Une substance éthérée.
Elle se sentit immergée dans un élément inconnu, quelque chose qui n'avait aucune emprise sur elle. C'était à la fois chaud et à la fois froid. À la fois pesant mais à la fois reposant. Tantôt, une douce étreinte, tantôt un choc mordant. Cette sensation étrangère à tout ce qui existait dans l'univers jouait de son contraste évident entre le ressenti physique qu'il procurait et ce qu'elle ressentait mentalement une chaîne hérissée de pics qui ne faisait que s'emmêler autour de la flamme dangereusement faible de son âme.
Remplie d'émotions contradictoires, seul son esprit lui envoyait cette vision du néant absolu. Elle n'était cependant pas physiquement dans ce néant car tout se déroulait dans sa tête.
Elle le savait.
Dans ce noir infini, elle vit soudain une goutte d'eau éclatante de luminosité tomber devant elle et finalement venir percuter une flaque qui s'illumina un bref instant au contact de ladite goutte. Le son d'éclaboussement produit alors résonna en écho lointain avant de fondre dans l'éternité…
Laissant place au silence…
Une autre goutte tomba.
Celle-ci n'avait pas de teinte bleutée mais une teinte rougeâtre qui ressemblait, sans s'y méprendre, à celle du sang.
La flaque s'illumina de nouveau avant de disparaître et le même écho résonna alors comme une unité temporelle qui s'égrainait à la suite de ses prédécesseurs. Elle le perçut comme une horloge qui dirigeait et contrôlait le temps qui passait, secondes après secondes.
Minutes après minutes.
Heures après heures.
Jours après jours.
Cela faisait plus d'un mois que, la plupart des nuits, sa réalité se mélangeait à celle de ses cauchemars, ou à ce genre de rêve empreint d'étrangeté et de plénitude paradoxales. Rêves qui dans leurs ensembles, devenaient de plus en plus récurrents et de plus en plus forts.
La cause ?
Inconnue.
Mais son début ?
Brutal et sans signe annonciateur.
Cela avait démarré d'un coup, comme une machine archéonique à qui on avait branché l'alimentation pour la première fois, l'éveillant ainsi de son sommeil. Chez elle, cela se manifesta par cet état dans lequel elle ne ressentait rien, rien à part une douleur psychologique émotionnelle intenable et par moment instable. Elle errait dans cet univers sans limite d'un noir d'encre et ses pensées étaient toujours les mêmes.
Toujours les mêmes…
Pourquoi ne pouvait-elle pas avoir une vie un tant soit peu normal ?
Avec un père aimant.
Une mère aimante.
Des amis.
Pourquoi tout cela lui était refusé ?
Mais avait-elle déjà connu ça au moins ? Est-ce qu'une seule fois dans ses vingt premières années de vie, elle avait connu le bonheur d'une famille unie ?
Avait-elle eu une enfance heureuse ?
Non ! D'aussi loin que ses souvenirs remontaient… Jamais elle n'avait eu ne serait-ce que l'esquisse d'une vie joyeuse. Elle ne se souvenait même pas de sa mère. Sa propre mère ! Une personne qui lui était parfaitement inconnue ! Une personne qui l'avait pourtant mise au monde et qui avait dû, surement, imagina-t-elle, lui donner beaucoup d'attention. Mais rien ne pouvait faire remonter un quelconque souvenir physique, une sensation parmi tant d'autres, comme les bras de sa mère qui la berçait tendrement. Non ! Elle ne s'en rappelait pas.
Mais si une seule perception trouvait à ce moment sa place au sein de son esprit… C'était un manque qui se révélait de plus en plus présent.
Et cela lui faisait mal.
Terriblement mal.
Parfois, lors de ses « voyages » étranges, alors que le clapotement des gouttes engrenait encore et encore le temps qui passait durant ses rêves étranges d'autres pensées lui venaient. Des pensées qui n'avaient pour seul rapport que son enfance et son adolescence singulières.
Toute l'aube de sa jeunesse ne fut entourée que de champs de batailles, de voyages à tout va, et de rencontres hasardeuses au gré des vents. Un vieux marchant au visage fatigué et au regard gris au détour d'une ville, de passage pour affaire. Une serveuse dans un bar cavalant à tout va, livrant les commandes des nombreux clients qui n'attendaient que de pouvoir se désaltérer… Sûrement…
Ce n'était qu'un infime pourcentage de ce qu'elle avait bien pu voir, cachée derrière les jambes de son père, alors pas plus haute que trois pommes.
Son père, Reiyan Arlaurhys !
Ce dernier n'avait jamais montré explicitement une attitude protectrice envers elle. Mais bizarrement, presque jamais personne n'eut un jour la pensée même de venir l'embêter et les rares qui avaient juste osé s'approcher d'elle avaient été écartés… ou s'étaient écartés à temps face au regard perçant de Reiyan. Preuve que son sort n'était pas si indifférent aux yeux de l'homme qui l'avait élevée… Sûrement…
Mais ces nombreux voyages, suivis de son entrée à seulement huit ans dans l'organisation que son père venait tout juste de créer, avaient eu une terrible conséquence. Pour ainsi dire, elle ne se souvenait pas d'avoir une seule fois eu un ami avec qui discuter. Un ou une enfant de son âge avec qui échanger et jouer, une personne avec qui elle aurait pu évacuer sans en avoir conscience, l'affreuse solitude qui la rongeait déjà à ce moment-là.
Non…
Il n'y avait eu que son père, et elle ne pouvait considérer cette relation comme véritablement épanouissante. Aucune structure stable n'avait ordonnée sa vie sur ces douze premières années.
Douze années dont le souvenir n'évoquait aucune nostalgie. Aucune émotion, rien qu'un néant infini de fantômes terrifiants, d'ombres nocturnes silencieuses et d'indifférence glaçante, couplés à une forme d'abandon cachée et une maturité arrivée trop tôt… beaucoup trop tôt. Et tout cela faisait un savant mélange qui parasitait, encore aujourd'hui, son esprit de façon permanente.
Et ce n'était pas la présence d'Aram et Aurore, bien que l'ayant inconsciemment fait sortir de sa prison intime au fil des années, qui avait corrigée toute la profondeur de ce problème. Il était trop encré dans les méandres de son âme pour qu'il puisse se volatiliser par un simple souffle.
Le départ provisoire de ses deux protégés en terre connue n'avait fait donc que relancer, redéclencher, toute la machine qui s'était paisiblement endormie autour de faux-semblants et d'illusions chaleureuses. Tout ce qu'elle avait enfermé au fond d'elle surgissait à présent avec une force qui la rendait folle.
Folle de douleur et de chagrin.
Folle de désespoir.
Ni Aram, ni Aurore n'étaient responsables bien sûr. Ils n'avaient pas demandé à être là. Ils n'étaient que des pantins eux aussi mais des pantins qui coupaient progressivement tous les liens qui les entravaient. Les marionnettes prenaient leur liberté et elle… elle demeurait toujours prisonnière, incapable de sectionner la chaîne qui la maintenait sous le joug de ses cauchemars.
Au fond d'elle-même, elle s'en était toujours un peu voulu d'avoir ébranlé une famille unie pour servir les intérêts de son père. Mais avec le temps, et toute seule, elle avait appris à ne pas utiliser les autres à des fins personnelles car ayant une part de bon sens et d'humanité en elle qui ne s'était jamais tarie. Elle préférait, d'elle-même, faire preuve d'honnêteté envers ceux qu'elle aimait au lieu d'être la marionnettiste qui dirigeait le spectacle de leur vie.
Mais il y avait une exception !
