Andrea s'était murée dans le silence.
Yuma avait beau l'appeler, sa voix ne pouvait traverser les barrières qui s'étaient érigées tout autour de son esprit. Dans ses yeux ternes, il n'y avait rien. Elle restait cachée dans l'arbre de sa chambre, le regard perdu dans le vide. Elle réagissait à peine lorsque Yuma la prenait dans ses bras et lui caressait les cheveux pour la réconforter, comme elle le faisait quand elles étaient petites filles. Elle regardait sa sœur comme si elle était une étrangère. Elle ne mangeait quasiment plus ; le peu qu'elle avalait, elle le vomissait. Le sommeil venait rarement et elle passait ses nuits à fixer le plafond.
Lorsqu'elle descendait de son arbre, c'était pour se laver. Plusieurs fois par jour, plusieurs fois par nuit. Elle frottait son corps jusqu'à ce qu'elle s'arrache l'épiderme et que les plaies infligées par le monstre se mettent à saigner. Elle était prise de violentes nausées en voyant le sang couler et elle se recroquevillait dans la baignoire, les genoux pressées contre sa poitrine. Yuma la trouvait souvent dans cette position, couverte de pus et de croûtes, en train de grelotter dans la salle de bains gelée. L'aînée se mordait les lèvres pour ne pas pleurer. Puis elle aidait la plus jeune à se relever, elle nettoyait les blessures externes et l'aidait à s'habiller, comme si elle s'occupait d'une poupée cassée.
Yuma était en colère. Pas contre Andrea, jamais elle n'aurait osé la considérer comme fautive. Non, sa rage était tournée vers celui qui l'avait mise dans cet état, qui l'avait réduite à néant, qui avait brisé son esprit en s'attaquant à son corps.
Parfois elle se demandait ce que ça aurait fait, de le tuer. De voir sa vie s'éteindre dans ses optiques. De le lui faire payer, de lui arracher le spark.
Elle ne pourrait jamais savoir. Elle ne saurait jamais si elle avait eu le cran de porter le coup de grâce ou non.
Yuma était aussi en colère contre Slipstream, qui évitait Andrea comme la peste depuis qu'elle l'avait ramenée. Elle revenait tous les soirs pour demander comment la danseuse se portait, mais ça s'arrêtait là. Elle ne s'adressait qu'à Yuma. Elle n'entrait pas dans la base. Elle laissait des fleurs qui se fanaient dès le lendemain. Mais elle n'allait pas plus loin.
Yuma en avait assez de sa lâcheté.
Lorsque le soir tomba, encore une fois, Yuma sortit, peu après qu'Optimus soit parti en patrouille. Elle n'eut pas à attendre longtemps ; Slipstream arriva et se posa dans la cour, des tournesols à la main.
Mais Yuma ne fit pas un geste pour les prendre et garda les bras croisés sur sa poitrine.
- Des fleurs ne l'aideront pas à se rétablir, déclara t-elle d'une voix neutre, qui énonçait un fait et non pas une opinion.
Slipstream fronça les sourcils et laissa les fleurs tomber aux pieds de l'humaine.
- Débrouille-toi, rétorqua t-elle en se redressant.
- Je ne fais que ça ! s'exclama Yuma, laissant son exaspération couler dans ses mots. Je me débrouille comme je peux pour prendre soin d'Andrea, mais toute seule, je n'y arrive pas.
Elle ne pouvait rien faire et elle n'était pas assez forte. Elle était inutile. Elle ne servait à rien.
À rien.
Yuma empoigna brutalement ses cheveux et tira. La douleur l'empêcha de s'enfoncer dans des pensées plus sombres et plus dévalorisantes encore. Ce n'était pas le moment.
Elle inspira profondément pour se calmer et elle leva les yeux. Slipstream la regardait étrangement, le front plissé. Évidemment, son geste avait dû paraître bizarre à ses optiques.
- S'il-te-plaît, aide-moi, demanda Yuma. Aide Andrea. Fais-le pour elle. Ne la laisse pas toute seule dans son malheur.
Un sifflement rauque s'échappa d'entre les dents de Slipstream.
- Ce n'est pas de mon aide qu'elle veut.
Derrière la hargne qui grondait dans sa voix, Yuma entendit une plaie en train de saigner.
- Qu'est-ce que tu en sais ?
- Ça ne te regarde pas.
- Ça me regarde si tes actes permettent à ma sœur de ne pas sombrer, rétorqua l'humaine sur le même ton.
Un silence. Slipstream fit un pas en avant et Yuma dut redresser inconfortablement la tête pour pouvoir la regarder. La Seeker ouvrit la bouche. La referma. Elle passa une main sur son visage. Yuma put sentir l'hésitation qui l'enserrait comme un étau.
