Hey !
Voilà le premier chapitre de la partie 3 ! Elle va être plus longue que les deux précédentes - de manière générale, les parties vont en s'allongeant - et les chapitres aussi vont se rallonger un peu. Pour votre plus grand bonheur, j'espère ? (Le moi qui voudrait faire des chapitres d'à peu près 2k mots rit dans sa tombe.)
Merci à Ima pour sa review, et à Yu pour sa relecture !
Bonne lecture !
Le lendemain, le monde qui semblait s'être effondré tient encore sur ses frêles fondations. Un miracle. Une malédiction. Le temps n'a pas daigné arrêter son cours. Les secondes se sont secrètement éparpillées, et la nuit s'est enfuit Il n'en reste qu'une incroyable sensation de vide, où se jettent toutes ses pensées, ses forces et ses peurs. Ses colères, ses espoirs et ses déceptions ont suivi. Tout le monde a déserté le bateau, il ne reste qu'une épave qui flotte sur le reflet d'une eau trop calme, dérivant au gré d'une fatigue profonde ancrée dans ses muscles mous.
Son corps, entravé du poids d'une montagne de sable qu'il croit deviner tout autour de lui, mais qui n'existe que dans sa tête, Vanitas ouvre un œil, puis un autre. Il s'est endormi. Il ne sait pas comment. Ni combien de temps. Le sommeil s'est pointé, il l'a bercé quelques heures et il l'abandonne maintenant que le soleil se lève à l'horizon. S'est levé. La lumière est vive. Le noiraud réalise, il n'a pas pensé à fermer les volets. Il avait la tête ailleurs, hier, il faut dire.
Pas de chaleur près de lui. Axel n'a pas dormi dans son lit. Evidemment.
Ses yeux sont lourds. Chauds. Il pose ses doigts sur la peau tendre ramollie par les pleurs, les cernes qui se dessinent sur sa trogne. C'est … étrange. Ni bien, ni mal. ll se sent … Il ne sait pas. C'est lourd dedans, lourd et confortable en même temps. Il voudrait se rouler en boule et rester sous les draps un moment, se rendormir, mais il sent qu'il n'y arrivera pas. Tout s'est allumé, dans sa tête. Les loupiotes clignotent, et il n'a toujours pas trouvé le bouton off. Tant pis.
Alors qu'il se redresse, les souvenirs de la veille lui reviennent. La chambre, la voix, le ton qui grimpe, les mots aiguisés qui piquent, sifflent, cinglent, la douleur, la colère, la peur et la rancœur, tout ce qui se mélangeait dans sa tête et dans son ventre. Toutes ces émotions qui n'étaient plus qu'une seule et même boule d'angoisse coincée dans sa gorge, incapable de sortir. Les propos jetés contre lui, et ceux qu'il n'arrivait pas à trouver pour se défendre. Parce que … Parce que ? Parce qu'Axel avait raison, et qu'il aurait pourtant voulu lui dire que non, que c'était faux, qu'il exagérait et qu'il n'avait pas le droit de lui dire ces choses-là, pas comme ça. Mais sa voix l'écrasait. Il ne pouvait pas répondre. Ses mots n'avaient plus aucun pouvoir.
C'est toujours comme ça, quand Axel s'énerve. Il a cette colère froide et cruelle qui blesse même Vanitas. Cette colère qui l'effraie. Et qui sait combien de temps ça va durer.
Un pied hors du lit. Il faut. Le corbeau doit bien sortir de la chambre pour petit déjeuner. Il n'a pas faim, mais un café, au moins, pour lancer la journée. Quelque chose pour lui tenir le ventre, lui donner l'illusion d'une journée banale. Il ne peut pas trop trainer. Quand il se lève en décalé, l'autre lui fait remarquer que son hygiène de vie laisse à désirer. Et il ne veut pas lui donner une autre raison de s'énerver. Il ne doit pas. Il va marcher sur des œufs, les jambes pleines de tremblements.
