Ils avançaient, clopin-clopant, au fond du canyon desséché, tentant tant bien que mal de marcher droit. Le soleil, d'abord cuisant quand ils étaient sortis des décombres du tombeau de Shukaku, se couchait lentement. Cela faisait déjà longtemps qu'il était passé au-dessus de leurs têtes, et qu'ils ne le voyaient plus, caché par les rochers, mais le ciel qui se teintait doucement de rouge et d'orangés révélait la nuit qui s'étendait lentement sur eux. Comme toutes les nuits, il allait faire froid, et Gaara se demandait s'ils pourraient survivre, blessés comme ils étaient, proches du choc, avec une température qui friserait le plancher du thermomètre.

Il n'avait pas voulu rester. Après quelques vaines tentatives pour rechercher la bouilloire –Mayuri Kanjirô l'avait sans aucun doute emportée- Ils s'étaient décidés à quitter cet endroit maudit à l'histoire funeste. Ce n'étaient sûrement que des échos imaginaires, car la bouilloire avait été emportée, mais les cris de sa mère résonnaient toujours aux oreilles de Gaara, en sourdine, de temps à autre. Il ne parvenait à s'y soustraire qu'en regardant sa coéquipière à la dérobée. Qui était venue le chercher. Qui avait risqué sa vie dans l'unique but de sauver la sienne.

Une fois sortis du cratère fumant qui restait du tombeau, ils avaient sorti leurs cartes, et cherché le village le plus proche. Un petit point isolé signalait une présence humaine à quelque dizaine de kilomètres. Moins loin qu'Ishkari, et surtout, ils risquaient moins d'y trouver des partisans de Toriyama, qui n'auraient eu plus qu'à les achever.

Ils avaient pris la bonne décision. Il ne le sut jamais, mais rester quelques heures supplémentaires en guise de repos aurait signifié leur arrêt de mort.


Ils étaient quatre. Trois hommes, une femme. Ils se posèrent tous sans bruit, avec une parfaite synchronisation sur les rochers surplombant le trou poussiéreux qui signalait l'emplacement de l'ex-tombeau de Shukaku. Ils auraient été invisibles, si la lune pleine n'avait trahi leurs silhouettes immobiles haut-perchées. La kunoïchi composa quelques sceaux de ses mains, puis plaça sa main droite devant son œil, et, après quelques instants, déclara :

-Ils sont partis, Senjiro.

Un des deux hommes se retourna vers elle. Petit, svelte, mais irradiant la puissance, ses cheveux roux flamboyant étaient rassemblés en une queue de cheval. Une mince cicatrice barrait sa joue droite, partant de l'œil pour se perdre trois doigts sous son oreille. Il portait une arme inconnue à la forme étrange, pendue à sa ceinture, ainsi qu'un hakama bleu foncé et des protège-bras solidement ficelés qui pouvaient dissimuler une foule de petits objets mortels. Et qui en dissimulaient certainement.

La femme était une brune provocante, grande et mince, ses longs cheveux flottant dans le vent nocturne. Ses vêtements révélaient plus qu'ils ne dissimulaient et ses longues jambes brunes solidement ancrées dans le roc avaient sans doute mené plus d'un homme à se damner pour elles. Ses yeux d'un vert étincelant scrutaient le terrain avec aisance et habitude. Les quelques adversaires masculins qui auraient osé la sous-estimer –c'était souvent le cas quand une femme ne cachait pas son intérêt passionné pour l'autre sexe- se seraient vus enterrés à six pieds sous terre. Au sens propre. Et sûrement encore vivants.

Le second homme était un géant. Une force de la nature. Il dominait tous les autres par sa taille et sa stature : un roc. Sa peau sombre, une rareté dans les pays ninjas, lui avaient sûrement valu toutes sortes de brimades étant petit… Jusqu'à ce qu'il grandisse, et que ses adversaires potentiels n'y réfléchissent à deux fois avant de le provoquer. Il n'avait cependant rien d'un de ces hommes au ventre énorme qui tentent d'écraser leurs adversaires par leur poids : Son corps puissant ne contenait sûrement pas un poil de graisse superflue. Son visage reflétait une vivacité peu commune. Et, pour qui ne regardait pas à la couleur de sa peau –cela arrivait parfois-, il était d'une beauté stupéfiante.

