L'heure que s'était accordé Félix s'écoula bien plus rapidement que le jeune homme aurait pu le penser. Non sans étonnement, le garçon se surprit à discuter assez facilement avec les autres camarades de sa classe, ce qui lui laissa le temps d'approfondir ses connaissances sur leur personne.
Bien qu'il préférait rester loin de la foule qui se faisait de plus en plus grande au centre de la cour, Félix ne rejetait pas la venue des quelques personnes vers lui, sûrement désireux eux aussi d'en apprendre plus pour lui. Toujours fidèle à lui-même, le garçon c'était contenté de répondre de manière évasive aux questions qui lui étaient posées et n'ouvrait pas beaucoup la bouche. Mais il était toujours aussi étonné de voir des gens tellement différents s'entendre aussi bien. Lui qui ne connaissait du monde extérieur que ce qu'il entendait aux informations et lisait dans les livres, il découvrait une facette de la vie qu'aucun ouvrage n'avait jamais pu lui offrir. Ici, il discutait, partageait, apprenait.
Il vivait en somme.
Il s'étonna d'ailleurs à discuter bien plus longtemps qu'escompter avec Myriam et Sullivan, qui passaient le plus clair de leur temps ensemble. Bien que ces deux-là formaient un couple plutôt discret et pudique, ils ne manquaient jamais d'échanger des petits signes d'affection furtifs, ce qui n'échappait à personne : la main de Sullivan sur la hanche de Myriam quand ils se tenaient côte à côte, leurs doigts sans cesse entrecroisés. Et si Félix ne prêtait que peu d'attention à ces détails bien qu'il les ait remarqués, il était en revanche bien plus intéressé par la discussion des jeunes gens. Avec eux, Félix avait pu parler de théâtre, de littérature et de cinéma classique, un sujet qu'il n'aurait jamais pensé aborder avec d'autres personnes de son âge. Myriam et Sullivan étaient de véritables passionnés et cela n'était pas difficile à comprendre. Dans leur manière de s'exprimer, de parler de Shakespeare, d'évoquer Molière ou Balzac, de débattre avec ferveur des œuvres de Godard ou Spielberg, ils vivaient leurs paroles et Félix s'en retrouvait autant impressionné qu'intéressé.
Profitant d'un moment de silence dans leur conversation, le jeune homme regarda autour de lui, posant son regard sur les autres personnes autour de lui. Le garçon se sentait étrangement bien. Lui qui fuyait la foule comme la peste, faisant toujours son possible pour disparaître le plus vite possible quand les personnes se faisaient trop nombreuses, ici, sans qu'il ne puisse l'expliquer, il se sentait à sa place. Il n'avait pas besoin de faire semblant de s'intéresser, car il l'était vraiment. Il n'avait pas besoin de faire semblant de passer un bon moment, car c'était vraiment le cas. Il continua de poser son regard tout autour de lui avant de s'arrêter sur Bridgette et Andréa, sur sa gauche, en grande discussion avec Maxence et David. Les deux jeunes filles, prises soudain d'un éclat de rire, tournèrent la tête vers lui pour lui adresser un sourire auquel Félix répondit par un hochement de tête.
Un bruit aigu provenant de la scène lui fit lever son regard, ainsi que celui d'Andréa et Bridgette. Jehan, qui s'affairait à accorder une guitare depuis plus d'une dizaine de minutes, pestant contre les cordes visiblement récalcitrantes, s'était levé pour installer un micro posé sur un pied au centre de l'estrade. D'autres élèves autour de lui mettaient en place un piano-synthé, une batterie ainsi qu'une grande télévision reliée à un ordinateur posé sur une table juste à côté, ce qui fit froncer les sourcils de Félix, ignorant à quoi pouvait bien servir cette installation. Jehan tapota du bout des doigts sur le haut du micro pour s'assurer de son fonctionnement.
-« Ok, j'ai l'impression que ça fonctionne, vous m'entendez bien ?! » tonna le garçon avec un grand sourire.
Les autres élèves répondirent au jeune homme par une acclamation générale, se rassemblant autour de la scène. S'excusant auprès de lui, Myriam et Sullivan s'écartèrent à leur tour, laissant le jeune homme en arrière, peu envieux d'avancer plus. L'atmosphère se faisait de plus en plus électrique, on pouvait sentir l'excitation des élèves face à l'ambiance qui montait en puissance. Tournant de nouveaux les yeux vers le petit groupe sur sa gauche, qui lui non plus n'avait pas bougé, Félix croisa le regard d'Andréa qui l'invita silencieusement à se joindre à eux par un mouvement de menton. Le garçon, sans plus réfléchir, s'approcha sans quitter la scène des yeux.
