Disclaimer : Je ne tire aucun bénéfice de l'écriture de cette fiction, si ce n'est un immense plaisir. Shingeki no Kyojin appartient à ce cher Hajime Isayama, et le scénario de cette fiction sort de ma tête. Il est donc un peu poussiéreux.
Hello à tous, pas beaucoup de blabla parce que je suis extrêmement fatiguée. Voici un nouveau record de longueur de chapitre (presque 13k mots, c'est cadeau), il s'y passe des bricoles. En voiture Simone et bonne lecture.
Message d'intérêt public : soyez prudents et obéissez aux consignes nationales pour ne pas flirter avec l'ami Corona.
Merci infiniment à casse-bonbon et Amasys pour avoir pris le temps de reviewer le dernier chapitre, vous êtes géniales ! Et beaucoup d'amour à Akimitsu N qui a eu la douce folie de reviewer tous les chapitres qu'elle avait en retard, c'est tellement gentil !
Chapitre 22 : Un choix sans regrets
Le mois de janvier se poursuivit avec la lenteur propre aux débuts d'année, rythmé par les révisions et le travail acharné. Lorsque février arriva et que les examens se firent imminents, une atmosphère de temps de guerre régnait à Trost. Les classe A s'étaient transformés en bêtes de travail à un tel point que manger et dormir semblaient être passés au second plan, et les classe B essayaient désespérément de suivre la cadence, ne fut-ce que par esprit de compétition. Par la force des choses, les pics d'absentéisme qui avaient troublé la studieuse assiduité des élèves s'étaient calmés : Ymir, Annie, Auruo, tout le monde était revenu en cours.
Levi surveillait tant bien que mal le moral de son ami. Ce dernier semblait constant, et de toute façon, eût-il été de nature à inquiéter, Levi ne s'en serait probablement aperçu, car tout le monde paraissait morose en ces temps difficiles. De plus, il était lui-même déjà occupé à se débattre avec ses propres préoccupations. Depuis sa conversation avec Annie dans le gymnase, il ne se passait pas une journée, ni même une heure, sans que les mots que la jeune fille avait prononcés ne vinssent le hanter.
« Tu es un danger pour lui ».
Levi avait pourtant essayé de trouver une échappatoire. « Rien n'est arrivé depuis le soir où il a été suivi, avait-il tenté d'arguer pour se rassurer. C'était il y a déjà plus d'une semaine. Je vais ouvrir l'œil, mais il n'y a sûrement pas de raison de se biler pour ça. » Il aurait tant voulu qu'Annie s'empressât de l'appuyer, mais elle s'était contentée de le regarder d'un air nonchalant. « Comme tu veux, Ackerman. C'est pas mon problème, de toute façon ».
Et comme ça, l'idée que quelque chose pût arriver à Eren était devenue une obsession quotidienne.
Il s'était juré de faire confiance à Eren au prix de sa santé mentale, aussi se contentait-il de subir sa peur en silence. Dès qu'il voyait le garçon s'éloigner dans la rue, le soir après les cours, il se demandait si c'était la dernière fois qu'il le voyait. Il l'imaginait se faire rouer de coups et laisser pour mort au fond d'une ruelle, ou se faire lacérer le visage à son instar. Invariablement, la même chose se produisait : il s'arrêtait de vivre jusqu'à ce qu'il eût reçu un message du jeune allemand lui informant qu'il était arrivé chez lui, et à ce moment-là, se sentait parfaitement ridicule. Et le jour suivant, tout recommençait.
Il aurait voulu se reconvertir en garde du corps du garçon et le suivre partout où il allait, n'ayant plus confiance qu'en lui-même pour veiller sur lui, mais redoutait d'attirer encore plus sur Eren l'attention des personnes qui en avaient après lui. Il se faisait donc violence pour se tenir à distance de son compagnon au moyen de nombreux prétextes et mensonges, tout en faisant de son mieux pour ne pas éveiller les soupçons de ce dernier. Jusque-là, cela semblait fonctionner. Si Eren se posait des questions ou était blessé par son attitude, il n'en montrait rien – si ce n'était cet abominable air déçu mais résigné qu'il affichait dès que Levi prétextait avoir quelque chose à faire.
Lorsqu'il eut atteint un tel niveau de nervosité qu'il fit accidentellement une prise de karaté à Connie lorsque le jeune homme le prit par surprise dans un couloir (fort heureusement, il s'en sortit avec quelques courbatures seulement, et une méfiance à l'égard de Levi qui dura quelques jours), il se résolut à parler de ses craintes à la seule personne qu'il jugeait capable de comprendre la hantise qui l'habitait.
« - Je n'arrive pas à croire qu'il ne m'ait rien dit, vociféra Mikasa, le soir où il la raccompagna à la sortie des cours pour tout lui expliquer.
Elle marchait d'un pas raide, le regard sombre et intimidant. C'était la première fois qu'il la voyait manifester sa colère aussi ouvertement. Il supposa qu'il n'était donc pas le seul à qui Eren pouvait faire cet effet.
- Tu comptes lui en toucher un mot ? l'interrogea-t-il en espérant qu'elle saurait maîtriser la situation mieux que lui.
La jeune fille soupira.
- Non, ça ne servirait à rien à part à le braquer.
- Alors qu'est-ce que tu comptes faire ?
- Rien du tout.
Levi s'arrêta de marcher, estomaqué.
- Quoi ?
La jeune fille s'arrêta à son tour et le regarda, impassible.
- Ça n'est arrivé qu'une fois –
- A ce qu'on sait !
- Et nous ne sommes même pas sûrs qu'il y ait un rapport entre l'homme qui aurait suivi Eren et cette histoire de Russes.
- Mais enfin –
Mikasa posa une main sur son épaule, le réduisant au silence.
- Je pense que tu es fatigué, Levi, et que ça te rend un peu… parano.
Il voulut répliquer mais ne trouva rien à dire. Elle avait raison : il était épuisé. Les changements qui s'étaient produits dans sa vie récemment, le stress du concours et des examens, son agression et les mésaventures d'Eren le mettaient à bout de force. Il se demandait parfois comment il trouvait le courage d'aller travailler en dehors des cours – bien que généralement, il lui suffît de jeter un coup d'œil aux factures aimantées sur le frigo pour le savoir.
Ils se remirent en marche et le silence dura quelques minutes.
- Ne crois pas que ce que tu m'as dit est tombé dans l'oreille d'une sourde, reprit-elle pour le rassurer. J'ai confiance en ton jugement. Si tu penses qu'il faut se montrer prudent, alors je vais garder un œil ouvert et je jure que rien ne m'échappera. Tu n'as qu'à faire pareil de ton côté, et rien ne pourra lui arriver.
- Je pense que je devrais garder mes distances –
- Non, surtout pas. Le mal est déjà fait. Ça ne ferait que laisser le champ libre. Moi, je ne fais pas confiance à Annie. Qu'est-ce qui te dit qu'elle ne t'a pas raconté ça justement pour t'éloigner d'Eren ?
- Et c'est moi le parano, s'esclaffa Levi, incrédule. Pourquoi ferait-elle ça ?
- A elle de me le dire. Quoiqu'il en soit…
Les deux adolescents arrivèrent au niveau du carrefour où leurs chemins se séparaient. Levi n'avait pas vu le trajet passer. Mikasa s'arrêta à nouveau pour lui faire face :
-… Je voudrais que tu te reposes un peu. Je veille au grain, d'accord ? Essaie de prendre un peu de recul par rapport à tout ça.
- Je ne suis pas Eren. Arrête de me materner.
- Je ne suis pas Petra. Tu peux toujours essayer de m'en empêcher », se moqua-t-elle avant de tourner gracieusement les talons en le congédiant d'un signe de la main.
Le jeune homme s'esclaffa malgré lui avant de s'éloigner à son tour. Il quitta son amie avec l'impression d'être un imbécile de s'inquiéter de la sorte, mais sans être rassuré pour autant. Quelque chose au fond de lui lui disait que c'était Mikasa qui ne réalisait pas l'ampleur de la situation. Levi se demanda si c'était ce qu'Eren avait ressenti toutes les fois où personne ne l'avait pris au sérieux à propos d'Annie.
Néanmoins, Mikasa avait raison : l'incident commençait à dater et rien de notable ne s'était produit depuis. Annie lui avait donné des sueurs froides avec ses histoires de règlement de comptes qui menaçaient potentiellement Eren, mais quels indicateurs tangibles de danger y avait-il eu, en fin de compte ? Rien du tout. Eren lui-même semblait avoir déjà oublié cette histoire : il paraissait légèrement plus détendu que quelques semaines plus tôt, et souriait plus.
Malgré tout, Levi se sentait soulagé de ne plus être le seul dans la confidence et d'avoir trouvé une alliée fiable, et l'espace de quelques jours après cette conversation, il parvint à se calmer suffisamment pour relativiser la situation.
XXX
Ce fut au début du mois de février que se produisit l'incident qui donna raison à Levi.
C'était une soirée de semaine, une nuit claire au froid sec et mordant. Levi et Eren étaient restés plus tard que les autres pour pratiquer l'escalade, et venaient juste de terminer leur session d'entrainement.
Bien qu'il se gardât bien de le lui faire savoir – de peur de le voir se reposer sur ses acquis –, Levi était très fier des progrès d'Eren. Le jeune allemand avait adopté de bons mécanismes, gagné en agilité et repérait de plus en plus facilement les bonnes prises. Bientôt, ils pourraient envisager de partir en excursion pour s'exercer sur de véritables parois. Ce soir, leurs heures d'exercice avaient été aussi satisfaisantes qu'intenses et ils sortaient à présent de l'enceinte du lycée, fatigués et les muscles endoloris.
« - Je vais y passer la nuit s'il le faut, disait Eren à propos d'un devoir dû le lendemain. Pas question de foirer ce truc. Zacharias est d'une humeur atroce en ce moment, je n'ai pas trop envie d'attirer son attention sur moi.