Il subsistait toujours en elle ce désir égoïste qu'elle ne voulait pas écarter. Ce désir qui s'était opposé à son principe d'être toujours honnête envers les autres. Au final, et d'une certaine manière, elle ne l'avait jamais été envers ses deux protégés, envers Aram et Aurore, alors elle n'avait pu se résoudre à stopper ce désir. Parce que le faire signifierait détruire son train de vie qui ne tenait qu'à un fil. Elle perdrait aussi son faible nombre d'amis, c'était certain. Ils la regarderaient alors avec crainte et mépris en apprenant la vérité. Parce qu'eux aussi se sentiraient pleinement, et à juste titre, trahis ! Parce que stopper cette envie de maintient signifierait aussi perdre la seule chose qu'elle possédait. Perdre les deux seules personnes qui comptaient pour elle.
Oui…
Elle avait été celle qui avait enlevé Aram et Aurore à leur famille. Celle qui avait été à l'origine d'un drame et d'une tristesse nationale qu'elle avait, d'une certaine façon, prit plaisir à observer. C'était cruel en y repensant mais cette réaction n'était qu'une conséquence. Une récompense de la « vengeance » perpétré par tout son être, qui avait soudainement apaisé son cœur mais qui, pour aboutissement, allait la conduire droit vers la destruction.
Elle le savait aussi. Elle ne pourrait pas y échapper. Ça ne sera qu'un juste retour des choses…
Car c'était elle qui avait émis la proposition à son père, elle qui avait suggéré les différentes étapes à mettre en œuvre pour arracher les enfants royaux à leur cocon et elle avait été, du haut de ses douze ans, le cerveau de toute l'opération.
Il y avait cependant une chose qu'elle n'avait pas vu venir, tout comme ses subalternes d'ailleurs, c'était l'affreuse explosion qui avait décimé plus d'une centaine de personnes. L'explosion fut produite par des mercenaires avec qui ils avaient collaborés… et auxquels ils n'avaient plus jamais fait appels suite à cet acte immonde. Elle n'était pas responsable de cela car elle n'avait jamais voulu d'eux dans son plan, elle s'y était vivement opposée mais c'était Reiyan qui avait eu le dernier mot… C'était lui qui avait insisté !
Mais dans les faits, le plan qu'elle avait largement contribué à amener à terme était aussi bien tourné dans l'intérêt des Chevaliers Célestes que dans le sien. À cette époque, elle avait pensé qu'une telle réussite lui octroierait une meilleure considération de son père mais elle s'était trompée. Rien n'avait changé. Oh bien sûr, on l'avait félicité pour son rôle qu'elle avait assumé avec brio mais par la suite, personne ne s'était intéressé davantage à elle par la suite, si ce n'était à ses compétences en combat.
Quelle désillusion…
Alors, pour ne pas avoir le sentiment d'avoir fait tout ça pour rien, elle avait fait quelque chose qu'elle considérait aujourd'hui comme un acte impardonnable.
Par ce désir personnel de refuser de retourner dans sa cage de solitude, elle avait fait usage du seul cadeau que son père lui avait fait de toute sa vie, ses deux superbes lames d'un noir abyssal qui faisait partit intégrante de sa personne. Elle avait utilisé le pouvoir de ces armes…
Et elle avait alors maintenu Aram et Aurore dans son champ d'attraction !
Pendant huit années !
Huit années sous le contrôle mental qu'elle avait initié.
Incapables d'avoir une pensée pour leur famille et inaptes à envisager une quelconque rébellion envers ceux qui les avaient « recueillis ».
Tout cela pour ne plus se sentir seule.
Pour être sûre de ne plus jamais ressentir cette solitude dévastatrice.
Jusqu'à ce jour où les deux oiseaux avaient pris leurs envols pour ne jamais revenir sous leur forme enfantine.
Ce triste jour où elle avait vu, impuissante, ses deux protégés s'en aller en territoire gérudo, la laissant seule… à nouveau, et elle avait su à ce moment-là, sans savoir pourquoi, que tout était fini. Pourquoi son père avait-il fait ça ? Avait-il agi délibérément ? Il n'ignorait pas que la distance rendrait le processus de contrôle inopérant et que le temps allait dissiper toutes les brumes qui bloquaient les cerveaux d'Aram et Aurore. Alors pourquoi ?
Pourquoi ?!
Son père avait refusé de lui donner une explication valable lorsqu'elle s'était présentée à son bureau, au bord des larmes. Il n'avait rien voulu entendre, justifiant qu'elle était grande et que ce caprice n'avait pas lieu d'être. Au terme d'une conversation à sens unique, et tristement, elle était partie errer dans le complexe, sans but, et personne ne s'était inquiété de son état…
Par la suite, elle avait puisé en elle pour tenir le coup. Elle savait que le temps allait être long et malheureusement, elle n'avait pas tenu. L'irritation avait pris le pas d'abord, puis le mépris et enfin la colère. Elle ne s'était pas reconnue dans son attitude, dans ses paroles… dans la froideur de ses paroles ! Ses camarades en avaient fait les frais. Et le coup de grâce avait été les évènements à Aytema.
Ce terrible jour où elle avait, purement et simplement, perdu le contrôle et massacré à elle seule la moitié de la garde du château dans un excès de fureur destructrice qui avait terrorisé même son propre camp. Les traces macabres laissées derrière son sillage avaient marqué à coup sûr les esprits et sans savoir ce qu'on pensait d'elle à présent, elle se considérait déjà comme une bête assoiffée de sang. Plus rien ne pouvait changer cette vérité à ses yeux.
Cette horrible et cruelle vérité.
Car rien ne s'était arrangé par la suite, tout avait empiré.
L'espace noir et vide reprit place dans son esprit chaotique et brisé un court instant. Une goutte tomba et cette fois, la flaque ne disparut pas. Pire, elle s'évasa dans toutes les directions en formant de multiples zébrures sinistres. Bientôt, ce fut tout un réseau de lignes rouges éclatantes qui se dessina au sol en ayant une origine très précise. Elle ! Elle était l'épicentre de ces traits cassants.
La flamme de son âme vacilla de plus belle et sa lueur devint presque inexistante…
Au retour d'Aram et Aurore, alors que ses crises de rage et de démence commençaient à prendre une ampleur pire qu'alarmante, elle avait une nouvelle fois compris…
Ils savaient !
Aram et Aurore savaient, c'était certain. Leur manière de se comporter en sa présence le démontrait. Ils étaient davantage sur leurs gardes et prudents envers elle, ils la sondaient, comme s'ils cherchaient à comprendre ce qu'il se cachait derrière son masque de façade. C'était infime mais bien perceptible. Ils ne se laissaient plus approcher aussi facilement.
Cela ne signifiait plus qu'une chose, ils ne tarderaient pas à s'occuper de son cas, à la mettre face à sa culpabilité. Ils en avaient les moyens et ils n'hésiteront pas… Elle ne pourrait fuir car elle n'avait nulle part où aller et une fois la vérité répandue, on la jugerait pour ce qu'elle avait fait et elle serait rejetée par tous. Elle finirait donc seule et de façon définitive cette fois, pour le restant de ses jours.
La seule manière de l'éviter aurait été de relancer le processus de contrôle en priant pour que cela fonctionne de nouveau.
Mais quand les retrouvailles avaient eu lieu, un regain de lucidité couplé à de violents remords l'avaient empêchée de rebasculer Aram et Aurore sous son contrôle… Elle avait douté et si une partie de son corps avait accueilli l'indécision avec joie, preuve qu'elle avait encore une once d'humanité en elle, l'autre partie s'était muée en une peur tétanisante des conséquences que cela allait tôt ou tard amener.
Mais il était trop tard.
Et la douleur se faisait trop forte ! Elle ne tenait plus.
Non !
Non ! Non !
Elle ne pouvait s'y résoudre… Même si les chances étaient faibles, elle devait le faire. Elle devait les remettre sous son contrôle. Elle ne pouvait pas les laisser agir à leur guise.
Elle ne voulait plus jamais être abandonnée !
Elle s'entendit crier, hurler de toutes ses forces mais le néant absorbait tout. Rien ni personne ne pouvait l'entendre.
Les lignes au sol commencèrent à se fragmenter et son esprit suivait de la même manière. Il se brisait, lentement, sadiquement, douloureusement.
Elle perdait la raison !
