai envie. Pour cette fois, je t'aiderai et pour les jours à venir, tu t'es engagé à ce que cette situation ne se reproduise plus, je n'ai donc pas à m'en préoccuper n'est-ce pas ?

- Rassure-toi, je me souviens très bien de ce que j'ai dit tout à l'heure, et je peux t'assurer que j'ai mal rien qu'en y pensant, lui répondit Jaime en marmonnant.

Aucune réponse compatissante à sa plainte, seulement les yeux de la guerrière se levant vers le ciel tandis qu'elle quittait le banc. De sa place, il la regarda marcher jusqu'à la hauteur de son fils, puis tenter patiemment de le convaincre de laisser ses nouveaux compagnons. Elle essuya plusieurs refus de l'enfant, avant que finalement la main de ce dernier ne vienne se joindre à la sienne.

Malgré le soutien de la guerrière et la canne, chaque pas que fit Jaime pour rejoindre la grande salle, fut douloureux. Par fierté et par entêtement, il tenta de masquer sa souffrance, mais aucune dent serrée, aucun gémissement étouffé ne pouvait échapper à la femme contre laquelle il était appuyé. Elle resta muette cependant, jusqu'à ce qu'ils aient atteint la grande table où le dîner était servi. Lorsque ils furent tout trois assis, elle mit fin aux espoirs du chevalier d'avoir fait illusion.

- Je suis navrée que tu ais eu si mal, Jaime, mais j'espère au moins que la douleur t'as fait prendre conscience de ton erreur.

Ses yeux bleus saphir le fixaient de manière appuyée, son ton était moralisateur.

- On ne t'a visiblement jamais appris qu'on ne frappe pas un homme qui est à terre, répliqua le chevalier dont le léger agacement n'avait pas altéré le sens de la répartie. As-tu prévu que nous nous querellions tout le dîner ?

Il souriait. Il souriait de son sourire narquois, celui du Jaime Lannister plein d'arrogance et de confiance qu'elle avait connu bien des années auparavant. Celui qui n'avait pas complétement disparu malgré la profonde transformation de sa personnalité depuis leur rencontre.

- Bien sûr que non ! lui aurait répondu Brienne, si Tristan, assis sur ses genoux, profitant de leur manque d'attention, n'avait pas entrepris de faire rouler des grains de raisin sur la table, bien trop près du bord. Une demi-douzaine d'entre eux s'écrasèrent sur le sol de pierre claire, formant autant de tâches violette. Cet incident marqua la fin de ce balbutiement de joute verbale et ce fut une ambiance bien plus détendue qui lui succéda.

...

La nuit était tombée, la chambre était plongée dans une pénombre seulement atténuée par les pâles rayons de l'astre lunaire. Adossé à la tête de lit, Jaime fixait la fenêtre, pensif, silencieux, inattentif aux présences de Brienne et Tristan allongés à ses côtés. Son fils venait tout juste de s'endormir, au son de la voix de la guerrière lisant un conte. C'était un récit des temps anciens et épiques, ceux du grand dragon noir parcourant ciel et terre, monté par l'illustre roi aux cheveux d'argent, le premier de sa lignée désormais écartée du trône. Quoi de plus merveilleux et fascinant pour un tout jeune enfant que d'imaginer cette bête volante haute comme une colline et capable de cracher un feu assez puissant pour détruire à lui seul un château.

- Je vais le coucher, murmura Brienne.

N'obtenant ni un regard, ni une réponse, elle insista.

- Jaime, je l'emmène dans sa chambre maintenant.

Il tourna enfin la tête vers elle, regarda brièvement Tristan, puis la fixa de ses yeux émeraude.

- Désolé. Ne veux-tu pas que nous appelions Rose, tu n'aurais pas à le porter.

- Laissons-la donc tranquille, je peux très bien le faire. Ne m'oblige pas à te répéter sans cesse que je suis parfaitement à même de savoir ce que je suis encore capable de faire ou non.

Elle ne lâchera rien, inutile que j'insiste sinon nous nous épuiserons dans des débats sans fin, pensait Jaime qui avait par ailleurs l'esprit occupé par un sujet bien plus important à ses yeux.

- Je renonce pour le moment, soupira t-il, fais comme tu voudras.

Rien ne laissait penser à Brienne qu'il était réellement convaincu de ce qu'il disait, mais à ce moment précis, elle préféra l'ignorer. Elle se leva, souleva délicatement le petit corps que le sommeil avait rendu aussi souple qu'une poupée de chiffon et le cala contre son buste. Elle porta ce fardeau qui lui paraissait bien léger jusqu'à la chambre voisine. Tout en prenant soin de ne pas réveiller Rose endormie dans la pièce, elle déposa le garçonnet sur son matelas, puis le borda et resta penchée sur le visage aux paupières closes qui lui inspirait tendresse et innocence. Un jour viendrait où elle se tiendrait au-dessus d'un autre visage lui inspirant ces mêmes sentiments. A cette idée, elle ressentait un étrange mélange d'impatience et d'inquiétude, car si elle languissait de se tenir au chevet de cet enfant qui serait de son sang, elle était aussi effrayée par avance qu'il soit livré à un monde où se côtoyaient le meilleur et le pire, la joie et la tristesse, la sécurité et le danger.