-« Bon, puisqu'il n'y a pas vraiment de maître de cérémonie, reprit Jehan dans le micro, je déclare ouvert notre concert de la soirée ! Tous ceux qui souhaitent montrer leurs talents musicaux pourront venir ici, sans aucune exception ! On a même un karaoké fonctionnel juste là, poursuivit le garçon en montrant la télévision de la main, alors aucune excuse pour ne pas venir chanter ! »
Une nouvelle grande acclamation se fit entendre dans la salle. En arrière, le groupe restait silencieux bien que les sourires sur les visages montraient leur enthousiasme face à cette situation.
-« Alors ? Qui sont les volontaires pour ouvrir le bal ? » demanda Jehan en posant son regard sur les jeunes gens autour de lui.
-« C'est toi qui commence ! clama Killian sans attendre tandis que Sullivan à ses côtés acquiesçait. C'est toi qui as installé tout ce bazar, tu assumes maintenant ! »
Les autres rirent en se tournant vers le garçon tandis que Jehan tirait la langue à son camarade.
-« Vous êtes sûrs de ça ? questionna le grand métis en regardant la foule. Vous voulez vraiment que je commence ? »
Une énième acclamation s'éleva dans la cour, les jeunes criant le nom de Jehan les mains levées. Le garçon laissa échapper un petit rire avant de s'avancer vers le bord de la scène, se penchant en contrebas pour échanger quelques mots avec deux jeunes gens, une jeune fille blonde et un garçon brun, qui l'avaient aidé à installer les instruments.
Félix le regarda faire avec intérêt, curieux de savoir ce que son grand camarade préparait. Après un court instant de débat avec ses deux compagnons, Jehan tendit la main à la jeune fille blonde afin de la hisser sur scène tandis que le garçon faisait de même à leur côté. Sans perdre un instant, les deux jeunes gens s'approchèrent des instruments, l'adolescent prenant place à la batterie tandis que sa partenaire s'asseyait devant le piano-synthé. Jehan, lui, brancha son téléphone à l'ordinateur posé sur le bord de la scène, pianota quelques secondes sur l'écran avant de relever les yeux vers ses deux compagnons. Le trio hocha la tête et Jehan, avec un petit sourire, pressa une dernière fois l'écran de son téléphone avant de s'empresser de venir rejoindre le micro au centre de la scène tout en retirant son grand chapeau de mariachi avant de passer la bandoulière de la guitare électrique autour de son cou. Un silence se fit dans l'assistance avant qu'un petit signal sonore ne se fasse entendre, donnant le départ aux musiciens pour commencer à jouer.
La jeune fille enfonça aussitôt quelques touches du clavier, laissant échapper une note grave qui attisa de nouveau l'excitation de la foule. Puis après quelques secondes, son camarade brun se mit à frapper sur les caisses de la batterie alors qu'un ensemble de cuivres, sûrement joués et enregistrés préalablement par Jehan, sortait des enceintes autour de la scène.
Félix reconnu aussitôt l'air de rock de la chanson « I'm still standing » d'Elton John. Jehan avec un grand sourire tapa la mesure du pied tandis qu'une acclamation grandissante de la foule se faisait entendre. À sa gauche, Andréa, Bridgette, Maxence, Myriam et David se mirent à frapper dans leur main afin d'accompagner leur ami. Tournant la tête vers eux, Bridgette lui fit un mouvement de menton afin de l'inciter à suivre la cadence. Le garçon se figea un instant avant de pousser un petit soupir puis de se mettre à suivre le rythme.
Jehan se mit alors à chanter en pinçant les cordes de la guitare, posant ses yeux sur tous les visages en contrebas de la scène. Félix fut de nouveau étonné par la prestation vocale du grand métis. Jehan était réellement quelqu'un de surprenant. Si ses qualités en matière instrumentale n'étaient déjà plus à prouver, le garçon se montrait également très doué en chant. Sa voix était juste et puissante, portant sans problème la chanson qu'il était en train d'interpréter. Il était vraiment impressionnant, c'était le mot.
Baissant les yeux vers sa montre que les spots lumineux faisaient luire à son poignet, Félix fut pris d'un sursaut. 19h20. L'heure prévue était largement dépassée et son chauffeur devait déjà l'attendre depuis un moment. Paniqué, le jeune homme se tourna vers Andréa et Bridgette juste à côté de lui.
-« Il faut que je m'en aille, mon chauffeur doit déjà être là. »
-« Oh… fit Bridgette, déçue. Tu ne peux pas attendre la fin de la chanson ? »
-« Non, je suis désolé. Je ne devrais même pas être ici, je ne veux pas avoir de problème. » protesta le garçon en hochant négativement la tête.
-« On te comprend, affirma Andréa avec un petit sourire. Ne t'inquiète pas, ce n'est pas grave. Jehan comprendra. »
-« On se voit lundi ! » reprit Bridgette avec un salut de main et un large sourire.