Non ! Jamais elle ne se pardonnerait le crime qu'elle avait commis. Jamais elle ne se pardonnerait d'avoir menti au prince et à la princesse d'Hyrule et encore moins d'avoir détruit la vie heureuse qu'ils auraient pu avoir, entourés de l'amour de leurs parents. Tout était de sa faute.
Elle était encore prisonnière mais eux ne l'étaient plus.
Elle ne pouvait le supporter.
Si elle perdait Aram et Aurore, elle perdrait tout ce qu'elle avait construit, tout s'écroulerait avec fracas dans un chant de désespoir glacial. Elle perdrait la seule chose au monde qui la rendait heureuse et qui lui avait permis de connaître la signification du mot « vie ».
Elle ne voulait pas se retrouver à nouveau seule, de manière définitive cette fois. Elle ne pourrait supporter cela, son âme n'y résisterait pas !
Ce fut la pensée de trop.
Hystoria Arlaurhys fut engloutie derrière un épais nuage de ténèbres et son monde implosa…
O_o_O_o_O
Le hurlement leur arriva aux oreilles comme un coup de poignard dans leurs tympans. Elles sursautèrent toutes les deux avant de sentir une vive inquiétude devenir leurs nouveaux sentiments dominants.
Elles eurent toutes les deux la même vitesse de réaction.
Aurore et Shanna entrèrent à vive allure dans la maison en prenant garde à ne pas se heurter et le spectacle qui s'offrit à leurs yeux les laissèrent bouche-bée pendant un bon quart de seconde à l'instant où Aurore alluma la lumière.
Elle fit un pas supplémentaire et entendit un craquement passer outre la macabre chanson qu'Hystoria récitait à plein volume. La tête d'Aurore se baissa et elle découvrit avec une interrogation soudaine des morceaux de verres brisés et à quelques centimètres, une partie de la maquette dont Shanna avait parlé. Cette dernière avait été comme arrachée de son socle et jetée férocement au sol.
Aurore regarda, figée, les deux éléments cassés avant que son esprit ne se réenclenche enfin. La scène était beaucoup trop surréaliste pour réfléchir de façon saine.
Shanna devait être dans un état d'effarement bien plus important que la fois précédente. Aurore, elle, établissait à la vitesse de l'éclair, un raisonnement et des liens qui prirent soudain tout leur sens face à cette scène péniblement supportable.
Son analyse presque complète en tête, Aurore releva la tête et vit, de manière plus précise, Hystoria se tenir le bras gauche, en sang, en gesticulant comme une folle. Son souffle était saccadé et les pupilles de ses yeux étaient dilatées. Aurore croisa son regard un instant et y lu une détresse nouvelle qui n'avait rien à voir avec ses quelconques crises antérieures de folie. Ce n'était pas de la tristesse mais de la panique, voir même une forme de démence furieuse et désespérée. Hystoria était absente et elle ne semblait pas se rendre compte de ce qu'elle faisait là actuellement, dans la réalité. Ses iris améthyste avaient toujours leurs teintes et éclats particuliers et elle ne faisait aucunement attention à la présence des deux filles au seuil intérieur de la porte de la maison. Preuve supplémentaire de son inexistence mentale dans cette scène nocturne. Son corps était présent physiquement, mais pas son esprit.
Soudain, Hystoria fit apparaître un élément qu'aucune des deux autres filles n'avaient encore remarqué. La principale intéressée tenait un autre morceau de verre tranchant dans sa main droite, elle le leva aussitôt au-dessus de son bras déjà meurtri et d'un coup sec abattit le morceau de verre sur sa peau blanche. Le morceau glissa sur la largeur de son avant-bras en y imprimant une ligne qui se teinta rapidement en un carmin sanglant alors que des traits de la même couleur tombèrent en direction de sa main dont le poing était fermé.
Le sang d'Aurore se glaça et une décharge d'adrénaline lui traversa le corps.
Elle s'élança en parfaite simultanéité avec Shanna et, conscientes d'avoir perdu déjà trop de temps, décidèrent sans même se concerter de contourner la table de la cuisine et de tomber sur la blonde avec une force qui la fit basculer en arrière, entrainant fatalement les deux filles ! Le corps d'Hystoria fit office d'amortisseur. Sonnée, elle ne fit aucun mouvement. Voyant là une faille parfaite pour entraver la défense d'Hystoria, Shanna lui agrippa le bras gauche et d'un mouvement aussi précis qu'efficace, désarma la blonde. L'arme improvisée vola dans les airs avant de retomber sur le sol du salon. Aurore quant à elle fit relever Hystoria en position assise et l'entoura de ses bras qu'elle serra fortement contre la poitrine de sa camarade, bloquant ainsi à la fois le bras mutilé et le bras qui avait tenu quelques instants plus tôt, le morceau de verre aux bords et à la pointe ensanglantés.
Mais pour autant, Hystoria continua de crier, de tourner la tête dans toutes les directions et commença à se débattre avec virulence pour échapper à l'emprise de sa « tortionnaire ».
L'action, depuis les premiers hurlements, n'avait pas duré trente secondes mais pourtant, Aurore avait l'impression de lutter depuis bien le quadruple de temps.
Elle perçut des bruits lointains mais n'y accorda aucune importance sur l'instant. Littéralement plaquée contre le dos d'Hystoria et ayant sa tête à seulement quelques centimètres de cette dernière, Aurore commençait à ressentir une envie furieuse de destruction émaner de sa camarade. L'aura intimidante et mystérieuse n'était plus présente, fort heureusement, mais le désespoir perdurait encore.
Hystoria essaya de mordre les deux bras qui la retenaient prisonnière. La réponse ne se fit pas attendre et Aurore lança une combinaison de mouvements qui plaça alors Hystoria à plat ventre, la tête contre le sol avec une masse de cinquante-sept kilos sur le dos. Mais ça ne l'empêcha pas de continuer à émettre des cris déchirants.
Par Hylia, qu'est-ce qui avait pu la mettre dans un état pareil ?
Aurore vivait mal ce qu'il se passait à l'instant. Elle ne sut pas pourquoi mais les hurlements de son amie lui étaient insupportables. Bien plus insupportables que d'entendre des cris d'agonie sur les champs de batailles. Les derniers gémissements d'un mourant n'attaquaient que sa carapace émotionnelle. Ceux d'Hystoria attaquaient directement son cœur et son esprit. Le contexte et la véritable nature de ses plaintes lui échappaient complétement, d'autant plus qu'Aurore avait dû y aller franchement pour tenter de stopper la blonde et cela amplifiait son malaise.
Se pourrait-il que les hypothèses émises par Riju s'avérassent beaucoup, beaucoup plus graves qu'elle-même ne l'imaginait ? Si ses soupçons s'avéraient fondés, alors Aurore savait que le temps commencerait à devenir un luxe qu'ils ne pouvaient, avec Aram, plus posséder.
Elle n'était pas spécialiste dans ce domaine, Aram non plus d'ailleurs, mais elle en voyait assez pour être assurée du caractère urgent qu'avait la santé mentale d'Hystoria… Si on pouvait encore qualifier ça de santé mentale…
Si toute cette agitation aberrante avait comme point de départ originel les évènements de la vision qu'elle avait eu durant son séjour en territoire gérudo, alors elle ne devait pas trainer pour amener illico Hystoria aux mains de Makeela Riju.
Sinon, les aboutissants finaux allaient être désastreux pour un grand nombre de personnes, à commencer par Hystoria elle-même.
Ces pensées furent brusquement coupées car la blonde envoya une nouvelle vague d'énergie dans ses muscles. Cette dernière bascula sur le côté avec une Aurore effarée par une telle action mais qui maintenait toujours fermement sa prise. Shanna s'écarta pour regarder la scène avec concentration. Visiblement, elle ne semblait pas encline à un quelconque état d'âme face à cette situation et Aurore ne sut pas sur l'instant si cela devait la rassurer ou l'inquiéter également.
