Chapitre VI : Des portes toujours ouvertes
Su-Han observe la façade de la boulangerie que lui a indiquée son fidèle client. Observant la devanture noire, il constate que le logo et les rainures dorées ont été exécutés avec une extrême finesse comparable à celle du pain qu'il a déjà gouté.
L'acupuncteur entre à l'intérieur du magasin où une file d'individus d'âges et de professions variées attend déjà patiemment. Au comptoir, une petite chinoise à peine plus jeune que lui s'occupe des commandes avec diligence, rigueur et efficacité.
Son sourire est chaleureux et semble excuser à lui seul le temps d'attente lié aux nouvelles qu'elle ne peut s'empêcher de prendre de chacun de ses habitués.
La boutique est peuplée d'une myriade de pâtisseries et pains aussi ronds que des ballons ou aiguisés comme des épées. Des effluves de parfums où se mêlent le sucre, la cannelle et une pincée de sel se marient à merveilles avec les odeurs de fraise et de citron qui emplissent ses narines. Dans ce magasin, il retrouve ce trop-plein de douceur que l'on recherche parfois dans des instants particuliers d'égarement solitaire.
Lorsque la cliente juste avant lui demande le même petit pain rond qui l'a fait saliver pendant plusieurs jours et que la dénommée Sabine lui offre une mine contrite, le tibétain a peur d'avoir effectué un déplacement inutile.
« Je suis désolé, ça s'est vidé vite à midi. Mais vous pouvez patienter si vous avez le temps Madame Bernard ! Ils sortent du four dans quinze minutes.
-Oh c'est très gentil de votre part mais je suis pressée. Je vais rester sur une quiche uniquement alors, répond la mère de famille en sortant rapidement l'argent de sa poche tout en gardant les yeux rivés sur sa montre. »
La jeune cadre paye rapidement avant de s'échapper de l'échoppe tel un ouragan.
Seul face à la boulangère, Su-Han est directement frappé par son regard ouvert qui le scrute avec une curiosité et une gentillesse mal dissimulée.
« Bonjour Monsieur, vous êtes nouveau dans le quartier ou juste de passage ?
-Je viens d'arriver en ville, il y a peu mais j'ai eu l'honneur de gouter à ces petits pains au four. Je vais attendre leur cuisson, explique-t-il calmement en prenant soin de donner le moins d'informations possibles.
-Bien entendu. Si vous avez besoin de quoi que ce soit d'autre, faites-vous plaisir ! » déclare Sabine avant de se rendre à l'arrière-boutique.
Su-Han laisse sa gourmandise déambuler entre les couleurs vives environnantes, réfléchissant déjà à la manière la plus délicieuse de dépenser ses pièces jaunes et argents. Ce n'est que l'arrivée en trombe d'une personne beaucoup moins discrète que la boulangère au comptoir qui arrache le gardien de sa contemplation.
La jeune fille, en pleine conversation téléphonique, s'affère à placer des baquettes chaudes sur les étals et manque plusieurs fois d'en faire glisser certaines par terre. Elle tache ses couettes de farine s'en même s'en rendre compte. Su-Han a du mal à comprendre comment un individu avec autant de maladresse peut travailler dans une entreprise si prospère.
Les bribes de conversation absolument puériles qu'il perçoit ne manquent pas de l'agacer. Depuis quand s'adonner à d'autres activités au travail est toléré ?
« Non Alya, je sais pas si c'est une bonne idée que je l'invite. Après tout c'est une fête entre lycéens et il est scolarisé à la maison…Ce serait pas bizarre que je lui demande non ? »
Tout en babillant, elle se débarrasse de sa charge sans lui jeter le moindre coup d'œil. Lorsque son profil s'offre à lui, le quarantenaire est surpris de reconnaitre Ladybug ou plutôt Marinette Dupain-Cheng.
Avec ses couettes, sa tenue de civile rosée et toute pomponnée, elle semble encore plus jeune et innocente que ce qu'il avait pensé en découvrant son identité. Su-Han n'arrive pas à déterminer l'élément le plus étrange : voir sa protégée recouverte de farine dans une pâtisserie ou entendre des bribes de sa vieille amourette de jeunesse ?
La super-héroïne ne fait toujours pas attention à lui bien que sa kwami cachée sous son gilet l'ait déjà reconnu. Arborant un sourire satisfait, après avoir fini sa mission de manière laborieuse, elle se retourne et lâche son smartphone sous le coup de la surprise.