Vivre, c'est vivre avec tous les risques qui nous entourent.

Elle ne le savait que trop bien, elle dont toute l'existence s'était construite dans l'adversité. Mais si elle avait vécu ainsi, s'y était adaptée, c'était une toute autre chose que d'accepter qu'il en soit de même pour les êtres vulnérables qui lui étaient chers. Chaque jour, chaque instant qui passaient, faisaient grandir son attachement à l'enfant qu'elle portait et au petit Tristan, et plus elle les aimait, plus elle redoutait malgré la protection sans faille qu'elle leur offrirait, tout ce que le monde pourrait leur dévoiler de pire. Elle remit tendrement en place du bout des doigts une mèche de cheveux du garçonnet puis s'éloigna du lit et quitta la pièce silencieusement. En retournant dans la chambre, elle constata que Jaime avait à nouveau le regard tourné vers la fenêtre. Quand quelques instants plus tard, elle vint s'adosser au lit juste à côté de lui, elle lui saisit doucement la main en murmurant.

- A quoi penses-tu ?

Le visage du chevalier se tourna vers elle, visiblement soucieux.

- A tout ce qui c'est passé ces derniers jours et surtout à Tristan.

Il n'en dit pas plus. Une réponse si évasive ne pouvait satisfaire la guerrière, désireuse de connaître précisément ce qui semblait tant le préoccuper.

- Qu'entends-tu par là, Jaime ?

- Tu as vu comme moi ce qui est arrivé, comment tout aurait pû finir pour moi, lui répondit-il alors en baissant le regard pour fixer leurs mains enlacées.

- Bien sûr, mais cela ne s'est pas produit et désormais tu vas bien.

Jaime regarda sa jambe.

- Presque bien, seulement. Mais là n'est pas le problème, le problème est que si je n'avais pas survécu, que serait-il advenu de Tristan ?

- Tristan, ton frère l'aurait pris à sa charge sans aucun doute. Tu n'as rien à craindre à ce sujet.

- C'est bien ce qui me dérange. Penses-tu sincèrement que confier Tristan à la charge de Tyrion soit une bonne chose ?

Difficile de nier que quelle que soit la profondeur de l'attachement que l'oncle portait à son neveu, il ne suffisait pas pour autant à faire du nain le tuteur idéal. Tyrion n'avait jamais manifesté d'intérêt pour la charge d'une famille et ne s'en était d'ailleurs jamais caché. Et ce n'était pas aussi tard dans sa vie, alors des responsabilités très lourdes lui incombaient, que cet état de fait allait changer.

- Ton frère l'aime beaucoup, c'est certain, mais il est vrai qu'il n'aura pas le temps nécessaire à lui consacrer et sera contraint de le confier à la garde d'une domestique en permanence.

- Et c'est exactement ce que je ne veux pas pour mon fils. Ce n'est pas ce qu'il connaît depuis qu'il est auprès de moi et il se sentira forcément délaissé.

- Jaime, je veux bien t'entendre, mais si un tel cas de figure se présentait, ton frère ne pourrait pas faire autrement malgré toute sa bonne volonté.

- C'est justement pourquoi je voudrais que tu acceptes de le prendre avec toi, s'il le fallait. Je sais que c'est un engagement majeur et que rien ne t'oblige à l'accepter, mais tu es la seule en qui j'ai confiance pour le rendre heureux.

En désignant d'un signe de tête le ventre arrondi, il précisa.

- Et puis, je n'arrive pas à imaginer qu'ils soient séparés.

Brienne mit quelques instants à intégrer cette demande qui la prenait au dépourvu. Jaime la mettait vraiment face à un choix difficile ; donner son accord l'engageait pour la vie et pour une responsabilité immense. Comment accepter quand autant d'incertitudes pesaient autour de son propre enfant. En ce moment précis, elle ignorait comment elle pourrait poursuivre sa mission auprès du roi et être au côté de celui qu'elle mettrait au monde dans quelques mois. Il y avait cependant une vérité que rien ne pouvait contredire : il n'était pas imaginable de séparer deux enfants, membres de la même fratrie.

Nous n'en avons pas le droit, ce serait bien trop cruel.

Forte de cette conviction, elle se devait dès lors ne pas se laisser décourager ni par ses incertitudes ni par les obstacles nombreux qui se dresseraient devant elle.