Le dernier homme, un grand gringalet aux cheveux noirs et au teint très pâle ne payait pas de mine. On ne pensait pas à un ninja en le voyant. Plutôt à un intellectuel. Un intellectuel d'un genre très particulier. Sa longue frange dissimulait ses yeux, et il se tenait légèrement voûté. Un Genin ne l'aurait pas pris au sérieux, et aurait tablé sur la fin rapide d'un éventuel combat. Mais un ninja expérimenté aurait eu les cheveux et les poils se dressant sur tout son corps, des pieds à la tête, en percevant son énergie discrète, mais assez malsaine pour en faire pâlir un démon.

Tous portaient un bandeau de Suna. Et des kunaïs à la lame noire, au soleil flamboyant gravé sur la poignée, reposaient dans leur étui à la cuisse.

-Partis… constata le rouquin. Dommage, mais je m'en doutais un peu : Nous aurions dû sentir le chakra de Shukaku lors de notre approche s'ils étaient encore en train de se battre. Le combat a dû se finir il y a quelques heures environ.

-Il y a peut-être des blessés, avança le plus bizarre des quatre, d'une voix suintante.

-Je n'en vois pas non plus, déclara la femme.

-Fouille un peu les environs, Kara, qu'on essaie de deviner la direction qu'ils ont prise.

Le silence se prolongea quelques instants tandis que ladite Kara parcourait la place de ses yeux verts, brillants. Puis elle se détourna, ses pupilles reprirent un éclat moins surnaturel, et elle déclara, secouant la tête :

-Le vent a balayé les traces. Je vois le début de deux chemins, qui partent dans des directions opposées, mais une fois qu'ils sortent du cratère, tout a été effacé. Vers le nord-est, deux personne. Une seule plein Est. Voilà. C'est tout ce que je vois.

-Ca va nous faire perdre du temps, constata Senjiro. Ils sont maximum deux, et sont sûrement diminués. Je propose que nous nous séparions en deux groupes pour aller plus vite. Kara et Mani, vous prendrez l'est –le colosse acquiesça de la tête- Moi et Raito on suit le nord-est. Servez-vous de vos invocations pour transmettre si vous trouvez le Jinchuuriki ou la bouilloire. Pour le reste, vous connaissez les objectifs.

Tous firent un petit salut de la main, pour signifier leur accord avec les ordres de leur capitaine. Puis, dans le même silence avec lequel ils étaient arrivés, ils se séparèrent, chacun dans la direction qui leur avait été assignée. Il ne resta plus sur le rocher que quelques traces de pas, que le vent ne tarda pas à effacer.


Les canyons vénérables les regardaient, façonnés par l'eau et le vent depuis des millénaires. L'eau avait disparu depuis longtemps, mais le vent, lui, s'était renforcé au fil des années pour devenir ce monstre qui les assaillait à présent à grands coups de ses langues glacées, continuant à creuser puissamment la roche avec obstination. Et parfois, ses colères se faisaient démentes. Et parfois, il s'engouffrait dans le défilé en hurlant de rage, balayant tout sur son passage, provoquant des éboulements, déplaçant à une vitesse faramineuse les milliers de grains de sable, les petits cailloux qui tapissaient le sol, les projetant contre les parois, faisant naître de nouvelles galeries.

