Chapitre 13. Scotch et virgin mojito

Lorsqu'Hermione s'apprêta à quitter Chez George, après le traditionnel verre entre collègues, elle parcourut des yeux les quelques personnes encore présentes, puis repéra la haute silhouette sombre postée au bar.

Elle hésita, puis s'approcha. Elle n'allait pas passer sa vie à se laisser intimider par le grand Severus Rogue.

- Est-ce que je peux m'asseoir?

Sa propre voix lui parut calme, malgré les piques de fébrilité habituelles qui venaient lui chatouiller le creux de l'estomac.

Rogue tourna la tête vers elle, et dans la micro seconde d'attente qui suivit, Hermione sentit son cœur rater un battement.

- Allez-y.

Elle prit place à côté de lui. Ses mains ne tremblaient même pas. Quelle amélioration.

- Qu'est-ce que vous buvez? demanda Rogue en avisant ses mains vides.

Elle fut soulagée. C'était un signe sans équivoque qu'il acceptait sa présence à ses côtés.

- Un virgin mojito.

Il haussa un sourcil.

- Vous pouvez boire de l'alcool sans craindre que je ne vous fasse des avances, ironisa-t-il.

Elle baissa les yeux un instant, puis les riva à nouveau aux prunelles sombres.

- Je bois rarement de l'alcool.

- Heureusement. Sinon je craindrais sérieusement que vous ne finissiez par me briser le cœur.

Elle le contempla, béate.

- Je ne fais que vous taquiner, Hermione.

Les yeux noirs la dévisagèrent, amusés, avec cette intensité déroutante dont eux seuls avaient le secret.

Il se détourna enfin d'elle et commanda son verre. Hermione en profita pour pousser un soupir silencieux.

Ils restèrent assis un bon moment sans se regarder ni se parler.

Lorsqu'Hermione but la première gorgée de son breuvage, elle reprit la parole.

- Je voulais vous parler du projet. Est-ce qu'Anastasia est venue vous voir à votre bureau?

- Non.

- Elle le fera demain. Mais je préférais vous aviser avant. Je sais que vous êtes matinal et je ne veux pas vous laisser travailler inutilement.

- Qu'est-ce qui se passe?

- La direction de l'Institut a changé d'orientation. On ne pourra plus utiliser le sérum de saule gris, l'ingrédient a finalement été jugé trop coûteux.

Rogue haussa les sourcils.

- Rappelez-moi quand ce projet se termine, déjà?

- Dans un mois et demi.

Elle soupira.

- Je sais, enchaîna-t-elle, ça nous laisse très peu de temps pour trouver un autre plan qui fonctionne. Mais on y arrivera. On finit toujours par y arriver.

Elle ajouta, après un instant de réflexion :

- Ne vous inquiétez pas, ils vous paieront toutes vos heures supplémentaires.

Rogue eut un reniflement ironique.

- Je ne suis pas inquiet.

La nouvelle semblait le laisser indifférent.

Hermione se surprit à l'envier. Il s'était laissé convaincre de participer à ce projet foireux, il quitterait ensuite le navire sans avoir à composer avec les frustrations répétées de devoir toujours recommencer le même travail pour divers prétextes administratifs.

- C'est toujours comme ça, lâcha-t-elle. Je ne devrais pas vous le dire, vous n'aurez plus envie de signer le moindre contrat avec nous. Mais c'est la réalité.

Elle contempla son verre. Une vague de nostalgie inexplicable s'était emparée d'elle.

- J'avais cru comprendre qu'une certaine… désorganisation régnait à l'Institut, dit Rogue.

- C'est bien le mot.

Pendant un moment, la musique du pub meubla la conversation à leur place. Hermione remarqua que sa gêne s'était dissipée, petit à petit. Elle posa la question qui lui brûlait les lèvres.

- Qu'est-ce que vous avez fait, depuis la fin de la guerre?

Il la regarda longuement avant de répondre.

- J'ai travaillé à l'étranger, essentiellement.

Sa voix était calme. Hermione conclut que sa curiosité n'était pas déplacée. Après tout, ils étaient collègues. Ils avaient même été amants. Même si leur trop brève rencontre semblait maintenant remonter à un autre siècle.

Trop brève?

Hermione n'eut pas le loisir d'analyser la pensée inattendue qui lui avait traversé l'esprit, car Rogue poursuivit.