- Je ne pourrai jamais être sa famille aux yeux de la loi, tu le sais, seul ton frère le pourra. Mais, bien que je ne sache ni de quoi l'avenir sera fait, ni comment j'y parviendrai, mais je te promets que je serai là pour lui. Si par malheur, il le fallait, je le ferai, pour eux d'eux et pour toi.

Jaime poussa un long soupir. Que Brienne accepté de s'engager, était un soulagement immense. Il glissa son bras dans le dos de la guerrière, lui entoura la taille l'incitant à se blottir contre lui. Quand il sentit le visage aux cheveux blonds venir se nicher dans son cou, il murmura.

- J'ai vraiment de la chance de t'avoir à mes côtés, merci pour lui.

- Ne me remercie pas, commença-t-elle pour lui répondre, avant de s'interrompre.

Si elle était devenue au fil des jours certaine de ce qu'elle ressentait, elle était hésitante à le confier tant il lui semblait que les mots donneraient à ses sentiments un caractère définitif. Mais il fallait que Jaime sache.

- Je le ferai parce que j'aime Tristan. Il m'a fallu du temps pour pleinement le réaliser, mais aujourd'hui je sais qu'il m'est tout aussi cher que l'est le nôtre.

L'émotion prit Jaime à la gorge. Les derniers mots de Brienne, avaient une valeur inestimable à ses yeux. Qu'il les entende dès à présent allait au-delà de tous les espoirs qu'il avait conçus. Il voulut exprimer à la femme qu'il aimait toute sa reconnaissance, mais il était si troublé que les mots ne parvinrent pas à franchir ses lèvres. Le visage toujours enfoui dans son cou, pourtant incapable de le voir, Brienne perçut son trouble.

- Ne cherche pas à parler, Jaime, ce n'est pas nécessaire. Nous devrions plutôt nous coucher maintenant, nous avons tout deux grandement besoin de sommeil.

Et sans attendre, elle se redressa, quitta le lit, le contourna avant même que Jaime se soit levé et suivant une vieille habitude, se saisit des deux cordons de la chemise qu'il portait et les dénoua.

- Veux-tu que je t'aide pour le reste ?

- Non, je m'en suis sorti tout à l'heure.

- Comme tu voudras, répondit-elle en repartant d'où elle était venue. Après avoir sorti une tenue de nuit du sac de voyage posé sur un coffre de la chambre, elle se dévêtit. Le regard de Jaime se tourna alors vers son corps dénudé et resta fixé. Le chevalier réalisa combien le corps de celle qu'il aimait avait changé. Avec un étrange mélange de fascination, d'émotion et d'étonnement, il détailla les formes arrondies que sa future maternité lui donnaient. Ses courbes étaient bien plus féminines que celles qu'il lui avait connues jusqu'alors. Certes, elles étaient bien loin de celles parfaitement harmonieuses de Cersei, mais à leurs manières, elles s'en rapprochaient.

Parce que le bruissement du tissu s'était tu, la guerrière, jusqu'alors concentrée sur son habillage, réalisa qu'elle était observée et tourna la tête dans la direction de Jaime. Que pouvait-il penser de ce corps, qui depuis qu'elle était sortie de l'enfance, avait été trop grand, trop lourd, trop musculeux, trop masculin et avait maintenant enflé. Elle, qui n'avait jamais compris comment un homme aussi séduisant que lui avait pu un jour, puis tous les suivants la désirer ainsi, ressentit comme un léger malaise. La lueur de son angoisse brilla dans ses yeux et le chevalier sut qu'il lui fallait la rassurer.

- Ne sois pas inquiète, c'est juste que tu as tellement changé. Quand je te vois ainsi, je vois que tu portes notre enfant et jamais je ne pourrai m'en lasser.

D'un très discret signe de tête, la guerrière lui signifia qu'elle l'avait compris. Elle était bien plus sereine quand elle reprit son habillage en silence tandis que de l'autre côté du lit le chevalier poursuivait le sien. Juste avant qu'il ne s'allonge, Jaime, sentant que son mollet commençait à redevenir douloureux, but deux gorgées de lait de pavot. Quand ils furent tout deux étendus, Brienne vint sans attendre nicher sa tête dans le creux de l'épaule de l'homme qu'elle aimait et après une semaine passée dans la crainte de le perdre, elle put enfin s'endormir sereinement.

...

Presque deux heures furent nécessaires au chariot couvert de la Main du roi pour atteindre la Porte de la capitale. A cette heure matinale, les rues grouillaient de passants, d'artisans, de marchands s'affairant en tous sens. Aux hommes, il fallait ajouter leurs attelages qu'ils furent tirés par des ânes, des mules ou pour les plus riches, des chevaux lourds. Se frayer un chemin était une tâche ardue et bien d'une escorte formée par trois des gardes royaux à cheval, le précédait, l'attelage de Tyrion dut subir de multiples ralentissements sur son chemin.