L'expression de Marinette est comique au moment où elle couine un « Maitre ?! » effarée. Ses yeux prennent une largeur tellement grande sur sa figure que Su-Han ne peut pas s'empêcher de la comparer aux héroïnes de bandes-dessinées japonaises.
Lorsque le téléphone touche le sol, le haut-parleur s'enclenche sous le choc :
« Mais vas-y! Invite le ! Au fond je suis sûre que tu meurs d'envie de l'embrasser! Je peux comprendre au fond d'un certain point de vue, il est mieux foutu qu'Adr… »
L'élève rouge de honte se jette précipitamment sur son appareil pour l'éteindre ce qui provoque l'hilarité de Su-Han.
Il explose de rire. Jamais dans toute sa carrière, il n'a pensé qu'il assisterait à une scène aussi ridicule et embarrassante ! Entendre une gardienne recevoir des conseils sentimentaux n'est même pas une possibilité qui a déjà germé dans son esprit. A cette idée, l'image du cher Akar sur un divan en train de confier ses problèmes amoureux lui apparait, redoublant sa crise de fou rire. L'arrêt de ce rire semble à mille années-lumière alors qu'il tente avec peine de reprendre sa respiration.
« Oh ça va ! Pas la peine d'en faire tout un plat, bougonne la lycéenne en regardant ses pieds.
-La situation est tout de même cocasse, se défend l'asiatique en reprenant son sérieux.
-Qu'est ce que vous faites ici ? Je ne savais pas que vous vivez tout près.
-Je suis plus loin mais le pain ici est excellent, explique-t-il succinctement.
-Voici le pain ! » s'exclame la mère de l'héroïne en entrant avec une plateau plein de ses petites merveilles à la farine de riz.
En les voyant côte à côte, Su-Han se demande comment il s'est débrouillé pour ne pas faire le rapprochement entre les deux, lui qui se targue d'être un bon physionomiste.
« Vous voulez autre chose avec ? demande Sabine.
-Un éclair à la noix de coco également s'il vous plait.
-Ils sont excellents ! C'est une nouveauté de mon père ! recommande la fille en enveloppant la patisserie dans un adorable papier agrémenté de fleurs de cerisiers peintes à l'huile.
-C'est un emballage très esthétique, déclare-t-il, happé par ses traits semblables à une écriture selon les angles d'éclairement.
-C'est le travail d'une de nos clientes, Madame Claudine Opissac. Elle a une galerie et donne des cours dans le vingtième arrondissement si ça vous intéresse » explique la boulangère en lui tendant un prospectus.
Malgré les indications dessus, le voyageur se sent déjà un peu perdu. Il a toujours du mal avec les lignes de métro et encore plus avec cette partie de Paris qui n'était autrefois qu'un attroupement de faubourgs plus ou moins denses.
« C'est loin d'ici ? demande-t-il embarrassé.
-Oh non, pas du tout. On y est à vingt minutes à pied. On le trouve facilement sur Maps, répond la boulangère.
Cette indication technologique ne lui est pas d'une grande aide et sa disciple le remarque immédiatement.
-Je peux l'accompagner Maman. C'est sur mon trajet ! dit Marinette en se débarrassant de son tablier.
-Ce serait très gentil. Mari, n'oublie pas tes macarons pour tes amies !
-D'accord ! dit-elle en manquant de trébucher en se précipitant à l'étage, sans doute pour récupérer des affaires.
-Ne vous en faites, malgré sa maladresse, elle est digne de confiance, déclare Sabine en riant.
-Je n'en doute pas. » répond Su-Han lui-même amusé par le contraste entre ce manque d'observation et l'habilité de son alter-égo.
Au bout de quelques minutes, Marinette apparait devant lui, fin prête et ils sortent de l'établissement alimentaire.
Le début du trajet est silencieux avant que Su-Han ne remercie son élève pour sa sollicitude.
« C'est normal. Mon grand-père a déjà du mal avec les technologies donc c'est sans doute infernal pour vous !
-C'est vrai que c'est souvent compliqué. A vrai dire, j'ai encore du mal à me familiariser avec ce nouveau Paris, avoue le gardien.
-Vous n'avez pas encore bien exploré la capitale ? s'exclame Marinette abasourdie.
-J'avais d'autres préoccupations en tête…Et puis, j'ai toujours du mal à comprendre pourquoi cette tour métallique qui devait rester juste pour l'exposition universelle est encore debout.