- J'ai remarqué aussi.
Ils franchirent le portail d'un pas tranquille et s'engagèrent dans la rue.
- Sa copine l'a largué ou quoi ?
- Si elle existe et qu'elle a un cerveau, alors oui.
Eren s'esclaffa, avant de jeter un regard taquin à son compagnon.
- Tout le monde ne peut pas avoir la même chance que toi… »
Mais Levi ne l'écoutait plus. L'esprit basculé dans un état d'alerte, il fixait, de l'autre côté du trottoir, le point qui avait attiré son attention. Un gros break noir était garé le long de la route, la fenêtre entrouverte, et le passager les observait, immobile. Et même à cette distance, il n'y avait pas d'erreur possible : le brun reconnut aisément l'homme qui l'avait balafré deux mois plus tôt. A côté lui, Eren avait manifestement suivi son regard et s'était raidi. A mi-voix et d'un ton calme, il lui demanda :
« - Eren. C'est l'homme que tu as vu devant chez toi l'autre jour ?
- Oui, souffla ce dernier.
- Tu en es sûr ?
- Certain, affirma le jeune allemand d'une voix tendue. Il a pas un visage qu'on oublie facilement.
Lorsque le chauffeur s'aperçut qu'il était de tout évidence repéré et identifié, il remonta la vitre de sa fenêtre et démarra le moteur. Les deux garçons s'immobilisèrent aussitôt, méfiants. Ils toisèrent le véhicule lorsqu'il passa à leur hauteur – les vitres étaient teintées, mais ils ne pouvaient que deviner la présence de l'homme en train de les scruter depuis l'intérieur – avant de simplement disparaître. Et ce fut tout.
Il y eut un instant de flottement durant lequel ils restèrent à regarder l'angle auquel le véhicule avait disparu, puis Levi se tourna subitement vers son petit ami. Eren, qui jusque-là avait conservé un certain calme, afficha progressivement un air choqué. Il leva les bras pour se passer les mains dans les cheveux et expira lentement. Levi l'observa avec l'envie de le mettre dans un coffre-fort.
- Bon, déclara finalement le jeune allemand, au moins, maintenant, nous sommes fixés.
Le petit brun acquiesça lentement, les yeux dans le vague, avant de déclarer :
- Je te raccompagne chez toi. Il y aura quelqu'un avec toi tous les soirs, à partir de maintenant.
Sur ces mots, il se mit en route d'un pas décidé. Derrière lui, Eren s'étrangla d'indignation.
- Hein ? Mais pourquoi !? s'exclama-t-il en le rattrapant.
Levi émit un petit rire blanc.
- « Pourquoi » ? Tu te fiches de moi ? On vient de voir la même chose, non ?
Mais le jeune allemand ne semblait pas disposé à l'attendre de cette oreille, pas cette fois.
- Et qu'est-ce qui te dit qu'il était là pour moi ? Peut-être que c'est toi qu'il surveillait !
Comme son compagnon ne réagissait pas, il insista :
- Levi, ne fais pas l'idiot. On a bien vu la même chose : c'était toi qu'il regardait.
Il ne l'écoutait même pas. Mettre Eren à l'abri était l'urgence qui monopolisait toute son attention. Il accéléra son pas.
- Tu m'écoutes, oui ou non ?
- Dépêche-toi, se contenta de lui intimer en jetant des regards furtifs autour de lui.
Il était tard et les rues étaient désertes. Il avait l'impression qu'un traquenard les attendait à chaque angle de rue. Lorsqu'il attrapa le bras d'Eren pour le tirer vers l'avant, celui-ci se dégagea brutalement, furieux.
- Pourquoi est-ce qu'il faut toujours que tu te croies tellement plus fort que moi, hein ?! hurla-t-il soudain, indifférent au scandale qu'il causait en pleine rue.
D'un geste brusque, il arracha le pansement qui couvrait encore la joue de Levi.
- Regarde ! C'est bien la preuve que tu n'es pas si invulnérable, et que c'est peut-être à moi de m'inquiéter au final, non ?! C'est trop facile de –
Mais Levi ne sut jamais ce qui était trop facile, car aveuglé par la colère et l'angoisse, il attrapa soudain Eren par le devant de sa veste et le plaqua contre le mur en pierre qui longeait le trottoir. Le garçon en eut le souffle coupé et le dévisagea, estomaqué. Intérieurement, le brun était navré que la situation dût prendre un tel tournant. Mais il n'avait pas le choix : il protégerait Eren à n'importe quel prix. Et puisque celui-ci refusait d'entendre raison et s'acharnait à lui mettre des bâtons dans les roues, il emploierait la manière forte pour lui faire prendre la mesure de sa vulnérabilité. Alors il mit son masque en place, dégaina son regard le plus noir et lui dit :
- Et bien vas-y. Montre-moi ce que tu as dans le ventre.
Les émeraudes brillèrent de fureur et Eren tenta de lui mettre un coup de poing qu'il dévia facilement, avant de lui infliger une douloureuse clé de bras. Le jeune allemand poussa un râle animal et tenta de le déséquilibrer d'un coup de pied, mais Levi accentua la prise et le força à s'immobiliser.
- Tu vas faire ce je te dis, maintenant ?
- Va te faire foutre, cracha son homologue d'un ton venimeux.
Impitoyable, il observa le visage qu'il aimait tant se tordre de douleur et ne le relâcha que lorsque des larmes d'humiliation perlèrent aux coins de ses yeux. Eren se dégagea d'un geste sec et s'appuya contre le mur, la tête basse.
Plusieurs minutes de silence s'écoulèrent, puis Levi se risqua à effleurer les cheveux de son petit ami.
- Dégage, marmonna ce dernier. Je veux plus te voir.
Le petit brun soupira et saisit le menton d'Eren d'une poigne solide, pour l'obliger à le regarder dans les yeux. Lorsque leurs regards se croisèrent, chargés de la même dose de colère et de détermination, il lui dit :
- Nous venons d'avoir la preuve que les personnes qui m'ont défiguré en ont après toi. La situation est grave. Je veux que tu cesses de te comporter comme un enfant.
- Je me comporte comme enfant parce que tu me traites comme tel ! cracha son compagnon en chassant sa main.
- Evidement ! rétorqua-t-il, exaspéré. Tu es si inconscient !
Il se redressa et leva les bras, désemparé.
- Tu ne comprends donc pas la situation ? Tu es en danger à cause de moi ! On dirait que tu t'en fiches !
- Et qu'est-ce que tu veux je te dise, Levi ?! répondit Eren, le visage crispé de détresse. « Merci du cadeau » ?
A l'entente de ces mots, Levi dut avoir l'air aussi horrifié qui l'était, car le remord imprégna aussitôt les traits du jeune allemand. Il se redressa d'un bon et s'approcha de lui, tendant la main dans le vide.
- Non… Pardon, ce n'est pas ce que je voulais dire. Je ne te reproche rien, tu le sais, hein ?
- Et bien tu devrais », répondit froidement Levi.
Eren laissa son bras retomber et son visage se ferma. Ce soir, le dialogue était rompu.
Ils marchèrent jusqu'au domicile Jaeger en silence, dans une ambiance à couper au couteau. Chacun ruminait sa rancœur et ses remords de son côté, et lorsqu'ils arrivèrent devant la maison, Levi ne savait plus quelle attitude adopter. Eren ne lui proposa pas de rentrer saluer ses parents. En réalité, il se contenta d'un austère « à demain » avant de claquer la porte, et Levi se retrouva seul.
XXX
Plus tard dans la soirée, assis sur son lit au milieu des emballages de barres chocolatées et une manette de console entre les mains, Eren était en train de faire une chose qu'il n'avait pas le souvenir d'avoir déjà faite par le passé et qui en disait long sur tout l'amour qu'il éprouvait pour Levi : il se remettait en question. Couchée sur le ventre, à côté de lui, Mikasa profitait de la semi-absence de son frère pour flanquer une raclée à son personnage.
« - Peut-être que tu es un peu dur avec lui, déclara-t-elle après un moment de réflexion.
Le jeune homme manqua de s'étouffer avec la barre de chocolat fourrée au caramel qu'il mâchait jusque-là d'un air morose. La soirée qu'il passait était surréaliste : d'abord, il avait découvert qu'un pseudo gang de malfrats le filait pour des raisons obscures, puis Levi l'avait malmené comme ouvrier à la manque sans aucune raison valable et voilà qu'à présent, on osait lui arguer qu'il avait tort d'être en colère.
- Bien sûr, cracha-t-il en leva les mains en l'air, on n'a qu'à dire que tout est de ma faute !
- Tu as sous-entendu que tout était de la sienne.
- Non, non ! s'empressa-t-il de la couper en levant un index accusateur. Ce n'est pas du tout ce que j'ai dit. Vous avez décidé de vous liguer contre moi, ou quoi ?
- Eren, reprit calmement sa sœur. Tu ne peux certainement pas imaginer à quel point Levi se sent coupable de ce qui t'arrive. Mais crois-moi, il en est malade. Et malade de peur, aussi.
- D'accord, d'accord. Je saisis, à force.
Il soupira et se passa les mains dans les cheveux.
- Je ne peux pas m'arrêter de vivre parce que vous avez peur, Mikasa. Il y aura toujours un risque. Je peux très bien mourir en traversant la route ou en mangeant un mochi.
Comme elle fuyait son regard et ses paroles désagréables, il lui saisit doucement le menton pour l'obliger à lui faire face.
- Ça fait partie des choses qu'on ne peut pas contrôler. C'est la vie.
- Je comprends, finit par répondre sa sœur, mais je ne sais pas si Levi le peut. Il n'est pas encore prêt à… à vivre en paix avec l'idée qu'il peut te perdre, je dirais. Encore moins par sa faute.