L'air dans l'espace confiné était chaud en cette fin de printemps et plusieurs fois le nain fut tenté d'entrouvrir la porte pour laisser un brin d'air frais entrer, mais dut renoncer redoutant d'être envahi par les odeurs pestilentielles qui se diffusaient dès que la chaleur était de retour. Fumier, sueurs des équidés, immondices jutant dans la rigole au centre de chaque artère était le quotidien nauséabond des gens du peuple. Aux plus humbles, la puanteur ; aux puissants, le parfum suave des fleurs des jardins du palais.

Le grincement de la herse qui se levait et se baissait pour réguler le flux des voyageurs indiqua au nain qu'il franchissait la porte d'enceinte de la cité royale.

Encore quelques instants et je pourrais respirer un air pur.

Et c'est bien une odeur discrète de résineux qui pénétra dans ses narines, lorsque peu après, il laissa passer un filet d'air par la porte. A travers la mince fente, il aperçut une étroite bande herbeuse bordant le sentier de terre battue et à peine quelques mètres derrière celle-ci, des pins isolés. Il referma la porte, à peine s'était-il rassis sur sa banquette qu'il entendit le grincement métallique des roues du chariot s'immobilisant.

Déjà arrivé.

Cette fois, il poussa la porte en grand et sortit en prenant garde à ne pas manquer le marche-pied. Devant lui, le terrain où se tenait depuis des décennies, peut-être même des siècles, les tournois de chevalerie, s'étendait jusqu'à l'orée d'un bois de feuillus. Il était composé d'une immense partie herbeuse au centre de laquelle on avait creusé puis rempli un rectangle avec de la terre battue. C'était cette zone au sol meuble qui accueillait les joutes équestres. Pour contenir le public, des lices de bois clairs la bordaient de toutes parts.

Une tribune en bois construite sur trois niveaux permettaient d'accueillir les spectateurs de haut rang, les autres devant se contenter de rester debout au pied des lices. Dans un coin au pied de la tribune, on avait entassé des bannières ornées du cerf de la maison Barathéon, réduites en lambeaux par le vent. Tyrion y voyait là les derniers vestiges d'une dynastie disparue et le souvenir amer de son neveu, Tommen, mort prématurément, dernier roi sous le règne duquel un tournoi s'était tenu. Désormais, c'était une corneille à trois yeux peinte sur un fond gris identique au loup de la maison Stark, qui ornait chaque bannière. Elles étaient nombreuses à flotter au vent, on en avait placé aux extrémités de chaque niveau et tout autour de la partie centrale de la tribune, là où prendraient place le monarque et ses proches. Dans le cas présent, en l'absence de parents, il reviendrait aux membres du Conseil restreint d'occuper les places situées à côté du roi. Une poignée de manoeuvres s'affairaient encore dans la tribune, le dos courbés sur les planches qui servaient d'assise, s'assurant qu'aucune pointe de fixation en métal ne soit apparente et susceptible de blesser un spectateur.

- Alors, satisfait ?

La voix qui l'interpella dans son dos, fit sursauter Tyrion. C'était celle de Bronn tout sourire, flanqué à sa droite de son équipier dans la préparation du tournoi. Il était fier comme un paon le chevalier de la Néra de faire constater le niveau d'avancement des travaux d'aménagement qu'il jugeait être bien supérieur aux attentes.

- C'est satisfaisant dans le sens où c'est conforme à ce qui avait été décidé. Vous vous êtes abstenus de toute initiative fantaisiste et je m'en réjouis. Cependant, où en sommes-nous de l'installation des tentes destinées à l'accueil des engagés, je ne les vois pas.

- Rassurez-vous Lord Tyrion, leur montage débutera dès cet après-midi, lui répondit le ministre de la Guerre.

- Dans ce cas, c'est parfait. Et qu'en est-il des écuries mobiles ? En aurons-nous assez pour accueillir toutes les montures ?

- Oui, nous avons prévu l'espace pour une quarantaine d'entre elles, conformément au nombre de chevaliers qui nous annoncés leur participation. Tous les matériaux nécessaires sont arrivées hier soir. Les manœuvres en ont pour quatre jours à tout assembler. Il n'y a pas de raison de s'en faire, on sera largement dans les temps.

Comme à l'accoutumée, aucune hésitation chez son ancien compagnon de voyage. Pourtant Tyrion restait toujours méfiant ; tant qu'une tâche n'était pas achevée, il ne fallait jurer de rien.

- Je compte sur vous deux pour ne pas relâcher la surveillance, nous ne pouvons nous permettre aucun retard. Assurez-vous jusqu'au dernier moment que chacun soit à son poste.

- On sait, on sait. Tout va bien se passer, ne te tracasse pas pour si peu.

