QUE JAMAIS MINUIT NE VIENNE
C'était presque irréel. Un instant suspendu dans le temps. Une douleur diffuse, du mouvement autour d'elle, des cris à ses oreilles. Et puis lui. Là, posé juste sur sa poitrine, qu'elle n'osait tenir qu'à bout de doigts. Il était microscopique. Son corps disparaissait entre ses bras et Daphné trouvait ça improbable. Dans son ventre, elle l'avait trouvé énorme, et maintenant elle le trouvait presque trop petit pour ce monde.
Elle donna une caresse à son nez et ses poings se serrèrent en réponse. Daphné n'était pas sûre de savoir si elle trouvait ça mignon ou effrayant.
Quand elle le lui avait donné, la sage-femme l'avait félicitée. Mais pour quoi, au juste ? Parce qu'elle y était arrivée ? Parce que c'était fini ? Parce qu'il était vivant ? Par simple convention ? Le brouillard dans lequel son esprit s'était réfugié ne lui permettait pas de le déterminer et cela la rendait dingue.
L'agitation dura encore quelques minutes. On le lui reprit et on le lui ramena, on entra et on sortit de la chambre, on remonta les couvertures et on approcha un berceau. Puis il y eut quelques minutes de silence où seule la peau rougie de son enfant eut une importance aux yeux de Daphné. Et enfin, alors que le jour s'enfuyait, la porte grinça et Astoria apparut.
Elle avait préféré rester dans le couloir pendant l'accouchement et Daphné s'était dit que c'était mieux comme ça. Mais maintenant, elle paraissait émerveillée elle aussi, ses yeux pris en otage par le petit être niché contre sa sœur.
— C'est un garçon ? murmura-t-elle.
Daphné hocha la tête et regarda Astoria s'approcher et s'asseoir du bout des fesses sur le lit d'hôpital.
— Je... Je peux ?
Sa main s'étendait comme un pont vers le corps que Daphné avait mis au monde.
Cette dernière hésita, mais finit par daigner s'en séparer pour le donner à sa sœur qui le reçut comme un trésor, la bouche presque souriante, les yeux pas encore humides. Et puis le temps s'étira et les lèvres d'Astoria avec, et Daphné se surprit à penser que c'était bien. Que là, tous les trois dans une chambre de Sainte Mangouste, ils étaient à leur place et que Lachésis allait pouvoir continuer à dérouler le fil de leur vie sans encombre parce que, désormais, tout irait mieux.
Le sentiment était si fort que, quand la nuit tomba réellement et qu'une Médicomage entra à nouveau, Daphné n'eut pas peur de répondre aux questions qu'elle lui posa. Elle n'hésita même pas quand on lui demanda un prénom. Elle pensa à Nott, à la volière, et l'inscription lui revint si bien en mémoire qu'elle le baptisa William sans même songer aux options qui, elle en était certaine, fleurissaient dans l'esprit d'Astoria.
Et soudain elle fut jetée à terre. Rattrapée et piétinée par ce que son imprudence et sa malchance avaient fait de sa vie. Parce qu'aucune magie ne pouvait lutter contre la nature et que les hommes avaient cette hypocrisie d'exiger le respect de ce qu'ils détruisaient, on lui demanda l'identité du père.
— Il... Il n'y en a pas, bafouilla-t-elle.
Le regard que la Médicomage lui lança était plein d'un jugement qui ouvrit de part en part son estomac, laissant s'échapper des ruisseaux écarlates de honte.
— Laissez-nous un moment, ordonna la voix d'Astoria, et il sembla à Daphné qu'elle n'avait jamais vu plus autoritaire que ce brin de fille de seize ans qui chassait de son dédain le personnel médical.
Le registre d'état civil que la sorcière avait commencé à remplir fut posé sur la table poussée dans un coin et la porte claqua sur son ombre. Se défaisant de son masque de fer, Astoria redonna le bébé à Daphné et se leva pour parcourir des yeux les champs que le Ministère exigeait de voir remplis.
— Arrête de trembler, grommela-t-elle en revenant s'asseoir. Tout va bien se passer. Je me suis déjà occupée de tout.
— O... Occupée de quoi ?
Astoria poussa un long soupir.
— De tout, je t'ai dit. Tu verras, tu n'auras jamais à vivre avec l'affront que t'a fait Nott. Je me suis arrangée et j'ai une solution. À minuit, je reviendrai avec quelqu'un et tu verras que ce sera mieux pour tout le monde.
Elle lui adressa un dernier sourire que Daphné supposa destiné à la rassurer mais qui lui flanqua la chair de poule, et gratifia de la caresse malsaine du rapace sur sa proie la joue rebondie de William.
Quand la porte claqua à nouveau, Daphné se demanda quel était le monstre qu'elle n'avait jamais été capable de voir à travers la peau de sa sœur. Elle va me l'enlever... Elle va me l'arracher. Le constat la terrifiait tellement qu'elle serra un peu plus fort l'Innocent qui avait fait de ses bras son lit. Elle mit tant d'ardeur dans ses mouvements que les sanglots du petit protestèrent et se mêlèrent à ceux qu'elle ne se sentait plus capable de retenir.
« À minuit », avait dit Astoria.
— À minuit, se répéta encore et encore Daphné.
À minuit.