Mais ce qu'Aurore avait oublié de comprendre c'était que, dans cette position, les jambes d'Hystoria étaient libres de leurs mouvements. Elle ne réalisa que quelques centièmes de secondes trop tard le danger que cette position amenait. Hystoria, consciemment ou non, comprit la même chose qu'elle mais en sens inverse.
Les pieds nus de la blonde se balancèrent d'avant en arrière et frappèrent avec une force qu'Aurore aurait dû ne pas sous-estimer au premier abord. Cuisses et tibias furent touchés sans réelle gravité – Aurore serra malgré tous les dents – mais ce fut une autre sensation lorsque l'un des talons d'Hystoria percuta sèchement son genou gauche. Aurore grimaça fortement cette fois en ressentant une vive douleur émaner de la zone d'impact. Sa jambe, alors tendue, ce fut l'articulation et les tendons qui prirent tout le choc. Sous l'effet de celui-ci, la prise qu'Aurore maintenait jusqu'alors se desserra très légèrement mais suffisamment pour qu'Hystoria parvienne à dégager son bras droit et surtout son coude droit. L'os du coude vint alors percuter l'abdomen d'Aurore et sa respiration se coupa brusquement.
Cette fois-ci, la prise céda, permettant à Hystoria de se relever avec une expression qu'Aurore ne pouvait pas voir mais qu'elle devina être un mélange de souffrance, physique comme mentale, et de folie extrême.
Mais au grand soulagement de la cheffe d'équipe, qui inspirait et expirait bruyamment, Shanna était intervenue, en sautant pile poil au bon moment et en plaquant Hystoria au sol pour la deuxième fois en deux minutes de lutte. Elle employa cependant une méthode plus radicale, se servant à la fois de ses bras et de ses jambes pour entraver la blonde qui se retrouvait soudain totalement incapable de se défendre, couchée une nouvelle fois sur le ventre.
Aurore découvrait pour la première fois les compétences surprenantes de Shanna dans le combat au corps à corps. Jusqu'à présent, la lancière n'avait jamais eu l'occasion de démontrer tout l'étendu de son talent et la façon dont elle mettait en œuvre ses années d'entrainement en appuyant fermement dans le dos de la concernée montrait clairement qu'elle avait bien plus d'expérience qu'elle.
Cela montrait aussi à quel point Aurore s'y était mal prise pour tenter de stopper Hystoria dans son élan de folie.
Comme quoi, elle avait beau être une as de la rapière, ses compétences d'art martiaux laissaient à désirer.
Mais tout de suite, Aurore balaya cette pensée dans un recoin de sa tête et se releva avec néanmoins quelques difficultés. Avec soulagement, elle vit Aram, Matael, Kaze et Line débouler de l'escalier, leurs armes prêtes à être dégainées. La consternation se lisait sur leurs visages, sentiment renforcé par ce réveil imprévu. Mais au-delà de ça, la princesse aux yeux turquoise se sentit soudain soulagée d'avoir enfin des renforts au cas où Hystoria parvenait à échapper à la forte emprise qu'employait Shanna à cet instant donné.
Aurore sentit les regards de ses camarades et de son frère se poser tour à tour sur elle, alors qu'elle continuait d'avoir des difficultés pour reprendre sa respiration, sur Shanna et finalement sur la principale intéressée qui, si elle avait baissé en volume sonore, continuait néanmoins à gémir de douleur et de… quelque chose d'indéfinissable qui s'apparentait à du chagrin…
Kaze et Matael allèrent se poster près de Shanna et l'aidèrent à calmer Hystoria qui, malgré ses gémissements, ne se débattit qu'avec une résistance faiblarde. Ils constatèrent avec effarement les affreuses lignes écarlates qui striaient le bras de la blonde et Kaze prit l'initiative d'aller chercher des bandages.
Line, quant à elle, resta en retrait, tout en regardant attentivement la scène, la pointe de sa hallebarde au sol. Elle semblait énervée d'avoir été tirée du confort de son matelas mais malgré tout, Aurore y perçut une lueur d'incompréhension mêlée à de l'inquiétude. Chose qu'elle voyait pour la première fois chez la haute gradée. Ce n'était pas dans ses habitudes de montrer autre chose que de l'orgueil et du mépris… quand elle ne se contentait pas juste de paroles hautaines.
Mais qu'ils ne saisissaient aucunement la raison de cette brusque bataille à deux contre un était normal finalement. Les trois garçons et la dernière fille du groupe s'étaient sans doute attendu à tomber sur des intrus aux intentions hostiles, pas à voir Hystoria dans un état de folie, se faire maîtriser au sol par une Shanna très professionnelle dans ses mouvements et une Aurore au souffle coupé avec une option jambe douloureuse en prime.
Revenu de visite dans la salle de bain de la maison, Kaze rejoignit une seconde fois la lancière avec des bandages épais et une petite boite.
Au final, seul Line ne montra aucune émotion apparente à ce qui se déroulait sous ses yeux. Adossée contre une poutre verticale, elle ne faisait que regarder dans le vide sans se préoccuper davantage de ses « camarades ».
Il ne restait plus que les deux têtes royales qui se faisaient face. Aurore perçut les yeux fatigués de son frère que le réveil brutal n'avait pas aidé à effacer. Aram s'approcha de sa sœur car remarquant finalement ses difficultés pour faire entrer de l'air dans ses poumons et ses efforts pour aligner deux pas convenablement et sans grimacer. Juste avant qu'il ne se porte à sa hauteur, Aurore vit, avec soulagement, que l'épée rangée à la ceinture d'Aram était une simple épée en acier, arme la plus basique à trouver pour des épéistes.
Il n'avait pas pris Lyrae, fort heureusement. Un souci de moins à gérer le cas échant.
– Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Demanda directement Aram avec un regard inquiet pour Shanna, Hystoria et pour elle-même. Il la releva ensuite d'un mouvement ferme.
Aurore hoqueta avant de répondre tout en essayant de ne pas trop appuyer sur sa jambe gauche.
– Si je le savais…, répondit-elle d'une voix rocailleuse.
– Ça ne m'aide pas beaucoup ça Aurore mais si tu me parl…
Un bruit vint couper court à la phrase d'Aram.
Aurore et son frère tournèrent simultanément leurs têtes en direction de la cacophonie. Instinctivement, elle vit Aram porter la main à son épée et elle en fit de même… alors qu'elle n'était pas armée. Réflexe intact malgré l'heure tardive remarqua-t-elle.
Hystoria recommençait à se débattre avec virulence. Ses yeux exprimaient une peur immense. Elle tenta même de mordre Kaze qui esquiva l'attaque sans souci grâce à Matael et Shanna qui tiraient vigoureusement la lionne en arrière. Mais, emportés par leur élan et par l'absence de réaction opposée, ils mirent trop d'énergie dans le mouvement, ce qui fit basculer Hystoria une troisième fois. L'arrière de son crâne heurta l'angle droit du plan de travail de la cuisine dans un bruit sourd. Elle s'effondra ensuite sur le sol en gémissant de nouveau.
Aurore et Aram regardèrent la scène sans un mot, ne sachant pas réellement quoi faire puisque que Shanna était déjà en train de relever la concernée tout en examinant sa tête. Ses sourcils se froncèrent un court instant et Aurore devina qu'Hystoria pouvait ajouter une nouvelle blessure à son palmarès de la soirée. Une pensée empreinte d'humour noir qu'elle évacua très vite car le contexte ne s'y prêtait guère… D'autant plus que la confirmation fut apportée lorsque Shanna prit une partie des bandages amenés par Kaze, qui était à présent debout, pour s'occuper de la tête d'Hystoria.
C'est alors qu'Aurore vit ce que Kaze tenait dans l'une de ses mains… Une petite boite qu'il referma avec un air de soulagement malgré son visage sérieux.
Aurore comprit tout de suite ce qu'il venait de faire mais elle ne prenait pas ça comme un soulagement.