Il faisait de plus en plus froid, et le blizzard s'était levé, pour venir les frapper à grands coups de ses langues glacées mêlées de gravillons piquants. Natsuhi frissonnait. Takamaru était venu s'abriter sous la cape de Gaara, incapable de voler, et s'était déniché un emplacement de fortune sur la calebasse du Jinchuuriki. Ils continuaient de marcher, pas après pas, sachant que s'arrêter et s'endormir, comme leur corps harassé l'exigeait, aurait signifié un éternel sommeil. Du moins pour Natsuhi. Gaara était certain que Shukaku trouverait un moyen de lutter contre son hypothermie, mais Natsuhi n'avait pas besoin de le savoir. Il ne l'abandonnerait pas. Et surtout, elle n'avait pas besoin qu'on lui fasse remarquer, si elle ne le savait pas déjà, que les rafales annonçaient une des légendaires tempêtes de sable des défilés de l'Ouest. Son état semblait se dégrader pas après pas, et la douleur ne semblait pas lui laisser le loisir de remarquer quoi que ce soit : Tout son corps ressemblait à une plaie géante, et l'odeur de la chair grillée la suivait encore à cinq mètres. Il leur fallait trouver un abri, et vite.

-Gaara… Il faut… Qu'on fasse une pause.

Et merde. Elle était en train de craquer.

-Non. Tu le sais bien. Si on s'arrête, on meurt. Il faut continuer.

Leurs capes, sales et élimées, dans lesquelles ils ressemblaient à deux spectres dégingandés, ne suffiraient pas. Quant à déplier le campement, il n'en était pas question : La tempête, en s'engouffrant dans ces canyons, l'arracherait en quelques minutes à peine, les privant de tout abri. Leur salut résidait dans la marche. La marche jusqu'à trouver un endroit où se planquer. Mais Natsuhi ne tiendrait pas le coup. D'ici quelques minutes…

Elle trébucha, dans un cri inarticulé. Tomba sur un genou. Sans réfléchir, Gaara, la rattrapa avant qu'elle ne glisse par terre, se laissant tomber à moitié à son tour, la saisissant avec force par les épaules, la tirant en arrière, vers lui. Elle était lourde. Elle tremblait de douleur. Sous sa cape glacée, il la sentait s'agiter en des soubresauts incontrôlables, ses muscles complètement ankylosés. Le cerveau tournant au ralenti, il l'attira vers lui, passa ses bras sous ses aisselles, et cala son dos contre sa poitrine, afin qu'elle reste droite et ne finisse pas le nez dans le sable. Elle se mit à jurer doucement. Takamaru se posa devant eux et les regarda d'un air dubitatif.

Son cœur battait. Il sentait son cœur battre entre leurs vêtements, contre le sien. Sa cape était froide, tout comme la sienne, mais la chaleur de son corps passait à travers les deux tissus pour venir le réchauffer, lui. C'était si inattendu qu'il faillit tout d'abord la lâcher. Les souvenirs qui avaient failli l'assaillir quand ils étaient sous les rochers revinrent en force.

Il avait oublié comment c'était, de se retrouver contre quelqu'un, de le toucher, de se retrouver contre un autre corps humain, au point de sentir son buste se soulever au rythme de sa respiration, de sentir cette odeur de… d'humain. L'odeur de son sang qui imprégnait ses vêtements, celle de ses cheveux et de sa chair quelque peu grillés. Ses yeux s'écarquillèrent un bref instant et quelque chose se serra dans sa poitrine.

C'était… Terrifiant.

Elle tremblait tant qu'elle faillit s'échapper de son étreinte maladroite. Après un instant d'hésitation, il la resserra, et dut expirer longuement, fermant les paupières, pour chasser la vague d'émotions qui déferlait en lui. Peur. Chaleur. Amour. Trahison. Yashamaru. Yashamaru, qui l'étreignait pour toutes sortes de choses. Pour lui dire des mensonges.

Toi, la ferme. Ça n'a rien à voir. Que te faut-il pour que tu sentes qu'il n'y a plus de danger ? Même si elle le voulait, elle ne pourrait pas lever la main sur toi dans cet état. Idiot.

Dans un effort terrible, il parvint à reléguer son émoi au second plan. Plus tard. Plus tard. Ne réfléchis pas.