Et l'autre, justement. Il est où, l'autre ? Il travaille aujourd'hui ? Sûrement. Van se pose la question en avançant, glissant dans le couloir pour rejoindre le salon qui donne sur la ville. La baie vitrée, le petit balcon. Les immeubles derrière, et les maisons, et le ciel en coton gris sans soleil, plein d'une lumière vive qui éclaire la ville. Des arbres. Du vert. De la nature cachée entre les habitations. Cette ville. Ce pays calme qu'il ne connaît pas, mais que l'autre aime tellement.
« - Van ? »
Son cœur rate un battement. Axel. La voix d'Axel. Axel est là.
Il se retourne.
« - Ouais ? »
Et il le voit. Sa tignasse rouge arrangée à la va vite, ses doigts en guise de peigne. Ses yeux comme un magma nucléaire qu'on croirait voir scintiller, tant leur couleur chatoie. Son visage fin comme un sandwich triangle, et la mâchoire trop marquée qui fait des angles nets sur son visage. Un sourire incertain sur ses lèvres. Sa bouche, où le café a laissé une trace humide. Vanitas déglutit.
« - Eh ben on dirait que t'as vu un fantôme.
- J'pensais pas que tu serais là.
- Pourquoi ? On est samedi, et j'ai pas prévu de sortir. »
Samedi. Il n'a même pas fait attention, le noiraud. Samedi, déjà le week end. Mais samedi, sans travail, ça n'a pas vraiment de sens pour lui. C'est un nom flou, un jour de plus sans sortir de l'appart, sans réveil, des lettres qu'il ne différencie plus des autres. Tous les jours sont samedi, pour lui.
« - T'es sacrément décalé. »
Il se tend. Est-ce que c'est un reproche ? Un constat ? Un début de dispute ? Il ne sait pas. Il attend les mots qui vont suivre, les remarques sur son mode de vie douteux, la petite pique ou la réprimande lassée. Mais rien ne vient. Axel l'observe sans mot, il se penche simplement pour avaler une autre gorgé de la boisson sombre qui colore sa tasse. Il se tourne, un peu. Regarde ailleurs. Par la fenêtre. Celle qui donne sur le petit parc près de chez eux. Il inspire. Le bestiau ne sait pas ce qui va sortir de sa bouche. Il ne bouge plus. Attend. Les dents autour de la lèvre. L'ongle de l'index enfoncé dans la chair molle de son pouce.
« - Tu veux du café ? » le rouquin se tourne à nouveau vers lui. « Y en assez pour deux et il est encore chaud. Au pire tu le fous un coup dans la casserole, ça devrait le faire. »
Vanitas hésite. Toujours crispé, il s'avance de quelques pas comme pour tester le terrain, vérifier qu'aucune mine ne va soudain déchirer le sol pour bousiller ses sentiments. Mais rien. Le regard d'Axel ne mord pas. Ses mots sont tout doux, comme le coussin de la chaise qu'il tire pour l'inviter à venir s'asseoir près de lui. Coussin moelleux. Van a envie de s'y poser. Il avance encore.
« - D'acc. »
Il se prend un bol. S'installe. Sans vraiment regarder l'autre. Ses yeux fuient, son cœur cogne. Il y a cette espèce de peur dans son ventre, une menace qui guette et qu'il ne veut pas affronter. Il y a la fatigue dans ses membres, jusque dans son cerveau. Et, tout près, il y a cette main si large qu'elle pourrait bien lui éclater la joue si elle décidait de venir y taper, un jour, sur un coup de tête. Cette main qui s'approche de la sienne quand il attrape la hanse de sa tasse enfin pleine.
« - Van ? »
Encore son prénom ?
« - Oui ?
- T'as l'air à moitié mort, là. »
" A qui la faute ? " Il voudrait bien lui dire. Sortir les crocs, lui jeter toute sa hargne par les yeux dans le regard le plus noir qu'on ait jamais vu. Il voudrait les saisir, ces doigts longs, et leur faire sentir ses propres ongles. Ses griffes. Il voudrait, et il y a de la colère en lui. De la colère … Et pourquoi, au final ?
