Eh ben, c'est pas le confinement qui m'aura permis d'avancer plus vite... J'espère que vous allez tous bien et que le temps n'est pas trop long (sinon vous pouvez toujours relire les deux premiers tomes ;)

Bon courage à tous !


Chapitre 19 - Un thé d'elfes

Mrs Wiggins cherchait son chat. Captain Hastings avait commis plusieurs fugues mémorables au cours de son existence mais, ces dernières années, c'était devenu une habitude. La vieille dame venait de fouiller la maison de fond en comble, en vain, et se penchait à présent par la fenêtre de la cuisine, donnant de la voix tout en agitant la boîte de croquettes.

« -Captain Hastings ! Captain Hastings ! Allons, sors de ta cachette ! »

Dans le jardin mitoyen, à quatre pattes derrière un massif d'hortensias qui avait bien besoin d'une coupe, sa voisine, Mrs Holland, soupira en l'entendant appeler. Pauvre femme ! Quelle tristesse, de vieillir ainsi !

Captain Hastings demeurait invisible. En revanche, depuis sa fenêtre, Mrs Wiggins aperçut une voiture rouge qui se dirigeait vers le cottage de Mr Sims, roulant au pas pour ne pas renverser le jeune Freddie Illingworth qui traversait la rue en clopinant – la veille, il s'était tordu la cheville en jouant au football.

« -Ah, Miss Blake est rentrée de vacances ! se réjouit tout haut Mrs Wiggins. Elle saura peut-être où trouver Captain Hastings. »

Derrière ses hortensias, Mrs Holland leva les yeux au ciel. Eh bien, ça ne s'arrangeait pas ! Voilà qu'elle oubliait que le cottage du malheureux Mr Sims était parti en fumée à la suite d'un incendie criminel – certes, la reconstruction allait bon train. Et Miss Blake, revenir de vacances ! Si cette petite traînée s'avisait de remettre ses talons aiguilles dans le secteur, Mrs Holland se chargerait de la recevoir ! Une couturière, ça ? Une prostituée mafieuse, oui ! Les faits l'avaient prouvé et, du reste, Mrs Holland s'en était toujours doutée.

Pendant ce temps, Mrs Wiggins avait mis son chapeau et trottinait vers le cottage de Mr Sims, la boîte de croquettes toujours à la main. La voiture rouge s'était arrêtée devant le portail fraîchement repeint, mais elle redémarra avant que la vieille dame ait pu l'atteindre.

« -Miss Blake ! Ohé ! Miss Blake ! » héla Mrs Wiggins en agitant les bras.

Miss Blake savait toujours où débusquer Captain Hastings : tantôt elle l'avait vu passer dans le jardin des Bennett, tantôt il jouait avec les petits Illingworth, tantôt il dormait sur son lit à l'étage, et elle promettait alors de le renvoyer à la maison dès qu'il serait réveillé.

En dépit de ses appels, la voiture poursuivit sa route. Miss Blake devait avoir des courses à faire. Un peu déçue, Mrs Wiggins rentra chez elle. Elle retenterait sa chance plus tard. Elle referma soigneusement le portillon et regagna sa cuisine, longeant sans les voir le cerisier et la petite stèle dressée à son pied depuis bien des années, qui portait le nom de Captain Hastings.

Trop occupée à chercher son chemin sur les panneaux directionnels, Alifair ne vit pas la vieille Mrs Wiggins s'agiter dans son rétroviseur. Elle avait décidé de commencer sa plongée dans le passé par un petit tour à Saint-Barnaby, le dernier endroit normal où elle avait vécu. Le village n'avait pas changé, mais après tout, elle n'était pas partie depuis si longtemps... À ce qu'il semblait, Mr Sims profitait des travaux pour agrandir le cottage ; il devait avoir une bonne assurance. Alifair avait vécu trois ans à Saint-Barnaby : trois années paisibles rythmées par les « fugues » récurrentes de Captain Hastings, les soirées au Tropical et les cancans des matrones derrière son dos – la façon mi-méprisante mi-outragée dont ses clientes et les voisines la regardaient quand elles pensaient qu'Alifair ne les voyait pas l'amusait toujours beaucoup. Oui, elle avait été bien ici.

Mais Saint-Barnaby n'était que le début du périple. Sans plus tarder, Alifair bifurqua pour s'engager sur la voie rapide. Prochaine étape : le centre Belletombe. Et au trot.