- Il doit apprendre. On ne peut pas rester comme ça indéfiniment. On dirait toi, il y a dix ans.
Mikasa ne put retenir un léger rire.
- C'est vrai. C'est pour ça que je le comprends. Dans le feu de l'action, je pense que j'aurais réagi comme lui.
Eren émit un soupir amusé. D'un geste bourru, il passa ses bras autour du cou de la jeune fille et s'étala de tout son long, l'entraînant avec elle. Couchée contre son frère, elle rayonnait.
- Mais toi, tu as été traumatisée et ça te rend un peu dingue, expliqua-t-il sans le moindre tact.
Elle leva les yeux vers lui et le regarda fixement.
- Lui aussi, non ?
Le visage de Kuchel s'imposa à l'esprit d'Eren, tout comme les circonstances sordides de sa disparition, et il se sentit stupide.
- Envoie lui un message, marmonna Mikasa, le visage niché dans le creux de son coude.
- Je ne peux pas le laisser gagner à chaque fois.
- Je ne crois pas que Levi ait l'impression de gagner quoique ce soit quand tu cèdes face à vos disputes. Je pense qu'il est terrifié à l'idée de te perdre et que ça s'arrête là.
C'en fut trop pour Eren, que la culpabilité manqua d'étouffer. Attrapant son téléphone sur sa table de chevet, il l'observa avec contrariété avant de pousser un soupir et de commencer à rédiger un message. Pendant qu'il pianotait sur l'appareil tactile, sa sœur l'observait d'un œil attentif.
- Je trouve que vous vous disputez beaucoup, ces derniers temps, fit-il elle remarquer d'un ton doux, presque timide.
- Je ne me souviens pas avoir passé une semaine sans qu'on se dispute, répondit-il du tac au tac, sans lâcher son téléphone des yeux.
Il acheva son message et reprit plus sérieusement :
- C'est une situation difficile. Mais on va trouver un compromis, comme à chaque fois. C'est l'histoire de notre relation. Trouver un compromis, entre sa nature et la mienne.
- Tu te sens capable de gérer ça ? Tu l'as dit toi-même : il a dix ans de retard par rapport à moi.
Presque à voix basse, elle ajouta :
- J'ai peur que tu sois découragé.
Eren abandonna son portable sur la couverture et reprit sa manette en main. Par cette question, Mikasa semblait avoir peur pour Levi autant que pour lui. Il trouvait ça très touchant.
- Je ne l'abandonnerai jamais, dit-il d'un ton très sérieux, les yeux rivés sur l'écran.
En prononçant ces mots, Eren sentit une étrange sérénité naitre en lui. C'était la seule chose dont il était sûr, et la seule chose dont il avait besoin d'être sûr : il ne renoncerait jamais à Levi. Aucun prétexte ne saurait justifier d'être séparé de lui. Aucune menace, aucune dispute.
Sa sœur se pelotonna davantage contre lui et saisit sa propre manette.
- Je ne doute pas un instant de la réciproque, se contenta-t-elle d'ajouter. Et heureusement pour sa vie, d'ailleurs.
Eren sourit et jeta un œil à l'écran obscur de son téléphone.
- Il ne répond pas. Et s'il s'était fait agresser sur le retour ?! s'exclama-t-il en se redressant.
Cette idée soudaine serra un nœud d'angoisse dans ses entrailles. Mikasa, elle, réagit à peine.
- Il ne répond jamais tout de suite. Il doit être sous la douche, ou un truc du genre.
Elle lui lança un regard taquin.
- On dirait une jeune épouse qui s'inquiète dès que son mari ne rentre pas à l'heure prévue. Maman m'a raconté qu'elle faisait pareil, après son mariage avec papa.
- Tu peux parler, future madame Bodt.
Sa sœur eut la décence de rougir. Il la regarda faire, amusé et quelque peu fasciné. C'était la première fois qu'il la voyait se comporter comme ça, et pour cause : sa sœur vivait son premier amour. Voyant sa réaction candide, c'était une affaire qu'il avait l'intention de suivre de très près.
- Assez discuté, le rabroua-t-elle. Maintenant, si tu veux bien, j'ai une partie à gagner.
- C'est beau, de rêver. »
XXX
Levi sortit de la salle de bains dans un nuage de vapeur et rejoignit sa chambre pour se changer. Il était en train d'enfiler un t-shirt propre lorsque qu'il remarqua que l'écran de son téléphone, qu'il n'avait quasiment pas lâché des yeux depuis son arrivée chez lui, avait enfin daigné s'illuminer. Il s'en empara immédiatement et vit avec un infini soulagement le prénom d'Eren s'afficher comme expéditeur du nouveau message, qu'il s'empressa d'ouvrir.
« Comme je sais que ma noble personne t'est indispensable, je vais faire l'effort de te pardonner ton attitude de trouduc' ».
Levi n'eut même pas besoin de réfléchir à sa réponse.
« Je n'essaierai même pas de nier. »
Le jeune homme reposa son téléphone sur la table de nuit et quitta la chambre, fasciné par l'effet qu'un simple message pouvait avoir sur lui. Il respirait un peu plus librement et son esprit se calmait peu à peu. A présent que son petit ami avait eu l'élégance de lui adresser de nouveau la parole, le côté désespéré de la situation commençait à s'estomper pour le laisser envisager le problème dans un état d'esprit plus lucide.
Il descendit dans la cuisine et commença à préparer le repas, tout en récapitulant la situation. Il ne faisait à présent plus aucun doute qu'Eren était suivi par les individus qui l'avaient agressé au début de l'année. Mais pourquoi ? Qu'avaient-ils à gagner en faisant ça ? Levi pensait le deviner. Selon lui, ils cherchaient tout simplement à apprendre le rythme quotidien d'Eren. Les trajets qu'il effectuait chaque jour, pour se rendre à telles heures dans tels endroits. Dans quel but, en revanche, il avait du mal à le déduire. Que pouvait-il bien vouloir à Eren, à la fin ? Bien qu'il s'en voulût énormément d'avoir mis le jeune allemand dans une telle situation, il avait du mal à saisir la nature exacte de la menace. A vrai dire, une seule personne pouvait en réalité la connaître. Levi décida donc qu'il en aurait le cœur net avant la fin de la soirée.
« - C'est prêt, lança-t-il à l'attention de son oncle lorsqu'il eut terminé.
L'homme, avachi sur le canapé en attendant le début de sa nuit de travail, s'en extirpa difficilement pour aller s'asseoir à la table du salon.
Les deux membres de la maisonnée entamèrent silencieusement leur repas, assis devant le journal télévisé. Ils discutèrent vaguement du travail de Kenny et de l'emploi du temps de Levi au cours des semaines à venir puis, au bout d'un moment, Kenny saisit la télécommande et éteignit la télévision. Son neveu lui jeta un regard interrogatif.
- Allez, crache le morceau.
- Quoi ? s'enquit le petit brun, troublé.
- Tu m'as servi une bière. Je sais très bien ce que ça veut dire.
Très bien. Son oncle avait décidé de jouer cartes sur table. Mais comptait-il lui faciliter la tâche ou lui mettre des bâtons dans les roues, impossible de le savoir. Levi s'empressa néanmoins de saisir la perche tendue. Il posa ses baguettes sur son bol à moitié vide et s'essuya les mains avec sa serviette pour se donner le temps de réfléchir à un plan d'attaque.
- Les types qui m'ont attaqué dans la rue.
- Ouais.
- Ils sont après Eren.
La réaction de Kenny, parfaitement imperceptible aux yeux d'un étranger, n'échappa pas à son cadet : se raidissant sur sa chaise, il crispa inconsciemment les muscles de sa mâchoire.
- T'en es sûr ? demanda-t-il d'une voix contenue.
- Certain.
- Merde alors, qu'est-ce qu'ils veulent ?
Levi poussa son bol et croisa ses bras sur la table.
- Apparemment, ils auraient fait le lien entre lui et moi.
Son oncle ne réagit pas, fixant son propre repas.
- Et donc, entre lui et toi.
Cette fois-ci, son aîné releva les yeux pour le dévisager.
- Tu penses que c'est à cause de moi.
- A cause de qui d'autre ? Sérieusement, Kenny, soupira Levi. J'ai besoin de découvrir ce qu'ils veulent. Il n'y a que toi qui puisses le savoir.
Comme son oncle ouvrait la bouche pour répondre, et qu'il savait d'avance que ce ne serait pas pour coopérer, le jeune décida de tuer dans l'œuf toute confrontation stérile. Il avait réfléchi tout la soirée et sélectionné l'argument fatal pour le forcer à parler. Il ne pouvait pas perdre.
- Levi –
Aussitôt, il leva la main pour interrompre son homologue.
- Non. Si tu ne déballes pas tout, je te jure que je découvrirai le fin mot de cette histoire par mes propres moyens. Et ça ne va pas te plaire.
A ce moment précis, et pour la première fois de sa vie, Kenny lui jeta un regard blessé, un regard trahi. Il n'aurait jamais cru voir ce genre d'émotion sur le visage de son oncle un jour, et se sentit attristé et coupable d'en être la cause. Cela dit, il s'en remettrait : ce n'était rien de plus que du bon vieux chantage affectif.
Après un long silence, Kenny se leva de table. Pendant un court moment, Levi crut qu'il allait simplement ignorer ses menaces, mais l'homme s'approcha de la fenêtre pour l'ouvrir, et saisit un paquet de cigarettes posé sur le canapé pour s'en allumer une. Ce ne fut qu'après une première bouffée qu'il se décida à parler.
- Ces gars, ce sont les mêmes qui ont cambriolé la maison des yeux ve – d'Eren.
Le petit brun se redressa, surpris par la révélation.
- Comment est-ce que tu peux en être aussi sûr ?