Félix hocha la tête avant de tourner immédiatement les talons. Même si le garçon aurait voulu rester plus longtemps, il savait les risques qu'il courrait en restant ici. Son père lui avait interdit de rester, et il avait déjà transgressé cet ordre. Il ne pouvait pas se permettre de prendre plus de risques. Récupérant son sac qu'il avait abandonné dans un coin de la cour avec ceux de ses amis, Félix prit la direction de la grande porte non sans jeter un dernier regard en arrière, quelque peu dépité.
Il se stoppa un instant avant de secouer la tête. Il ne pouvait pas rester. Cela le contraignait mais c'était ainsi et il ne pouvait faire autrement.
Du moins pour l'instant.
Il reprit sa route mais une fois arrivé au niveau de l'encadrement de la grande porte, Félix stoppa ses pas, arrêté dans sa progression par une personne qui venait de se placer en travers de son chemin.
Camille. Elle sembla surprise de le trouver ici, mais fit rapidement disparaître cette expression d'étonnement au profit d'une plus vicieuse.
La jeune fille avait disparu depuis la fin des cours et le jeune homme avait secrètement espéré qu'elle serait rentrée chez elle pour de bon, ne souhaitant guère, selon ses mots, « se mêler à une fête aussi ridicule ». Mais visiblement, la jeune fille avait révisé son jugement.
Profitant sûrement de l'heure pendant laquelle elle s'était absentée pour changer sa tenue à son domicile, Camille portait maintenant une combinaison noir moulante qui ne cachait rien de ses formes, la combinaison étant ornée d'un grand décolleté qui descendait jusqu'au centre de sa poitrine. La jeune fille avait abandonné sa traditionnelle queue de cheval haute pour une coupe plus lâche, ses cheveux n'étant rassemblé qu'à leur bout par un élastique noir. Elle portait quelques bijoux en argent, une longue chaîne qui tombait sur ses clavicules et de grandes boucles d'oreilles qui émettaient un doux tintement à chacun de ses pas. Félix, gêné, ne pu rien faire d'autres que de reculer d'un pas. Une large ceinture enserrait ses hanches et la jeune fille avait choisi de grandes bottes noires pour accompagner son accoutrement.
Il ignorait si la jeune fille avait intentionnellement choisi une telle tenue afin de rendre cet effet mais cette dernière ressemblait trop à sa propre tenue de héros pour que le garçon puisse rester serein. Il avala péniblement sa salive tandis que Camille fit un pas en avant vers lui.
-« Bonsoir, murmura-t-elle d'une voix étrangement douce. Alors ? Que penses-tu de ma tenue ? demanda Camille en tournant sur elle-même. C'est mon style « Chat Noir », qu'est-ce que tu en dit ? » insista-t-elle avec un petit sourire malicieux.
Félix sentit ses genoux se liquéfier sous lui. Aucun mot ne pouvait décrire l'incommensurable gêne qu'il ressentait à cet instant précis. Elle avait fait exprès de choisir une telle tenue afin « d'incarner » le héros de Paris. En soit, cela aurait pu être un choix anodin. Mais pas pour Félix, car la tenue semblait bien trop tendancieuse pour qu'il puisse garder son calme. Et le fait que ce soit Camille qui portait cette tenue rendait la situation encore plus difficile à supporter.
Il avala péniblement sa salive en reculant de nouveau d'un pas. Le sourire de Camille se fit plus large encore tandis qu'elle scannait longuement le jeune homme, de haut en bas.
-« Tu t'en vas déjà ? souffla-t-elle en continuant de faire reculer Félix. Quel dommage, moi qui pensais passer une bonne soirée avec toi. »
-« J-Je n'ai pas le choix, bégaya le garçon en fuyant la jeune fille du regard. Je n'ai pas le droit d'être ici. »
-« Je le sais… susurra Camille en repassant une de ses mèches derrière son oreille. Alors que fais-tu ici, hmm ? On désobéit ? On ne respecte pas ce que Papa a dit ? »
Félix fronça les sourcils en serrant les poings. Il s'en voulait de ne pas être parti plus tôt. S'il avait respecté son propre engagement, il serait déjà dans sa voiture, voire chez lui. Mais au lieu de cela, il était ici, coincé par cette peste de Camille. Il prit une profonde inspiration avant de reprendre la parole.
-« J'étais curieux, et j'avais techniquement le droit de rester jusqu'à l'heure de fermeture de l'établissement. Cette heure est dépassée, maintenant je m'en vais. »
Félix tenta de forcer le passage mais Camille se déporta de nouveau devant lui, passant ses mains dans son dos.
-« Non, tu restes, déclara-t-elle en posant sa main sur l'épaule de son camarade. Tu as fait un choix, maintenant tu l'assumes. »
-« Je n'ai plus rien à faire ici, je rentre chez moi. » insista le jeune homme en se dégageant violemment.