-Natsuhi, ça va ?

Elle pleurait. Elle pleurait sans bruit, de douleur, et de rage. Il ne l'avait même pas entendue. Avant qu'il n'ait eu le temps de s'excuser, pensant avoir commis une gaffe, elle saisit son bras, s'accrochant à lui comme à une bouée, enfonçant ses ongles dans sa chair, s'enfonça un peu plus dans ses bras, contre lui. Le souffle coupé, il dut faire un effort sur lui-même pour se concentrer sur ce qu'elle dit :

-Suis désolée… Gaara… Pardon… Je n'y arrive plus, je…

-Ce n'est rien, ça va aller, répondit-il d'une voix étranglée par l'émotion. On va quand même s'en sortir, c'est promis.

-Je suis désolée, je…

-On va y arriver. Il y a une solution. Mais je préférais ne pas te la proposer, parce que tu ne vas pas l'aimer.

-Quoi ?

-Il doit me rester assez de chakra pour nous enterrer.

Il la sentit se raidir. Elle commença à protester. Une vieille, archaïque sensation imprécise de son enfance, oubliée depuis des lustres choisit ce moment pour ressurgir, et il la serra plus fort, pour s'empêcher d'y penser, ce qui l'empêcha de se débattre inutilement, et de se faire plus mal encore. Il mit ses lèvres près de son oreille, et murmura le petit discours qu'il s'était répété à lui-même durant les quelques heures qui avaient précédé, dans l'espoir de la convaincre, mais sans jamais trop espérer.

Surtout ne réfléchis pas.

-Nous n'avons pas le choix. On ne peut plus continuer. Et le vent annonce une tempête de sable, je suis certain que tu l'as compris si tu l'as vu. Le vent va s'engouffrer dans le canyon, nettoyer le défilé et nous avec. Je voulais trouver un abri mais il n'y en a pas. Nous n'avons plus le choix. Il y fera assez chaud pour qu'on passe la nuit.

Elle se recroquevilla sur elle-même, commença à mâchouiller sa manche. Ses ongles s'enfoncèrent un peu plus dans la peau.

-Je l'ai déjà fait. Souvent, même. On peut respirer sans problème, parce que je laisse un petit chemin compliqué entre les grains de sable pour qu'on ait de l'air. On peut tenir à deux dedans sans problème, et Takamaru peut venir avec nous. Il n'y a plus de vent, et ça se réchauffe vite. On peut même allumer une petite bougie pour qu'il fasse moins noir. On pourra se soigner un peu et reprendre des forces. Je t'en prie, fais-moi confiance…

Elle resta silencieuse quelques instants, puis hocha doucement la tête. Très doucement. Gaara sentit la terreur envahir ses muscles raidis, sa nuque, son dos, alors qu'elle acceptait qu'il l'entraîne dans son terrifiant enfer. Il puisa dans le chakra qu'il avait précieusement récupéré et économisé durant ces quelques heures de marche pénible, réussit à mobiliser le dernier fond gelé par les incantations de Mayuri, et commença à élever ses murailles.

Le vent sifflait de plus en plus fort, entraînant avec lui de plus en plus de sable, et submergeait le défilé, avec un gémissement spectral. Alors que le sable se refermait sur eux, Natsuhi se retourna dans ses bras et se colla à lui, enfouissant la tête dans son épaule, mordant sa manche comme si sa vie en dépendait. Il eut un sursaut, mais elle ne sembla pas s'en rendre compte. Alors, quand Takamaru vint se percher sur son épaule à elle pour la réconforter, doucement, il passa une main derrière sa tête, et l'autre autour de sa taille, comme le faisait Yashamaru quand il voulait le rassurer. Il se souvenait vaguement qu'à l'époque, ça marchait sur lui. Son étreinte était figée, malhabile. Ses doigts se crispèrent comme dans du béton quand il la toucha, et il osa à peine la frôler.

Mais cette fois, ce n'était pas un mensonge.