Tu cherches quoi, maintenant, petit homme ? A protéger tes amis ? Tu aurais donc un ami ? Tu crois que c'est un vrai cette fois ? Tu crois que ce sera différend de Yashamaru ?

La ferme.

-Tu es épuisé, Sabaku no Gaara. Tu ne feras pas le poids contre moi… Tu n'as presque plus de chakra, et le peu qu'il te reste ne t'es pas accessible. Rends-toi à l'évidence : Tu as perdu.

-La ferme.

Tu n'as presque plus de chakra… Tu voudrais être plus fort pour elle, pas pour toi ? C'est nouveau. C'est amusant, mon cher Gaara.

La ferme !

-La caractéristique principale du maître des sceaux est qu'il peut reproduire n'importe quelle technique à l'identique, simplement en la scellant. Je me suis amusé, avec ton amie, tout à l'heure. J'ai trente années d'expérience. A ton avis, combien de techniques puis-je stocker sur mon corps ?

-La ferme !

Tu es faible… Si faible… Tu ne fais que survivre tant bien que mal, tu n'as jamais eu personne à sauver. Mais bon… Disons que c'est la première… Tu veux que je t'aide ?

-La ferme!

Un court instant, les yeux de Gaara se ponctuèrent des étoiles dorées de Shukaku. Un instant, il sentit le chakra couler, à flots, neuf, avec cette force et cette affinité démoniaque caractérisant la créature parasite dans son ventre, qui profitait de sa colère pour s'extérioriser à nouveau. Il lança, à l'aveugle, une pointe de sable qui manqua sa cible. Puis il entendit les ricanements de Shukaku, au fond de son crâne, ravi de son hésitation, de sa faiblesse, de cette occasion inespérée qu'il avait à l'instant même de reprendre le contrôle et d'être enfin libéré de sa prison de chair.

-LA FERME !

… Tu ne mourras pas. Je l'en empêcherai. Par contre, elle, tu la verras mourir sous tes yeux, si je ne t'aide pas. Elle mourra sous tes yeux, et tu vivras, parce qu'une fois qu'elle sera morte, je ne te laisserai pas mourir. Et tu seras seul. Encore. Toujours. Sauf si tu acceptes mon chakra… Viens, je te le donne…

Gaara se mit à haleter, incapable de réfléchir, incapable de prendre une décision. Mayuri leva un sourcil, désarçonné par l'écoute de la moitié de ce combat intérieur, puis, haussant les épaules, avança sa main vers le sceau qui ornait son biceps gauche.

Une décharge d'un chakra pur, puant, abominable, tordit sa main en un angle étrange. On entendit clairement un craquement sec quand les os se rompirent sous la pression. Le sable se remit à masquer le visage de Gaara, à le recouvrir de tatouages bleus. Il sentit ses dents pousser dans sa mâchoire, la déformer. Ses mains retrouvèrent leurs griffes momentanément disparues. Devant le spectacle de son démon ressortant de son hôte par lui-même, sans la moindre incantation dans ce sens, Mayuri se mit à trembler, comprenant que Gaara perdait le contrôle. Ce n'était pas prévu si vite… Il n'aurait pas le temps de s'échapper.

Gaara hurla. De rage. D'impuissance. Shukaku grignotait, bataillait pour le contrôle de chacun des atomes de son corps, profitant de la moindre hésitation, de la moindre faiblesse de son hôte. Dans un instant de flottement, il vit Takamaru plonger droit sur lui, érafler sa peau, piailler quelque chose d'incompréhensible.

Un amas de guano puant s'écrasa sur son front avec un petit bruit mouillé. Humilié, emporté par Shukaku, Gaara envoya une volée de sable à la poursuite de l'impertinent volatile. Takamaru s'échappa vers le plafond, louvoyant de son mieux entre les grains. Les yeux du démon croisèrent les yeux de l'oiseau. Mais ce n'étaient pas les siens. Ce n'étaient pas les deux billes jaunes aux pupilles rondes. Ils étaient bruns. Et humains.

Et une douleur insoutenable, incompréhensible, vrilla le crâne de Gaara, le perforant de part en part, à partir de la cicatrice qui ornait son front. Il y porta la main, avec un grognement animal, ses genoux se pliant à moitié sous l'assaut imprévu. Son champ de vision se rétrécit, se noircit, se réduisit à deux dimensions. Il tourna la tête, tentant de se débarrasser de ce paralysant accès de migraine, et, au fond de ce brouillard obscur dans lequel palpitaient les battements de son cœur, il la vit.