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Ils étaient arrivés à l'heure dite, ni à l'avance, ni en retard : le contraire eût été étonnant. Crickey les attendait sur le toit-jardin ; elle les avait faits descendre jusqu'à la cuisine où la table était mise pour le thé. Miss Alifair lui avait proposé d'utiliser le salon, ce à quoi l'elfe n'aurait jamais consenti : ses invités – ces invités – n'y avaient pas leur place.

« -Qu'est-ce que ceci ? demanda Twinny dont les yeux noirs et le nez en pointe se reflétaient dans le hublot du lave-linge qu'elle examinait avec une méfiance non dissimulée.

-C'est un appareil qui permet de nettoyer les vêtements, les draps et les serviettes sans recourir à la magie », répondit Crickey sur la défensive.

Twinny émit une exclamation dédaigneuse.

« -Un appareil moldu, sans doute ? Ce n'est pas dans l'honorable maison Nott qu'on en trouverait ! Mais ici, il est peut-être nécessaire, persifla-t-elle. Twinny ne pourrait se regarder en face si elle n'était plus capable d'assurer elle-même l'entretien du linge de ses maîtres, mais peut-être Crickey n'a-t-elle pas ses scrupules... Peut-être juge-t-elle que son temps est mieux employé à travailler sur les projets de loi pendant que sa maîtresse fait la lessive ?

-Crickey assure toujours les tâches ménagères, Twinny est bien aimable de s'en soucier ! répliqua Crickey d'une voix aiguë. Elle sera encore plus aimable de se rappeler qu'elle n'a pas été invitée pour contrôler le travail des autres ! »

Twinny renifla d'un air méprisant mais ne répliqua pas. Elle prit appui sur l'assise d'une chaise pour s'y hisser pendant que Crickey servait le thé.

« -Combien de sucre dans la tasse de Sobby ? demanda celle-ci à son autre invité.

-Quatre morceaux, s'il plaît à Crickey, répondit le vieil elfe qui arborait une moustache de morse surprenante chez quelqu'un de son espèce, mais très semblable à celle de son maître.

-Sobby est très élégant aujourd'hui », le complimenta Crickey en lui tendant sa tasse.

La garde-robe de l'elfe était, pour ses congénères, un sujet d'étonnement encore plus grand que sa moustache. Alors que les elfes de maison ne disposaient généralement que d'une seule tenue réalisée à partir de linge de maison, Sobby semblait en posséder tout un éventail. Lorsqu'il siégeait à la Chambre, il portait une toge en laine immaculée ; pour le travail en commission, il lui préférait une salopette taillée dans une flanelle bleu roi et quand il faisait les courses, c'était dans un kilt pourpre et brun à l'aspect douillet. En ne plaisantant qu'à moitié, les elfes racontaient entre eux qu'avant sa mise à la retraite, Sobby faisait le ménage en tablier de dentelle au crochet. Pour sa visite à la maison Faraday, le vieil elfe avait de nouveau surpris son monde en revêtant un peignoir de riche brocard vert sapin.

« -Comment Sobby fait-il pour se procurer tous ces vêtements ? » s'enquit Twinny d'un air soupçonneux.

Crickey aussi se le demandait : ce n'était assurément pas son maître qui les lui donnait, et il n'existait pas de magasin de prêt-à-porter pour elfe. Du reste, mis à part le défunt Dobby, aucun d'entre eux n'aurait eu l'idée de faire du shopping.

« -Monsieur le Professeur aime que Sobby soit à son avantage pour lui faire honneur, expliqua Sobby de sa voix chevrotante. Il lui donne souvent du beau linge ou des tissus précieux dont il n'a plus l'usage, parfois des morceaux de ses propres vêtements qui, une fois taillés par lui, ne sont plus des vêtements, et Sobby s'en fait des habits. Monsieur le Professeur trouve que Sobby est un excellent couturier, ajouta-t-il fièrement.

-Le professeur Slughorn est très généreux, commenta Crickey en présentant une assiette de petits cakes juste sortis du four.

-Sobby s'est laissé dire qu'il n'est pas le seul, insinua le vieil elfe. Sobby s'est laissé dire que la maîtresse de Crickey lui a fait don d'une robe... »

Twinny avala de travers son morceau de cake au citron.

