XI – Le Rowdy Raven

Le soleil est à peine couché, mais la taverne est déjà pleine de monde. Le bruit ambiant est véritablement cacophonique. La barmaid, une large gaillarde au visage strié de cicatrices et aux bras larges comme des bûches, fais au docteur un petit salut malicieux quand nous passons devant elle. Un soûlard tend une jambe de bois en gloussant, que le docteur Devorack pousse poliment sur le coté. Navigant gracieusement entre les tables bondées, mon guide me conduit à un coin d'aspect chaleureux dans le fond de la salle.

« Met-toi à l'aise, je reviens »

Il s'éclipse vers le bar. Resté seul, j'ai du mal à camoufler mon malaise. J'essaie de m'empêche de gigoter, jetant des regards latéraux sur mon environnement.

Non loin, deux vieilles sont pliées au dessus d'un jeux de cartes, entourées d'une petite foule chamailleuse et bruyante. Au bar, le docteur tape la discute avec la barmaid, je les vois éclater de rire, à une blague ou quelque chose du genre. Il a l'air parfaitement dans son élément, il est si différent du soir où nous nous sommes rencontrés à la boutique…

Il se retourne, se ménageant tant bien que mal un passage jusqu'à notre table, et pose une chope devant moi. Sans attendre son reste il commence à boire sa bière, descendant le breuvage avec plaisir. Je reporte mon attention sur le liquide doré dans ma chope. Cette bière a une senteur légèrement fruité. J'en prend une gorgé. C'est rafraîchissant, à peine sucré, et pétille le long de ma gorge.

« Oh, au fait, je n'ai pas retenu ton prénom…

Les mains jointes sur la table entre nous, il m'encourage du regard.

« … Trust, répond-je sobrement.

- Aah. Trust, c'est un très beau nom. Un nom musical. Trust.

Le docteur me regarde toujours, avec un air doux et calme. Il a l'air presque beau comme ça, je me surprends à penser.

Je met une seconde à réaliser qu'il me tend sa main pour que je la prenne. J'hésite un instant, interdit, mais comme malgré moi, je saisis cette main gantée de cuire. Son visage s'éclaire encore d'un immense sourire. Je m'éclaircis la gorge, plongeant mon regard dans le sien.

« Vous disiez que vous alliez me raconter votre version de l'histoire.

- Oh, oui j'ai dis ça, n'est-ce pas ? Hmm c'était un peu inconsidéré de ma part.

Il rit devant mon expression incrédule. Il s'adosse contre le mur, étendant ses longs bras et ses jambes interminables.

- Très bien, demande-moi ce que tu veux. »

Sans un mot je fouille dans mon sac et lui tend le parchemin que j'ai trouvé dans la bibliothèque. Lorsqu'il commence à le lire, son sourire disparaît de son visage pâle, il se penche sur le document, les sourcils froncées par la concentration. Mes yeux tombent de son visage sur le dessin, quelques centimètres plus bas. Comme la dernière fois, les motifs m'interpellent, et sans me rendre compte de ce que je fais, je me penche un peu plus pour les voir. Je ne relève la tête que lorsque je sent le regard de Julian sur moi.

« Où as-tu trouvé ça ?, demande-t-il dans un souffle.

- Il était sur ton bureau, dans la bibliothèque du château.

Je ne me rend pas compte que je viens de le tutoyer. Julian quant à lui semble si concentré qu'il pourrait aussi bien ne pas m'avoir entendu du tout, mais à mes paroles, il détourne la tête. J'ai juste le temps de saisir une expression de douleur sur ses traits, qu'il ne tarde pas à faire disparaître. Ça n'a duré qu'un instant à peine. Il me répond d'un ton qui se veut détaché :

- Oh. Eh bien… c'est une coupe de… de… de cerveau humain. Les motifs que tu vois, il montre les courbes du dessin de son indexe, ils sont uniques, pour chaque individu.

- Uniques à chaque individu ?

Mon regard rencontre à nouveau le sien, et il se raidit.

- Tu veux dire… que tu as vu des cerveaux humains découpés comme ça ?

Il est assis les deux mains se touchant du bout des doigts, son menton maintenant posé sur ses deux pousses, quelque chose de funèbre dans les yeux.

- Il y a d'autres dessins, n'est-ce pas ? Au palais ?

Je hoche la tête, et il commence à tapoter frénétiquement sa mâchoire serrée avec une détresse évidente.

- Hé bien tu ferais mieux de remettre celui-là où tu l'as pris. Crois-moi, ils se rendront compte qu'il n'y est plus.