Pour si peu ! Il n'y a jamais de ''si peu" lorsqu'on est la Main du roi ! Que j'aimerai vivre dans la même insouciance enfantine que toi, pensait Tyrion, mais il n'en dit pas mot, ne voulant pas poursuivre inutilement une discussion sans réels enjeux.

- Je pense en avoir assez vu pour ici, dit-il en regardant dans la direction de son attelage. Il est temps que nous allions au Dragon Pit, prévenez vos transports que vous voyagerez avec moi, nous irons ainsi plus vite.

Il s'éloigna d'un pas décidé et s'engouffra peu après dans le chariot couvert dont chaque porte avait été peinte de l'emblème de la Main du roi. Quelques minutes plus tard, le cocher mettait ses chevaux au trot.

...

Lorsqu'il mit à terre, Tyrion ne put réprimer un léger sentiment d'appréhension. Qu'allait-il découvrir à l'intérieur de l'enceinte partiellement en ruine du dôme bâti par les Targaryens ? Il n'était pas revenu sur les lieux depuis près de deux semaines et sa dernière visite en urgence lui avait laissé un goût amer. Accompagné de ses deux ministres, il avança jusqu'à l'entrée. D'un regard circulaire, il parcourut l'arène et à son plus grand soulagement, constata rien qui ne fut insolite. Les tribunes de bois bâties autour de l'étendue sablonneuse étaient désormais achevées. Elles se dressaient sur quatre niveaux, égalant en hauteur celle des gradins. Deux mats fixés à chacune de leurs extrémités permettaient de soutenir une vaste toile épaisse peinte au motif de la corneille à trois yeux présent également sur les bannières fixées au-dessus du plus haut des rangs de gradins. Enduite, la grande toile devait permettre de non seulement protéger le public des rayons trop intenses du soleil en période estivale, mais aussi de les préserver des gouttes de pluie en cas d'averse. On avait également fixé des tonnelles composées d'un matériau moins coûteux au dessus d'une partie des gradins.

- Qu'en dis-tu ?

- J'en dis que le résultat est tout à fait satisfaisant, ce qui est le minimum quand on connaît le montant que ces aménagements ont coûté.

L'ancien mercenaire avait une vision de la chose bien plus enthousiaste.

- C'est de l'argent bien dépensé. C'est certain, tout le monde sera ravi.

- Je n'en doute pas, cependant tout le monde aurait pu être ravi avec seulement une tribune. Quoiqu'il en soit, c'est très bien que ce chantier soit achevé, vous allez pouvoir vous concentrer uniquement sur le second. Je vous le redis, soyez attentifs et exigeants, ne laissez-pas passer la moindre forme de laxisme.

- Nous y veillerons, soyez en certain, Lord Tyrion.

Au loin les cloches sonnèrent la onzième heure de la matinée, il était plus que temps pour les trois hommes de rejoindre le Donjon rouge. Bien qu'ils fûrent à l'intérieur des murs de la cité, la traversée des quartiers successifs qui les séparaient de leur destination, nécessiterait pas moins d'une heure. Ce temps, le nain allait le mettre à profit pour organiser les derniers détails des préparatifs. Dès qu'ils prirent place sur les banquettes, il engagea la discussion.

- Donc, vous m'avez parlé d'une quarantaine de participants aux joutes, qu'en est-il pour les épreuves de duels à l'épée ?

- Ce sera pareil, si personne ne déclare forfait, ils seront 44. Ce qui nous permet d'organiser le tournoi en 5 manches avec une sélection pour l'avant-dernière. On pensait qualifier les deux finalistes en prenant comme critère la durée du combat.

S'il existait un domaine dans lequel Tyrion n'avait pas le moindre désir de s'impliquer, c'était l'organisation précise des épreuves ; en la matière, il s'en remettait à ces deux ministres. D'autant qu'il était certain que Bronn serait la tête pensante et qu'il avait tout confiance en lui dans ce domaine.

- Je vous fais laisse régler ces détails, assurez-vous de l'équité de l'ensemble. La dernière des choses que je souhaite voir, c'est la contestation des résultats. Au sujet de la sécurisation des lieux, comment comptez-vous procéder ? Comment de gardes de la cité comptez-vous réquisitionner ?

- On en prendra une vingtaine pour le terrain extérieur et une trentaine pour le Dragon Pit. Clairement, il faudra filtrer les entrées et s'assurer que seuls ceux qui auront obtenu un billet accèdent aux lieux. Pendant les épreuves, il faut en priorité empêcher les débordements surtout le long des lices et autour de la tribune d'honneur. Les gardes royaux qui ne sont pas engagés sur les épreuves, seront aux côtés du roi. D'après Ser Brienne, ils seront trois à participer aux joutes et quatre aux duels à l'épée. Elle est confiante, ce sera suffisant pour assurer la sécurité de notre monarque.