« -Quoi ? s'écria-t-elle.

-Miss Alifair n'était pas encore la maîtresse de Crickey à ce moment-là, précisa calmement l'intéressée. Comme cadeau de Noël, elle avait offert à Crickey une robe qu'elle avait faite elle-même, spécialement pour elle. »

Les yeux immenses de Sobby reflétèrent son admiration. Quant à Twinny, elle secoua la tête en pinçant les lèvres.

« -C'est indigne, c'est indigne..., marmonnait-elle.

-Que Twinny se rassure, cela ne risque pas de lui arriver, lança vertement Crickey.

-Crickey ne met-elle jamais cette robe ? interrogea Sobby. Sobby ne se souvient pas la lui avoir vu porter.

-Elle est bien trop précieuse, Crickey ne la porte que pour les grandes occasions », répondit-elle.

Les grandes occasions se faisaient rares, mais il y avait tout de même eu le baptême de Teddy Lupin, le filleul d'Alifair, puis le Noël au square Grimmaurd. Sans se concerter, Crickey et sa maîtresse avaient en revanche fait l'impasse sur le réveillon du Nouvel An : s'il y avait un jour à ne pas célébrer, c'était bien celui-là.

« -Les elfes de maison n'ont pas à recevoir de cadeau, grommela Twinny, ni de leur maître, ni de qui que ce soit !

-Ce n'est pas Twinny qui va dicter sa loi à Miss Alifair ! répliqua vivement Crickey.

-Ni à Monsieur le Professeur, renchérit Sobby sans irritation. Tous les ans, il offre à Sobby une orange et une boîte de chocolats pour son Noël, comme ses parents le faisaient avant lui, et pour son anniversaire Sobby peut choisir un article dans le catalogue Maison'net, bricolage magique et produits d'entretien. »

Horace Slughorn, ancien directeur de la maison Serpentard, était tenu en haute estime par la famille Nott, aussi Twinny ne pouvait se permettre de le critiquer. Ayant perdu ce point, la jeune elfe se renfrogna un peu plus, elle qui n'était guère joviale.

« -Quoi qu'il en soit, Crickey ne vous a pas réunis pour parler chiffons, reprit l'elfe, satisfaite de voir Twinny mouchée. Sobby et Twinny se souviennent sans doute de la méchante rumeur prétendant que Crickey voulait renverser la hiérarchie entre elfes et sorciers ? »

Sobby hocha gravement la tête. Twinny se contenta de soutenir insolemment le regard de Crickey. L'une et l'autre savaient très bien qui était à l'origine de cette rumeur, et ce qui en était résulté.

« -Crickey n'a jamais voulu faire une telle chose, poursuivit-elle en se détournant ostensiblement de sa congénère. Elle cherchait seulement à savoir quand et comment les elfes étaient tombés en esclavage, et si leur statut avait connu des évolutions.

-Les elfes n'ont pas à se poser ces questions ! se récria Twinny. Ils doivent juste obéir et se taire !

-Crickey a eu beaucoup de mal à trouver des réponses, continua Crickey, imperturbable, mais elle a bénéficié d'une source de renseignements inattendue. Elle voudrait maintenant vous faire part du contenu de ses découvertes. »

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Vu de l'extérieur, le centre Belletombe non plus n'avait pas changé, le béton gris de ses bâtiments apparaissant entre les arbres du parc, derrière la haute grille. En fait, l'endroit s'appelait Bellecombe ; Alifair l'avait rebaptisé à son arrivée, comme sans doute des générations de patients avant elle, tous en manque cruel d'inspiration. À leur décharge, ils se trouvaient souvent dans un état peu propice aux traits d'humour.

Alifair avait garé sa voiture le long du trottoir et se promenait à présent du côté extérieur de la grille. Elle n'avait pas l'intention d'entrer : elle ne connaissait personne ici à qui rendre visite. Le temps était couvert, menaçant, aussi n'y avait-il aucun patient dans le parc. À cette heure, certains étaient réunis en groupe de parole ; d'autres participaient à des ateliers créatifs. En général, les activités sportives avaient plutôt lieu le matin. Alifair se souvenait encore de son tout premier cours de boxe et de la révélation qu'il avait été pour elle, bagarreuse sans technique ni self-control. C'était aussi grâce au centre qu'elle avait découvert le pouvoir apaisant de la couture, une activité qu'elle avait jusque-là royalement méprisée mais pour laquelle elle s'était révélée douée – et qui lui avait révélé sa propre capacité de concentration insoupçonnée.