Le petit sourire figé sur les lèvres de Camille disparu aussitôt, laissant place à un air beaucoup plus sombre. Les lèvres pincées, la jeune fille adressa au garçon un regard noir. Félix sentit une goutte de sueur rouler dans son dos, le long de sa colonne vertébrale. Il ignorait ce que la jeune fille pouvait avoir une tête mais ses yeux, prêts à mordre, n'auguraient de bon. L'adolescent tenta de nouveau de dépasser la jeune fille mais il fut brutalement retenu par le poignet alors qu'il passait à côté d'elle, faisant tomber sa sacoche de son épaule.
Il sentit les ongles de Camille s'enfoncer dans sa peau à travers le tissu de sa chemise, le faisant grimacer de douleur. Le jeune homme tourna la tête, croisant une nouvelle fois le regard de son assaillante.
-« J'ai dit : tu restes, répéta Camille en croisant les doigts de sa main libre avec ceux du jeune homme. Alors tu restes. »
-« Lâche-moi tout de suite. » ordonna le garçon sans bouger, prenant simplement un air meurtrier afin de se rendre le plus crédible possible.
Sans se presser, Camille lâcha la main de Félix mais ne s'écarta pas pour autant. Elle remonta tranquillement ses doigts le long du bras du garçon, s'attarda sur son épaule avec un petit sourire malsain. Félix la regardait faire avec appréhension. Il jeta un regard au loin, mortifié à l'idée que quelqu'un puisse les apercevoir. Mais tout le monde était de dos et Jehan, qui était le seul à être tourné dans sa direction, semblait trop absorbé par le final de sa chanson pour pouvoir remarquer quoi que ce soit.
Voyant qu'elle n'était plus le centre de l'attention de sa proie, Camille décida de se montrer plus pressante et fit remonter sa main dans la nuque du jeune homme. Elle caressa lentement les cheveux blonds du garçon tandis que ce-dernier portait sur elle un regard apeuré mêlé de colère et de confusion. Mais quand Camille amorça une approche vers lui, son visage s'avançant de plus en plus vers le sien, Félix ne put plus se contenir. Il repoussa violemment la jeune fille par les épaules, la faisant reculer de quelques pas par la même occasion. Surprise, elle tituba avant de se reprendre juste à temps. Les deux adolescents échangèrent un long regard avant que Félix ne se penche pour ramasser son sac et tourner les talons pour de bon.
Camille, qui n'entendait pas se laisser faire de la sorte, se précipita de nouveau vers la grande porte, regardant le jeune homme s'éloigner progressivement d'elle.
-« Tu ne perds rien pour attendre ! hurla-t-elle, bouillonnante de rage. Bientôt tu seras à moi, tu ne pourras pas me résister éternellement, tu m'entends ?! Et en attendant, je vais faire en sorte que tous tes petits camarades souffrent autant que toi tu me fais souffrir ! »
Sur ces belles paroles, la jeune fille se retourna, s'avançant vers la foule devant la scène tandis que Jehan achevait sa chanson. Félix, qui avait entre-temps rejoint la berline de son chauffeur qui l'attendait, s'arrêta un instant, posant sa main sur sa poitrine.
Il sentit une nouvelle goutte de sueur rouler dans son dos tandis qu'il avalait difficilement sa salive. Il ferma les yeux en s'appuyant sur le haut de la portière, tentant d'assimiler ce qu'il venait de se produire. Le garçon eut un rictus de dégoût en repensant aux mains de Camille dans sa nuque, à son corps bien trop près du sien, à cette sensation de proximité qui le rendait beaucoup trop mal à l'aise. Le jeune homme ouvrit la portière, retirant lentement la sacoche de son épaule, le regard dans le vide. Bien qu'il n'avait aucune envie de faire demi-tour pour se confronter une nouvelle fois à cette peste, il savait qu'un danger bien plus grand se présentait maintenant. Elle semblait très en colère et n'allait sûrement pas se contenter de regarder le spectacle sans rien dire. La vision des visages souriants de ses camarades autour de lui le fit se retourner vers l'entrée du lycée.
Camille allait sûrement s'arranger pour tout gâcher. Et qu'il y avait-il de plus dangereux qu'une Camille en colère sur cette Terre ? Pas grand-chose. Et cette colère qu'elle allait faire passer sur les autres avait toutes les chances de provoquer une catastrophe, un akuma sûrement. Et en tant que héros de Paris, il était hors de question de laisser passer cela sans agir.
Et même si se confronter à Camille le répugnait au plus haut point, il savait que cela était en quelque sorte son devoir s'il ne voulait pas à avoir à affronter une menace encore plus dangereuse par la suite.