« - Sans dec ? »
Et, au coin des yeux d'Axel, c'est bien comme de la culpabilité qui s'illumine soudain quand la voix du teigneux s'élève. Comme un éclat qui s'en veut, et qui lui échappe. Un soupir. Sa main se pose franchement sur la sienne.
« - C'est à cause d'hier ? »
Vanitas ne répond pas. Il préfère détourner le regard. Loin de lui. Loin de ça. Loin d'hier, justement. Il préfère ne pas y penser, parce que ça ne lui fait pas du bien. Il voudrait attraper son café et boire comme si ça n'avait jamais existé.
« - Je prends ça pour un oui. »
Mais la paluche caressante l'en empêche. Et cette peau chaude contre la sienne, cet épiderme familier doué d'une tendresse qu'il a cru perdre sous les mots durs, il n'arrive pas à le chasser. Parce qu'il a peur, encore. Peur de ce que pourrait dire l'autre s'il se montre – à nouveau – irritable et hargneux.
Peur, aussi, de ne plus retrouver cette douceur qu'il sent quand l'index dessine de petits huit autour de l'os de son poignet.
« - Ecoute … » cette fois, les mots ne sortent pas naturellement de la bouche du renard, il doit les chercher. « Je sais que j'aurais pas dû m'énerver comme ça. On aurait pu en parler autrement. J'aurais préféré, même, qu'on en parle autrement. Sans gueuler comme ça. »
Il approche un peu sa chaise. Vanitas ne bouge pas. Il écoute ses mots. Il espère. Il espère que c'est fini, enfin, que ce qu'Axel est en train de lui dire, c'est que la dispute est passée et qu'il n'y a plus à avoir peur.
« - Mais tu m'aides pas. Je déconne pas quand je dis que t'es pas facile à vivre, c'est … Le prends pas contre toi, mais je peux pas discuter normalement avec quelqu'un qui mord tout le temps. Tu m'aides pas à rester calme quand on discute. Même si j'aurai pas dû … Enfin, je voulais pas te blesser. Je voulais vraiment pas. C'était pas le but. »
Quand sa main lâche la sienne, c'est pour retrouver sa joue et se poser délicatement dessus. Pour attraper son menton et le tourner vers lui, chercher son regard égaré, lui parler avec les yeux. Les mirettes se croisent. Van se demande si les larmes qu'il a versées toute la nuit se devinent sur sa face. Sûrement. Il doit rester quelques traces rougies, un océan de fatigue. Mais si l'autre le voit, il n'en dit rien.
« - J'aimerais vraiment qu'on puisse parler normalement, la prochaine fois.
- Moi aussi. »
Ça sonne comme un coup de croc, et c'est bien comme ça que le corbeau voulait le dire. Et il craint soudain que l'autre ne se rétracte, qu'il abandonne son visage pour retourner se terrer dans sa froideur arrogante. Mais il inspire, comme s'il devrait puiser dans une réserve insoupçonnée de patience pour ne pas craquer.
« - Tu vois ? Je peux pas discuter si t'attaques comme ça à chaque fois. J'essaie d'arranger les choses, là. » Il caresse la joue. « Comment tu veux que ça marche si tu te comportes comme tu le fais ? »
Le plus dur dans cette histoire, c'est bien d'admettre qu'Axel a raison. Qu'il est tout doux ce matin, attentif, et que Van claque des dents dès que l'occasion se présente. Qu'il ne lui laisse aucune chance. Alors qu'il voulait si fort hier, voir mourir cette tempête. Et il sent, au fond, quelque chose qui ne va pas, comme une fausse note, un accord qui déraille. Il voudrait se défendre, lui dire qu'il y a des mots qui n'auraient jamais dû franchir sa bouche, qu'il l'a blessé, qu'il n'avait pas le droit. Mais il voit ces yeux, il entend ces mots. Et il se dit que oui, vraiment, il n'est pas facile à vivre. Qu'Axel a fait le premier pas. Et s'il le repousse maintenant, il ne fera que confirmer ses dires. Il les confirme déjà.
