XII – Encore des questions...

Le palais projette sa grande ombre sur la calèche alors que nous en approchons enfin, un monolithe gargantuesque qui se découpe nettement sur le ciel noir piqué d'étoiles. Portia attend devant les portes pour m'aider à descendre à l'instant où la porte s'ouvre. Elle est étrangement silencieuse, pas du tout comme la jeune femme enjouée que j'avais rencontrée la veille. Je l'imite dans son mutisme, mes pensées sont bien assez emmêlées pour m'occuper l'esprit de toute façon.

Les impressionnantes portes de la salle à manger s'ouvrent théâtralement à notre arrivée, révélant un repas extravagant et indécent de luxe et d'abondance. Les plats sont littéralement empilés les uns sur les autres tout le long de la table. Le tout assaisonné d'épices rares aux odeurs entêtantes. Je reconnais l'odeur du safran mais c'est à peu prêt la seule que je sache discerner dans ce flot de senteurs.

- Vous êtes juste à l'heure Trust. J'espère que votre journée à été fructueuse.

Un·a serveur·euse me fait asseoir et remplit mon verre d'un breuvage rose pâle, dont les arômes floraux me rappellent le parfum de la comtesse.

- Avant toute chose, réglons les affaires de peu d'importance, commence celle-ci en me regardant m'asseoir. Les gens de ma cours ont exprimé le vif désir de faire votre connaissance. Je vous introduirais demain après-midi. Iels voudront tout savoir de vous, mais, s'il vous plaît, réfléchissez avec précaution à ce que vous choisirez de leur dire. Je profiterais de l'occasion pour les informer de ma décision d'organiser de nouveau la Mascarade. J'imagine qu'iels seront extatiques.

Ah. Me voilà qui scrute son visage encore une fois… ce n'est sûrement pas une manière de se tenir en présence de la noblesse… mais je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer l'expression de désapprobation qu'elle a affiché quand elle a évoqué sa court. Je n'ai pas très envie de les rencontrer de toute façon… j'espère que d'ici là j'aurais enfin une bonne excuse pour m'extirper de cette endroit bizarre et de cette situation non moins bizarre et de rentrer chez moi. Je commence à penser que je suis un peu trop impliquer dans des histoires qui, que je sache, ne me concernent pas, mais alors pas du tout.

Je fais un signe de tête déférent à la comtesse alors que j'entame le plat qu'on vient de nous servir. Je ne connais toujours rien aux manières de la court, et depuis mon arrivée au palais je prie pour ne pas faire une gaffe monumentale comme j'en ai le secret. Enfin, je peux me reposer, au moins, sur l'idée que la comtesse ne me laissera certainement pas être une source de honte pour elle.

- Demain à midi, Portia mènera un cortège à la grande place pour annoncer la Mascarade, poursuit-elle. Une fois que les habitants seront au courant, le bruit courra vite dans toute la ville, et sera hors de notre contrôle. J'imagine que le peuple n'aura que trop hâte de voir le meurtrier du Comte Lucio pendu.

J'ai beau la repousser de toute ma volonté, l'image s'impose d'elle-même à mon esprit. Je revois Julian, il y a quelques heures à peine, baigné dans les lumières chaudes et vacillantes de la taverne. Julian se balançant au bout d'une corde de potence. Mon cœur se glace à cette vision, mais je dois faire attention que cela ne se voit pas sur mon visage. Ni dans mes gestes. Je regarde la comtesse avec un air que je souhaite nonchalant, comme si elle me parlait du temps qu'il va faire demain, ou de la dernière breloque à la mode.

« … mais ce sont des pensées qu'il faut avoir demain. Ce soir, Trust, j'ai quelques questions.

Elle a continué de parler quand je ne l'écoutais plus. Peu importe. Fais bonne figure, Trust. Tu gères.

- Quel genre de questions, si je peux me permettre Comtesse ?

Je réfléchis à toute vitesse pour préparer mes réponses. Je m'attend aux inévitables questions sur où je suis allé, ce que j'ai fait… La comtesse Nadia pose un coude sur la table et esquisse un léger sourire.

- J'aimerais apprendre à vous connaître un peu.

Ses mots me prennent de court. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle exprime un quelconque intérêt pour moi, je veux dire, pour qui je suis.

- Ce serais un frein de rester l'un pour l'autre des étrangers, vous ne pensez pas ? Ce soir peut voir le début d'une amitié précieuse, Trust.

Elle commence par me poser des questions simples. Si je me plais dans cette ville, mes habitudes et mes hobbits, mon plats préféré… Par politesse, je lui retourne les questions (son plat préféré est l'espadon épicé).

- À Prakra, l'espadon épicé est un plat estival. Je supportais difficilement une nuit chaude sans en manger.

Prakra est un territoire vaste du Nord. C'est là-bas qu'elle est née, même si je pensais que ce n'était qu'une rumeur.

- Les cuisinières et les cuisiniers du palais essaient de satisfaire mes requêtes, mais hélas il semble qu'iels n'arrivent jamais à l'épicer comme il faut.

- Est-ce que vous regrettez d'en être partie, parfois ?

La question m'a échappée. Je réalise en cours de route ce que je suis en train de dire, mais trop tard. La comtesse n'a quitté sa province natale que pour épouser le comte Lucio, et aux vues des alliances politiques de Vésuvia, c'était sûrement un mariage arrangé. En tout cas, en ville personne n'en doute.