Elle était allongée par terre, toujours dans la même position, les plaques ensanglantées recouvrant son visage défiguré, des brûlures un peu partout. Elle était inconsciente. Elle aurait dû être inconsciente. Mais les yeux ouverts qui le regardaient étaient ceux, dorés, de Takamaru.

L'image qui s'imposa immédiatement à lui fut Lee. Lee, qui se relevait avec un bras et une jambe broyés, malgré tout, et qui le défiait, alors qu'il était déjà sans connaissance.

Sans réfléchir, sans le prévoir, sans le calculer, alors qu'elle était à terre, qu'elle ne pouvait plus bouger, elle avait, instinctivement, voulu continuer à regarder ce qui se passait, à interagir, en donnant, d'une manière ou d'une autre, des ordres à son aigle. A quelle profondeur de son inconscient cet animal pouvait-il percevoir ses désirs non formulés ?

Non.

Il n'avait pas à prendre de décision. Il n'avait pas à choisir entre la sauver en lui léguant son âme ou la laisser mourir.

Elle ne voulait pas de son âme.

Un cadeau dont la portée était difficilement palpable, mais il était déjà donné. Il se battrait avec ses propres armes, quitte à perdre.

Tandis que le sable coulait à nouveau le long de son corps, que ses dents reprenaient leur place, que les griffes se rétractaient, Gaara comprit qu'il devrait dire adieu à Shukaku à jamais pour avoir une chance de s'en sortir. Même dans ce genre de situation. Parce que de toute façon, s'il l'avait laissé prendre le contrôle, le démon l'aurait tuée.

Non…

Dans son for intérieur, Shukaku rugit de dépit. Gaara retrouva un petit sourire ironique, au coin de sa bouche, quand il fixa à nouveau le déserteur et parvint à analyser la situation avec plus de discernement. La colère, et le démon, l'avaient aveuglé. Mayuri était plus ou moins dans le même état que lui, et, s'il pouvait sûrement sortir des techniques dévastatrices, ne pourrait dépasser sa limite de chakra, malgré son impressionnant panel. Quant à lui, depuis que la bouilloire était hors de vue, que les sceaux aux murs n'étaient plus activés et que l'adrénaline l'empêchait d'entendre les voix, il récupérait le contrôle de son propre chakra de seconde en seconde. Il n'en restait pas beaucoup, mais suffisamment pour dire que rien n'était joué.

Non, rien n'était joué. Rien du tout. Même sans Shukaku.

Et avec cette certitude, et le cadeau de son âme, Gaara se prépara à l'assaut.

-Très bien, murmura Mayuri. Donc, ce sont les techniques de ton amie qui t'abattront, dans ce cas. L'électricité transperce les armures Doton bien plus facilement que tout ce qui pourrait être utilisé, mais tu le sais déjà…

Oui. Gaara le savait. Et, pour la première fois de sa vie, il n'utilisa pas d'armure.

Quand la lance électrique fusa vers lui, sifflante, il ne se protégea pas, ne chercha pas à l'éviter, car il se savait trop lent. La faible protection que lui alloua Shukaku suffit tout juste à détourner la décharge de ses points vitaux. La douleur ravagea son épaule, insoutenable, lui arrachant un grognement. Le sang gicla sur son visage. Son propre sang. Ca aurait dû le mettre en colère, faire voler en éclat ses dernières barrières, et le précipiter dans un tourbillon meurtrier, et Shukaku devait parier là-dessus pour avoir laissé tant d'électricité se déverser dans son corps. Mais il accueillit la douleur comme une délivrance, avec cette rage, cette détermination nouvelle. Il aurait dû être paralysé. Il fit un pas. Encore un autre. Affolé par le manque d'efficacité de sa technique, Mayuri augmenta la dose de chakra, et Gaara se mit à haleter, luttant contre la pointe de feu qui l'élançait. Parfait. Le déserteur ne vit pas arriver les trois pointes de sable dans son dos, prêtes à l'empaler. Et les aurait-il vues qu'il n'aurait rien pu faire : Il venait de détourner ses dernières réserves pour tenter de paralyser Gaara.