-« Je reviens tout de suite. » murmura-t-il à son chauffeur, refermant la portière avant de s'élancer dans l'autre sens.
Le jeune homme courut sur le parvis, les poings serrés, gravissant les marches quatre à quatre.
-« Ne laisse pas ta colère te dépasser, dit Plagg en sortant la tête de la veste de son porteur. Ça serait pire que tout ! »
-« Ne t'inquiètes pas pour ça, je veux juste m'assurer que Camille ne fasse de mal à personne. » tonna Félix en arrivant en haut des escaliers.
De nouveau dans l'embrasure de la grande porte, le jeune homme sentit la colère monter en lui en voyant la scène qui se déroulait devant lui. Comme il l'avait bien présagé, Camille n'avait pas attendu une seule seconde pour semer la pagaille dans la petite réception qui battait son plein, telle une boule de bowling dans un jeu de quilles. Depuis l'autre bout de la cour, Félix pouvait l'entendre piailler et déblatérer des insanités de sa voix criarde. Elle s'était approchée du groupe d'Alizée, Kilian, Maxence, Roxane et Johana et les critiquait ouvertement. Eux, manifestement, semblaient plus surpris que réellement énervés, ne comprenant rien à ce qui était en train de se produire. Le jeune homme continua sa route vers elle, tandis que tous les autres se tournait vers la scène qui se déroulaient sous leurs yeux. La musique avait cessé et personne ne semblait vouloir bouger.
-« Et toi là ?! hurla Camille en se tournant vers Johana, la pointant du doigt. Tu te crois belle peut-être avec ton maquillage et ta robe verte ?! Je suis sûre que tout le monde ici te trouve ridicule ! Ils ont dû bien rigoler en te voyant arriver habillée comme ça ! »
L'ensemble de l'assistance laissa échapper une petite exclamation de surprise. Camille s'approcha de la grande brune afin de la saisir par le col de sa robe. Roxane, les dents serrées, s'avança vers Camille pour poser sa main sur le bras de la jeune fille.
-« Pour qui tu te prends ?! cria-t-elle de sa petite voix habituellement si douce. Tu crois peut-être que tu peux tout faire sous prétexte que tu es la fille du maire ?! »
-« La seule chose ridicule que je vois ici, c'est toi ! » renchérit Alizée en poussant Camille afin qu'elle recule de quelques pas, tapant violemment sur sa main afin qu'elle lâche prise.
Le geste soudain d'Alizée fit perdre l'équilibre Camille qui ne put rester debout qu'en s'agrippant plus fermement au col de la robe de Johana qui se déchira tandis que la grande brune reculait d'un pas. En colère de voir l'habit que son amie chérissait beaucoup être abîmé ainsi, Alizée répéta son geste en poussant une nouvelle fois la grande blonde pour l'écarter de ses camarades.
Camille n'attendit pas une seconde plus avant de se jeter sur Alizée, l'attrapant par le cou. La jeune fille, déséquilibrée et surtout plus petite que la peste blonde, ne put résister à l'assaut et chuta en arrière, se tapant l'arrière de la tête sur le sol tandis que Camille continuait de resserrer sa prise sur son cou.
Voyant cela, la foule s'écarta, prise de panique et Jehan fut le plus rapide à réagir. Retirant la bandoulière de la guitare qu'il portait toujours d'un mouvement fluide, il descendit de la scène d'un bond pour se ruer vers Camille. Félix, qui avait tout vu, couru à son tour pour porter assistance à son camarade, passant entre Bridgette et Andréa, totalement tétanisées.
Jehan dégagea nonchalamment Camille en la poussant par l'épaule tandis que Félix la tirait en arrière pour l'empêcher de continuer. Kilian, Maxence et Sullivan prêtèrent main forte à leurs amis, Maxence et Sullivan se rangeant aux côtés de Félix pour retenir de leur mieux Camille tandis que Kilian passait sa main dans la nuque d'Alizée pour l'aider à se redresser, Jehan accroupit près d'eux. La jeune Bourgeois, furibonde, continuait de donner des coups autour d'elle tandis que Félix la saisissait par la taille pour la faire se redresser.
-« Tu vas te calmer ?! cria-t-il en la forçant à se retourner vers lui. Qu'est-ce qui te prends ?! Tu es devenue complètement folle ! »
-« Lâche-moi, hurla-t-elle en se débattant de toutes ses forces. J'aurai votre peau, à tous ! Je vais faire fermer ce lycée, vous ramperez tous à mes pieds ! »
Alertés par les cris, deux surveillants accourent vers eux, séparant les jeunes gens, l'un attrapant Camille par les bras et l'autre repoussant Félix en le maintenant par l'épaule. Le jeune homme se laissa faire sans montrer aucune résistance, ne quittant pas Camille des yeux. Elle crachait sa colère de toutes ses forces, ordonnant aux deux hommes de la lâcher immédiatement « s'ils ne voulaient pas perdre leur travail ». Félix les regarda emmener Camille plus loin en époussetant sa veste avant de se tourner vers le petit groupe rassemblé autour d'Alizée, toujours au sol.