- J'ai été assez impliqué dans leurs affaires pour le savoir.
Levi le fixa d'un regard soupçonneux, tentant deviner les non-dits que son oncle n'avait pas les tripes de révéler au grand jour. Puis, soudain, la vérité s'imposa à son esprit en un éclair de compréhension et il sentit son visage se décomposer malgré lui.
- Oh non, c'est pas vrai.
Il se leva et contourna la table pour venir se poster devant Kenny.
- Tu étais là, ce jour-là. Tu as cambriolé la maison d'Eren avec eux.
Le silence qui lui répondit était des plus explicites. Il se laissa tomber sur le canapé et se prit la tête entre les mains. Était-ce donc de ce genre d'activités que provenait l'argent que son tuteur avait ramené à la maison pendant des années ? D'un côté, il lui était arrivé de s'imaginer bien pire, mais de l'autre, l'idée que le moindre tort eut été causé à la famille Jaeger à cause d'eux le rendait fou. Il avait l'impression d'être complice d'une odieuse trahison, après tout ce que ces gens avaient fait pour lui.
Après quelques secondes d'un lourd silence, Kenny tenta vainement de se justifier.
- J'ai pas eu le choix. J'avais déjà un pied dedans, c'était trop tard pour refuser.
Mais Levi n'avait que faire de ses prétextes, occupé à assembler les pièces du puzzle avec affliction.
- Il me semblait bien, aussi, que tu avais l'air très à l'aise dans cette baraque… Au premier de l'an, tu étais allé aux toilettes sans même demander où c'était. Et la cuisine ! Tu savais où se trouvaient tous les ustensiles. J'avais pas tilté à l'époque, bien sûr.
Il émit un rire sans joie.
- Maintenant, c'est tellement évident.
- Le jour du cambriolage, reprit Kenny, j'imagine qu'ils ont dû se rendre compte que les Jaeger avaient vraiment de l'argent et qu'il y avait peut-être un filon à exploiter.
Les mots de son oncle rappelèrent à Levi les circonstances du fameux cambriolage.
- Que cherchaient-ils, ce jour-là ?
- Des objets de valeur.
- Menteur ! cracha-t-il aussitôt en se levant d'un bond. J'étais là, le jour où c'est arrivé ! Rien n'a été volé !
Son aîné eut le culot d'émettre une exclamation moqueuse.
- C'est ce qu'ils t'ont dit. Ils sont comme tout le monde, ils avaient peut-être pas envie que tu connaisses toutes leurs petites affaires.
Le jeune homme commença à faire les cents-pas dans la pièce.
- Eren ne me mentirait pas.
- J'ai pas dit Eren, j'ai dit les Jaeger.
- Peu importe, décida-t-il de clore le sujet. Maintenant, ils sont après Eren. Pourquoi ?
Kenny poussa un soupir et se passa les mains sur la figure. Il eut soudain l'air très fatigué.
- Que veux-tu que je te dise, Levi ? dit-il en se redressant. Je sais pas. S'ils ont pu jauger le compte en banque de la famille, ils réfléchissent peut-être à un moyen de faire pression sur eux. Du chantage, de l'intimidation… voire une rançon.
- Mais le cambriolage remonte à novembre ! Pourquoi maintenant ?
- Et alors ? Tu t'aperçois de leur présence maintenant, parce qu'ils te sont tombés dessus. Mais ils sont peut-être là depuis des mois. Et si en plus ça peut leur permettre de régler leurs comptes, poursuivit-il en jetant son mégot par la fenêtre, c'est tout bénef. Ils nous tiennent par les boules et en plus ils gagnent le pactole de la part de papa et maman Jaeger.
- Tais-toi, le coupa Levi, livide.
Il se sentait nauséeux. Son esprit était tourmenté, incapable d'assimiler le fait que son oncle eut pu lancer, même involontairement, des individus aussi dangereux aux trousses d'une personne si chère à son cœur.
- On dirait que tu n'as même pas honte. Tu te rends compte de tous les ennuis qu'on lui attire ? On représente un danger pour tous les gens qu'on approche, acheva-t-il, affligé.
Kenny se contenta de le dévisager, l'air cynique mais triste.
- Je crois que c'est le lot de tous ceux qui portent le nom d'Ackerman.
L'homme tourna le dos à son neveu et s'appuya contre le bord de la fenêtre pour observer la nuit.
- Je ne connaissais pas Eren à l'époque où on a fait le coup. Je suis désolé.
- Ça lui fait une belle jambe, cracha l'adolescent.
Il rumina sa colère quelques secondes, puis se leva et enfila son manteau. Kenny le regarda faire, alerte.
- Tu sors ?
Levi attrapa ses clés et jeta un regard hostile à son oncle.
- Ne me fais surtout pas le coup de celui qui s'inquiète ! J'en ai par-dessus la tête, je vais dormir chez Erwin.
Son aîné sembla vouloir dire quelque chose, mais se résigna. Il le suivit jusqu'à la porte et le regarda lacer ses chaussures.
- Fais gaffe sur la route, avec ces types qui traînent.
- Ça ira, répliqua Levi d'un ton acide. Je ne suis pas assez riche pour les intéresser. »
Sur ces mots, il claqua la porte et s'éloigna d'un pas énergique, sans rien attendre. Voilà bien des années qu'il avait arrêté d'espérer que son oncle cherchât à le rattraper.
XXX
Si les messages qu'ils avaient échangés après leur dispute étaient de nature à laisser entendre que tout était oublié, le comportement que Levi adopta à partir de ce fameux soir fit sérieusement déchanter Eren.
Après quelques jours passés à se voiler la face et à gober volontiers tous les prétextes que son petit ami tentait de lui faire avaler, il fut bien obligé de se rendre à l'évidence : Levi l'évitait. L'évitait, et peinait beaucoup à le cacher, car son comportement affectait le moindre aspect de leur quotidien, basé depuis des mois sur une complicité et une proximité à présent mises à mal. Terminés, les trajets effectués ensemble le matin puis le soir. Il se retrouvait chaperonné par sa sœur, tandis que le petit brun semblait avoir développé la mystérieuse manie d'arriver aux aurores et était désormais systématiquement retenu le soir, par ses responsabilités du club d'escalade ou par un ami dans le besoin. Quant à leur temps libre, lorsqu'Eren lui proposait de sortir, Levi avait toujours une bonne excuse : il était forcément déjà occupé, ou bien pris par une obligation, par son travail, assommé par la fatigue, n'importe quoi qui lui permît d'éviter Eren. Le jeune allemand, dont les nerfs s'usaient au fil des jours, voire des heures, avait bien tenté de lui demander des comptes par messages – leur seul mode de contact à avoir été relativement épargné – mais Levi ne répondait qu'à côté, voire pas du tout.
Finalement, au bout de quelques jours passés dans cette atmosphère, Eren était à bout de nerfs et cherchait la moindre occasion pour coincer Levi. Ce dernier, l'ayant évidemment deviné, ne cherchait même plus à cacher ses tentatives de fuite et il pouvait désormais se passer une journée entière sans qu'ils se fussent croisés. Eren avait l'impression d'avoir affaire à un étranger.
Désespéré, il en parla un soir à sa sœur, à la faveur de l'une de leurs sessions de jeux vidéo dans lesquelles il se réfugiait bien volontiers depuis quelques temps. Contre toute attente, la jeune fille sembla gênée et n'exprima pas d'avis tranché. « La situation n'est pas facile pour lui non plus, tu sais, se contenta-t-elle de conclure. Peut-être que c'est sa façon de la gérer, et que ça ne va pas durer ». Elle semblait comme coincée entre deux feux, entre sa loyauté envers Eren et son amitié pour Levi. Le jeune homme en fut profondément choqué : il avait toujours eu l'habitude que sa sœur le défendît et cherchât à le protéger face au monde entier. Il n'eût jamais cru un jour avoir dans le cœur de Mikasa un concurrent assez sérieux pour qu'elle ne se mît pas immédiatement de son côté. A partir de cette discussion, il commença à se sentir terriblement seul.
Un après-midi, alors que ce cinéma durait depuis quasiment une semaine, Eren décida qu'il coincerait Levi avant la fin de la journée pour faire le jour sur cette affaire. Ils n'étaient pas ensemble en cours, ce jour-là, mais connaissant l'emploi du temps de son compagnon sur le bout des doigts, il savait que le petit brun sortirait de ses cours approfondis de mathématiques au moment où lui-même quitterait les laboratoires de sciences avec les autres B.
Bien malgré lui, il passa les heures de cours restantes à se torturer mentalement en cherchant à deviner ce qui pouvait bien motiver le comportement de Levi, tentant d'imaginer les différentes issues possibles à la situation et s'inventant les pires scénarios. A la seconde où la dernière sonnerie de la journée retentit, le jeune allemand avait déjà rangé toutes ses affaires et se leva d'un bond. Il entendit sans les écouter les dernières recommandations de leur professeur en vue du bac blanc et se fraya un chemin à travers les autres élèves qui quittaient les lieux, plantant derrière lui un Armin et une Mikasa pris au dépourvu. Eren traversa la cour à la hâte. Un crachin désagréable tombait sur la ville depuis le début de l'après-midi, et lorsqu'il atteignit le bâtiment principal, ses cheveux étaient mouillés. Il grimpa à la hâte les escaliers pour rejoindre la classe des A et croisa Petra qui descendait, flanquée de Hanji et Gunther. Il lui sembla vaguement qu'elle l'appelait mais il ne réagit pas, trop préoccupé.