– Kaze, je ne suis pas sûr que lui avoir donné un somnifère de force était la meilleure chose à faire ! Déclara soudain Aram d'une voix claire et précise mais avec une légère pointe de sévérité.
Surprise que son frère l'ait devancé, elle se contenta d'appuyer les paroles d'Aram en modifiant l'expression de son visage qui se fit plus dure. Cela ne lui plaisait pas, et ce, malgré la « bonne » réaction de Kaze. Car dans les faits, il n'avait fait qu'appliquer en situation réelle, toute la théorie qu'on lui avait enseignée… qu'on leur avait enseignée.
Et d'ailleurs, il l'expliqua lui-même alors que tous restèrent comme statufiés au beau milieu de la double grande pièce principale de la maison.
– Je n'étais pas convaincu moi-même de l'utilité de cette manœuvre j'avoue, lança Kaze très sûr de lui. Mais dans les faits je ne fais qu'appliquer ce qui est écrit dans le manuel : « En cas de confrontation avec une personne dans l'incapacité de résonner de manière saine, ou tout simplement incapable de se contrôler, ne pas hésiter à employer la manière forte. La méthode la plus rapide et efficace consiste à entraver partiellement ou totalement l'opposant ou l'opposante de sorte à l'empêcher de se mouvoir. De ce fait, cela limite les risques qu'il ou elle commette des actes regrettables.
Dans le cas où la personne se trouve dans un état qui semble être plus grave ou qui sous-entend un état de démence à même d'être dangereux pour son entourage, ne pas hésiter, en complément à l'entrave, à endormir de force l'individu… »
Un blanc s'installa. Aram soupira.
– Difficile de te contredire puisque tu viens de réciter les propos exacts, néanmoins, tu reconnaîtras que, au vu de la situation, Hystoria aurait besoin d'être aidée au lieu de se faire soumettre par ses propres camarades et amis ! Répondit-il en revanche froidement.
Le ton qu'Aram venait d'employer laissa Aurore sans voix… Et cela surpris également Kaze, le faisant prendre alors un air plus innocent.
– Je n'ai jamais parlé de la soumettre Aram, assura-t-il avec des amples mouvements de mains. Ni personne d'autre ici. Je peux comprendre que ce qu'il se passe te fasse un choc mais je t'assure que je ne souhaite absolument pas lui faire de mal. J'ai juste pensé que c'était la meilleure solution au vu du contexte.
– Elle souffre… Elle souffre et vous en rajoutez une couche… Ce n'est pas de ça dont elle a besoin, fit Aram à voix basse en fixant Hystoria.
– Comment tu peux le savoir ? lança Kaze, perplexe. À part les cris, tu n'as pratiquement rien vu de la scène, tout comme moi, sauf que moi, je n'ai pas cherché à comprendre le pourquoi du comment et j'ai agi directement, pour le bien de tout le monde ici. De plus, tu ne sais même pas pourquoi elle a pété les plombs.
Aurore sentit que son frère avait reçu l'affirmation comme une baffe. L'expression de son visage montrait qu'il savait qu'il s'était laissé aller mais au fond Aurore pouvait le comprendre, car eux savaient ! Ils savaient quelle était l'origine probable de cette crise…
– Ouais c'est pas faux…, grommela Aram. Excuse-moi.
– Y'a pas de problème vieux, répondit Kaze d'un ton soulagé.
Silence…
Instant que Shanna brisa.
– Aurore, qu'est-ce qu'on fait, on balance tout ce qu'on a vu maintenant ou on attend tout à l'heure ? Fit-elle tout en veillant à ce qu'Hystoria soit dans une position convenable sur le sol dur et froid car en effet, elle commençait à piquer du nez.
Les visages oscillèrent entre interrogation et forte envie d'aller se recoucher, Aurore coupa court à toute réflexion.
– Si personne n'y voit d'inconvénient, je préférais effectivement reporter les explications à plus tard car je n'ai aucune envie de passer ma nuit à théoriser, en plus…
Aurore vérifia qu'elle avait l'attention de tout le monde.
– Je ne suis pas très confiante sur le fait que le somnifère soit efficace, vu les précédentes réactions d'Hystoria, et surtout vu son étrange comportement, comment savoir si le médicament va faire réellement effet ou non ? Ça ne m'étonnerait même pas qu'elle se réveille d'ici une heure… Et puis bon, vous avez été tirés du lit à deux heures du matin, il vaudrait mieux que vous retourniez vous coucher, inutile de reproduire la courte nuit de Leurain inutilement… surtout quand je vois vos mines. Qu'en penses-tu Line ? Termina-t-elle avec une pointe d'ironie car elle voyait nettement l'ébène n'en avoir pratiquement rien à faire de ce qu'elle disait.
Line ne répondit donc que par une grimace… Ce qui n'étonna personne.
– Merci Line ! Cependant, j'aimerais qu'il y ait, malgré tout, un début de discussion avant que nous allions tous au chaud sous nos couettes. Avant de rendre compte de nos observations avec Shanna, je souhaiterais qu'on écoute mon frère car il a soulevé un détail qui n'est pas anodin et qui, je pense, peut s'avérer être une piste tout à fait sérieuse. Du coup Aram, si tu pouvais éclairer nos lanternes…
Aurore se garda de dire que la piste en question avait de très fortes chances d'être la bonne du fait des nombreux éléments apportés par Makeela Riju sur le passé d'Hystoria. Seulement, ni Kaze, ni Shanna, ni Matael et ni Line ne le savaient. Aurore et Aram avaient lancé leur tactique mais ils ne s'étaient limités qu'à évoquer quelques secrets et faire quelques confidences. Rien n'avait encore été avancé concernant Hystoria.
Du coup…
C'était à présent l'occasion parfaite car le sujet allait pouvoir être traité indirectement.
– Bon ! Se lança Aram.
Tous se tournèrent vers lui.
– Je n'ai pas été un spectateur privilégié de ce qu'il s'est passé mais j'ai ma petite idée…, fit-il sur sa lancée. Connaissant Hystoria depuis huit ans, je suis sûr qu'il ne s'agit pas là d'une bête crise de démence, ça n'aurait aucun sens, sauf s'il y a un acteur externe à tout ça ! Ça n'engage que moi mais à mon avis, la seule hypothèse valable est qu'elle a tenté de nous prévenir de quelque chose… surement inconsciemment d'ailleurs, mais au moins elle a essayé.
« Merci Aram, pile ce qu'il fallait » nota Aurore dans sa tête.
– De quoi voudrait-elle nous mettre en garde Aram ? Fit alors Matael en baillant. Nous sommes tous au courant que Sanglance a pour intention de venir nous botter le cul et s'ils étaient déjà là, je doute qu'ils auraient tenté une approche rapide et brutale sans savoir à qui ils pourraient avoir à faire. De plus, ils ne connaissent pas le terrain et donc ils ne peuvent pas savoir que le simple fait de marcher aux limites du périmètre, de nuit, déclenche automatiquement un système de lumières qui les rendraient visibles à n'importe qui…
En prenant les faits sous un autre angle, peut-être que les évènements d'Aytema sont à l'origine de cette crise-là. Après tout, elle a causé un beau massacre là-bas. Peut-être que sa fureur passée se répercute en cauchemars violents, ce qui a pu finir par la faire imploser.
– Nous n'étions pas à Aytema mais j'imagine qu'il y a du vrai dans ce que tu dis surtout que d'après les rapports, son action aurait été… spectaculaire…, répondit Aram
– Le terme « spectaculaire » est un bien faible mot, ajouta Shanna d'une voix distante.
– J'ignore dans les détails ce qu'il s'est passé durant votre assaut et je sais que vous n'avez pas été épargnés, donc je vous fais confiance sur le ressenti que vous avez eu… mais à mon sens, l'origine de cette folie qu'a affichée Hystoria doit venir d'ailleurs. Quand je dis qu'elle avait voulu nous prévenir, je pense plutôt à quelque chose qui la concerne directement.