La jeune fille, toujours soutenue par Kilian, se tenait l'arrière de la tête avec un grimace de douleur alors qu'un mince filet de sang s'échappait de sa narine gauche, les autres élèves lui conseillant de rester au sol encore quelques instants.
-« J-Je vais chercher de la glace ! » bredouilla David en s'élançant en direction de la cantine.
Andréa lui emboîta le pas afin de l'aider dans ses recherches pour que celles-ci ne durent pas trop longtemps tandis que Myriam rejoignait Sullivan avec une mine contrite. Roxane, sur le côté, tentait d'arranger la robe de Johana avec des petits mots encourageant. La grande brune, elle, cachait sa bouche de sa main, les larmes aux yeux, regardant en silence ses camarades prendre soin d'Alizée qui peinait encore à se redresser.
Félix se mordit la lèvre inférieure en serrant les poings. Il s'en voulait pour ce qui venait de se produire. S'il avait accepté de rester plus longtemps avec cette peste, rien de tout cela ne serait arrivé. Il se sentait responsable, il aurait dû procéder autrement, jamais il n'aurait dû laisser partir Camille comme il l'avait fait, ja-
-« Félix ? souffla Bridgette en s'approchant de lui. Est-ce que ça va ? »
Le jeune homme sursauta quelque peu en tournant les yeux vers sa petite camarade. La jeune fille semblait soucieuse, ses yeux étaient moins lumineux qu'à l'accoutumée et ses lèvres étaient légèrement pincées.
-« O-Oui, tout va bien, répondit Félix en passant sa main dans sa nuque. Excuse-moi, je… » commença-t-il mais ses mots moururent dans sa gorge, ne trouvant plus les mots pour continuer sa phrase.
-« Tu es tout pâle, tu devrais peut-être t'assoir un instant. » suggéra Bridgette en montrant les chaises éparpillées dans la cour d'un geste de menton.
-« Non, tout va bien, assura le garçon en secouant la tête. C'est juste que… C'est ma faute ce qui est arrivé, je n'aurai jamais dû la laisser faire. »
-« Non, riposta aussitôt Bridgette en se plaçant devant lui afin de capter toute son attention. Rien n'est de ta faute, au contraire ! Tu es intervenu alors que personne ne faisait rien. Tout cela aurait pu encore plus mal finir si tu n'avais rien fait. Tu n'as rien à te reprocher. »
Félix se contenta de soupirer en détournant le regard. Il n'avait pas envie de débattre sur le sujet. Et même si les paroles de Bridgette se voulaient rassurantes, elles ne faisaient que renforcer ce sentiment de responsabilité qui bataillait dans sa cage thoracique. Bridgette resta un instant immobile, regardant longuement le jeune homme avant de se retourner vers ses amis, dans son dos.
Andréa et David étaient déjà de retour, Jehan maintenant la poche de glace à l'arrière de la tête d'Alizée qui fronçait toujours les sourcils, signe d'une évidente douleur. La jeune fille tourna les yeux vers Roxane qui continuait à discuter avec Johana. L'expression apeurée de la grande brune avait laissé place à une expression de colère. Elle n'était pourtant pas habituée à laisser entrevoir ses sentiments, mais ici tout était limpide. Ses dents et ses poings serrés, ses légers tremblements de rage, son regard sombre, bien plus noir qu'à l'accoutumée. Effrayée à l'idée de voir son amie être emportée par sa colère, Bridgette s'avança vers les deux filles, laissant Félix à ses réflexions.
-« Est-ce que tout va bien ? » demanda-t-elle en regardant Roxane, puis Johana, puis la robe de son amie.
Toute la couture de la robe avait cédé à cause de la prise de Camille, faisant chuter le tissu le long de la peau de Johana qui le maintenait du mieux qu'elle pouvait tandis que Roxane faisait son possible pour tout remettre en ordre.
-« Oui, plus de peur que de mal, chuchota Roxane en se tournant vers elle. La manche est abîmée mais je suis sûre que David pourra te réparer ça. » poursuivit-elle en se penchant vers Johana qui avait détourné le regard.
-« Bien sûr, il suffira de lui demander, affirma Bridgette avec un sourire. Tu n'as pas à t'en faire. On ne va pas laisser cette peste gâcher notre soirée ! On va trouver un moyen de fixer tout ça et- »
-« Non, coupa Johana en relevant les yeux. Je refuse de rester ici tant qu'elle sera là. »
Bridgette fut surprise d'entendre son amie prendre la parole, surtout d'une voix aussi teintée de colère. Elle qui ne parlait presque jamais, se contentant de baisser les yeux ou de hocher brièvement la tête, entendre sa voix si faible vibrer d'une telle rage était tout à fait étonnant.