L'étage était quasiment désert. Il ne restait que quelques classe A retardataires qui ne lui prêtèrent pas du tout attention et s'engagèrent dans les escaliers en bavardant. Scannant son entourage à la recherche de Levi, Eren s'approcha de la classe A et y jeta discrètement un œil. La salle était vide, à l'exception d'un petit groupe d'élèves rassemblés au fond. Il reconnut immédiatement Erwin, qui lui tournait le dos en parlant à voix basse à une fille qu'il ne connaissait pas. Elle portait les couleurs d'uniforme des étudiants postbac, et le ton de la conversation avait l'air sérieux. Puis elle se décala soudain sur le côté, laissant apparaître Levi. Assis sur un banc, l'air grave et malheureux, il serrait contre lui une autre jeune fille qui pleurait à chaudes larmes contre son épaule. En une fraction de seconde, Eren identifia Nanaba.
Désarçonné par la situation, il abandonna sa cachette et alla à leur rencontre. Toutes les têtes se tournèrent aussitôt vers lui. La fille inconnue le regarda approcher d'un air méfiant mais il l'ignora, les yeux fixés sur le visage fermé de Levi. Alors qu'il allait ouvrir la bouche, ce dernier le devança :
« - Mais qu'est-ce que tu fiches ici ? demanda-t-il d'un ton agressif.
- Levi, le réprimanda doucement Nanaba entre deux sanglots.
- Je voulais seulement parler à mon petit ami, à vrai dire, répondit-il d'un ton étrangement calme.
L'attitude hostile de Levi lui avait noué la gorge à un tel point que sa voix en était légèrement déformée. Ce dernier sembla s'en apercevoir et un éclair de remord lui traversa le regard.
- Je suis désolé, s'excusa-t-il entre ses dents serrées. Mais comme tu peux le voir, nous sommes face à une situation de crise.
La jeune fille leva les yeux vers Eren dans l'intention évidente de parler, mais ne parvint qu'à éclater de nouveau en larmes et retourna se cacher contre le petit brun. Eren ne savait pas trop que penser de tout ça, mais ne flairait rien de bon augure.
- Que se passe-t-il ? demanda-t-il à Erwin en se tournant vers lui.
Dans son dos, Levi commença à parler doucement à Nanaba, accompagné par l'autre fille.
- Pardon Eren, mais ça ne te concerne pas, expliqua Erwin d'une voix douce.
Il jeta un coup d'œil nerveux à son téléphone portable.
- L'heure tourne, Levi, signala-t-il d'une voix tendue.
Se sentant comme un fantôme dans cette scène surréaliste, Eren observa Levi acquiescer d'un air déterminé.
- Je vais y aller avec elle. On fait comme on a dit. Nanaba, tu peux te lever ?
La grande blonde hocha la tête et se leva, sans pour autant lâcher le jeune homme qui passa un bras autour de sa taille. Ce faisant, il s'adressa à l'autre étudiante.
- Tu viens avec nous ?
- Non, intervint Nanaba. Je ne veux pas qu'il y ait de délégation, s'il vous plaît.
- Entendu.
Ils rassemblèrent leurs affaires et soudain, Eren fut pris d'un terrible doute. Il ne compte quand même pas partir comme ça, sans me dire un mot ? se demanda-t-il. Mais effectivement, Levi commençait à se diriger vers la porte sans un regard pour lui.
- Levi ? fut tout ce qu'il parvint à dire, le souffle coupé par le sentiment d'abandon.
Son compagnon dut entendre tout le désespoir du monde dans le ton de sa voix car il daigna s'arrêter pour se tourner vers lui. Il paraissait sincèrement désolé. Eren s'approcha à sa hauteur et se planta devant lui en cherchant ses mots, mais rien ne sortit. Rien de suffisamment éloquent pour traduire son désemparement et la peur que lui inspirait son absence de ces derniers jours. Il se contenta donc d'un haussement d'épaules décontenancé et interrogateur, et attendit. Comme il le faisait depuis une semaine.
Contre toute attente, Levi sembla comprendre le message.
- Je dois y aller, c'est urgent. Mais dès que je reviens, je te promets qu'on parlera. D'accord ? »
Indifférent aux autres personnes présentes, Levi tendit la main et lui effleura la joue du bout des doigts. Bien malgré lui, Eren savoura cette sensation qui lui manquait tant. Il aurait voulu pouvoir s'y réfugier tout entier. Mais le petit brun, après un regard, tourna les talons et quitta les lieux en soutenant une Nanaba à nouveau secouée de sanglots. Eren eut l'impression que l'on venait de lui claquer au nez la porte de sa propre maison.
Cependant, Levi avait dit qu'ils parleraient à son retour. Il l'avait promis. Eren pouvait au moins se raccrocher à ça.
L'esprit enroulé autour de cette seule idée, il saisit son sac lâché au sol et quitta à son tour la salle. Comme un automate, il passa devant Erwin et l'inconnue sans même les voir et redescendit au rez-de-chaussée. Le jeune homme se fit violence pour ne surtout pas essayer d'analyser ce à quoi il venait d'assister : ni le comportement blessant de Levi, ni sa soudaine proximité avec Nanaba, ni l'état de cette dernière et la chose urgente qu'ils avaient à faire. Cette affaire ne dissimulait rien de bon, et rien de bon ne sortirait de son esprit s'il se laissait aller à réfléchir à un puzzle dont il n'avait que la moitié des pièces.
Alors qu'il errait sans réel but dans le couloir, il entendit Armin l'appeler et se retourna. Le blond, posté devant le panneau d'affichage, lui fit signe et le rejoignit en trottinant. Il se produisit alors ce qui était l'une des raisons pour lesquelles Armin était son meilleur ami : il comprit immédiatement. En voyant le visage d'Eren, il n'eut besoin de poser aucune question, sut ce qu'il fallait faire.
« - Il est encore tôt, se cantonna-t-il à dire. On va à la bibliothèque ? »
Le jeune allemand hocha la tête et le suivit à travers les bâtiments. Lorsqu'ils arrivèrent à destination, l'endroit était relativement peuplé : après tout, ils n'étaient pas les seuls en période de révisions. Ils s'installèrent dans un coin tranquille, près d'une fenêtre. Armin ne chercha pas à savoir quoi que ce fut : il ouvrit un paquet de biscuits et à voix basse, lui raconta les dernières mésaventures que Jean avait eues avec sa mère jusqu'à parvenir à arracher un sourire à son ami. Ils sortirent ensuite leurs manuels d'histoire en entreprirent de réviser. Au bout d'un moment, Eren releva la tête vers son ami.
« - Merci », lui dit-il simplement.
Le petit blond se contenta d'un coup de coude affectueux.
Bien qu'au début, son esprit ne fut pas capable d'autre chose que de tourner en rond autour de ce qui s'était produit cet après-midi-là, le jeune allemand finit par arriver à se concentrer un minimum sur l'histoire du shogunat – certainement une mesure prise par son cerveau, pour les soulager tous les deux. Il se plongea donc bien volontiers dans cette maigre source de distraction. Une vingtaine de minutes s'écoula avant qu'il ne relevât la tête.
« - Tu l'as, ce bouquin ? demanda-t-il à Armin en lui montrant une référence du doigt.
- Non. Mais il est ici, je crois. Va voir dans ce rayon, là-bas. »
Eren suivit les indications de son ami et se dirigea vers les étagères du fond. Suivant les numéros de classement, il s'enfonça entre deux étalages et se mit en quête de son ouvrage, qu'il lui fallut quelques minutes pour dénicher, tout en bas du rayon. Il se redressa, le livre dans les mains, et fit un violent bond en arrière. Devant lui se tenait Christa, tout sourire.
« - Coucou, lui fit-elle d'une voix douce. On joue à l'élève studieux ?
Le premier réflexe du jeune homme fut de jeter un regard circulaire autour d'eux pour s'assurer que personne ne les voyait.
- Ce n'est vraiment pas le moment, lui dit-il froidement.
Il se prépara à forcer le passage, mais elle ne lui opposa aucune résistance.
- Je comprends parfaitement. Ça ne doit pas être facile pour toi, répondit-elle d'un ton égal, le faisant s'arrêter.
Il hésita. C'était clairement un piège, mais il ne put résister.
- C'est-à-dire ? demanda-t-il en se retournant.
La jeune fille était en train d'admirer ses ongles, l'air indifférent à la conversation. Pourtant, le petit sourire en coin qui relevait la commissure de ses lèvres était explicite.
- Comment ça, tu n'es pas au courant ? Tout le monde le sait déjà, pourtant.
Ne saisis pas la perche, ne saisis pas la perche, tenta-t-il désespérément de se convaincre.
- Accouche, Christa.
Elle s'approcha de lui, un air de confidence sur le visage.
- A propos de Nanaba. On sait tous que c'est une fille légère, alors ça n'étonne pas grand monde…
Malgré lui, Eren était suspendu à ses lèvres.
- Aujourd'hui, elle avait rendez-vous au planning familial. Ce n'était qu'une question de temps avant que ça lui tombe dessus, de toute façon.
Son visage adopta peu à peu un air triomphant et elle se hissa sur la pointe des pieds pour lui chuchoter :
- Je ne veux pas avoir l'air d'une mauvaise langue ni d'une porteuse de mauvaises nouvelles. Mais si tu veux mon avis, que Levi l'ait l'accompagnée… C'est louche. »
Eren eût aimé pouvoir raconter, plus tard, qu'il avait trouvé une excellente répartie pour défendre l'intégrité mise à mal de son petit ami, ainsi que la dignité piétinée de Nanaba qui lui paraissait si gentille. Mais la vérité était que les odieuses insinuations de la jeune fille se répercutaient douloureusement en lui. Ses mots parlaient à sa peur, à ses doutes et à son chagrin. C'était comme toutes les fois, dans sa vie, où l'on avait tenté de le forcer à voir une redoutable évidence qu'il aurait cherché à fuir. Il craignait que ce fut une fois de plus.