Il se dit, aussi, qu'après la nuit qu'il vient de passer, après les cris, après le venin, il meurt juste d'envie de se laisser aller contre cette enveloppe familière pour se remémorer la force de ses bras autour de sa taille.
« - Je veux vraiment qu'on puisse communiquer normalement, Van. Mais pour ça, j'ai besoin que tu fasse des efforts. »
Des efforts. Travailler sur son caractère. Sa verve piquante, surtout. Vanitas est Vanitas, il ne peut pas changer sa nature. Mais il ne veut plus jamais affronter des colères comme celle qui vient de lui tomber dessus. Plus jamais. Et il a une chance de s'en tirer. Une chance de retrouver leur quotidien tranquille, leurs échanges paisibles. Une chance de pouvoir retourner dormir contre le géant, sa tête posée près de la sienne, sur son torse tout maigre. C'est tout près, il a juste à la saisir.
« - J'vais essayer. »
Alors il s'en saisit. Il balance ces mots l'air de dire " Ouais, je verrais ". Il évitera de jouer trop près des limites, de le chercher, de l'énerver comme il sait si bien le faire parce que c'est vrai, tellement vrai, qu'il est insupportable quand il s'y met. Et il ne veut pas perdre Axel pour ça. Il ne veut plus de disputes, plus jamais, plus de mots qui font mal. Et c'est tellement bon quand le rouquin passe un bras autour de lui pour le rapprocher, le serrer, fourrer son nez dans la masse noire de cheveux sur sa tête, tellement bon le soulagement qui s'infiltre sous sa peau partout dans son corps, dans son cœur, qu'il ne peut que se laisser aller contre lui.
Il le serre aussi. Sans voir son sourire, il le devine. Le soulagement est partagé. La tempête est passée.
« - Je déteste quand on se dispute comme ça. »
Van aussi il déteste. Il déteste, et il espère fort que ça n'arrivera plus jamais. Que les mots ne dépasseront plus la pensée. Que la prochaine dispute saura s'effacer, au profit de paroles moins brusques. Mais pour l'instant tout va mieux, tout va bien, il n'a plus peur de se tenir, là près d'Axel, et rien n'est plus important. Il se laisse étreindre, cajoler. Aimer.
Ça va aller. C'était juste un mauvais moment à passer.
xoxoxox
J 178
C'est la, c'est lourd. Deux mois, Vanitas se lève et prépare son café. Deux mois, il traîne des pieds jusqu'au canapé où il s'affale. Dehors, le soleil se lève à peine, tiré de force des profondeurs de la terre. Le jour ouvre les yeux. Deux mois.
C'est long, deux mois.
Sur son téléphone, qui clignote dans un coin, deux messages d'une même personne.
Demyx - 14h 36 :
T'es toujours Ok pour ce soir ?
On se retrouve a compans du coup ? Sauf si tu veux qu'on prenne le métro ensemble ?
Demyx. Vanitas repose sa tasse. Réfléchit. Imagine cette tête d'épis blonds décolorés qu'il discipline au gel, alors qu'une petite touffe de mèches rebelles pendouille sur son front et ses tempes. La repousse plus sombre qui commence à envahir son crâne, et qu'il lui faudra bientôt raser. Son sourire de grand crétin, gamin impatient, bambin qui pardonne tout et qui attrape sa main pour le traîner dans les rues.
Ils ont rendez-vous aux jardins de Compans, si ses souvenirs sont bons. C'est l'autre qui a du lui proposer ça, un jour de faible attention. Il a dit oui sur le tas, un peu au hasard, sans trop s'en soucier. Sans plus y penser. Histoire de rassurer sa conscience qui lui reprochait son manque d'activité, sûrement. Il avait oublié. Il n'a pas envie de sortir de chez lui. Et Demyx comprendra bien, s'il annule sans s'expliquer. Demyx comprend bon. Trop con.
Vous - 15h 20 :
Jsuis pas trop bien ce matin, je pense pas pouvoir venir.
Demyx - 15h 27 :
Ah merde, ça va aller ?
Pas trop bien comment ?
Vous - 15h 29 :
Malade je crois. J'sais pas
Demyx - 15h 32 :
Oublie pour les jardins du coup.