- Je lui fais une totale confiance, si elle en est convaincue, c'est que ce sera le cas. Au sujet du terrain extérieur, assurez-vous cependant que l'accès aux tentes et aux écuries soit limité aux participants et à leurs écuyers. Mettez en place autant de barrières que nécessaire. La présence de montures de prix et d'armes de valeur va inévitablement susciter les convoitises et nous devons empêcher toute tentative de vol.

- C'est effectivement un aspect que nous devons prendre en compte, vous pouvez compter sur nous pour faire régler cette question, Lord Tyrion, répondit le ministre de la Guerre à cette demande relevant du bon sens qui n'avait pourtant pas été anticipée.

- Au sujet des chevaux, j'ai convaincu Lord Riders de fournir gracieusement ceux des chevaliers de la garde. Ses destriers comptent parmi les meilleurs du royaume.

- Lord Riders ... son nom me dit quelque chose. Est-ce ce vassal de la maison Rosby dont le haras est situé à l'ouest de leurs terres ?

- C'est bien lui. Il est le quatrième de sa lignée à vivre de l'élevage et du commerce de chevaux de guerre et autant te dire qu'il était enthousiaste à l'idée que ses bêtes soient mises en valeur lors du tournoi.

- Je n'ai aucun doute à ce sujet. As-tu informé Ser Brienne de ton idée ?

- Il y a trois jours et figure-toi que j'ai déjà reçu les remerciements des trois engagés, répondit Bronn avec une fierté non dissimulée

Juste après, les trois passagers du chariot entendirent le crissement des routes de l'attelage précédant son arrêt, puis le conducteur d'attelage sautant de sa banquette pour venir leur ouvrir la porte. Ils étaient arrivés dans la cour du Donjon rouge et le tintement des cloches annonçant midi retentit dans la cité. Sitôt qu'ils mirent pied à terre, ils se dirigèrent vers l'entrée du palais royal avant de se séparer. Tyrion, attendu par le roi dès la fin du déjeuner, prit le chemin de ses appartements en pressant le pas.

...

Tandis que la Main du roi faisait son rapport à Bran de l'avancement des préparatifs du tournoi, Brienne, descendue jusqu'au cabinet du Grand Mestre, était en plein discussion avec celui-ci. L'esprit libéré par l'amélioration de l'état de santé de Jaime, elle pouvait désormais se consacrer sur le sujet délicat de son retrait de la garde royale. Si la manière de procéder n'était pas encore définie, la date de son départ était fixée. Dans quatorze jours, le lendemain de la fin du tournoi, elle quitterait le Donjon rouge. Chaque jour qui passait ne faisait qu'accroître le risque que son état soit découvert, aussi devait-elle s'accommoder de ce délai très court. La tenue du tournoi était une aubaine, car trop absorbés par l'événement, ceux qui la côtoyaient, qu'il s'agisse de ses frères jurés ou des membres du Conseil restreint, étaient à mille lieues de prêter attention aussi bien à la durée étrangement longue de sa guérison, qu'à sa tunique dont l'ampleur se réduisait à mesure que les formes de son corps évoluaient.

Cette ambiance particulière lui offrirait aussi une occasion unique d'informer de son départ sans attirer une grande attention.

A cette heure, il s'agissait pour elle et Sam de déterminer la pathologie qu'ils invoqueraient pour justifier de son retrait.Un choix délicat, car pour de ne pas remettre en cause sa position de Lord Commandant, il était nécessaire de trouver un équilibre entre gravité et certitude de guérison après quelques mois.

Depuis près d'une dizaine de jours, sur ordre de Tyrion, le Grand Mestre s'était lancé dans la recherche d'une solution.

- J'ai eu beau chercher, je n'ai pas beaucoup d'idées à vous proposer. A vrai dire, je n'en ai qu'une et encore elle est loin de permettre de tout régler. Avez-vous déjà entendu parler de la toux des cent jours* ?

- Comme tout un chacun, mais il me semble qu'elle n'atteint que les enfants.

- C'est l'opinion courante, bien qu'elle soit inexacte. Des adultes peuvent être contaminés, la principale différence avec les enfants, c'est qu'ils en guérissent sauf dans de très rares cas.

- Il va tout de même être difficile de faire croire que je sois là seule personne malade, alors que tout le monde sait combien cette maladie est contagieuse.

- Grâce au tournoi, nous allons contourner ce problème et prétendre qu'elle vous a été transmise lors de celui-ci. Nous ne savons encore pas exactement comment elle fonctionne, combien de temps écoule avant que l'on voit que les gens sont malades, ni même précisément quand ils cessent de contaminer les autres. On pense que cela peut durer de quelques semaines, peut-être même quelques mois. Dans votre cas, celui d'un membre du Conseil vivant au cœur du palais, aucun risque ne pourra être pris et je vais me baser sur l'estimation la plus élevée.

- Pouvez-vous être plus précis ?