Sans attendre la réponse de ces deux amies, la jeune fille s'écarta de la foule en maintenant la bretelle de sa robe, s'enfonçant dans les entrailles du lycée sans un regard en arrière. La voir ainsi peina et effraya autant Bridgette. Elle ne savait pas quoi faire. Dans un sens, elle avait raison car elle-même était très en colère contre Camille mais une telle colère pouvait avoir des conséquences désastreuses pour la suite des évènements. Malgré cela, elle n'était pas sûre de savoir comment s'y prendre avec la grande brune pour ramener sa sérénité. Elle tourna les yeux vers Roxane qui regardait elle aussi Johana partir, une mine très attristée sur le visage.
-« Tu devrais peut-être aller lui parler, suggéra Bridgette en posant sa main sur son épaule. Elle t'écoutera, toi. »
Roxane se contenta d'un petit hochement de tête avant de s'élancer derrière son amie. Bridgette la regarda s'éloigner à son tour avant de s'approcher de Jehan qui parlait avec Alizée.
-« Moi je pense qu'on devrait appeler les urgences, murmura le garçon. Tu as une énorme bosse, ta tête a violemment heurté le sol et tu saignes du nez. »
-« Mais je vais bien, protesta la jeune fille en secouant la tête. Je n'ai rien, et j'ai la tête dure. »
-« Ce n'est pas parce que tu n'as rien de visible que ce n'est pas grave. » contra Maxence en croisant les bras.
-« Bon ça suffit, j'appelle les pompiers, tonna Andréa en attrapant son téléphone. Il n'y a qu'eux qui pourront nous dire si tu as quelque chose. »
-« Hey mais- ! »
-« Ils ont raison, affirma Félix en faisant un pas en avant. Ce n'est pas prudent de te laisser aller comme ça, mieux vaut prendre des précautions. »
Le petit groupe regarda le grand bond avant de tous hocher la tête. Les voyant faire, Alizée abandonna l'idée de lutter en soupirant, s'asseyant tout de même, se défaisant de la prise que Kilian avait sur elle en maugréant. Bridgette soupira quelque peu devant la situation. Elle avait imaginé autre chose pour cette dernière soirée d'Halloween au lycée et, posant ses yeux sur grand camarade blond, elle se dit que lui non plus n'avait sûrement pas prévu de voir la journée se finir ainsi.
Personne finalement.
Camille était la seule responsable de cela. La jeune fille serra les poings en repensant à la scène qui s'était déroulée devant elle quelques instants plus tôt, la peste déchirant la robe de Johana puis sautant sur Alizée pour la mettre au sol de toute ses forces. Elle soupira une énième fois en regardant dans la direction dans laquelle avaient disparues Johana puis Roxane. La grande brune était une grande sensible. Qui sait comment elle allait pouvoir réagir face à tout cela ?
Johana s'était réfugiée dans les toilettes du premier bâtiment. Appuyée sur le lavabo, face au grand miroir de la pièce, la jeune fille regardait avec tristesse l'état de sa robe. Elle savait au fond d'elle qu'un coup d'aiguille allait tout réparer mais elle ne pouvait calmer cette rage qui frappait les parois de son estomac. Elle ne supportait plus l'air supérieur de Camille, elle voulait lui faire payer son insolence, elle voulait la voir souffrir au moins le double de ce qu'elle faisait subir à tout le monde autour d'elle.
Elle en avait assez de se taire en permanence face à elle, de n'avoir jamais le courage de lui faire face de lui dire franchement ce qu'elle pensait d'elle. À cause de sa lâcheté d'aujourd'hui, Alizée était blessée et elle était certaine que Camille allait s'en tirer sans encombre, et peut-être réussir à faire punir d'autres personnes alors que tout était arrivé par sa faute.
Elle avait gâché la soirée et elle allait s'en sortir aussi simplement ? Non, il était impensable de laisser faire ça.
« Cette colère que je ressens à cet instant ! Toute cette frustration ! Un sentiment d'injustice profond que rien ne peut calmer, une proie parfaite pour mon akuma ! »
Satisfait de sa cible, le Papillon ensorcela un de ses akumas depuis son repère avant de le laisser s'envoler vers la grande fenêtre.
« Envole-toi maléfique akuma et aide cette jeune fille à accomplir son désir le plus profond ! »
Roxane passa à son tour la porte des toilettes et s'approcha de sa grande amie pour lui mettre sa main sur l'épaule.
-« Est-ce que ça va ? » demanda-t-elle de sa petite voix, tentant de capter l'attention de Johana en penchant la tête sur le côté.