Elle vit très nettement Aram esquisser un léger rictus avec ses lèvres. Elle comprit le message car ayant des informations que ses camarades n'avaient pas, elle savait où voulait en venir son frère. Elle prit sa suite.
– De ce que Shanna m'a expliqué, continua-t-elle. Ce n'est pas la première fois qu'elle nous fait une telle scène, peut-être moins grave pour la fois précédente mais cela reste préoccupant et s'il y a récurrence…
– Ah oui, lança Matael en levant un doigt. J'avais oublié, la fois où elle avait fixé la maquette en racontant je ne sais quoi ! C'était il y a quoi… deux semaines ?
– Trois Matael ! Trois semaines ! Fait travailler ta tête un peu, fit Line en soupirant, égale à elle-même.
– Merci du conseil la ténébreuse, répondit Matael en imitant volontairement la voix exaspérée d'Hystoria.
– Alors juste une chose mon grand, il n'y a que Hystoria que j'autorise à me parler de cette manière… T'éviteras donc de recommencer à l'avenir et puis franchement, ton imitation était plutôt ratée. Va t'entrainer avant de te ridiculiser devant plus important que toi.
– Tu « autorises » Hystoria ? S'amusa Matael en ignorant la dernière remarque. Révélation précieuse ma chère. Vous vous gueulez dessus tout le temps mais en vrai y'a plus que ça pas vrai ! Petites cachotières…
– Pardon ?! Tu peux répéter ?! Répondit Line d'une voix tranchante.
– Eh vous deux, c'est pas le sujet ! Tonna Aurore d'une voix ferme.
Matael se renfrogna et Line soupira d'un air dédaigneux mais Aurore remarqua furtivement qu'elle détournait la tête de quelques centimètres sur sa droite.
Intéressant…
Elle reprit finalement.
– Pour en revenir à ce que je disais, reprit Aurore en haussant la voix sur le dernier mot. Hystoria avait agi bizarrement cette nuit-là et quand Shanna me l'a annoncé j'ai établi un lien avec quelque chose que mon frère et moi-même avons vu durant notre séjour.
Aurore vérifia qu'elle avait, encore une fois, bien l'attention de tout le monde avant de poursuivre.
– Il se trouve que j'ai développé un petit pouvoir très pratique là-bas. Grossièrement et pour faire court, la reine nous avait emmené en haut d'une montagne et pendant la nuit, j'ai eu… comment dire…
– Une vision…, compléta Aram sans attendre l'approbation de sa sœur.
– Oui c'est ça, reprit Aurore. Une vision, une vraie de vraie et…
– Ce n'est pas réservé à la reine et à la princesse d'Hyrule ça normalement ? Questionna brutalement Kaze, arrachant un air surpris à Aurore et Aram qui le cachèrent bien vite.
– Si, si bien sûr, répondit Aurore. Mais il faut croire que j'ai les capacités d'en avoir…
Oh merde, ils avaient oublié ce détail. À cause du champ de contrôle supposé des Chevaliers Célestes, personne ne savait, à part Hystoria, qu'elle, Aurore, et lui, Aram, étaient les prince et princesse d'Hyrule. À vrai dire, aucun des deux royaux ne savaient exactement comment Matael, Kaze, Shanna et Line pouvaient ne pas se douter que la ressemblance entre Aurore, Aram et le reste de leur famille était particulièrement frappante. Ce n'était pas comme si les photographies officielles – merci la technologie Sheikah – étaient facilement trouvables dans les grandes institutions propres à chaque pays et ce, pour toutes les dynasties et familles régnantes ou connues.
À moins que le champ de manipulation, théorisé en territoire gérudo, ne soit beaucoup plus efficace que prévu et à ce compte-là, cela ajoutait une explication supplémentaire à l'absence d'envie de fuir l'organisation.
Difficile d'échapper à l'emprise des Chevaliers Célestes en étant soi-même impacté et en ayant des camarades incapables de les reconnaitre pour ce qu'ils étaient en réalité. C'était une certitude mais heureusement, ce contrôle mental n'avait plus de raison d'être sur eux.
Toutefois, Aurore devait admettre qu'elle venait de commettre une erreur. Elle avait confiance en ses camarades bien sûr mais qui sait ce qu'ils pouvaient faire avec une information pareille…
– En fait, fit Aram d'une voix posée. Aurore a développée ici-même des compétences très rares qui lui ont permis d'atteindre un stade de maitrise que peu de mages ou de sorciers sont capables d'atteindre. Elle tenait à ce que ça reste secret car il s'agit d'un don rare et précieux et vous savez ce qu'il se passe en général envers ceux qui possèdent un don rare et précieux…
Aurore remercia intérieurement son frère. Il pouvait se montrer têtu par moment mais par Hylia, qu'est-ce qu'il savait bien rattraper les situations délicates.
– Je vois très bien de quoi tu parles oui et je comprends mais nous sommes vos amis, vous auriez pu nous le dire, fit Kaze d'une voix dénuée de colère mais un tantinet sèche.
Elle grimaça.
– Avec tous les élites et les autres bouffons qui nous entourent…, argumenta Aurore en essayant de garder de l'assurance dans sa voix. Je ne te vise pas Line rassure toi… Je préférais éviter ! Désolée si ça vous peine mais c'était pour moi la meilleure solution et Aram a également insisté pour que je n'en parle pas…Etant mon grand frère, je prends toujours en considération ses conseils…
Ce qui était vrai et normal selon elle, le reste en revanche était un parfait mensonge puisque ce pouvoir qu'elle possédait lui avait été transmis par sa mère à sa naissance. Elle l'avait ensuite fait « simplement » surgir au sein de la citadelle gérudo.
– Mais bref, reprit Aurore. Pour en revenir à cette vision que j'ai eue…
Aurore expliqua rapidement le contenu de ce rêve dans ses aspects les plus importants. Elle insista sur le probable traumatisme subi et sur le fait que la dernière crise d'Hystoria en date lui avait fait regarder la regrettée maquette de navire marchand, qui avait été placée en décoration dans leur maison, pendant plusieurs minutes. Aurore ignorait totalement si le navire de sa vision était un navire marchand d'ailleurs, mais tant qu'à faire, autant le faire croire, ça rajoutait de la crédibilité.
– Et tu es sûre que cette vision est fiable ? Questionna Kaze d'une voix qui trahissait de la perplexité.
– Honnêtement Kaze, répondit-elle d'une voix qui se voulait sereine en apparence. Se retrouver en haut d'une montagne, en pleine nuit, avec un magnifique spectacle brillant, par un froid glacial n'est déjà pas quelque chose d'anodin mais à ça tu ajoutes le fait de ressentir une sensation de chute et d'assister à une scène criante de réalisme, fortement glauque et fournie en détails visuels sans l'avoir demandé tout en ayant la capacité de réfléchir de manière lucide. C'est exactement ce que j'ai pu faire. Tu conviendras surement qu'un rêve basique n'aurait aucune chance de produire un tel scénario, si c'en était un, sans compter qu'on ne se souvient pas souvent de ses rêves, or, je me souviens parfaitement de celui que je viens de te raconter. Il ne s'agit que de ma parole mais – elle s'adressa à tout le monde cette fois – dans le cas où il vous faudrait une preuve tangible, je vous invite volontiers à venir faire un tour en territoire gérudo. Donc oui Kaze, je suis sûre à deux-cents pour cent que cette vision est fiable !
– Je confirme les propos de notre cheffe puisque j'ai personnellement vu Hystoria faire une fixation sur la maquette lors de sa crise il y a trois semaines, tout en marmonnant des paroles incompréhensibles…, ajouta Shanna tout en allant reposer le matériel médical dans un placard.
Kaze leva les bras et les abattit ensuite en direction du sol d'un air las ce qui n'échappa pas à Aurore. Matael et Line ne produisirent aucune réaction apparente même s'ils n'avaient pas loupé une miette des explications.
– Toujours est-il que ce n'est pas le seul élément qui prouve ce que mon cher frère avance ! Bon du coup, on va finalement la faire cette discussion… Désolée ! Shanna ?