-C'est devenu un vrai symbole aujourd'hui. Même si vous avez du mal avec ces constructions modernes, je suis sûre que si vous aimez l'art, vous pourrez apprécier les musées et les galeries ! Le centre Georges Pompidou a des collections intéressantes et la vue est imprenable ! s'enthousiasme la parisienne.
-Je me laisserai peut-être tenter… » déclare le tibétain.
Les deux compagnons commencent alors à parler d'art. Marinette est subjuguée par l'étendue des connaissances de cet homme qui ne se limite pas uniquement à la peinture ou à la calligraphie mais aussi à la littérature. Qu'une œuvre provienne d'Inde ou d'Espagne, il est capable de lire en langue originale et même de citer certains vers d'illustres poètes.
C'est instructif de discuter avec lui même si ses propos sont toujours très concis. Cette conversation où les miraculous n'ont aucune place rappelle à Marinette les séances de discussion autour d'un thé qu'elle avait occasionnellement avec Maitre Fu. C'est la raison pour laquelle, elle ne peut réprimer la peur rampante qui s'empare d'elle.
« Dites Maitre Han. Ce n'est pas dangereux qu'on soit ensemble à découvert ?
-Je ne sais pas comment ça se passait avec Wang Fu mais il n'y a strictement aucun problème. Il suffit d'utiliser des sortilèges aussi puissants que ceux qui vous camoufflent lorsque vous êtes transformés et le tour est joué. J'en utilise toujours en mission, explique-t-il.
-Comment ça, « les sorts de nos transformations » ? demande Marinette perdue.
-Vos masques ne cachent qu'une partie de vos visages mais vous êtes protégés par un halo usurpateur qui protège votre identité. Bien entendu, il ne fonctionne plus sur moi maintenant que je connais la tienne .
-Je n'en savais rien du tout ! se rend compte l'adolescente. Mais si on a besoin de connaitre l'identité de la personne pour que cela fonctionne alors le Papillon peut vous trouver puisqu'il vous a akumatisé !
-Mon sort est plus puissant que ceux de la transformation magique. Il m'a akumatisé sans trouver mon nom, ni mon visage, dit-il dans un murmure. Il ne sera jamais capable de me redessiner ou de me trouver sur une caméra de surveillance même s'il me voyait maintenant. Toi non plus d'ailleurs.
-C'est étrange mais très astucieux…
-Lorsque tu seras prête, je t'apprendrais ce tout de passe-passe. Il est nécessaire lors de certaine mission. » continue-t-il.
Leur arrivée devant la galerie clôt leur discussion.
« Merci jeune élève. Pour le chemin et les indications, déclare Su-Han en s'inclinant légèrement.
-Les portes de la boulangerie Dupain-Cheng vous seront toujours ouvertes si vous avez faim !» dit Marinette avant de prendre congé de son professeur.
Chloé entre en trombe chez le fleuriste en prenant soin de n'accorder aucune attention à la paix ambiante de l'enseigne. Au moment où elle remarque que le vendeur au comptoir n'est pas la blonde qu'elle espérait, son humeur en prend un méchant coup.
Elle préfère ignorer cet accès de sentimentalisme et se positionne face à l'homme affublé d'une horrible étiquette verte pomme sur laquelle est inscrite le nom « Paul ». « Un nom banal pour une personne médiocre. », se dit-elle en tombant sur ses lunettes rondes et les cheveux en bataille de ce poil de carotte revisité.
La cliente renifle avec l'impertinence qui lui sied habituellement et fait sa demande :
« J'aimerais une composition florale pour ma chambre. Comme celle que j'ai acheté pour ma mère.
-Comment était-elle ? Quels genres de fleurs étaient dans la composition ? demande-t-il gentiment.
-Je sais pas, il y avait plein de couleurs mais c'était quand même sympa. Plus saillant que ce ridicule bouquet en vitrine si vous voulez mon avis, ne peut s'empêcher de critiquer la fille du maire.
-Cela risque d'être compliqué si je n'ai pas les espèces de fleurs à disposition mais si vous le désirez, je peux vous faire une composition dans un thème donné ! propose Paul avec un immense sourire.
-Votre employée n'est pas là ? Ça serait beaucoup plus simple ! s'impatiente Chloé qui a deux ennemis. L'attente et l'ennui. Et cet homme a clairement le génie de lui faire ressentir ces insatisfactions avec une intensité renversante.
-Laquelle ? Martha ou Anna ? demande-t-il tout en reportant une part de son attention sur des géraniums.