- Trois mois à l'écart des autres. Ce qui veut nécessairement dire qu'il faudra trouver une justification pour les mois suivant. Je n'ai aucune piste sur cette seconde période, mais je peux d'ores et déjà vous dire qu'évoquer des complications, risque de paraître fort étrange à ceux qui vous connaissent et savent que vous n'avez rien d'un être vulnérable à cause d'une constitution fragile.

C'était une évidence dont Brienne avait parfaitement conscience. Elle était une force de la nature aux yeux de tous et la montrer comme une victime facile n'était pas judicieux. Pendant un bref moment, Sam se tut , se contentant de l'observer alors qu'elle prenait la mesure de ses paroles.

- Évidemment, c'est une mise à l'écart immédiate qui en sera la conséquence. J'ignore où vous souhaitez passer ces prochains mois, mais il faudra que ce soit en dehors de la cité. Si je peux me permettre, avec un tel motif de départ, vous serez au moins certaine de ne pas recevoir de visite inopinée.

Cette possibilité d'être démasquée par un visiteur venu à l'improviste avait traversé maintes fois l'esprit de la guerrière, suscitant toujours la même angoisse.

- Nous marchons sur des charbons ardents, vous, Lord Tyrion, moi-même et je vous avoue que je n'ai plus ressenti cette sensation de longer un précipice depuis bien longtemps.

- Je le sais, Sam, et pour cela, vous aurez à jamais ma reconnaissance, lui répondit la guerrière d'une voix émue qui indiquait combien elle était sincère.

- Je ne fais que mon devoir envers la couronne, Lord Tyrion a fait le choix du secret et je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour qu'il soit préservé. Et puis, je ne peux m'empêcher de penser que la situation délicate dans laquelle vous vous trouvez, est en un sens injuste.

- Qu'attendez-vous de moi précisément ? demanda alors Brienne.

- Que dès le troisième jour du tournoi, on remarque chez vous les premiers signes de la maladie. Après deux jours sans amélioration, vous viendrez me voir et nous annoncerons la nécessité de votre départ au roi et au Conseil.

Bien que l'idée de se prêter à cette mascarade la rebutait, elle n'avait pas d'autre choix qu'accepter, une fois encore. Elle languissait plus que jamais de quitter le Donjon rouge et d'enfin, pouvoir abandonner toute forme de mensonge. Au moins pour un temps. Lorsqu'elle promit à Sam de suivre ses instructions, sa voix était lasse et le celui-ci le remarqua.

- Je vous sais trop honnête pour être à l'aise avec toutes ses tromperies, je ne peux cependant pas vous proposer de meilleure alternative, lui confia t-il, visiblement peiné pour elle. Nous devons toutefois remercier la nature de nous avoir permis de repousser aussi longtemps votre départ. Nous avons déjà abordés ensemble cette question ; si votre corps avait évolué aussi vite que celui de la plupart des femmes, vous auriez dû partir il y a déjà plusieurs semaines.

C'était vrai, bien que Sam ne fut pas capable de fournir une explication. Peut-être devait-elle cette aide à sa très haute stature ? Peut-être était-ce liée à sa constitution athlétique ? Ces hypothèses n'intéressaient pas vraiment Brienne puisqu'on l'avait assuré que c'était sans incidence pour son enfant.

- Je le sais bien, croyez-moi.

Après ces dernières paroles, ils se turent car des voix commencèrent à résonner dans le couloir avant de s'amplifier, puis que l'on entende frapper à la porte. Sam parut pensif; il semblait chercher à qui il devait cette visite imprévue. Soudain, comme s'il venait d'être frappé par une évidence, il s'exclama.

- Les deux jeunes mestres en formation ! Je les avais oubliés, quel étourdi !

Alors il s'excusa auprès de Brienne.

- Je suis navré, mais je ne peux pas vous consacrer plus de temps, je dois les emmener visiter l'herboristerie de M. Gardiner et il est déjà tard.

Il n'avait pas achevé sa phrase que la guerrière était déjà levée. Ils se dirigèrent ensemble vers la porte et au moment où Sam ouvrit celle-ci, Brienne lui dit en guise de salutations.

- Je vous laisse avec vos élèves, merci Sam.

Deux jeunes garçons vêtus de l'habit de toile brune des mestres lui faisaient face, chacun tenant dans ses bras un livre de grande dimension bien que de faible épaisseur. Remarquant que des tiges dépassaient de certaines pages des ouvrages, elle comprit qu'il s'agissait d'herbiers. Elle laissa alors les trois hommes de science à leurs préoccupations botaniques et prit le chemin de la salle des gardes.

...