Cette dernière acquiesça.
– Juste avant qu'Hystoria ne commence à hurler, une aura néfaste avait commencé à émerger. Quelque chose d'effrayant... Hystoria a ensuite demandé avec une voix d'outre-tombe, qui était bien la sienne par contre, pourquoi Aram et Aurore étaient partis, pourquoi tout le monde l'abandonnait et… elle a aussi appelé sa mère, pour lui demander pourquoi elle l'avait laissée et qu'elle avait peur…
– C'était difficilement supportable de l'écouter tant elle semblait rongée par le désespoir, compléta Aurore en ayant un regard nuancé vers Hystoria qui s'était cette fois bel et bien endormie comme une marmotte.
– Ah ouais… carrément… Y'a un truc qui ne tourne pas rond là, balança Matael avec son tact habituel. C'était quand ça ?
– Juste avant qu'elle hurle ! Répondit la fille aux cheveux bleus.
Aurore vit que les visages de ce dernier et de Kaze se faisaient soudain et malgré tout, plus sérieux.
Line quant à elle n'était plus adossée contre la poutre mais était bien droite sur ses deux jambes avec un regard qui en disait long sur l'intérêt qu'elle portait à ces révélations.
Enfin, il restait son frère. Difficile de savoir ce qu'il pensait mais d'après son instinct fraternel, il devait être dans un état de concentration et de réflexion avancé. Aram était toujours comme ça, sa tête turbinait toujours à six-cents à l'heure pour émettre des hypothèses solides. Nul doute qu'elle, Aurore, devrait tenir une longue discussion avec Aram pour mettre les choses au point.
– Cette aura sinistre Aurore… c'était quel genre d'émanation ? Demanda-t-il alors sérieusement, en se tournant vers elle.
Elle eut envie de répondre sur un ton ironique mais elle préféra finalement une réponse sur un ton sérieux, plus en adéquation avec le contexte.
– Le genre qui te donne envie de fuir le plus loin possible si tu tiens à la vie ! Tu vois surement de quoi je veux parler.
– Effectivement et ça ne me rassure pas…
– Bon, et maintenant ? Fit Kaze en baillant à son tour en cassant le dialogue entre le frère et la sœur. Qu'est-ce qu'on fait ? On envoie Hystoria faire un tour chez les médecins du complexe ou on la garde ? Personnellement, vu ce que j'ai entendu, je ne préférais pas qu'elle reste ici…
Aram recula pour se mettre en retrait.
– Tu sais mon ami, fit Matael. Je suis pas sûr que ça soit une meilleure idée de l'envoyer chez les toubibs. Si elle pète encore une durite, ça risque d'être un beau carnage et je serais pas très rassuré d'avoir, excusez-moi le terme, une folle qui se balade dans l'enceinte du complexe avec des idées noires. Rappelle-toi d'Aytema et aussi, voyez les blessures qu'elle s'est elle-même infligé.
– Si elle reste ici, elle pourrait devenir un danger pour nous, affirma Kaze en croisant ses bras.
– Et elle sera aussi un danger pour les autres ! Répliqua Matael. Qu'elle soit ici ou non ne changera rien.
– Alors dans ce cas, j'aimerais savoir qui serait prêt à se porter volontaire pour la surveiller jusqu'à son réveil et même toutes les nuits ! D'après de ce que j'ai vu en arrivant dans ce salon, Aurore a reçu des coups et Shanna a dû employer des techniques avancées pour maintenir Hystoria au sol. Si elle repart dans un délire violent quand elle rouvrira les yeux…
– Certes mais…
– C'est bien pour ça que je souhaiterais qu'elle soit en compagnie de spécialistes, coupa Kaze. Ils doivent savoir gérer ce genre de cas mieux que nous. Nous savons tous nous battre et nous défendre mais je ne suis pas sûr qu'on soit individuellement capable de la retenir si elle se décide à nous prendre pour cible. Même à deux, ça me parait impossible… surtout si ce sont ses instincts primaires qui prennent le dessus. À l'exception d'Aurore et Aram, on a été témoins de ce qu'elle est capable de faire si elle ne contrôle plus rien. C'est un risque non négligeable de la garder avec nous, je vous assure !
– La différence Kaze, entre les soldats d'Aytema et nous, c'est que nous on la connaît, avança Shanna. Sa transformation en loup est un problème c'est sûr, mais on aura le temps de la voir venir. Elle ne se transforme pas instantanément. D'ailleurs, on part du principe qu'elle va automatiquement nous agresser dès l'instant où ses yeux s'ouvriront mais peut-être que…
– Laissez-moi faire ! Déclara une voix féminine et autoritaire qui coupa net la phrase de Shanna.
Tous se retournèrent vers Line qui avançait désormais vers le centre de la pièce. Aurore fronça les sourcils, elle-même hébétée par cette interruption.
– Attend une seconde Line, fit Kaze d'une voix étonnée. Hystoria n'est pas la personne que tu aimes le moins ici ? Pourquoi tu te proposes ?
Cette dernière esquissa un sourire empreint de sadisme.
– Peut-être que c'est le cas, peut-être que je la hais de tout mon cœur ! Mais c'est justement pour ça que je me porte volontaire. J'aurais beaucoup moins d'état d'âme que vous à porter la main sur elle. Avouez que c'est un compromis qui arrange tout le monde. Personne ne se mouille à part moi et je suis la mieux placée pour lui mettre un bon coup derrière la tête si elle s'excite trop.
– C'est bien ce que je disais, attaqua Matael en portant la main à son menton. Y'a un truc entre vous…
– Ta gueule toi, tu veux !
– Line ! Matael ! S'il vous plaît ! Conseilla Aurore sur un ton sans équivoque pendant qu'Aram se retenait de glousser. Et toi Matael, au lieu de la chercher, occupe-toi plutôt de déplacer Hystoria sur le divan, qu'elle soit au moins dans une position confortable sur un support autre que du bois ou de la pierre.
Matael haussa bien haut les bras.
– Vos désirs sont des ordres mademoiselle ! Crut-il bon d'ajouter à sa cheffe.
Aurore attendit que Matael accomplisse sa tâche, non sans repenser à sa dernière affirmation qui lui laissait mauvaise impression, avant de pouvoir reprendre la parole et donner ses directives. Elle qui souhaitait faire une rapide mise au point, voilà qu'ils avaient fini par en faire une longue discussion. Cela la gonfla un peu puisque c'était toujours la même chose, tout le temps. Peut-être qu'elle finirait par s'y habituer un jour…
Matael posa Hystoria sur le divan alors que cette dernière roupillait d'un sommeil tout sauf naturel. Au moins, elle avait l'air apaisée à cet instant. Aurore pria pour que cet état puisse durer le plus longtemps possible.
– Bon ! Exposa-t-elle. Maintenait que chacun a exprimé son point de vue, je propose que l'on garde un œil attentif sur Hystoria cette nuit et je déciderai de la marche à suivre la concernant en fonction de l'évolution de ses émotions. Line s'occupera de la surveiller… Ne fais pas cette tête Kaze ! Matael n'avait pas tort quand il disait qu'elle serait aussi dangereuse ici qu'ailleurs. Etant donné notre position vis-à-vis d'elle, nous pourrons agir, à mon sens, suffisamment vite si elle re-pète sévèrement les plombs. Est-ce que c'est clair ?
– Très clair cheffe ! Confirma Shanna alors que les autres se contentèrent d'un hochement de tête. Juste, reprit-elle. Doit-on informer la direction des Chevaliers Célestes des évènements de cette nuit ?
– Pour qu'ils vous collent aux bottes comme des chuchus ? Je ne vous le conseille pas ! Déclara Line avec sa tonalité habituelle.
« Très juste » remarqua Aurore en découvrant que Line avait des connaissances sur les « monstres » qui peuplaient encore Hyrule ici et là.
– Des chuchus ? Fit Matael d'une voix quant à lui perdu.