Elle n'avait pas gardé un très bon souvenir du centre : le sevrage alcoolique n'est pas précisément un long fleuve tranquille, surtout lorsqu'il s'accompagne d'un état dépressif. Par ailleurs, certains membres du personnel étaient des enfoirés de sadiques ; du moins, c'était comme ça qu'elle les voyait à l'époque. Et les bâtiments étaient hideux. Il n'empêche qu'elle avait eu de la chance d'y être admise. C'était un institut privé avec une liste d'attente longue comme le bras, pour dire si la prise en charge y était efficace. Alifair n'avait pas d'argent à l'époque, et personne pour payer les frais. L'assistante sociale avait quand même insisté pour soumettre son dossier à la fondation qui gérait le centre : par un système de bourse, un ou deux patients sans ressources pouvaient parfois y être admis.

Une fois encore, la veine légendaire d'Alifair Blake avait parlé. Elle y était entrée à vingt-et-un ans, au fond du trou ; on pouvait difficilement être plus au fond du trou, mais c'était normal. C'était même la moindre des choses, après avoir réalisé que l'une des personnes avec lesquelles on squattait un vieux loft miteux était morte dans l'indifférence générale parce que tout le monde était trop défoncé ou ivre pour s'en apercevoir. Encore Alifair pouvait-elle se targuer d'avoir appelé les secours. Belletombe l'avait retapée, physiquement et moralement, et elle en était sortie avec un avenir. Une bonne formation professionnelle plus tard, elle s'était établie à Saint-Barnaby pour se couper des tentations.

Il bruinait. Un oiseau chantait, invisible parmi les arbres. Alifair n'aimait toujours pas le centre Belletombe ; rien que d'entrevoir ses murs lui nouait l'estomac. Elle avait dû être plus malheureuse ailleurs mais elle ne s'en souvenait pas. C'était ici qu'elle avait recommencé à voir clair, et ça n'avait pas été agréable.

Avec un long soupir, elle se détourna et regagna sa voiture. Il ne lui restait plus qu'à trouver un hôtel où passer la nuit avant de reprendre la route. Sa prochaine destination n'était pas si lointaine – rien n'était vraiment loin, dans ce pays – mais, en partant maintenant, elle arriverait trop tard dans la soirée pour pouvoir faire quoi que ce soit.

Elle laissa derrière elle le centre Belletombe sans regret et sans regarder dans le rétroviseur. À l'occasion, il faudrait qu'elle se renseigne sur le fonctionnement de la fondation. Sans doute qu'ils acceptaient les dons des particuliers, non ?

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Parmi la documentation envoyée par Sparkey se trouvaient des copies de ce que Crickey avait déjà pu lire par ailleurs : article « elfe de maison » tiré de l'Encyclopaedia Magica Britannica et du Grand dictionnaire du monde magique, Livre IV : Des animaux, êtres et esprits (5e édition) ; arrêts du Magenmagot portant condamnation de trois elfes reconnus coupables de crimes (respectivement vol et recel de baguette, tentative de meurtre et détérioration du bien d'autrui – dans ce dernier cas, le condamné avait gravement blessé son propre enfant, propriété de son maître, l'estropiant à vie). Il y avait aussi un petit manuel intitulé Le dressage des elfes en dix leçons que Crickey connaissait pour l'avoir vu entre les mains de Mrs Dunbar : l'épouse moldue de Monsieur Roger l'avait consciencieusement lu de la première à la dernière page, avant de le jeter au feu avec dégoût.

Un certain nombre de parchemins manuscrits, qui avaient dû être rédigés par Sparkey lui-même, recensaient des généalogies elfiques remontant parfois très loin dans le temps. Connaître les filiations était important pour éviter les croisements dangereux, aussi toutes les mères enseignaient-elles à leurs enfants la liste de leurs ancêtres, mais certains elfes érudits possédaient une maîtrise plus vaste des lignées elfiques. En dernière instance, cependant, la décision revenait toujours au maître, et il était arrivé que, malgré les avertissements de leurs serviteurs, quelques-uns aient ordonné des unions marquées par la consanguinité.

