LE RESTE EST SILENCE
Daphné n'entendit pas les douze coups, juste le grincement de la porte et les pas sur le sol alors qu'elle fixait résolument la pluie qui frappait contre les vitres de l'hôpital. À l'oreille, elle comprit que sa sœur n'était pas seule, mais elle ne chercha pas à voir qui l'accompagnait. Elle ne voulait pas savoir. Elle voulait juste qu'on la laisse tranquille, qu'on les laisse tranquilles.
Mais, inévitablement, la main d'Astoria se posa sur son épaule et Daphné fut bien obligée de relever la tête.
Il n'y avait aucune agressivité dans le regard de l'homme qui se tenait à côté de sa cadette. En fait, il n'y avait rien, et cela terrifia Daphné plus que ne l'aurait fait n'importe quelle menace.
— Daphné, je te présente Monsieur Iverny.
Au début, cela ne lui évoqua rien. Elle se demanda juste quelle farce on lui jouait, si une chambre d'hôpital en plein cœur de la nuit était vraiment le lieu propice à nouer de nouvelles amitiés.
Et puis, du fond de sa mémoire, la voix d'Adrian, étouffée par l'humidité des murs des cachots des Parkinson, lui revint. « Iverny a peut-être donné de mauvaises informations... »
Iverny... Iverny était une pourriture, une pourriture sans nom, la pourriture qui avait livré Melchior aux Mangemorts en échange de quelques gallions.
Le temps qu'elle réagisse, il était trop tard. Astoria arrêta sa tentative de se mettre sur pied d'une main sur son épaule et Iverny sortit sa baguette de sa poche. Daphné était tellement persuadée qu'il allait la pointer sur William qu'elle se retrouva tout à fait interloquée quand c'est sur sa gorge qu'il porta son dévolu.
Il y eut la formule, longue, dure, aux sonorités pleines d'aspérités. Puis il y eut le goût du métal sur sa langue. Et enfin il y eut le silence, d'autant plus assourdissant que, à l'intérieur, Daphné criait.
Elle avait l'impression de mettre toute sa force et toute son âme dans ce cri, et pourtant rien ne sortait. Il n'y avait que les grattements de la plume qu'Astoria faisait glisser sur le parchemin abandonné par la Médicomage plusieurs heures plus tôt, que le claquement de la porte qui emporta avec lui le sinistre augure.
Astoria n'eut pas l'audace de la regarder quand elle quitta à son tour la chambre, le dossier d'état civil à la main. Elle se contenta d'actionner doucement la poignée, dans un sens puis dans l'autre, laissant à Daphné le soin de saisir la portée de ce qu'elle venait de vivre, murmurant seulement :
— On a une réputation à préserver. Je ne peux pas te laisser la gâcher.
Ce n'était pas la première fois qu'elle le lui disait. Depuis qu'elle avait découvert que c'était l'enfant de Nott qu'elle portait, elle n'avait eu de cesse de lui répéter. Mais Daphné s'était toujours persuadé que c'était contre le bébé qu'elle en avait. La voir lui témoigner de l'affection lorsqu'elle les avait rejoints après l'accouchement l'avait donc considérablement rassurée.
Sauf que ce n'était jamais après William qu'elle en avait eu. William était toujours là, il n'avait jamais été question d'autre chose. Mais sa vérité, elle, avait été enfermée à jamais derrière la magie du silence. Elle eut beau essayer de la faire sortir, tout ce qu'elle gagna fut une voix cassée par la toux et des poumons comprimés par le manque d'air.
Le mensonge qui seyait à Astoria était devenu la vérité de tous. Le reste... Le reste n'était que silence.