Mais l'adolescente ne répondit rien, se contentant de détourner le regard en replaçant une mèche de cheveux derrière son oreille. Roxane baisse les yeux avant de relever le regard vers la manche abîmée. Elle attrapa doucement le tissu de ses doigts fins, le scannant une énième fois en respirant calmement tandis que le regard de Johana était toujours posé loin d'elle.
-« Ce n'est pas grave, tu sais ? murmura-t-elle. Il suffira de donner ta robe à David demain, il va te réparer ça en deux temps trois mouvements. »
-« Tu ne comprends rien… » souffla Johana en serrant les poings.
-« Quoi… ? »
-« Tu ne comprends rien ! cria-t-elle en se dégageant, la colère dans ses yeux. On s'en fout de la robe, c'est pas ça le problème ! Le problème c'est que cette… cette peste de Camille va encore s'en sortir comme si de rien n'était alors qu'elle a totalement ruiné notre soirée ! »
-« J-Je sais, mais… » bredouilla Roxane, tentant de trouver les mots pour calmer son amie.
-« Tu as vu l'état dans lequel est Alizée à cause d'elle ?! Elle aurait pu la tuer ! Et elle, elle va tranquillement rentrer chez elle ce soir, trouvant le moyen au passage de s'en prendre à nous par d'autres moyen. Tu trouves ça normal peut-être ?! »
-« Bien sûr que non ! protesta Roxane en secouant vigoureusement la tête. Mais ce n'est pas en s'énervant que la situation va s'arranger. Plus on lui montre que ce qu'elle fait nous atteint, plus cela lui donnera envie de recommencer. Tu dois te calmer… »
-« Non ! J'en ai marre qu'elle puisse aller et venir parmi nous, nous pourrir la vie et toujours s'en sortir juste parce qu'elle est la fille du maire. Il faut lui faire comprendre qu'elle n'est rien d'une tout, rien de plus qu'une sale peste que tout le monde déteste ! »
-« Johana… » souffla Roxane en tentant de se rapprocher de la grande brune qui bouillonnait de rage.
-« Va-t'en ! Si tu ne partages pas mon avis, je n'ai rien à te dire ! »
Sur ses mots, la grande brune poussa Roxane vers la sortie. Ouvrant la porte avec fracas, elle jeta la petite blonde en dehors de la pièce en mettant sa main dans son dos. La petite blonde se laissa faire, peu envieuse d'attirer sur elle les foudres de son amie. Mais alors qu'elle se retrouvait dehors, la jeune fille entendit un petit bruit, léger comme un battement d'ailes mais qui se faisait de plus en plus audible. Elle regarda autour d'elle un instant alors que Johana claquait la porte derrière elle, ce qui la fit sursauter.
Elle resta un instant interdite de ce qu'il venait de se passer avant de se retourner lentement vers la porte fermée. Ayant repris ses esprits, la jeune fille identifia la source du bruit qu'elle entendait, et il provenait précisément des toilettes où venait de s'enfermer Johana.
À l'intérieur, Johana ruminait sa rage, sa tête entre les mains. Objectivement, elle se savait trop énervée pour réfléchir correctement. Mais d'un côté, elle était persuadée d'avoir raison : il ne fallait pas laisser Camille s'en sortir encore une fois sans sourcilier, cette situation avait duré assez longtemps comme ça. Maintenant, ils devaient se révolter contre cette peste qui se croyait tout permis, c'était la seule chose à faire.
Tout comme sa petite camarade, la jeune fille s'arrêta un instant de penser en entendant autour d'elle un faible bruit qui ressemblait à un battement d'ailes, des ailes aussi fines que du papier. Mais la jeune fille n'eut pas le temps de se poser plus de question que l'akuma l'atteignit, se fondant dans le masque d'infirmier qu'elle portait autour du cou.
« Gothika, susurra aussitôt la voix du Papillon. J'ai ressenti ta détresse. Tu veux faire payer cette personne qui vous fait tant souffrir, toi et tes amis. Tu veux faire cesser cette atmosphère de peur qui s'est installé à cause d'elle. Quel noble combat que de protéger les siens.
Ce soir est le moment parfait pour instaurer ton propre règne de terreur n'est-ce pas ? Je te donne le pouvoir de semer la peur en ville, ainsi pourras-tu te venger à ta guise de cette petite peste qui t'empoisonne la vie.
En échange, tu me rapporteras les miraculous de Ladybug et Chat Noir, sommes-nous d'accord ? »
-« Sans problème Papillon, tu peux compter sur moi, répondit Johana avec un petit sourire. Je vais faire trembler cette idiote de Camille ainsi que tous ceux qui se dresseront sur mon chemin. C'est moi qui tiens les rênes maintenant. »
Sans perdre un instant, Johana replaça son masque son visage avant de se laisser recouvrir entièrement d'une substance noirâtre avec un rire sardonique.
