AU PÉRIL DE LA MER


Quand la cheminée le recracha et que les crépitements des flammes cessèrent, un silence sans pareil les remplaça. Et pour cause. Le sas était vide. L'officier chargé d'en réguler l'accès avait déserté ; ne restaient que la chaise qu'il n'avait pas pris le temps de repousser, un paquet de cigarettes et une tasse de café à peine entamée.

Theodore y trempa l'index et trouva le liquide tiède. Il ne lui fallut pas plus pour comprendre que, à Poudlard, les rangs se préparaient. Un instant, aidé par les arômes de la boisson, il se demanda où était Daphné. Si elle était restée figée dans la cahute, à fixer la cheminée encore chaude de son départ ou si elle avait tourné les talons et remontait désormais le passage avec sa baguette pour seule compagnie.

Il secoua la tête. Elle avait refusé de venir avec lui. Il n'y avait rien à dire de plus.

Il essuya la suie qui s'était glissée dans les plis de sa cape, se recoiffa et avala le café d'une traite pour se donner du courage. L'amertume ne fut pas à la hauteur de ses attentes. Alors il hésita, puis finit par saisir le paquet de clopes et par le fourrer dans sa poche avant de quitter la cabane.

La nuit était épaisse mais elle ne résista pas à sa magie qui la fendit sans pitié en deux, dévoilant le chemin terreux qui serpentait jusqu'au phare.

En contrebas, Theodore pouvait entendre la mer, sa respiration régulière, les quelques éclats de colère dont les rochers étaient victimes. Il eut envie de sourire mais n'y arriva pas. Rien n'était comme il l'avait prévu. Les escaliers du phare, il n'était pas censé les gravir seul. Daphné aurait dû être derrière lui, à rompre le silence qu'il avait autrefois tant apprécié de ses commentaires idiots, ses excuses gênées et ses éclats de rire incontrôlables.

Elle s'était imposée comme ça, par le bruit. Le cliquetis d'une clenche, le coulissement d'une porte et elle avait brisé sa tranquillité. Des questions débiles, des pas hésitants et il s'y était habitué. Une respiration saccadée, des invitations tendancieuses et...

Et quoi ?

Là, parvenu au sommet du phare, accoudé à la rambarde, giflé par le vent, il réalisa qu'il ne savait pas.

Il inspira longuement, s'attendant à savourer l'air iodé, et manqua de s'étouffer. L'océan était trop fort, noyant de ses effluves le souffle court de Theodore et engloutissant dans ses profondeurs la lumière projetée par sa baguette. Revêche résistance, le cylindre de tabac qu'il glissa entre ses lèvres ne parvint qu'à peine à chasser le sel de son âcreté et la braise miséreuse qui l'embrasait n'était qu'une pâle réplique de l'édifice désaffecté contre lequel il s'adossa pour ne pas défaillir sous les assauts de la toux.

Sa trachée le maudit et Theodore regretta de n'avoir rien d'autre à avaler que les gouttes d'averse et d'écume qui venaient glacer ses joues. Mais il resta agrippé à la cigarette comme à une réserve d'oxygène, refusant de se soustraire à la fumée, se grisant des soubresauts de son torse récalcitrant.

Le regard perdu sur l'horizon invisible, il fuma jusqu'à s'en brûler les ongles, largua le mégot d'une pichenette désintéressée et l'imagina couler, imprudent dans les flots impudents.

Il replaça le paquet de clopes dans la poche intérieure de sa cape et attrapa son portefeuille pour en sortir les papiers qu'il s'était préparés. Inévitablement, en tâtant, il devina sous ses doigts leurs jumeaux inutiles et la photographie de sa mère. Il n'eut aucun scrupule, juste un tremblement, à jeter les premiers par-dessus bord et à écouter leur sifflement presque inaudible, imaginant le visage souriant de Daphné houspillé par les caprices du temps. Il hésita plus longtemps pour la deuxième, serrant un instant contre son cœur le visage éternellement jeune de la disparue, puis la laissa s'envoler et se hissa dans la lanterne.

Il ferma les yeux, murmura la formule et disparut, ne laissant derrière lui que le vif éclat du phare.