Alors, Eren lui tourna le dos en silence et retourna simplement s'asseoir à sa place, sourd au monde qui l'entourait. Pendant l'heure qui suivit, il fit un effort colossal pour ne surtout pas interpréter ce que Christa venait de lui dire, ni penser à ce que cela impliquait. Peu importait à quel point la situation était intenable et suffocante, il se répétait que tout serait bientôt terminé, quelle que fut l'issue. C'était un bien maigre barrage qui endiguait ses émotions, une fine couche de contrôle transparente à travers laquelle il pouvait voir le torrent de chagrin et d'émotions qui menaçait de le submerger si jamais… Si jamais. Malgré ça, il se força à attendre un message de Levi lui informant qu'il rentrait chez lui.
Ainsi, lorsqu'arriva enfin le message indiquant très sobrement « Je suis sur le retour », il se contenta de répondre « Je t'attends à l'angle de ta rue ». Puis il se leva, attrapa son sac, marmonna un vague salut à Armin et se mit en route.
XXX
Levi se souviendrait longtemps de ce soir où tout bascula.
XXX
En y repensant, il n'avait pas été très malin. Il aurait dû se douter que changer ses habitudes attirerait leur attention, et que quoi que fut ce qu'ils avaient en tête, ils seraient tentés de saisir l'opportunité pour passer à l'action.
La nuit était tombée lorsqu'Eren quitta le lycée pour rejoindre Levi près de chez lui. Il ne lui avait même pas proposé de se retrouver chez le petit brun, de peur de le faire fuir. Tout était tant remis en question, désormais. Il marchait vite dans les rues désertes, pressé d'en finir. Bien qu'il eût gardé son calme pendant plusieurs heures à la bibliothèque, chaque minute supplémentaire passée dans l'attente lui était à présent insupportable. Il rejoignit rapidement leur point de rencontre et attendit, l'esprit engourdi comme l'écran brouillé d'une télévision mais les mains néanmoins moites d'appréhension.
De l'autre côté de la rue, un homme encapuchonné pianotait sur son téléphone en attendant au feu rouge. En dehors de lui, il n'y avait pas âme qui vivat. Tant mieux, songea-t-il. On sera plus tranquille. Il commençait à avoir froid et se demanda s'il ne devait pas renvoyer un message à Levi.
Le feu passa au vert et l'homme traversa la route puis se dirigea dans sa direction. Au même moment, une voiture blanche s'engagea dans la rue. Elle vient de griller le feu rouge, non ? se demanda Eren. Puis elle s'arrêta brusquement devant lui, et il comprit trop tard.
Il n'eut pas le temps de réagir que l'inconnu en capuche qui passait derrière lui, un grand blond barbu, l'agrippa par l'épaule. Au même moment, les portes de la voiture s'ouvrirent et deux autres hommes en sortirent pour l'encercler. Ils étaient typés européens : il n'y eut aucun doute sur le fait qu'il s'agissait des individus qui l'espionnaient depuis des semaines. Chacun d'entre eux tenait une lame, et la crosse d'une arme à feu dépassait de leurs ceintures.
« - Monte dans la voiture sans faire d'histoires, enjoignit calmement l'un d'entre eux. Et tout se passera bien. »
Eren ne répondit pas. L'espace d'une seconde, la peur tenta de se distiller dans ses veines, mais ne put que s'évaporer au contact de la fureur et de l'instinct de survie qui s'emparèrent de lui. Alors comme ça, ces individus aussi le pensaient incapable de se défendre ? Ils n'allaient pas être déçus du voyage. Tout au fond de lui, le jeune homme était presque soulagé : enfin un dénouement, enfin l'abcès était crevé. Terminées les heures de traque silencieuse et de tension, finies les nuits d'angoisse : le moment était venu de s'affronter.
Pas question pour Eren de lire encore une fois le mot « faible » dans le regard et sur les lèvres de ses proches. Plutôt mourir que de décevoir ceux qui l'aimaient. Il allait se battre.
Alors que l'individu dans son dos commençait à le pousser dans le véhicule, il lui asséna un violent coup de pied dans le genou, lui arrachant un cri, et se jeta sur l'homme en face de lui. Pris par surprise lorsqu'Eren n'hésita pas à lui décocher un coup de poing en plein visage, il lâcha son couteau et entreprit de se défendre à mains nues. Le jeune allemand se retrancha aussitôt et s'en suivirent quelques minutes d'enchainements rapides où il parvint à tenir en respect les deux hommes qui lui faisaient face. Les lames lui entaillèrent plusieurs fois les avant-bras, mais ce n'était rien que son pic d'adrénaline ne fût en mesure de gérer. L'espace d'un instant, il entrevit même une ouverture et osa croire qu'il pouvait s'en sortir. C'est alors que le troisième individu, remis de sa douleur et furieux, arriva par derrière et lui crocheta les jambes. Tombant au sol, Eren eut le réflexe de rouler pour s'éloigner de lui et voulut attraper le couteau abandonné au sol, mais l'un de ses adversaires lui écrasa cruellement le bras pour l'en empêcher. Il retint un cri et tenta de se redresser, mais l'homme blessé au genou arriva sur lui et lui assena un violent coup de pied dans le ventre. Une douleur fulgurante le paralysa quelques secondes et il resta prostré, le souffle coupé. Il ne se souvenait pas avoir eu aussi mal de sa vie un jour. Il sentit une main le saisir par les cheveux et le forcer à se relever.
« - Ça suffit comme ça, prévint le blond.
Furieux, Eren lui cracha au visage. Le type s'essuya lentement à l'aide de sa manche.
- Petit enfoiré, persifla-t-il, avant de lui envoyer un coup de poing dans la figure.
Un éclair douloureux traversa son visage et quelque chose de chaud commença à couler de son nez. Les coups plurent sur lui, et il se débattit comme il put, à l'aveugle. Un crochet du droit l'atteignit à la mâchoire, lui faisant voir des étoiles.
- Arrête, finit par intervenir l'un des acolytes de son agresseur, un brun plus petit. Souviens-toi des ordres.
De mauvais gré, le blond lui assena un dernier coup de poing dans l'estomac et le laissa tomber assis. S'approchant de lui, il posa son pied sur son entrejambe et appuya suffisamment fort pour le faire gémir. De douleur ou d'humiliation, lui-même ne le savait pas.
- Plus aussi malin, hein ? s'esclaffa le type. Foutez-le dans la caisse », ordonna-t-il aux deux autres.
Lorsqu'il sentit des mains le saisir par son manteau et le trainer vers le véhicule, le jeune homme recommença d'instinct à se débattre, mais les coups l'avaient affaibli et il ne voyait aucune issue envisageable. Le désespoir s'empara graduellement de lui. Était-il réellement en train d'être enlevé ? Qu'allait-on lui faire ? Allait-il mourir ? Bêtement, il regretta de ne pas avoir salué Armin plus correctement en quittant le lycée.
Soudain, il entendit des bruits de pas précipités, et tout se passa très vite.
L'un des hommes qui le maintenaient le lâcha brusquement et vola sur plusieurs mètres. Lorsqu'Eren se retourna, confus, Levi était entrain de rouer l'individus de coups d'une force monstrueuse, une expression enragée sur le visage. Le grand blond voulut intervenir mais Levi, d'une rapidité fulgurante, para son attaque et le maintint à distance. Un combat à deux contre un s'engagea alors où l'adolescent brun mena clairement la danse, ne ménageant aucun de ses deux adversaires. Eren reconnaissait de temps à autres des coups qu'il l'avait vu répéter des dizaines de fois lors de ses entrainements. Clé de bras, coups de poings ciblés et enchainements redoutables, Eren ne pouvait pas lâcher son compagnon des yeux. La peur et l'admiration se battaient en duel à l'intérieur de lui, autour d'une seule constatation : Levi était venu pour lui. Il était là, devant lui, à se battre avec la fureur et la hargne d'une bête sauvage pour le défendre. Plus aucun mal ne pouvait lui arriver.
Ayant repoussé ses deux opposants à la fois, le petit brun se tourna brièvement vers lui. Sa respiration était erratique, et la sueur avait collé quelques mèches de cheveux sur son front pâle. Jamais ses yeux n'avaient été aussi noirs. A cet instant précis, il avait sur le visage la même expression que celle que Mikasa arborait le jour où elle avait tué cet homme de huit balles dans le corps. Alors, Eren se sentit sauvé.
Se tournant vers l'homme qui le maintenait, il lui assena un violent coup de tête qui lui cassa le nez et le fit tomber au sol. Le jeune allemand l'acheva d'un coup de pied dans la tête et l'homme ne bougea plus, sonné.
« - Eren ! hurla alors la voix de son ami.
Il n'eut pas le temps de se retourner. Un bras s'enroula autour de sa gorge et le canon froid d'un pistolet se pressa contre la tempe. Le grand blond le manœuvra brutalement et s'adressa à Levi :
- Un geste et je lui crame la cervelle.
Aussitôt, tout le monde s'immobilisa.
- Ce petit con va venir avec moi, s'esclaffa-t-il. On va le chahuter un peu, histoire de donner une bonne leçon à certaines personnes. On verra bien ce qu'on en fait ensuite », acheva-t-il en effleurant de son long nez la pommette de son otage.
Levi le regardait, terrifié. Eren eut l'impression qu'ils en revenaient toujours à ce stade. Hors de question, se dit-il. Il mordit son agresseur au bras avec férocité et se débattit comme un fou furieux, cherchant à se libérer de sa poigne.
- Eren, non !
Il y eut une minute d'agitation confusion, de bras et de jambes entremêlés, puis Eren lacéra le visage de l'homme avec ses ongles et le poussa de toutes ses forces. Un coup de feu assourdissant retentit alors, simultanément au cri de Levi, et son cerveau s'embrouilla.
Lorsqu'il revint à lui, il était allongé par terre, l'épaule engourdie, et une chaleur humide et poisseuse s'étendait sous lui. Autour de lui, l'agitation reprit de plus belle alors qu'au loin, le son lancinant d'une sirène était apparu et se rapprochait rapidement.
