NOUS QUI N'ÉTIONS RIEN
3 mois plus tard
Autour, tout était lourd. Le silence du manoir, l'air chaud qui faisait luire son front, le poids sur son estomac... tout était lourd et Daphné étouffait sans parvenir à mettre la main sur ce qui lui comprimait le cœur. Était-ce l'absence de ses parents ? la solitude dans laquelle elle s'était emmurée ? l'étau de la justice qui se resserrait autour de sa famille ? le terme de sa grossesse qui approchait ?
Elle ne voulait même pas le savoir. Elle voulait juste se rouler en boule et dormir, mais la proéminence de son ventre l'en empêchait. Elle voulait juste fuir, mais la réalité dont il se faisait le témoin le lui interdisait. Elle voulait juste oublier, mais la valse insistante de ses soucis le lui refusait.
Daphné se hissa sur les coudes, remodela son oreiller et y nicha sa tête, le regard perdu sur les feuilles qui, derrière la fenêtre, dansaient avec le vent. Quand elles seraient toutes tombées, sa vie aurait encore changé, et ça la terrifiait. Elle n'était pas prête pour ça. Pas prête pour les pleurs à calmer, les couches à changer, les joues à essuyer. Pas prête pour les injures à endurer, les jugements à accepter, les regards à affronter. Mais le temps filait, inexorablement, et Daphné s'engluait dans la passivité.
Elle en était arrivée au point où elle ne savait plus si cet enfant qui grandissait dans son ventre était une chance inespérée ou un fléau sans pareil. Chaque seconde avait son propre avis sur la question, tic, cadeau, tac, fardeau, tic, poids, tac, joie.
Comme si elles répondaient à l'appel de ses pensées, les aiguilles de la montre qui, de la paire de chaussette, était passée au tiroir de sa table de nuit, se firent soudain plus audibles. Elle hésita, vit sa main trembler alors qu'elle se tendait vers la poignée et tira d'un coup sec le carré de bois.
Abandonnée avec un gallion et un vieux parchemin, la montre de Nott était là, remuant innocemment ses aiguilles devant les rétines de Daphné qui, hypnotisée, ne parvint pas à détourner la tête. Cédant à la tentation qui pulsait dans ses entrailles, elle glissa les maillons de la chaîne entre ses doigts mal assurés et fit longuement osciller la toquante, fatigant ses yeux par ses mouvements répétitifs.
À chaque fois qu'elle la contemplait, elle se demandait ce que faisait Theodore, où il était, s'il s'en sortait. Elle était certaine que c'était le cas mais, parfois, elle se surprenait à espérer que non, qu'il soit poursuivi d'une quelconque façon, par les démons du Ministère ou de son passé, et qu'il finisse par rentrer, par constater ce qu'il avait laissé derrière lui, qu'il...
Ce moment-là de la réflexion était toujours le plus douloureux. Car, alors qu'elle extrapolait, elle finissait toujours par réaliser que, peu importe le nombre d'entraves que la vie dresserait sur le chemin de Theodore Nott, jamais il ne reviendrait en arrière. Il avait trop de fierté pour ça. Et c'était elle qui, comme une imbécile, s'était assuré de la froisser suffisamment pour que jamais il ne songe à le faire.
Elle soupira et reposa la montre dans le tiroir, saisissant à la place le gallion à qui elle entreprit de faire dévaler la courbe de son ventre en attendant que la nuit tombe et qu'une nouvelle journée se termine.
— Daphné ?
L'interpellée sursauta et, inutilement, se redressa alors qu'Astoria franchissait la porte de sa chambre.
— Tu n'as pas bougé depuis que je suis partie ?
La cadette des Greengrass était sortie en début d'après-midi. Il lui semblait qu'elle lui avait dit où, mais Daphné n'y avait pas prêté attention.
— Oui.
— Franchement, il faut que tu arrêtes, ce n'est plus possible. Je fais tout pour que notre famille puisse garder la tête hors de l'eau, et toi tu passes tes journées allongée à ne rien faire !
Daphné écoutait à peine, préférant continuer à jouer avec son gallion. Agacée, Astoria finir par franchir la distance qui la séparait du lit en deux enjambées colériques et s'en empara pour le jeter plus loin. Le tintement de sa chute accompagna le regard que l'aînée consentit à accorder à sa cadette.
— Quoi ? grommela-t-elle. Ne viens pas me faire croire que tu as envie que je sorte dans cet état !