Des lettres de sorciers parfois renommés proposaient quelques références (ouvrages mais surtout personnes à interroger) susceptibles d'éclairer l'histoire de la soumission des elfes : Norbert Dragonneau n'y voyait aucun fondement biologique et renvoyait vers Bathilda Tourdesac, laquelle, faute d'archives pour alimenter sa réflexion, s'en remettait à la grande érudition et à la sagesse d'Albus Dumbledore... Les pistes les plus prometteuses pointaient vers l'étranger : Dumbledore, Barty Croupton puis son successeur au Département de la coopération magique internationale citaient les États-Unis, le Canada, l'Australie et l'Afrique du Sud comme possibles réservoirs de documentation – en fait, partout où des colons britanniques avaient pu emmener des elfes.

« -Il semble en effet que les elfes de maison soient apparus exclusivement dans les Îles britanniques, expliqua Crickey à ses congénères attablés dans la cuisine de la maison Faraday. Ils ne les ont jamais quittées, à l'exception de ceux qui ont suivi leurs maîtres pour s'établir à l'étranger. Encore cela ne s'est-il pas fait sans difficulté.

-Ça n'a rien d'étonnant, observa Twinny avec suffisance. Les elfes ne sont pas faits pour voyager, encore moins pour aller vivre à l'étranger. Ils appartiennent au foyer et doivent y rester ! »

C'était une chose que tous les elfes savaient d'instinct : plus encore qu'à une famille, ils étaient liés à une maison. De fait, si un sorcier avait tout loisir de prêter son elfe ou d'en louer les services, il lui était en revanche impossible de le vendre, sauf à céder du même coup sa demeure et les terres qui lui appartenaient : un déshonneur auquel ne consentaient que les propriétaires acculés à la ruine.

« -Il est commun pour un elfe de suivre son maître lorsqu'il est en déplacement, objecta le vieux Sobby, ou s'il ne vit plus dans la maison principale. Monsieur le Professeur trouve que le manoir familial est trop grand pour un « vieux crabe célibataire » – ce sont ses propres mots. Le cottage lui convient mieux, alors il convient à Sobby également.

-Parce que le professeur Slughorn est toujours propriétaire de la maison de famille ! répliqua Twinny avec obstination. Autrement, cela n'aurait pas été possible !

-Twinny a raison, intervint Crickey, mais il y a des exceptions, dont une que Crickey est bien placée pour connaître. En cas de destruction de la maison, comme cela s'est produit à plusieurs reprises dans l'histoire des Faraday inventeurs, l'elfe suit la famille dans son nouveau domicile, qui devient alors la maison à laquelle il se trouve magiquement lié. Et il ne faut pas non plus oublier les oblats... »

Twinny fronça les sourcils.

« -Les oblats ne font pas exception à la règle de l'attachement de l'elfe à la maison, bien au contraire, affirma-t-elle. Quand deux maîtres se mettent d'accord pour croiser leurs elfes et qu'ils décident que tout ou partie de la progéniture sera offert à un tiers, cela veut dire que celui-ci deviendra la famille de ces petits elfes oblats et qu'ils seront liés au bâtiment qui l'abrite. C'est ainsi que les cheptels de l'école de sorcellerie de Poudlard, de l'hôpital Sainte-Mangouste pour les maladies et blessures magiques et du ministère de la Magie ont été constitués et se sont agrandis au cours du temps.

-Très juste, et le rituel d'oblation doit être accompli avant la naissance de l'elfe, ajouta Sobby, sinon c'est à la famille de la mère que le petit échoira par défaut. »

Les elfes de maison connaissaient tout cela par cœur : l'oblation était pratiquée depuis des siècles au profit des grandes institutions magiques, souvent gracieusement, parfois contre paiement ou avantage quelconque. Il était aussi courant, dans les grandes familles, d'offrir un serviteur aux cadets qui fondaient leur propre maison : attaché dès la naissance à ce nouveau foyer, le petit elfe le rejoignait à l'âge adulte, après avoir été élevé par son père ou sa mère dans la maison familiale.