Eren voulait retourner aider Levi, il n'avait que ça en tête. Mais son corps refusait de lui obéir, paralysé de douleur et de fatigue. Sa vision s'assombrissait, les sons devenaient plus distants. Le froid et le chaud se mêlèrent autour de lui et lorsqu'il ferma les yeux, tout disparut.
XXX
« - Voilà, fit doucement Petra en achevant d'appliquer la pommade sur sa pommette violacée.
Levi lui effleura le bras en guise de remerciement et s'appuya contre le dossier de sa chaise en jetant un regard à la pendule murale du salon d'Erwin. Deux heures et demi du matin. Il poussa un soupir et se prit la tête entre les mains. Malgré les antidouleurs que son amie lui avait donnés, son mal de crâne ne décolérait pas. Il devait cependant s'estimer heureux de sortir de cette aventure avec quelques hématomes seulement. Eren n'avait pas eu autant de chance.
Deux côtes cassées, le nez et le poignet gauche fracturés, le visage mâché par les hématomes, la lèvre fendue. Sans compter les innombrables contusions qui recouvraient son corps malmené. Mais le plus impressionnant et le plus insoutenable à regarder restait, aux yeux de Levi, les dégâts de son bras gauche causés par le coup de feu accidentel de l'agresseur. Fort heureusement, la balle n'avait endommagé que le muscle et causé une blessure propre qui guérirait facilement. Quant aux séquelles psychologiques, il était trop tôt pour les pronostics. Eren n'était pas du genre à se laisser atteindre par ce type d'épreuves. Il sortirait sûrement de cette histoire grandi, endurci, plus téméraire que jamais. Levi, lui, se savait marqué à vie.
Lorsqu'il se redressa, la petite rousse assise face à lui le dévisageait d'un air triste. Il tendit le bras et caressa sa main posée sur la table. Aucun mot ne fut prononcé. Aucun n'eût suffit.
Erwin pénétra dans la pièce et disposa deux tasses fumantes devant ses amis, avant de s'asseoir avec eux. Un lourd silence s'abattit et dura quelques secondes.
- J'aimerais tellement le voir, finit par soupirer Petra.
- Bientôt, lui assura Levi en prenant sur lui. D'abord, il a besoin de repos.
Il se força à lui offrir un léger sourire.
- Estimons nous heureux qu'il ne soit pas resté tout seul dans cet hôpital sordide.
La petite rousse hocha mollement la tête. Ses yeux étaient rougis.
Levi avait su plus tard dans la soirée que les autorités avaient été alertées par un riverain affolé qui leur avait ainsi sauvé la mise.
Lorsque les secours, police et ambulance, étaient miraculeusement arrivés sur place, il n'y avait plus aucune trace de leurs agresseurs. Les trois hommes avaient fui dès que la sirène avait commencé à retentir. Ils n'avaient donc trouvé sur place que le jeune allemand inconscient, au sol et baignant dans la flaque de sang grandissante de sa blessure, avec à ses côtés Levi, posté près de lui comme un chien de garde. Les secouristes avaient rapidement pris Eren en charge et l'avaient conduit à l'hôpital pendant que la police interrogeait le petit brun. Il avait coopéré autant que possible et fourni tous les détails dont il parvenait à se souvenir. Il n'avait passé qu'une seule chose sous silence – en encore, bien malgré lui : l'implication de son oncle.
Après ça, la police avait souhaité le conduire à son tour à l'hôpital pour le faire examiner. Sur place, après un rapide bilan, il s'était arraché aux griffes des infirmiers et était parti à la recherche d'Eren. On ne l'avait pas laissé le voir. C'est alors qu'il était tombé sur Carla Jaeger, en larmes. La police lui avait tout raconté. « Que deviendrait mon fils si tu n'étais pas là pour lui ? » avait-elle sangloté en le serrant dans ses bras. Levi n'avait jamais eu aussi honte de sa vie. La mère d'Eren lui avait rapporté en détail l'état de son fils et lui avait garanti que Grisha ferait le nécessaire pour qu'Eren pût rentrer chez lui le soir-même. Soulagé, Levi avait attendu que Carla eût le dos tourné pour s'enfuir de l'hôpital.
Petra et Erwin aussitôt avertis, ils s'étaient rassemblés tous les trois chez le grand blond, où il leur avait expliqué la situation. Et voilà qu'ils se retrouvaient tous les trois assis à se regarder, malheureux comme les pierres.
Petra saisit sa tasse et la porta à ses lèvres, mais la reposa finalement sans rien boire. Elle devait avoir l'estomac aussi noué que le sien.
- Et maintenant, que va-t-il se passer ? demanda calmement Erwin.
Le petit brun soupira.
Aucun mot au monde n'était assez fort pour exprimer à quel point Levi s'en voulait. Tout était de sa faute. Dès le début, le jeune allemand avait été mis en danger par sa faute et celle de son oncle, impliqué dans des histoires au milieu desquelles il n'aurait jamais dû se retrouver. Ensuite, Levi avait commis l'erreur de ne pas avertir les parents d'Eren du danger, de peur qu'ils ne leur interdissent de se revoir. Et voilà qu'à présent, il payait le prix de sa lâcheté, payait ces derniers jours à éviter Eren comme la peste en ayant ainsi laissé le champ libre à la menace qui pesait sur son précieux compagnon.
De tous les moments où il avait eu des responsabilités envers lui, pas une seule fois il n'avait réussi à se montrer à la hauteur. Et les conséquences se dressaient à présent devant lui : un choix terrible à faire, tout en sachant le chagrin qu'il allait causer.
- Je pense que vous savez déjà ce que je vais vous dire.
Ses deux amis le fixèrent, suspendus à ses lèvres.
- Je vais rompre avec Eren.
Petra poussa un gémissement étranglé. Erwin, lui, ne prononça pas un mot.
- Levi… fit la jeune fille.
Il leva la main pour qu'elle le laissât terminer.
- On n'a même pas attrapé les agresseurs. Il n'est pas question que je reste les bras croisés jusqu'à ce que ça se reproduise. Et si je n'arrivais pas à temps, la prochaine fois ?
Petra voulut répliquer, mais trouva rien à répondre et baissa la tête.
- C'est la meilleure solution, approuva Erwin.
La jeune fille se tourna d'un bon et lui jeta un regard trahi.
- Tu ne le penses pas sérieusement ! s'offusqua-t-elle.
- Tu préfères qu'Eren reste dans cette situation ? demanda durement Erwin. Il doit être tenu éloigné de tout ça. Encore heureux que Levi ait la présence d'esprit de vouloir mettre un terme à leur relation.
- Eren va avoir le cœur brisé !
- C'est mieux que d'avoir les os brisés.
Le petit brun observa d'un œil morne ses deux compagnons se disputer puis se toiser d'un œil noir dans un silence pesant. Au bout d'un moment, Petra revint à la charge.
- Eren ne renoncera jamais à toi sous prétexte que c'est dangereux. C'est un argument qu'il n'entendra même pas.
Levi hocha lentement la tête.
- Je sais. J'y ai bien réfléchi, et j'ai une idée.
- Vraiment, et quoi donc ?
Levi prit sa tasse et en vida la moitié pour soulager sa gorge desséchée.
- Ça ne va pas te plaire.
La petite rousse fronça les sourcils et l'observa échanger un regard avec Erwin.
- Quoi ? Tu es courant, toi ? demanda-t-elle à Erwin.
Le grand blond ne répondit pas, l'air coupable. Un ange passa, puis Levi lâcha sa bombe.
- Je vais lui faire croire que je le quitte pour quelqu'un d'autre.
Comme elle restait sans voix, il tenta de se justifier :
- J'ai retourné ça dans tous les sens. Je sais comment fonctionne Eren. Le seul moyen de lui faire accepter ma décision est de le persuader que je fais ça pour moi et qu'il ne fait plus partie de l'équation.
Il les dévisagea à tour de rôle.
- Je sais déjà qui va m'aider pour ça.
La jeune fille ne dit rien pendant un long moment, alors que le jeune homme exposait les détails de son plan. Elle avait la tête basse et semblait ailleurs, mais en l'observant bien, on pouvait voir que ses mains tremblaient. Levi se rendit compte à ce moment-là qu'Eren et lui ne seraient pas les seuls affectés. Puis, lorsqu'il eut terminé et qu'Erwin et lui tombèrent d'accord sur la manière de procéder, elle finit par s'adresser à lui.
- Et toi Levi, est-ce que tu fais partie de ta propre équation ? »
Puis elle se leva et quitta la pièce.
Petra pleura beaucoup, cette nuit-là. Levi lui en fut reconnaissant : c'étaient les larmes que lui-même avait trop mal pour verser.
XXX
Eren a une odeur de soleil et d'espoir. Ses yeux sont plus verts que le vert lui-même et lorsqu'il rit, ils deviennent un phare, un repère, la promesse que tout ira bien. Son mauvais caractère apparent ne saurait dissimuler les trésors de gentillesse et de compassion que renferme son cœur, et son sens de la justice n'a d'égal que sa loyauté. Il est courageux, tellement courageux qu'il en devient parfois un peu idiot. Mais il y a dans sa vivacité d'esprit une lumière qui interdit de le considérer comme quelqu'un de bête : Eren a sa propre intelligence. Sa chaleur pourrait sauver un empire, elle avait conquis celui de l'âme de Levi bien avant qu'il le sache, bien avant leur rencontre. C'est du moins l'impression qu'il a lorsqu'il y repense.
Eren a sauvé Levi du noir et du froid, l'a sauvé de lui-même, l'a sauvé comme personne d'autre n'aurait pu le faire. Quelle ironie, quelle torture, quelle malédiction de devoir renoncer à tout ça.