-La blonde ! s'énerve Chloé.
Qu'est-ce qu'elle en a à faire qu'elle s'appelle Marthe ou Annie ?
-Je suis désolé mais Anna est à la maison de retraite Montefleuri aujourd'hui, s'excuse le propriétaire.
-J'ai plus rien à faire ici alors ! » déclare l'adolescente en se retournant théâtralement.
« Euh, vous pouvez revenir demain si… » perçoit-elle avant qu'elle ne claque la porte.
La chambre de Nino a beau être petite, elle reste beaucoup plus chaleureuse et confortable que la sienne. C'est toujours ce que se dit Adrien lorsqu'il est affalé nonchalamment sur son lit alors que Nino se pose dix mille questions sur son nouveau remix, sur sa choré et pour finir sur un dilemme impénétrable : « Doit-il customiser la casquette que sa grand-mère lui a offert à son anniversaire ? ».
«Tu crois qu'elle se sentirait vexée si elle me voyait le porter avec des modifications…s'excite-t-il tout seul.
-Nino, sérieusement je pense pas que ça là gênera. En plus tu la vois quoi, quatre fois par an ?
-Mais je devrais la mettre au bled tu vois. Tu crois que je vais laisser mon crâne brûler au Soleil à Casablanca !
-Alya ferait un infarctus, s'amuse Adrien en imaginant son visage revêche et effaré.
-Et ma mère me laissera plus me raser la tête. Tu vois, c'est un choix capital !
-D'acc… J'ai une idée ! s'exclame Adrien.
-Quoi ?
-On fait une partie de Mega Strike 3 et si je gagne tu la customises.
-Non, non mon pote ! Me prends pas pour un con. T'es trop fort à ce jeu ! On part sur Mario Bros, c'est plus équitable.
-Ok… » soupire faussement déçu Adrien avant de prendre une manette.
Nino le rejoint sur le lit avant que sa mère ne l'appelle depuis le salon.
« Nino !Ninooo ! T'as mis où le numéro du plombier ? hurle sa mère.
-Troisième tiroir sous les magazines ! répond-il avec le même volume sonore.
-Quoi ?! Où ?
-Nan mais j'te jure… » bougonne le fils ainé avant de rejoindre sa génitrice.
Adrien ne peut s'empêcher de sourire face à cette scène de ménage. Jamais il n'avait été dans un tel environnement avant de rencontrer Nino.
La relation que le jeune homme entretient avec sa mère est vraiment différente de celle qu'il a eu avec chacun de ses parents respectifs. Son ami est très protecteur avec sa mère même s'il n'arrête pas de se prendre la tête avec elle pour des broutilles inutiles.
Adrien sait que c'est parfois dur pour Nino de la voir si seul depuis que son père l'a quittée pour sa maîtresse il y a cinq ans. Le garçon se sent inutile et peu présent pour elle. Mais quand Adrien le voit se chamailler avec elle ou la prendre dans ses bras, il se dit que cette petite tête est sans doute la meilleure source de réconfort que cette femme pourrait avoir.
Nino réapparaît dans sa chambre en arborant une mine agacée :
-Ils savent jamais rien chercher dans cette maison ! Allez, on commence cette partie ?
-Je vais te défoncer ! » fanfaronne Adrien en saisissant sa manette.
Il est arrêté dans son geste par une notification sonore familière. Semblant zapper tout ce qui se trouve à plus de 10 centimètres de lui, le blond sort immédiatement son portable pour répondre au message.
En voyant l'expression affectueuse teintée de niaiserie sur la face de son ami, Nino comprend immédiatement qu'il parle à sa dulcinée en arme blanche :
« Alors… ça a l'air d'aller plutôt bien entre vous, dit-il.
-Ouais…soupire Adrien en souriant bêtement.
-Je m'attendais pas à ce que ça se passe aussi bien, surtout avec tous les vents mutuels que vous vous faites…
-Non mais on a réglé ça ! Pas toujours pour les vents j'avoue...mais en tout cas, ça va mieux ! Je fais moins de gaffes aussi je crois… avoue-t-il en se massant la nuque.
-Elle te lâche un peu la grappe au moins ? » flique son meilleur ami.
Nino ne veut absolument pas que cette fille fasse souffrir Adrien. Kagami est sympa, c'est vrai,mais elle est souvent assez rude. Et même si Adrien dit qu'elle est « choupie », il ne pense pas que ce soit le mot le plus adéquat pour décrire la japonaise.