Astoria grimaça.
— Bien sûr que non, ne joue pas à l'idiote. C'était avant qu'il fallait quelque chose. Je ne vois pas comment tu as pu laisser un vulgaire crétin t'engrosser sans réagir ! Qu'est-ce qui t'es passé par la tête ? Et surtout est-ce que tu vas me dire avec qui tu...
— Non !
Le cri résonna contre les murs froids de la chambre et Daphné soupira en laissant retomber sa tête sur son oreiller.
— Putain, mais t'es tellement égoïste, grogna Astoria. Tu nous mets tous dans la merde et tu ne veux même pas nous dire comment !
— Je ne vois pas en quoi je nous mets plus dans la merde qu'on ne l'est déjà.
— Notre réputation est ruinée par ta faute !
— Parce qu'avoir des parents à Azkaban n'était pas déjà suffisant pour qu'elle le soit ? Pourquoi est-ce que tu veux tout me mettre sur le dos ? Papa et Maman n'avaient qu'à faire de meilleurs choix et là j'aurais accepté d'être la déception gâchant la réputation de la famille.
Elle s'étonna elle-même. Elle n'avait jamais tenu tête à personne, jamais. Surtout pas à Astoria. Et voilà qu'elle s'enhardissait et dénudait sans pudeur son ressentiment.
— Mais justement ! Tu ne crois pas que c'était suffisant ?
— Et toi, tu crois quoi ? Que j'ai fait exprès ? Mais atterris, Astoria !
Sa voix dérailla sur la fin et Daphné eut envie de s'étrangler. Fuyant obstinément le regard de sa sœur, elle s'intéressa aux moulures superfétatoires du plafond, à ces courbes de plâtre si précisément dessinées qu'elle bafoua des perles salées qui lui brouillaient la vision.
Elle avait envie de donner un coup de pied dans la cuisse qu'Astoria avait posée sur le matelas. Elle avait envie de lui dire de dégager, qu'elle étouffait, qu'elle la détestait. Mais la chaleur lui montait à la tête et les mots s'évanouissaient dans sa gorge.
— Qu'est-ce que c'est, ça ? entendit-elle alors qu'elle fermait les yeux pour retenir les larmes qui voulaient s'en échapper.
Elle les ouvrit doucement, prise d'un drôle de pressentiment et cru défaillir quand elle vit la montre de Nott lovée dans le creux de la paume d'Astoria.
La cadette était intelligente, elle ne mit pas longtemps à comprendre. Quelques hésitations entre les initiales, la mine défaite de Daphné et l'arrondi de sa robe, et son visage s'illumina.
— Daphné... murmura-t-elle. Ne me dis pas que...
Elle dut comprendre seule qu'elle n'obtiendrait pas de réponse car elle s'interrompit et reposa la montre sur la table de chevet.
— Merde, reprit-elle. Merde, merde, merde, merde...
Sa voix faiblissait et une ironie sourde s'empara des poumons de Daphné, qui tressautèrent d'un rire qui n'amusa qu'eux. Allons bon, alors toutes ces années elle avait désespérément attendu de pouvoir ôter les mots qui ne se pressaient que trop bien dans la bouche de sa sœur, et Theodore y arrivait sans même être présent ?
— Daphné... Daphné, tu ne peux pas continuer comme ça, à te morfondre.
— Je ne me morfonds pas !
— Bien sûr que si ! Tu te morfonds, tu te complais dans l'atonie et tu refuses d'accepter la réalité ! Bordel, quoi que vous ayez pu partager, Nott est parti ! Tu comprends, ça ? Alors comment oses-tu continuer à paresser en attendant qu'il revienne ? Vous n'étiez rien, rien du tout, et il te l'a bien montré en foutant le camp en plein milieu d'une bataille et en disparaissant Merlin seul sait où !
Les phrases étaient déclamées avec l'amertume des reproches, mais Daphné ne parvint pas à s'en vexer. Astoria avait ses théories ? Fort bien, mais elle ignorait tout, elle ne connaissait rien, elle ne savait pas que c'était elle qui avait dit non, elle qui avait craché sur la proposition de Nott, elle qui avait réduit au néant ce qu'elle avait été suffisamment douée pour convaincre le Serpentard de lui offrir.
Oh oui, ils n'étaient rien, mais ils avaient été quelque chose dans le secret de la volière et ils auraient pu être quelque chose d'encore plus grand sans ce refus qui la hantait.