On vit clairement l'os de son bras sain apparaître, durant une fraction de seconde, quand le sable scintillant déchira les chairs, frôlant la tête du Nukenin. Gaara n'eut pas cru cela possible, mais Mayuri réussit à éviter les deux autres, sautant dans les airs, imprimant à son corps un mouvement de rotation de cent-quatre-vingt degrés. L'un frôla son cou, l'autre déchira son pantalon au niveau de la cuisse. La lance d'électricité se rompit. Gaara comme Mayuri, épuisés, s'écroulèrent de concert.

Ce fut à qui se relèverait le premier. Gaara contrôla ses jambes tremblantes, se mit sur ses genoux, sur ses pieds, parvint à tenir sans s'appuyer sur la paume de ses mains. Mayuri commençait à peine à se lever. Le Jinchuuriki lança sa dernière vague de sable sur son adversaire pour l'envelopper et sonner ses funérailles.

Mayuri disparut. Le sable se referma sur du vide.

Haletant, Gaara parcourut du regard la pièce, étrangement silencieuse, cherchant son ennemi. Takamaru tournoyait dans les airs, cherchant à son tour. Une voix sépulcrale retentit dans l'air poussiéreux.

-Très bien, Jinchuuriki, je me retire. Mais tu n'en sortiras pas vivant. Tu sais ce que tu es ? Une erreur. Et les erreurs doivent être corrigées.

Le plafond s'écroula.

Gaara perdit l'équilibre, tandis que le sol se mettait à trembler. Une fissure large d'un mètre au moins s'ouvrit presque sous ses pieds, et il eut juste le temps de se carapater à son bord, tranchant comme une arête, ses sandales dans le vide. Un premier bloc de plusieurs tonnes eut le temps de s'écraser à moins de deux mètres de Natsuhi avant que Gaara ne parvienne à mobiliser suffisamment de sable pour la protéger. La main tendue, la sueur coulant le long de son visage, il arracha à son corps épuisé l'énergie nécessaire, et la projeta, créant autour d'elle une vague mouvante, repoussant les blocs de moyenne et petite taille qui dégringolaient sur elle en pluie. Insuffisant. Insuffisant si un gros bloc se détachait. Il rampa alors comme il put jusqu'au corps inanimé, se coucha en travers d'elle. Son corps était chaud. Quelque chose comme un vieux relent de souvenir se fraya un chemin depuis son subconscient. Quelque chose de vieux, d'oublié, de terrifiant et d'exaltant à la fois. Il repoussa les souvenirs, résolument, et l'adrénaline l'y aida. Ce qui comptait, à présent, c'était que Shukaku les protège tous les deux. Il se débattrait avec lui-même plus tard.

Si je meurs, tu meurs.

Et le démon ne laisserait certainement pas mourir son réceptacle si facilement.

-Natsuhi. Natsuhi, tu m'entends ?

Il s'efforçait de ne pas penser à l'éventuelle possibilité qu'elle soit déjà morte. Un corps raidi, sans vie, sans hargne pour le stimuler, sans dos pour le protéger, sans sourire pour l'éclairer. Une coquille vide qui le laisserait aussi seul que si jamais rien ne s'était passé dans ce tombeau.

Si tu meurs, je meurs.

Mais je n'ai pas envie de mourir.

Et, enfin, il vit sa poitrine se soulever, distinguant clairement sa respiration malgré les tremblements qui agitaient le sol.

Malgré la poussière, l'adrénaline et l'épuisement, Gaara eut un sourire. Pour une fois, la première, il était vraiment heureux de survivre, contre vents et marées, de sentir Shukaku puiser dans ses dernières ressources pour qu'il vive, vive et vive encore, défiant les lois de la nature et de l'entendement. Cette joie étrange faisait perdre soudain au démon tout son pouvoir sur lui. Elle justifiait tous ces moments où il n'avait pu sauter du vingtième étage, s'entailler les veines avec un kunai, ou sentir le poison mortel se déverser dans ses veines. Le maintenir en vie de force ? Il ne demandait pas mieux...

Tout ce qui lui fallait, était de tenir encore quelques minutes. Quelques minutes de plus. Encore quelques minutes.