Tu veux de la compagnie ? Je peux venir avec du doliprane ou de l'ibuprofène. Et même te faire un chocolat chaud.
Si t'en as envie, bien sûr
Vanitas hésite. La solitude est un confortable cocon, mais il se permet déjà d'annuler leur sortie au dernier moment. Il peut bien venir s'il veut, le musicien. Qu'est-ce que ça change pour lui ? Bon, du bruit, des bavardages, des morceaux de vie qu'il ne veut pas entendre. Mais il a l'habitude. Il aime bien, parfois. Juste savoir que Demyx est là. Qu'il y a quelqu'un pour s'occuper de lui. Quelqu'un qui lui envoie encore des messages, qui lui parle, qui prend de ses nouvelles.
Bon, il exagère. Tout le monde prend de ses nouvelles. C'est lui qui n'en donne plus. Lui qui répond une fois sur deux. Lui qui ignore. Qui lit, et qui ne tape jamais le message retour. Presque jamais. Mais bon, s'il répond à Larxène, elle fera bien passer au reste de la troupe, non ? Pourquoi s'emmerder à parler aux autres ?
Vous - 15h 37 :
Comme tu veux.
Demyx - 15h 39 :
Je te previens quand je suis en bas de chez toi du coup.
Pas la peine de répondre à ça, Van active le vibreur et pose le smartphone sur sa table. Il se recale sur le canapé, enfoncé dans une masse de coussins pas chers qu'il a trouvé dans un vide grenier et entassés les uns contre les autres pour se faire un cocon confortable. Son café est encore chaud, il l'avale tout doucement. Gorgée après gorgée. La tasse le réchauffe. C'est réconfortant. Il l'approche de son visage pour profiter de l'aura brûlante.
Une image lui revient en tête. Celle d'un grand type roux tout aussi chaud qui le prend contre lui et le serre, doucement. Qui lui murmure que tout va bien aller. Ses mains puissantes dans son dos. Un instant, il se laisse aller à cette étreinte fictive qui n'existe que dans sa mémoire. Puis il avale une autre gorgée de café.
Pas de boulot aujourd'hui. Repos. Tant mieux, parce qu'il est claqué. Mais ça fait bien un moment que la fatigue le ronge comme ça, sournoise et mielleuse. Peut-être parce qu'il n'a justement pas l'habitude de travailler, lui qui s'est laissé entretenir pendant presque trois ans. C'est dur de s'y mettre. De taffer tous les jours pour récolter ses sous. Surtout avec un métier aussi chiant que le sien. Des steaks dans un burger, un bon truc de merde pour gagner son pain.
Il dormirait bien encore un peu. C'est ce qu'il pense en reposant sa tasse sur la table basse avant de fermer les yeux, son corps lové sous les oreillers. Encore un peu. Juste un peu. Ça lui fera du bien ça.
Puis le téléphone se met à vibrer.
D'abord, Vanitas pense que l'ébouriffé a fait vite, à croire qu'il traînait dans le coin. Et puis il regarde son téléphone, et il réalise qu'il dort depuis plus d'une heure. Ses paupières sont lourdes, son corps se meut lentement, tout son être appelle à rester blotti sur le canapé. Il hésite presque. Mais il finit par décrocher, portant le moyen de communication à son oreille alors que la sonnerie par défaut se tait brusquement, laissant la place à une voix familière.
« - C'est bon, j'suis en bas ! Y a un code pour rentrer où faut que tu descendes pour m'ouvrir ?
- Tu dois sonner. J't'ouvrirai avec l'interphone.
- Ah, d'acc ! Du coup toi c'est au nom de Chevalet, c'est ça ?
- Ouais. »
Une sonnerie retentit dans l'appartement. Vanitas se lève lourdement pour aller ouvrir.
« - C'est bon ! J'suis là dans deux minutes ! »
Il veut bien le croire, vu l'énergie du blondin. Lui, en attendant, il retourne se caler au salon.