« -C'est un procédé semblable qui a été utilisé pour les premiers colons sorciers désireux de disposer de serviteurs dans les nouveaux territoires, enchaîna Crickey qui, désormais, connaissait bien la question. Ces colons étaient souvent des cadets de familles nobles, ou bien des gens d'obscure naissance qui obtenaient une oblation de la part d'une grande famille. Soit ils attendaient que leur elfe grandisse avant de le faire venir près d'eux dans les nouveaux territoires, soit ils l'emmenaient avec eux tout bébé. Cela était déconseillé, toutefois, parce que le petit n'avait personne pour s'occuper de lui et lui apprendre ses devoirs. De plus, si le maître ne possédait pas encore de maison à lui, le lien magique qui unit les elfes à leur famille et à leur foyer ne pouvait pas se développer.

-Quelle horreur ! frémit Twinny, horrifiée à cette idée.

-On constatait alors que ces elfes sans attache manifestaient des comportements inhabituels, faisant preuve d'une grande indocilité, voire d'une véritable indépendance vis-à-vis de leur maître qu'ils n'hésitaient pas à abandonner, poursuivit Crickey.

-Est-ce qu'ils ne se comportaient pas comme des elfes libres ? supposa Sobby, les yeux brillant d'intérêt. Comme si leur maître leur avait offert des vêtements ? »

Crickey hocha la tête d'un air solennel. Twinny, elle, pressa ses mains contre sa bouche, les yeux remplis de larmes.

« -Ces pauvres petits, murmura-t-elle entre ses doigts. Ce n'était pas leur faute... Comment a-t-on pu leur faire ça ? Des elfes sans maison... Pauvres petits !

-Il n'y en a pas eu beaucoup, dit Crickey d'une voix douce. Quand les sorciers se sont aperçus de ce que cela provoquait, ils ont cessé d'attribuer des elfes à des maîtres sans foyer. De toute façon, une fois la première génération de serviteurs établie dans les colonies, il était plus pratique de les faire se reproduire entre eux, sur place. »

Twinny paraissait sincèrement bouleversée : les larmes coulaient de ses yeux noirs et gouttaient sur le petit drap qui lui servait d'habit. Crickey lui resservit du thé pendant que Sobby lui tapotait gentiment la main. Lui aussi était secoué : l'idée d'être libéré s'avérait déjà éprouvante pour un elfe, mais naître sans maison !

« -Un elfe de maison sans maison, énonça-t-il lentement, goûtant l'absurdité de la formule. Ça n'a pas de sens. C'est...

-Abominable ! gémit Twinny. Abominable !

-C'est très triste, en effet, approuva Crickey. Sans compter que leurs descendants ont été, autant que certains sorciers aux idées étranges, à l'origine de l'abolition de l'esclavage des elfes dans les anciennes colonies. »

Twinny cessa aussitôt de pleurer et Sobby de lui tapoter la main ; d'un même mouvement, ils pivotèrent la tête vers Crickey, bouche bée et yeux grands ouverts.

« -L'abol... l'abol..., balbutia Sobby, incapable de prononcer le mot.

-Quoi ?! » s'écria Twinny d'une voix suraiguë.

Crickey conserva un visage imperturbable, comme si elle ne venait pas d'ébranler les certitudes les plus profondément ancrées de ses hôtes. Elle s'autorisa juste le léger sourire de celle qui a conscience de détenir un savoir peu répandu mais répugne à en faire étalage – sauf si vous insistez, bien entendu.

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Retour au bercail, songeait Alifair dans le bureau de Miss Lowell. La dernière fois qu'elle avait vu cette petite pièce encombrée d'armoires et d'étagères croulant sous les dossiers, avec les deux petits cactus en pot près de la fenêtre et les posters d'Elvis au mur, c'était onze ans plus tôt. Depuis, le directeur avait changé mais son assistante était restée la même, bien qu'on l'appelât désormais Mrs Stuart. Se souvenait-elle de chaque enfant que le foyer avait accueilli ? Vu la quantité qu'elle avait dû voir défiler, ça semblait peu probable ; mais elle avait quelques raisons de ne pas avoir oublié Alifair Blake. Et pas des bonnes.

« -Qu'est-ce qui t'amène, au juste ? »

Alifair haussa les épaules. Miss Lowell – Mrs Stuart – était plus ridée que dans sa mémoire et ses cheveux blonds frisés commençaient à grisonner, mais son visage n'avait pas changé : un visage doux, avec des yeux attentifs et un joli sourire. Un visage d'ange, se disait-elle à présent même si, à l'époque, ça ne l'avait pas frappée.