Le soir même, de retour dans la demeure de Lord Crowley, c'était toute la dimension charnelle de leur relation qu'elle retrouvait avec Jaime. L'amant fougueux qu'elle s'était attendue à retrouver après d'aussi longs mois de séparation, c'était bien contraire, montré plus que jamais doux et lent dans leurs ébats. Si elle ne l'avait pas vu prendre soin de boire une rasade de lait de pavot lorsqu'elle avait pénétrée dans la chambre, elle aurait cru qu'il avait agi ainsi à cause de la douleur causée par sa blessure. Mais, bien loin d'être le fruit d'une contrainte, c'était un choix délibéré de celui qui l'aimait tant, qu'il voulait lui montrer ainsi toute sa tendresse et son amour.

Quand les derniers spasmes de leurs corps s'achevèrent, ils s'immobilisèrent, Jaime serré contre son dos et enlaçant sa taille de son bras gauche. Elle sentait son souffle sur sa nuque et la sueur de sa poitrine contre sa peau. Les muscles de son amant se détendirent en même temps que les siens et quand ils eurent tout deux retrouver une respiration lente et régulière, elle l'entendit lui murmurer à l'oreille.

- Satisfaite ?

Bien qu'il lui fût impossible de voir le visage de Jaime, elle savait qu'un sourire s'y dessinait.

- T'ai-je un seul instant laissé penser que je ne l'étais pas ? Répondit-elle à cette question insolite, jamais posée dans leur intimité, en caressant la main venait tout juste de se poser sur son ventre.

- Pas vraiment, en effet.

- Vraiment pas, tu veux dire ! corrigea t-elle en se tournant pour lui faire face.

- Parce qu'il y a une différence ?

Le ton qu'il employa comme le regard qu'il lui adressa montrait un léger agacement bien plus qu'un questionnement. Brienne, elle garda tout son calme.

- Oui, il y en a une.

Cette fois, Jaime soupira profondément avant de rétorquer non par conviction, mais par désir ne pas davantage s'attarder sur ce sujet.

- Très bien, si tu le dis, c'est que ce doit être le cas.

Son regard s'était détourné de celui de son amante comme souvent lorsqu'il prononçait des paroles auxquelles il ne croyait pas.

- Tu ne le penses pas, Jaime, affirma t-elle en le fixant de telle façon qu'il sache qu'elle attendait qu'il cesse d'esquiver son regard. Après quelques instants, il céda et leurs iris saphir et émeraudes se fixèrent à nouveau.

- Je ne veux juste pas que nous jouions sur les mots toute la nuit, notre temps ensemble est trop précieux pour cela.

Ces derniers mots émurent Brienne qui perdit tout intérêt pour leur querelle. Elle approcha une main jusqu'à la chevelure du chevalier et tandis qu'elle passait ses doigts dans les mèches grises près de sa tempe, elle murmura.

- Sur ce point, tu as parfaitement raison.

Elle l'embrassa avant de se rallonger, blottie contre lui. Pendant un court moment, ils restèrent ainsi, silencieux, avant que le chevalier ne se mette à rire. D'abord déconcertée, Brienne comprit cette réaction après qu'il lui ait demandé.

- Difficile de se comporter comme plus idiots que nous, non ?

Difficile de le contredire, alors sans se mouvoir et en employant un ton un brin amusé, elle répondit.

- En effet, mais je te rappelle que c'est toi qui as commencé au départ. Jamais tu ne m'en as posé une question de ce genre, qu'est-ce qui t'as pris d'autant que tu savais pertinemment la réponse ?

- Ce qui m'a pris, je n'en sais rien, je n'ai même pas réfléchi. Tu me connais, ce n'est pas la première fois et ce ne sera pas la dernière.

Quand il posa ses lèvres sur le front de la guerrière, il souriait.

- Tu aimes te retrancher derrière ce prétexte, mais nous savons tout deux qu'il n'en est rien.

Alors que la dernière des bougies placées près du lit s'éteignait, la tête de Brienne se souleva légèrement.

- Un idiot ne m'aurait jamais rendue amoureuse, lui murmura t-elle à l'oreille avant de l'embrasser sur la joue.

- Maintenant, il est temps de dormir, tu sais ce qui nous attend demain.

Elle se releva partiellement pour attraper le drap froissé à leurs pieds et en couvrit leurs deux corps dénudés. Jaime passa alors l'un de ses bras autour de la taille de celle qui était étendue, pressée contre lui. Dans le silence qui régnait quelques instants plus tard dans la chambre, les deux chevaliers trouvèrent sans peine le sommeil. Pour la seconde nuit d'affilée, Brienne sentit à peine son enfant se mouvoir et pût dormir jusqu'au moment où les pâles lueurs de l'aube traversèrent le carreau de la fenêtre.

..

.

A suivre ...


N.B:

J'ai réussi à le placer !

"La toux des cent jours" est l'un des noms donnés à la coqueluche. Je suis partie du principe que la connaissance de la maladie dans le contexte médiéval était très imparfaite, ce qui était probablement le cas, parce cela m'arrangeait pour le déroulement de mon intrigue.