Le canapé, quelle merveilleuse invention. Mais c'est à peine s'il a le temps d'en profiter que déjà, ça toque au salon. Le noiraud soupire, se relève encore et fait l'effort surhumain de rejoindre la porte pour aller ouvrir à son pote, lequel ne tient pas en place. Il affiche un sourire de joie pétillante qui le contaminerait presque, et sa main saisit la sienne avec un empressement que personne sur cette terre ne pourrait démontrer, hormis lui.
« - Ça fait une paie !
- Exagère pas.
- Gars, on t'a pas vu aux perms depuis genre trois semaines. C'est grave long. »
Trois semaines ? Il est presque sûr d'être passé entre temps mais maintenant que le petit punk le dit, c'est vrai qu'il n'a pas beaucoup bougé, ces derniers jours. Il a peut-être raison. Mm, il faudra qu'il pense à rattraper ça. Il ira le mercredi prochain, Yuyu et Ienzo devraient être là. Et Larxène. Est-ce qu'elle vient encore, avec son master à côté ? Elle avait bien le temps en M1, ça n'a pas dû changer. Il suppose.
Ah, non. Mercredi c'est perm le midi, et il bosse. Jeudi alors, dans la soirée. Il restera peut-être manger avec eux.
« - Alors, qu'est-ce qui t'occupe en ce moment ? » le joyeux luron demande en allant s'asseoir au salon.
« - Boulot.
- Ça te crève à ce point ?
- Ouais. Faut que j'trouve le rythme. »
Les iris verdoyant de Dem le scrutent quelques secondes alors qu'il se laisse mollement tomber sur le canapé, non sans avoir récupéré deux bières fraîches dans le frigo. Il y sent comme des questions qu'il ne peut pas saisir, mais l'autre ne les pose pas. Rien d'important, surement. Une idée qui a dû lui rentrer dans la tête pour en sortir aussitôt. C'est de Demyx qu'il parle, après tout. La gentille cervelle d'oiseau.
Cette pensée lui pique le cœur. Il s'en veut aussitôt.
Demyx n'est pas un idiot. S'il fait très bien semblant, c'est parce qu'il est justement plus futé qu'il n'en a l'air. Van le sait. C'est l'autre qui l'appelait comme ça. Il est pas méchant, mais il est pas malin non plus qu'Axel disait. Le pire, c'est encore qu'il avait réussi à l'en convaincre.
« - Bière ?
- Nan, on s'est déjà mis à l'envers hier, j'vais éviter.
- Encore ?
- Ouais, avec le pote dont Ienzo nous parlait là, Lexaeus. Il était grave sympa d'ailleurs, 'fin quand y parlait. Je crois qu'on lui faisait un peu peur, il avait l'air tout timide le gars. Mais pas méchant. »
Van croit se souvenir. Ienzo l'a déjà mentionné, en effet, en parlant de cette autre asso où il traîne. Il a déjà perdu le nom.
« - Vous êtes allés où ?
- Au truc que Yuyu aime bien là, le Coin-G, parce qu'iel avait envie de guacamole et qu'ils en font du bon.
- J'vois.
- Y avait Marlu aussi ! Oh d'ailleurs, ils vont voter pour renouveler l'CA samedi prochain.
- Il compte garder son poste de trésorier ?
- Bah faut voir comme il est plus étudiant, mais ça devrait l'faire ? Y veut rester au moins un an, et Larx compter rester au conseil d'administration. Par contre Zack a clairement dit qu'il arrêtait, il a plus l'temps avec sa nouvelle licence.
- D'acc. »
Autant de noms qu'il a appris avec le temps. Quoi qu'il ne parle pas beaucoup à Zack et que ce dernier ne vient presque plus. Sûrement qu'il va disparaître dans l'année, et son mec avec, comme beaucoup d'autres. Une ligne d'écume qui s'efface à l'arrivée de la prochaine vague.
« - Y a des nouveaux qu'ont l'air grave motivés pour participer, ça devrait pas mal se renouveler cette année.
- C'est cool.
- Ouais ! En plus Perry est revenue dire bonjour.
- Perry ?