Et il roule le parchemin et me le tend brusquement, comme s'il ne pouvait plus supporter sa vue un instant de plus. Je le prend et le remet dans mon sac. Il me paraît plus lourd qu'auparavant, comme si le dessin à lui seul portait le poids des mots sinistres du docteur Julian Devorack.

« Excuse-moi. »

Ramassant d'un geste brusque nos deux chopes vides, il se lève et retourne vers le bar.

Alors que je l'attends, des cris aiguës et des insultes s'élèvent d'un coup plus fort à la tables où les deux vieilles jouent aux cartes. Julian chuchote quelque chose à l'oreille de l'une d'entre elles et tape du doigt une de ses cartes. La carte est jouée, et la foule explose en un véritable déchaînement du chaos. Le docteur s'esquive juste au moment où un verre, éjecté du tumulte, se renverse sur lui. Il est toujours en train de s'essuyer avec une serviette, riant, quand il se rassoit.

« On penserait que depuis le temps j'aurais appris à ne pas m'impliquer ! » et il rit encore.

Je lève un sourcil. Il ne porte pas de masque ici, et tout le monde à l'air de le connaître.

« Tu n'as pas peur d'être reconnu ?, je demande.

- Ici ? Naaan. Nan, je suis pas trop inquiet. Les gens du coin ne sont pas vraiment connu pour, comment dire ? pour se plier aux ordres et aux désirs du Palais. Même le corbeau passe son temps à épier les gardes. C'est carrément une obsession chez lui !

Julian scanne les poutres enfumées qui soutiennent la bâtisse et le plafond pendant que j'intègre ce qu'il vient de me dire. Je trouve que c'est un peu… surprenant. Là où Asra et moi vivons, les gardes sont toujours traité·e·s avec déférence, et avec crainte, au bas mot.

Soudain le corbeau surgit d'une fenêtre couverte de poussière au dessus de nos têtes, et commence à décrire des cercles au plafond, avec des croassements gutturaux. L'oiseau vient se cogner contre un rang de cloches que je n'avais pas remarqué jusque là, et c'est la débâcle dans la taverne toute entière. La barmaid hurle : « Gardes ! Des gardes du Palais ! », les clients se précipitent sur toutes les portes et sur les fenêtres, des cartes à jouer volent un peu partout dans les airs. Julian me prend à bras le corps et m'entraîne à toutes jambes vers la porte arrière, en une fraction de seconde, nous sommes de retour dans l'allée.

Il fait froid à présent, le soleil a presque entièrement disparu derrière la ville. Le docteur, d'un œil furtif, scanne les environs avant de me pousser dans l'ombre des bâtiments.

« Tu vas pouvoir trouver ton chemin d'ici ? Les gardes n'en ont pas après toi… »

Je confirme. Il m'empoigne le bras et plonge son regard dans le mien. Nous sommes isolés, pour une seconde, il n'y a que nous.

« Merci. De ne pas, heum… merci, Trust. »

Sans que je puisse rien ajouter, il se retourne et dans un bruissement de ses vêtements il disparaît, me laissant seul dans l'allée à présent silencieuse et vide.

Qu'est-ce que je fais maintenant ? J'avais pensé que Julian me donnerais quelques réponses… mais tout ce que j'ai récolté ce soir ce sont plus de questions qui m'embrouillent l'esprit.

« Hey ! Toi là-bas ! »

Je me retourne, un peu pris par surprise. Ce sont deux gardes du Palais, qui viennent d'apparaître au bout de l'allée. Ils s'avancent vers moi de leur démarche patibulaire, mais dés qu'ils sont assez proche pour distinguer mon visage à la lumière de la lune, ils s'arrêtent.

« Oh. Le magicien de la comtesse. »

Le garde qui vient de parler me fait une petite révérence avec une certaine mauvaise grâce, avant d'ajouter :

« Ahem. Je suis Ludovico. Nous nous sommes rencontrés hier, devant les portes.

- Ah, oui.

Je fais de mon mieux pour me construire une façade de confiance avant de poursuivre, d'un ton que j'espère assuré.

- Oui. Je dois dîner avec la comtesse ce soir. Malheureusement il commence à se faire tard…

Ludovico balaye rapidement ma question informulée :

- Nous allons appeler une voiture. Nous ne voudrions pas faire attendre la comtesse. »

Il me conduit à la lumière d'une voie plus large, et en quelques minutes une calèche dorée tourne au coin de la rue, dont il referme fermement la porte derrière moi.