Contrairement à mes craintes, cette dernière ne s'offusque pas, en fait elle fixe son verre pensivement, les sourcils légèrement froncés, ses doigts élégamment enroulés autour du pied en cristal. Au bout d'un instant elle reprend la parole :

- Peut-être bien. Je pense que je ne retournerais jamais à Prakra, mais il y des choses qui me manques. C'était chez moi. Souvent, quand je me sentais morose, je descendais me promener le long des plages de sable blanc. Observer les vagues opalescentes s'écraser contre le sable apaisait les soucis de mon âme.

L'expression douce-amer que je lis sur ses traits à ce moment là la fait paraître, l'espace d'un instant, bien plus jeune. Je remarque que les serveur·euses et les domestiques nous écoutent en travaillant, jetant vers la comtesse et moi des coups d'œil inquisiteurs.

- Dîtes-moi Trust, si nous en sommes aux réminiscences, peut-être devrions-nous poursuivre dans un endroit un peu plus d'intime, soufreriez-vous de me suivre à la véranda pour un digestif ?

Ses iris rouges sont à nouveau fixés sur moi, je peux le sentir sur ma peau. Je lève les yeux vers son visage. Elle arbore un sourire doux et tranquille.

- Seulement vous et moi.

Et voilà qu'elle me tends la main, attendant que je la prenne.

Aussi discrètement qu'il est possible, j'inspire profondément avant de répondre.

- Veuillez me pardonner…., commencé-je

- Ah, vous devez être fatigué… ou timide peut-être, ajoute-t-elle avec un petit rire. C'est tout à fait entendable, Trust. Je comprend parfaitement. Je vous souhaite de passer une bonne soirée, dans ce cas. Portia, s'il te plaît, voudrais-tu guider notre invité à sa chambre ? »

La comtesse Nadia sort de la salle à manger, et son parfum de jasmin persiste un moment dans son sillage, avant de s'évanouir lui aussi. Portia est apparue à ma gauche sans que je la remarque s'approcher. Elle me sourit chaleureusement. Je lui rend son sourire et me lève pour la suivre dans le couloir.

Le retour à la chambre est moins mouvementé qu'hier soir, et ce n'est pas moi qui m'en plaindrai. Les chiens Mercedes et Melchior ne sont nul part en vue. Nos pas résonnent étrangement à travers les halls déserts. Heureusement pour mon morale, Portia marche joyeusement à coté de moi.

- Les choses sont bien plus intéressantes ici depuis que tu es arrivé, tu sais, lance-t-elle à brûle-pourpoint. Par le Chien, si tu entendais toutes les rumeurs qui circulent ! Tu penserais qu'on a rien d'autre à faire que de jacasser !

- Tu entends tant de rumeurs que ça ?

- C'est mon travail de savoir quoi et qui se passe ici, renchérit-elle du tac au tac. On dirait que c'est une réponse qu'elle fait souvent, pense-je amusé par son air insolent.

Il semble que des domestiques soient venus dans la chambre pendant la journée pour la ranger. On a posé un pichet d'eau fraîche sur le bureau, et deux bâtons d'encens brûlent sur le rebord de la fenêtre, emplissant la pièce de spirales denses aux senteurs de bois et d'épices. Je lâche négligemment ma besace au pied du lit avant de m'y laisser tomber, fourbu par la longue journée que je viens de passer, et je vois, impuissant, le parchemin de Julian rouler sur le tapis. Portia, bien sûr, le remarque. Elle à l'air de mourir d'envie de me questionner, mais les mots meurent avant d'avoir passé ses lèvres.

- Tu as l'air préoccupée, me risque-je.

- Préoccupée ? Moi ?, elle marque un temps d'arrêt. Peut-être. C'est juste… le docteur… il ne peut pas être le seul suspect, n'est-ce pas ? Je veux dire, entre nous, je crois que le comte Lucio avait beaucoup d'ennemis. Je ne travaillais pas encore ici quand c'est arrivé, j'ai seulement entendu des rumeurs sur ce qui s'est passé cette nuit là. Je voulais seulement… garde les yeux ouverts sur tout ce qui te paraîtrait louche, d'accord ?

Après cela, elle sourit largement, toute trace d'inquiétude disparaissant de ses traits. Elle se penche vers moi, et me chuchote :

« Tu sais… si tu n'es pas trop fatigué, je pourrais te faire visiter le palais. Il y pleins de choses intéressantes à voir. Je pourrais même te dévoiler quelques secrets… si tu penses être à la hauteur. »

Est-ce que c'est de la provocation ? Elle me fait un nouveau clin d'œil et penche un peu la tête sur le côté, dans l'attente de ma réponse.

« C'est d'accord, montre moi ces secrets ! » m'exclamais-je, trop heureux d'avoir l'occasion de pouvoir enfin me changer les idées.

Portia et moi rentrons à la chambre après ce qui nous paraît des heures de vagabondage à travers le château. Elle m'a présenté à tous le personnel que nous avons croisé, me racontant l'histoire de chaque serviteur, chaque cuisinier, chaque garde…

« Demain, je ferais une annonce publique pour la nouvelle Mascarade, tu viendras avec moi ? Je te réveillerais à l'aube, ne me laisse pas tomber ! »

Sur ces derniers mots elle s'en va, me laissant finalement seul avec la tête pleine de visages accueillants et de secrets.