Et pourtant, Levi fait un choix qu'il ne pourra jamais regretter, malgré qu'il ait l'impression de se condamner lui-même.
Il fait le choix de sauver Eren à son tour.
XXX
Eren fut brusquement tiré de son sommeil par l'éclair de douleur qui lui traversa l'épaule. Foutue blessure par balle. Elle lui faisait payer le moindre petit mouvement qui ne lui plaisait pas. Poussant un grognement, il rabattit les draps sur ses jambes. Son sommeil était trop agité et trop angoissé pour être réparateur, de toute façon. Il avait chaud, et soif.
Alors qu'il se redressait pour attraper un verre sur sa table de chevet envahie de médicaments, un léger mouvement sur sa gauche le fit sursauter. Levi était assis dans le fauteuil près de sa fenêtre et l'observait, le visage dépourvu de toute expression. En l'avisant, Eren sentit la douce chaleur familière l'envahir, accentuée par le soulagement de voir que son petit ami avait l'air en bonne santé.
« - Hey, lui fit-il d'un ton tendre.
Il tendit un bras couvert de bleus vers lui, mais son compagnon ne bougea pas.
- Tu m'en veux ? s'inquiéta-t-il en s'asseyant contre ses oreillers.
Comme le petit brun ne disait rien, il décida d'utiliser les excuses qu'il avait commencé à préparer :
- Je suis désolé. Si j'avais imaginé un instant que ça me tomberait dessus ce soir-là, j'aurais fait plus attention… Je te jure que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour me défendre. Mais j'ai encore eu besoin que tu viennes sauver mes fesses. Je crois que c'est une chose qui ne changera jamais, ajouta-t-il en plaisantant.
- Je ne t'en veux pas, le coupa simplement Levi.
Eren s'interrompit, surpris par l'austérité de son homologue. Était-il en colère à ce point ?
- D'accord …?
Levi le fixa quelques secondes, puis poussa un soupir. C'était un soupir étrange, comme celui que l'on pousse avant de passer un examen ou de prononcer un discours.
- Comment te sens-tu ? se contenta-t-il de lui demander.
- Comme si j'étais passé sous un rouleau compresseur, s'esclaffa Eren. Non, sérieusement, ça va. Mon père m'a shooté donc je ne sens quasiment rien. Et puis je vais avoir une cicatrice de balle, ce sera assorti à ta balafre. Ce sera trop cool, non ? On va nous prendre pour des yakuzas.
Encore une fois, son compagnon réagit à peine. Eren avait l'impression qu'il n'était pas vraiment là.
- Et toi ça, va ? lui demanda-t-il.
- Oui.
Peut-être Levi se contentait du minimum d'interactions parce qu'il avait mal quelque part ? Ses vêtements cachaient sûrement des blessures plus importantes. Cela lui rappela à nouveau ce qu'il lui devait.
- Merci de m'avoir aidé, Levi.
- Ne me remercie pas pour ça, l'interrompit aussitôt le brun et l'espace d'un instant, sa voix eut un soubresaut d'émotion, comme si elle allait se briser.
Un silence morne retomba dans la pièce. Eren commençait à sentir le désespoir poindre. Impossible de communiquer avec l'étranger apathique qui se tenait face à lui. Qu'avait-on fait de son Levi ? Son Levi l'aurait taquiné, l'aurait enlacé, l'aurait engueulé puis pardonné. Il en était réduit à imaginer dans sa tête les phrases que ce Levi-là aurait prononcées. « Ah, ces foutus Russes. Pas capables de faire le travail correctement. » Avec un clin d'œil, ou un sourire en coin.
Finalement, il se décida à mettre les pieds dans le plat.
- Avec tout ça, on n'a pas pu parler.
- C'est pour ça que je suis venu.
- Ah.
Une fissure.
- Ça ne peut pas traîner davantage, reprit-il Levi d'un ton sérieux, semblant enfin s'intéresser à leur conversation.
Eren commença à éprouver une peur sourde.
- Je t'écoute.
Son compagnon ne dit rien, la gorge manifestement nouée.
Une autre fissure.
- Je t'ai reproché d'être distant, insista Eren, mais c'est toi qui as proposé de nous retrouver pour parler. Alors dis-moi ce que tu as à me dire, maintenant.
Les fissures se rejoignent et deviennent des brèches.
- C'est à propos de nous.
A ce moment-là, Levi sembla être arrivé au bout de son courage et se tut, le regardant comme pour l'appeler à l'aide. Alors, parce que le garçon en face de lui l'avait sauvé et qu'il lui devait bien ça, Eren décida de lui venir en aide.
Le mur se brise et le barrage érigé depuis des semaines s'effondre. Toutes les pièces du puzzle se mettent soudain en place, et Eren ne peut plus ignorer l'évidence qu'elles font apparaître.
- Tu me quittes ? demanda-t-il d'une voix blanche.
- Oui.
Eren eut l'impression que quelque chose venait de passer le mur du son à travers lui. Néanmoins, il hocha lentement la tête et continua.
- Tu me quittes pour cette fille blonde, Nanaba.
- Oui.
- Ça fait un moment que ça dure ?
- Oui.
C'était une bonne chose que Levi eût compris que « oui » était le seul mot qu'il était en mesure de supporter.
- Pourquoi maintenant ? Il s'est passé quelque chose ?
Cette fois-ci, son homologie ne répondit pas. Eren comprit qu'il voulait protéger le secret de la fille. Il se sentit soudain étrangement éloigné de tout cela, et supposa que c'était la façon dont son cerveau tentait de gérer la situation. Cependant, il n'avait pas l'intention de le laisser s'en sortir aussi facilement. Se retournant, il tâtonna sous son oreiller et en sortit les cartes qu'il conservait depuis des mois comme un trésor. Il jeta froidement la dame de pique dans sa direction, et Levi fit la tête de quelqu'un qui vient de prendre un coup de poing dans l'estomac. Et pourtant, comme animé d'un dernier sursaut de cran, il se plia à la règle qu'il avait lui-même établie, une fois, il y avait longtemps.
- Elle est enceinte.
S'il avait été raisonnable, Eren se serait arrêté là, car sa tête commençait à tourner et quelque chose à l'intérieur de lui avait besoin de hurler.
- Et il est de toi, évidemment.
La voix de l'autre garçon n'était plus qu'une rumeur lorsqu'il lui répondit, mais elle lui parut assourdissante :
- Il y a de grandes chances.
Eren n'attendait à présent qu'une chose : que Levi commençât à vouloir se justifier et s'excuser, pour pouvoir lui hurler qu'il n'en avait rien à faire et qu'il ne voulait plus jamais le voir. Exorciser sa douleur. Mais alors, Levi fit quelque chose de terrible. Il se leva et commença à partir.
- Tu fais quoi ? lui demanda-t-il d'une voix paniquée. Tu t'en vas comme ça, sans rien ajouter ? Tu ne vas même pas m'expliquer ?
Levi s'arrêta et se retourna, l'air impitoyablement désolé.
- Il n'y a rien à expliquer. Ce n'est pas de la logique, ce sont des sentiments. J'avoue que je pensais que ça viendrait plutôt de toi – il eut la cruauté d'émettre un petit rire triste – mais au moins, comme ça, nos amis seront de ton côté. Je ne vois pas l'intérêt de te faire souffrir plus longtemps en te racontant des détails que tu n'as aucune envie d'entendre.
A ces mots, malgré sa colère et malgré sa haine – dieu, il haïssait Levi ? Il ne voulait pas haïr Levi – Eren se rendit compte avec effroi qu'il ne voulait pas que Levi s'en allât. Ses grands airs et la soumission polie du petit brun n'étaient qu'une illusion : il était le perdant de cette histoire.
Eren préfèrerait passer une éternité à haïr Levi plutôt que d'aimer quelqu'un d'autre ne serait-ce qu'une journée. Aussi longtemps que cela signifie que Levi se trouve quelque part dans son cœur, quelque part dans son monde. Son âme pousse un hurlement déchirant en comprenant que ces émotions-là n'engagent plus que lui. Leur écho, dans le cœur de Levi, a disparu pour toujours. La solitude, la vraie, s'insinue lentement en lui et fait sa connaissance pour la première fois de sa vie. Il faut que tout cela sorte, d'une manière ou d'une, où bien il sent qu'il en mourra.
Et comme Eren refuse toutes les options que son cœur lui propose, refuse de supplier, de pleurer, d'accepter, il choisit la voie dévastatrice, une idée noire surgie de son agonie, un poison qu'il ne pense même pas mais dont il connaît l'efficacité :
- Comme quoi, tel père, tel fils. »
Et ça fait un bien fou. Et ça fait un mal fou. Levi est forcément touché, mais ne laisse rien entrevoir de plus qu'un léger soubresaut dans sa démarche. Il passe la porte, et s'en va.
Et juste comme ça, sans plus de bruit, leur histoire est terminée.
Comment va-t-il faire à présent ? Il a oublié ce que cela implique de vivre sans lui. Il ne veut pas avoir à s'en souvenir.
Et en même temps, craint de ne pas y parvenir.
XXX
Eren ne sut pas combien de temps il resta à regarder l'encadrement de cette porte, le tournant de sa vie qu'il n'avait aucune envie de prendre. Au bout d'un moment, le visage malheureux de sa sœur apparut dans son champ de vision et une main douce caressa sa joue.
« - Eren, ça va aller ?
- Oui, répondit son cerveau à sa place. Je vais dormir un peu, je crois. Et ça va aller. »
Sur ces mots, il tourna le dos à la jeune fille et enfonça son visage dans les oreillers. De rassurantes ténèbres l'enveloppèrent lentement, comme une délivrance méritée.
Je vais juste dormir un peu.
XXX
Lol.
Si jamais ça vous tente, n'hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de ce chapitre et quelles sont vos théories pour démêler tout ça.
A bientôt pour le prochain chapitre.