« On en a discuté. On fait des efforts tous les deux. Mais tu sais quoi ?
-Hmm ?
-Tout se passe trop bien ! Je veux dire, elle est tellement chou, cool, intelligente ! Tu devrais voir quand ses yeux brillent à cause de… Oh on dirait une étoile ! s'extasie-t-il en se renversant sur le matelas.
-On te perd là mon pote ! » le coupe Nino dans sa tirade, mort de rire.
Adrien est vraiment la personne la plus fleur bleue qu'il connaisse. Franchement, il a été surpris au début de sa relation avec l'escrimeuse de découvrir toutes ses insécurités alors qu'il est sans aucun doute LA personnalité sur laquelle toutes les adolescentes de France fantasment.
Mais il est content d'être son confident privilégié. Il a néanmoins vite compris qu'il faut arrêter le blond de suite si on ne veut pas être submergé par un trop-plein d'émotions que l'on jugerait insoupçonnées en observant son visage de prince impassible.
« Désolé, s'excuse le concerné tout cramoisi.
-J'espère au moins que son message t'aura assez déconcentré pour que je te batte ! s'exclame Nino.
-Alors là dans tes rêves ! » réplique son ami, prêt à l'affronter dans un combat épique.
Les dessins et schémas tarabiscotés prennent forme sous la plume de Gabriel alors qu'une somptueuse jupe de soie apparaît sous une feuille de croquis.
Le styliste a pris l'habitude. L'habitude d'endosser son rôle de super méchant et d'homme d'affaires jour et nuit. L'habitude de tirer la corde de son esprit jusqu'au bout pour ébaucher un plan qui pourrait détruire ses ennemis. Ces êtres qui l'empêchent d'atteindre son but. De retrouver sa femme, de la serrer dans ses bras, de la sentir vivante sous ses lèvres, sur sa peau.
Comment des adolescents en costume peuvent-ils être les uniques obstacles entre lui et son bonheur ? Entre lui et Émilie ? Presque deux ans et malgré ses avancées, la complexité de ses plans, la fréquence de ses attaques, ces jeunes gens sont encore debout et les miraculous toujours hors de sa portée. Il lui faut ces miraculous! Il en a besoin sa vie en dépend. Sa raison d'être, d'exister dépend de ces misérables bijoux ! S''il n'arrive pas à les obtenir Émilie mourra définitivement et il mourra avec elle. Il sera détruit, détruit si…
« Monsieur, l'interpelle la voix de Nathalie, toute proche.
Gabriel sursaute à cet appel et lâche nerveusement son crayon noir.
-Oui ? dit-il en se décalant imperceptiblement alors que son employée respecte tout à fait l'espace personnel de rigueur.
-Si vous voulez utiliser un sentimonstre qui empoisonne les esprits des gens pour les transformer en zombie, je pense qu'il est plus judicieux de le faire passer par les égouts plutôt que par le métro. Cela permettre d'étendre le nombre d'infectés potentiels. »
Comme toujours, Nathalie arrive à déchiffrer ses gribouillis illisibles et comprend son plan et ses idées avec une justesse quasiment terrifiante. Impressionné par la clarté de son analyse, il ne peut que la remercier pour son aide précieuse.
« De rien, Monsieur. Je vous ai fait un café. », déclare-t-elle avec impassibilité.
Elle dépose la tasse fumante délicatement sur le plan de travail et son chef est immédiatement happé par les aromes gourmandes de la boisson qu'il saisit avec une lenteur délibérée, comme s'il s'agissait d'un bien rare et éphémère.
Tandis que la secrétaire retourne à sa place, son deuxième bureau installé dans l'atelier de Gabriel, l'homme ne peut empêcher son esprit embrumé par la fatigue de se perdre en l'observant.
De déambuler sur son corps, sur ses mouvements, pour essayer de découvrir quelle clé permettrait de déchiffrer ce mystère plus complexe que le grimoire magique enfermé dans le sous-sol de sa demeure.
Même s'il sait qu'elle l'aime et qu'il tente vainement d'ignorer ses sentiments qu'il reçoit en pleine poitrine à cause du bijou caché sous sa cravate, il ne peut s'empêcher d'être envouté par son aura sombre mais réconfortante qui semble la seule à caresser sa solitude.
« Est-ce qu'il y a un problème Monsieur ? demande Nathalie qui n'a pas manqué son regard scrutateur.
-Je me demandais pourquoi vous avez arrêté de poser, répond son patron sans réfléchir. Vous êtes un excellent modèle.