« -Je me demandais comment allaient les choses, répondit Alifair évasivement. Si vous aviez des nouvelles des uns et des autres... »

Miss Lowell – Mrs Stuart – ouvrit de grands yeux. C'était sans doute rare que les anciens pensionnaires maintiennent le contact, surtout si longtemps après leur départ.

« -Tu n'as gardé de lien avec aucun de tes amis d'ici ? s'étonna l'assistante de direction. Vous étiez pourtant très proches.

-Avec Lana et Brian, au début, reconnut Alifair avec réticence. Ensuite, on s'est... perdus de vue. »

Ensuite, Brian était parti en prison pour trafic de drogue, un trafic minable qui consistait à vendre de l'herbe coupée de sciure à la sortie des lycées. Alifair avait fait savoir à Lana, sa colocataire et petite amie de Brian, ce qu'elle pensait de ce business. Leur dispute avait causé tellement de dégâts que le propriétaire les avait fichues dehors en leur balançant toutes les bouteilles vides qu'Alifair entassait dans l'appartement et que Lana refusait de jeter elle-même. Elles étaient parties chacune de son côté et Alifair n'avait plus jamais entendu parler de Lana ni de son mec. En un sens, cette séparation l'avait soulagée : elle avait accepté la colocation, au sortir du foyer, parce que c'était plus facile que de se retrouver toute seule, mais elle supportait difficilement les grands airs que prenait parfois Lana sous prétexte qu'elle n'avait rien fait de mal. Alifair n'avait pas été fâchée que Brian, lui aussi tellement innocent, se soit fait prendre pour une chose aussi moche que de fourguer de la drogue à des gamins : Mr et Miss Parfaits n'étaient pas si parfaits que ça, finalement. Bien sûr, se retrouver à la rue n'avait fait du bien ni à ses finances, ni à son problème d'alcool.

Miss Lowell – Mrs Stuart, nom d'une pomme ! – hochait lentement la tête. Elle se souvenait bien de la petite bande qui faisait les quatre cent coups : Lana Jones, Daisy et Fergus Gray, William Doyle, Neil Hart, Alifair Blake et Brian O'Sullivan. Oh, ils n'étaient pas méchants, pas même quand ils vandalisaient la vitrine de l'épicier ou se bagarraient avec les jeunes du collège qui les prenaient de haut car eux avaient des familles... On avait essayé bien des fois de leur mettre du plomb dans la tête en les avertissant que, s'ils ne se calmaient pas tous seuls, la vie s'en chargerait. Eh bien, elle s'en était chargée.

« -Je dirais que celle dont nous avons eu le plus de nouvelles, c'est toi, Alifair, déclara l'assistante de direction. Par la presse et la télévision. »

Naturellement. Elle ne demanda pas ce qu'il y avait de vrai dans cette histoire d'enlèvement par la mafia : si l'ancienne pensionnaire était tombée dans le grand banditisme, mieux valait n'en rien savoir.

« -Alors, comme ça, tu es couturière ? » préféra-t-elle enchaîner.

Alifair confirma d'un signe de tête. Elle comprenait son incrédulité : ce n'était certainement pas la carrière dans laquelle elle s'était engagée à la sortie du foyer, même si Alifair elle-même était bien incapable, aujourd'hui, de dire en quoi cette carrière consistait. Serveuse, peut-être ? Ou agent d'entretien ? De toute façon, elle avait dû laisser tomber assez vite, à moins qu'on l'ait virée. Était-ce avant ou après avoir échoué dans ce squat où elle était la seule à se défoncer à la vodka, évitant ainsi sida, hépatite C et overdose jusqu'à ce jour fatal où elle était sortie la première du coaltar pour se rendre compte que l'un des mecs avait clamsé ?

« -Et ça te plaît ? demanda Miss Lowell – et puis zut ! – l'air sincèrement intéressée.

-Assez, confirma sobrement Alifair. Disons qu'après avoir passé ma jeunesse à casser les choses, je me suis dit que ce n'était pas plus mal de me mettre à la création.

-C'est une réorientation intéressante », convint Miss Lowell.


Vous avez remarqué ? On ne sait toujours pas comment l'esclavage des elfes a commencé, ni pourquoi Alifair est devenue alcoolique. Et je ne peux même pas vous garantir que vous l'apprendrez au prochain chapitre ;)