L'avalanche sembla durer des heures, mais sous les gravats qui s'amoncelaient, Gaara ricanait nerveusement, à moitié allongé au-dessus de Natsuhi, à quelques centimètres de ses omoplates. Ses dents grinçaient, ricochant les unes contre les autres, et sa tête, agitée de soubresauts, semblait vouloir se détacher de son cou. Etrangement, il se sentait bien. Et c'était tellement bizarre que c'en était presque drôle. Quelques minutes seulement auparavant, il se tordait de douleur presque au même endroit.

Il ne sentit presque pas Shukaku lui arracher encore quelques parcelles de chakra, ni l'énorme bloc de pierre qui leur tombait dessus. Un voile noir passa devant ses yeux en même temps que le bruit du choc parvenait à ses oreilles. Il cessa alors de rire et lutta pour ne pas perdre conscience.


Natsuhi ouvrit un œil. L'autre, gonflé et douloureux, refusa l'opération. Elle prit conscience de ses muscles, une masse de nerfs à vif, de ses cheveux, presque aussi douloureux. Quelque chose reposait sur son dos, en travers se sa colonne, l'empêchant à moitié de respirer, mais ce n'était pas vraiment lourd. Elle entreprit un mouvement de rotation autour de son cou, qui répondit à peu près correctement, et tourna la tête.

La vision la fit sursauter. Son visage se trouvait à quelques centimètres du sien, plein de boue et de sueur. Ses yeux, à peine entrouverts, laissaient voir un peu de ce formidable éclat bleu-vert, dans un saisissant contraste avec les cernes noirs qui les entouraient. Il la vit ouvrir les yeux, et il sourit, lentement, de ce sourire si calme, si paisible. Elle se rendit compte alors que ce qui pesait sur son dos était son corps. Il s'était mis au-dessus d'elle pour la protéger des éboulis.

Son sourire pâlit, et il tourna de l'œil. Un instant, Natsuhi crut qu'il s'était évanoui, mais il entrouvrit presque immédiatement une de ses paupières. Sa respiration, devenue difficile, sifflante, trahissait son état d'épuisement extrême. Dans un effort, il parvint à aspirer un peu plus d'air pour enfin réussir à parler.

-Oh bon sang… Ca ne m'était pas arrivé… Depuis Naruto…

-Depuis quoi ?

Il mit encore quelques secondes à reprendre sa respiration, et elle sentit qu'il y parvenait petit à petit de mieux en mieux. Finalement, il se redressa un peu, et entrouvrit les lèvres.

-Depuis Naruto… Le ninja de Konoha… Qui m'a vaincu…

Natsuhi mit trois bonnes secondes à assimiler tout ce que cette sibylline déclaration signifiait. Un : Quelqu'un avait vaincu Gaara, ce qui semblait pratiquement impossible en combat régulier. Deux : En disant cela, le Jinchuuriki semblait plus serein que jamais…

-Ah… Et ça te fait tant plaisir que ça de te faire laminer ?

Il laissa échapper une sorte de soupir, un peu amusé.

-Oui… Cette fois là, oui.

Le regard de Gaara se fit rêveur, sembla un instant transpercer une Natsuhi interloquée, et regarder derrière elle, à travers sa peau et ses os, beaucoup plus loin, beaucoup plus profondément. A cet instant, elle sentit qu'elle n'existait plus à ses yeux, noyée dans quelque chose de beaucoup plus grand, de bien plus essentiel. De beau.

-Il fallait que je perde, murmura-t-il, pour comprendre que j'avais tort… Il vivait et se battait pour protéger ses amis. Ca le rendait fort. Beaucoup plus que moi…

Ses yeux bleus-verts revinrent sur elle, et une étrange émotion, poignante et insidieuse, la serra à la gorge, alors qu'il ramenait sur elle une petite parcelle de cette chose invisible qui semblait tant le captiver. Il sourit, de cette chose qui chez lui était un sourire, ses lèvres se soulevant à peine, mais c'était quand même un sourire.

-Sans lui, je serai encore en train d'errer dans le noir.

Un ange passa, tandis que Natsuhi contemplait son sourire, interloquée. Elle ne pouvait comprendre, mais ce qu'il disait semblait important pour lui. Excessivement important. Vital.

Et elle eut cette impression, étrange mais tenace, que sans ce Naruto, jamais elle n'aurait vu cette expression sur son visage.