- Je suis consultant pour le département de recherche de Ste-Mangouste depuis plusieurs années, entre autres. Je travaille surtout chez moi pour divers clients. Sauf quand des gens comme Anastasia viennent me convaincre de retourner dans le vrai monde.

Hermione sourit, comme pour elle-même.

- Oui, confirma-t-elle. Anastasia peut être assez… enthousiaste.

Rogue but une gorgée de scotch.

- Vous, Hermione?

Pendant une seconde, elle ne sut pas quoi répondre. Elle ne s'attendait pas à ce qu'il la questionne. Pourtant, c'était à prévoir.

Elle s'accouda sur le comptoir.

- Je travaille à l'Institut depuis la fin de mes études supérieures, il y a cinq ans.

Elle savait que Rogue la regardait avec attention, mais elle n'osa plus lever les yeux vers lui.

- Ma question vous met mal à l'aise, constata-t-il.

Elle réalisa qu'elle faisait tourner son verre, machinalement, comme pour se donner contenance. Le geste n'avait pas échappé à Rogue.

Elle s'arrêta net.

- Je… Je n'ai pas l'habitude de parler de moi, avoua-t-elle, le regard baissé sur la feuille de menthe qui barbotait dans son breuvage.

- Ça, je l'avais compris.

Il y eut un silence.

- Pourquoi travaillez-vous ici, Hermione?

La surprise lui fit lever les yeux.

- Vous avez plus de moyens intellectuels que vos deux subordonnés mis ensemble, dit Rogue.

- Chris et Victor sont très travaillants.

La remarque amusa le Maître des potions.

- Je ne dis pas le contraire. Vous n'avez pas besoin de me servir votre numéro de bonne petite princesse de Gryffondor qui défend fidèlement ses collègues. Mais vous pourriez accomplir bien des choses si vous ne perdiez pas votre temps à jouer les marionnettes pour Anastasia. Votre emploi est celui d'un pion. C'est pourquoi je vous demandais : qu'est-ce que vous faites ici?

Hermione fut sans voix pendant un moment.

- Je… je ne sais pas vraiment, lâcha-t-elle finalement.

Il la dévisagea, l'air songeur, et elle eut l'impression d'être scannée aux rayons X. Elle serra machinalement son verre.

- Vous êtes difficile à cerner, dit-il enfin.

Il y avait dans sa voix grave une note patiente qu'elle ne lui avait jamais entendue.

- Qu'est-ce que vous voulez dire?

Elle regretta immédiatement d'avoir posé la question.

Rogue prit le temps de choisir ses mots.

- Tout est intrigant chez vous. À commencer par votre façon d'aborder les hommes puis de vous enfuir en courant quand ils vous retournent vos attentions.

Elle se maudit de rougir à cet instant précis. Les commissures des lèvres de Rogue se retroussèrent de façon imperceptible.

- Votre trouble confirme exactement ce que je dis. C'est sans compter que vous gaspillez votre potentiel dans un poste bidon alors que vos professeurs vous voyaient déjà ministre à l'époque. Et par-dessus tout, vos collègues ne semblent même pas vous connaître.

Il marqua une pause.

- J'ai dû développer un sixième sens pour décoder les gens dans mon autre vie. Mais vous, je ne vous comprends pas.

Elle aurait pu se laisser bercer par sa voix soyeuse, si ses paroles ne l'avaient pas plongée dans l'embarras. Elle retenait son souffle. C'était quoi, cette douloureuse sensation de vulnérabilité quand Rogue la regardait de cette manière? Elle eut l'impression d'être à nouveau à moitié nue devant lui.

- Vous n'avez pas besoin de vous justifier, Hermione. Je n'essaie pas de vous tendre un piège.

Sa remarque ne la rassura qu'à moitié.

Il déposa quelques mornilles sur le comptoir, fit pivoter son siège et s'apprêta à se lever.

- Je vais vous laisser, maintenant.

Pendant une fraction de seconde, leurs visages furent tout près l'un de l'autre. Elle se perdit dans ces yeux noirs comme deux flaques d'encre.

- Avant de vous traumatiser davantage, acheva-t-il, à mi-voix.

Il quitta le pub.


Ok, moi aussi je m'arrête ici pour aujourd'hui. Avant de vous traumatiser davantage. Hasta la vista. ;)