Cette réponse mensongère mais teintée de vérité qui s'échappe de ses lèvres dans un roulement rauque chamboule beaucoup plus Nathalie que ce regard empli de désir qu'il n'a pas su masquer en la déshabillant des yeux.
-J'ai arrêté parce que je le faisais pour une mauvaise raison, avoue-t-elle en fixant le tableau derrière lui.
-Laquelle ?
-A cause du désespoir. »
Cette fois, elle le regarde. La femme ne veut plus l'éviter. Elle meurt d'envie de lui poser une question qui lui brûle les lèvres :
« Vous ne m'avez jamais posé cette question avant ? Pourquoi aujourd'hui ?
-Parce qu'avant je ne savais pas comment m'adresser à vous. » dit-il tout en maintenant le contact.
Ce contact visuel le bouscule. Ces yeux bleus dans lesquels il peut entrevoir une recherche perplexe l'anime d'une force qu'il n'arrive pas à éviter. Ces pupilles sont à la recherche d'un « avant ». De cet « avant » qui semble si lointain alors qu'ils sont près l'un de l'autre depuis tant d'années.
Quelqu'un frappe à la porte. Télescopée de cette hypnose involontaire, Nathalie reporte son attention sur ses dossiers alors que Gabriel invite son fils à entrer.
Son enfant passe le pas de la porte timidement et ne jette aucun salut aux deux adultes présents :
« Vous m'avez demandé Père ? dit-il timidement.
-Oui, Francisco se plaint de la dernière séance photo. Il te trouvait distrait et un peu trop cerné. Tâche d'être en meilleure forme la prochaine fois, tu éviteras de fournir du travail supplémentaire à tes collègues et tu obtiendras des rendus de meilleure qualité. Ai-je été assez clair ?
-Oui, Père, répond le mannequin docilement.
-Je ne t'ai pas donné plus de liberté si je ne te savais pas capable de garder le degré de perfection que j'attends d'un Agreste. Ne me déçois pas.
Le fils répond d'un hochement de tête un peu plus frénétique, trahissant ainsi sa peur de perdre des miettes de liberté durement quémandées.
-Tu peux disposer. Etudie dans ta chambre. »
Avant de quitter la pièce, Adrien fait un signe amical à Nathalie qui lui sourit avec une expression maternelle qui fend et dilapide le cœur de Gabriel.
Félix meurt. Il se sent mourir alors qu'il observe cette porte blanche ostensiblement fermée. l'empêchant de sortir sauf si un personnel de santé le décide. Il est coincé dans ces lieux aux murs immaculés qui le narguent sans cesse.
L'adolescent saisit un crayon à papier, seul moyen d'écriture autorisé pour éviter les mutilations où tentatives de suicide, et reprend les problèmes de physique qu'il avait laissés en plan à sa dernière crise de la journée.
L'héroïne l'enchaine encore, la sensation de lâcher prise et d'enfin envoyer valser toutes ces angoisses et restrictions l'appelle. Il a besoin des bras de sa mère. En revoyant son visage plein de peur et de déception, lorsqu'elle l'a laissé dans ce centre, ses boyaux se tordent.
Il doit faire des efforts pour elle au moins. Même s'il ne se supporte plus. Même s'il ne supporte plus cette vie et cette incapacité qu'il a à garder le contrôle. Félix a tout fait pour garder le contrôle de sa vie, de ses émotions, de ses recherches. Comment a-t-il pu tomber aussi bas et finir ainsi ?
Oh fuck ! Il a besoin d'un shot ! Il essaie de stopper un tremblement mais c'est inutile.
Il s'allonge dans son lit d'une couleur blanche qui lui donne envie de dégueuler et tente d'oublier le vide en se griffant jusqu'au sang.
C'est toujours mieux que de s'arracher les cheveux. Il y tient étrangement à son visage. Et quelques griffures sur sa peau seront toujours plus belles que les bleus et les trous d'injections qui parsèment sa peau tels des baisers.
Tandis qu'il ferme les yeux pour penser à un ailleurs, des images horrifiques de barreaux et de fenêtres si hautes et si loin de lui, lui font tourner la tête. Il retient ses larmes.
Il n'arrive plus à rêver ! Il n'arrive pas à laisser son esprit tenter d'atteindre dans une folie enfantine les étoiles ou une longue chevelure blonde qu'il recherche parfois encore au travers d'un détour dans les recoins les sombres de son inconscient meurtri.
Il est épuisé.