Line soupira bruyamment, exaspérée.
– Tu te renseignes parfois imbécile ?! Va faire un tour dans la bibliothèque t'instruire sur le bestiaire des terres hyliennes, ça fera du bien à ta matière grise.
– Ah ouais pourquoi pas. Je verrai plus ta sale tronche comme ça !
Aurore se retint de taper du poing sur la première surface qui pouvait lui passer sous le nez, de peur de réveiller la blonde aux cheveux ondulés.
– Line ! Matael ! Par pitié, arrêtez de vous provoquer ! C'est usant.
Les deux adultes se turent et n'émirent plus aucune parole. Aurore savait que Line faisait exprès de continuer le jeu de Matael mais concernant celui-ci, Aurore se demandait quand-même s'il ignorait vraiment à quel moment il devait la fermer.
– Je pense que tout est dit non ? Déclara Aram d'une voix tranquille.
Aurore fit un tour de la pièce avec ses yeux pour s'assurer que personne ne souhaitait intervenir encore une fois.
– Je pense oui ! Maintenant tout le monde au lit, excepté Line bien sûr. Si vous voulez qu'on reparle de tout cela plus tard, ça ne pose pas de problème. Ensuite, te concernant Line, combien de temps comptes-tu rester ?
Line haussa les sourcils.
– Jusqu'à ce que vous soyez levés bien évidemment, quelle question…
– Tu comptes donc rester ici tout la nuit ? Questionna Aurore dont la voix trahissait de l'étonnement. Tu ne souhaites pas que quelqu'un te relève ? Comme moi par exemple ?
– Si je te le dis… Je ne suis pas en sucre, je dormirai en décalé.
– Très bien ! D'accord… Comme tu veux. Je n'ai pas encore conscience de tes capacités, je te laisse donc vaquer à tes occupations et agir par toi-même en cas de besoin, fit-elle avant de s'adresser au groupe. Je suppose que personne ne ressent le besoin d'émettre une protestation ?
On lui répondit unanimement que non, personne n'avait aucune contestation à émettre.
– Bien, alors bonne nuit à tous ! Termina Aurore en fermant la marche vers l'escalier.
O_o_O_o_O
Tous accompagnèrent Aurore, certains en baillant, d'autres en engageant une conversation sur la supposée raison qui pouvait provoquer les crises d'Hystoria. À l'exception des cinq personnes, il ne restait dans le salon que la blonde endormie et l'ébène qui regardait désormais sa « protégée » avec intérêt.
Line se dirigea vers un fauteuil et s'y assit en lançant un regard perçant à la fille qu'elle méprisait faussement depuis six semaines. Elle posa ensuite sa hallebarde à ses pieds et entreprit de remettre en ordre ses cheveux noirs.
Quelques minutes défilèrent et au bout d'un moment Line claqua des doigts, les yeux toujours rivés sur Hystoria, et les différentes lumières encore allumées s'éteignirent dans un dernier soupir en laissant seulement une lanterne posée sur la table centrale du salon. À présent, seul ce petit bout de pièce était éclairé, par une lumière tamisée, au point de ne pas distinguer correctement les murs et le sol.
Line entendit encore des bruits venant de l'étage, des portes se fermer et des bribes de conversation s'évanouir. Le silence vint alors reprendre sa place, ne laissant à son tour, que le son de la respiration calme d'Hystoria et celui des flammes qui dansaient devant ses yeux noisette.
– Dire que tu aurais pu avoir… non… que tu aurais dû avoir une vie totalement différente si certaines personnes n'étaient pas intervenues…, murmura-t-elle en se calant dans son fauteuil.
Seuls les sons d'inspirations et d'expirations lui répondirent.
– Regarde ce que tu es devenue aux mains de cette organisation élitiste, une bonne à rien ! Juste une fille faible qui se donne des airs de grande guerrière et qui force l'affection pour survivre à ses démons…
Line entendit une porte s'ouvrir. Celui ou celle qui était sortit de sa chambre avait fait très attention car elle avait eu de mal à percevoir le bruit. Malheureusement, elle avait une excellente audition.
Elle continua sur sa lancée.
– Tu n'es pas capable de contrôler ta transformation malgré ce que tu veux faire croire à tout le monde ! Tu souffres à un point inimaginable mais pourtant tu fais bonne figure en cachant ta souffrance… Tu croyais vraiment que ça m'échapperait ? Idiote !
Des bruits de pas se firent entendre, discrets mais audibles. Line ne s'en soucia pas le moins du monde.
– Tu es tellement pathétique que ça me donne envie de vomir. Si ma famille était encore en vie, elle serait consternée de te voir dans cet état.
Mon père a servi les plus grands, au point même de devenir le conseiller personnel d'un dirigeant. Ma mère était la meilleure lancière de nos terres et tous lui rendaient les éloges qu'elle méritait… Mon grand frère et ma grande sœur seraient aujourd'hui des personnes reconnues pour leurs talents, leur beauté, leur intelligence et leurs accomplissements… Mais ils sont morts ! Tous morts ! Tués au beau milieu de la nuit par des salauds qui ne cherchaient que des richesses. Tués parce que notre famille dérangeait les autres. Aucun honneur, que de la lâcheté… Mais ils ont commis l'erreur de m'oublier dans leur carnage et ils périront un jour ! Où qu'ils se trouvent, dans ce triste monde où l'on tue pour renforcer son ridicule pouvoir personnel.
Les bruits de pas se firent à présent entendre plus distinctement dans les escaliers puis ils s'arrêtèrent.
– Ma famille, les Vel Arkant, aurait dû veiller sur toi, ta mère nous l'avait personnellement demandé à ta naissance ! Mais nous avons échoué… et j'ai échoué ! Maintenant je me retrouve avec une psychopathe qui peine à trouver la paix. Franchement, je n'aurais pas pu rêver pire ! C'est affligeant… Mais même si je n'ai pas pu te faire éviter la vie que tu as mené les douze premières années de ton existence et je le regrette amèrement, à présent, tu dois revenir ! Tu dois ouvrir les yeux, jeter ta misérable existence aux ordures et faire honneur à ta haute naissance, celle que ton « père » t'a dissimulé durant vingt ans. Tu deviendras enfin celle que tu dois être !
Elle laissa échapper quelques secondes avec un grand sourire aux lèvres puis elle rigola ouvertement, en prenant garde de ne pas monter trop haut en volume sonore.
– Mais avant ça Hystoria, reprit-elle, toujours en chuchotant. Il y a deux ou trois problèmes à régler ! Et on a du boulot… Dis-moi Aram, tu n'es pas d'accord avec moi ? Acheva-t-elle en tournant lentement sa tête vers l'escalier pour faire face à son interlocuteur.
Aram était assis sur une des marches et regardait les deux filles avec un air impénétrable, le visage faiblement éclairé par une petite lanterne portative qui diffusait une lumière bleutée. Il y avait aussi un objet de petite taille qui tournait dans sa main droite. Un objet tenant au bout d'une chaîne qui représentait le chiffre dix.
D'un geste confiant, Line invita Aram à la rejoindre et à prendre place sur le fauteuil opposé au sien. Le sourire de Line prit ensuite un air aguicheur et sensuel lorsqu'elle vit Aram descendre une à une les marches de l'escalier, confirmant la réponse positive à sa demande.
Hello ! Comment allez vous ?
Enfin ce chapitre sort ! Un beau pavé comme j'aime mais qui est (comme les autres d'ailleurs) un chapitre important. On en apprend plus sur Hystoria et les premiers vrais éléments de réponses concernant l'arc 1 sont dévoilés. Enfin !
J'en vois venir certains qui vont me demander un chapitre récapitulatif au vu de tout le bordel que j'amène avec mes pavés xD Rassurez-vous, j'en ferai un, c'est prévu !
J'espère sinon que cette histoire vous plait toujours et qu'Aram et Aurore vous en font voir de toutes les couleurs...
À bientôt ;)