- Ah merde tu l'as pas connu toi ! C'est la meuf d'Lapis, l'ex de Jasper. Y avait eu plein d'histoires foireuses avec elles y a genre un peu moins de deux ans. Elles viennent plus trop depuis qu'elle ont quitté la fac et on a jamais revu Jasp, mais Perry et Lapis viennent dire bonjour quand elles ont un moment. Elles sont choupies ensemble, tu verras si elles repassent ! »
Il veut bien le croire. Un instant, il se demande si ça n'est pas cette fille minuscule aux tifs rêches et décolorés dont Larx lui avait montré une photo, mais le souvenir est flou.
Il baille avant d'avaler une autre gorgée de bière.
« - T'as l'air tellement crevé mec.
- J'sais.
- T'as pensé à prendre des jours de congés ? T'en as bien avec ton contrat, nan ?
- Ouais mais bon, j'préfère attendre qu'ils me renouvellent.
- Ils vont pas te tej parce que tu prends tes congés légaux.
- Quand même. Puis ça m'fait des indemnités en plus. »
La vérité, c'est que peu importe combien le boulot le fatigue, quelle énergie il lui faut pour se décider à bouger le matin, les journées qu'il passe enfermé à la maison ne le reposent pas plus. Il s'ennuie, ici. La plupart du temps. Alors autant travailler.
Demyx plisse les yeux. Il décroise les jambes, se tourne en partie vers Van et demande d'une voix incertaine, sa bouille à peine penchée sur le côté.
« - T'es sûr que ça va ?
- Ouais ouais.
- Van … »
Il hésite. Ses yeux ne brillent plus tant qu'à son arrivée. Plus du tout, même. Ses doigts jouent nerveusement, avant d'aller naturellement se poser près des siens. Vanitas laisse faire.
« - T'as vraiment pas l'air bien, en ce moment. »
La teigne détourne le regard. Il le sait, qu'il n'a pas l'air bien. Et il sent que quelque chose cloche, que ça ne tourne pas complètement rond. Il attend que ça passe. Parce que ça va bien passer au bout d'un moment, cette chose toute lourde dans son ventre qui lui coupe l'appétit et l'envie de lire.
« - Laisse. »
L'autre voudrait insister, il le sent. Il s'attend même à entendre cette voix pleine de bienveillance qui lui demande si c'est Ienzo, le problème, et leur petite soirée foireuse dont ils n'ont jamais vraiment discuté. Il sent d'ici les bonnes intentions qui pullulent dans sa tête, comme des petites fourmis agglutinées.
Mais il se trompe. Pour une fois.
« - Tu veux qu'on se fasse un truc ? Genre un film, ou un anime ? Yuyu m'en a conseillé des bons qu'ont l'air sympas et qui sont sur Netflix. »
Surpris, Van hausse les épaules. Un anime. Pourquoi pas, oui. Il n'y perd rien. Et puis, il n'a pas vraiment envie de voir Demyx partir. Il ne veut pas de bruit, pas de mots, mais une présence tout près, ça lui plait. Et la pile sur patte semble s'être calmée.
« - Ouais, si tu veux.
- Tu veux, toi ? »
Vouloir. Ça n'est peut-être pas le mot exact. Vanitas n'est pas sûr de vouloir quelque chose, en ce moment. Mais ça lui va.
« - Ouais.
- D'acc ! Du coup, j'ai la liste sur mon téléphone. »
Il le sort tout en parlant. Le teigneux ne fait pas vraiment attention aux résumés qu'il lui fait, tout ce qu'il veut, c'est se caler contre lui pour se faire papouiller en zieutant l'écran du coin de l'œil. Se laisser aller.
Ils optent pour une obscure histoire de magical girl, et Dem part fouiller le frigo en quête de grenadine.
Et voilà !
Comme j'ai pris pas mal d'avance sur la correction, et qu'avec le confinement j'ai aussi de l'avance sur l'écriture - normalement, j'aurai terminé cette histoire d'ici la fin du camp nano d'avril - on repart sur une publication d'un chapitre par semaine. Alors à la semaine prochaine !