Une hypothèse lui vint à l'esprit.
- C'est parce que je vis avec les Autobots que tu ne veux pas m'en parler ?
Slipstream parut surprise.
- Entre autres, admit-elle. Mais pas seulement.
- Alors ne me dis rien. Tu ne me fais pas confiance, je le vois bien. Je ne peux ni ne veux te forcer à répondre.
L'honnêteté de Yuma prit la clone de court.
- Tu ne veux pas en savoir plus sur ma relation avec ta sœur ?
- Elle est heureuse quand elle est avec toi. C'est tout ce que j'ai besoin de savoir.
Slipstream fronça les sourcils en une expression méfiante.
- Elle t'a parlé de moi ?
- Non, jamais. Mais à force de la voir partir seule et revenir tard la nuit, très souvent avec des bouquets de fleurs, j'avais deviné que ça avait un rapport avec son admirateur secret. Elle rentrait à la maison avec une expression tellement rêveuse, c'était adorable. Une seule fois, je lui ai demandé si elle voulait en discuter et elle m'a avoué qu'elle ne se sentait pas prête. Je n'ai pas insisté ni abordé le sujet depuis. Ça faisait longtemps que je ne l'avais pas vue aussi guillerette.
Yuma joignit ses mains et entremêla ses doigts. Un profond soupir s'échappa de ses lèvres.
- J'aurais aimé te rencontrer dans de meilleures circonstances, Slipstream… murmura t-elle d'une voix fatiguée.
Un couinement surpris (et embarrassant) jaillit de sa gorge lorsque Slipstream la saisit brusquement dans sa main, plaquant ses bras contre son corps. Ses jambes pendaient dans le vide et son cœur manqua un battement lorsqu'elle réalisa qu'une chute à cette hauteur serait extrêmement douloureuse.
- Je veux bien te parler, déclara la Seeker. Mais pas ici.
Elle était si près que Yuma pouvait entendre sa voix résonner autour d'elle. Elle déglutit et inspira plusieurs fois pour se détendre.
- D'accord. Mais pour l'amour du ciel, évite de m'attraper comme tu viens de le faire, s'il-te-plaît. C'est désagréable et stressant.
Pour toute réponse, Slipstream la fourra dans son cockpit, se transforma et s'envola. Yuma se retint de pousser un cri de frayeur et elle s'agrippa de toutes ses forces aux bras du siège, tandis que le bébé bondissait dans son ventre. Elle put sentir l'allégresse de sa fille, à son grand étonnement.
Tu es moins froussarde que ta mère, songea t-elle avec une pointe d'amusement.
À travers la vitre, elle pouvait voir la ville s'éloigner et rapetisser, jusqu'à ce que Slipstream perce la couche de nuages et jaillisse dans une mer de blanc cotonneux, sous le ciel rempli d'étoiles qui s'étendait à perte de vue. Yuma resta bouche bée devant ce spectacle.
- Voilà, déclara Slipstream, la tirant de sa contemplation. Ici, nous serons tranquilles.
Une partie de Yuma réalisa soudain qu'elle n'avait prévenu personne de son tête-à-tête avec la Seeker. Mais maintenant c'était trop tard pour s'en inquiéter.
- Par où… veux-tu commencer ?
Un silence. Le tableau de bord brilla faiblement.
- Qui était Prowl ?
Yuma jura intérieurement. C'était un problème épineux dans lequel elle venait de s'enfoncer.
- Où as-tu entendu ce nom ? Si je peux demander ?
Le tableau de bord s'éteignit.
- C'est ce qu'Andrea a crié lorsque Lockdown l'a violée.
La nausée la prit à la gorge. Yuma détestait entendre ces mots. Elle détestait se souvenir qu'elle n'avait pas été là pour protéger Andrea. Qu'elle était impuissante face à des titans cruels et monstrueux.
Il lui fallut un instant pour se rendre compte de ce que cette phrase impliquait.
Ce n'est pas de mon aide qu'elle veut.
Ce n'était pas une épine, mais un champ de mines sur lequel elle venait de tomber.
- Prowl était son Amica Endura.
- Ah, lâcha platement Slipstream.
Yuma put entendre la déception dans sa voix.
- Slipstream, Prowl est mort.
L'avion fit une brutale virée sur la gauche et Yuma manqua de se cogner la tête contre le cockpit. Elle faillit lâcher une bordée d'insultes et serra les dents, attendant que la Seeker se calme.
Mais Slipstream ne se calmait pas. Au contraire, elle accélérait.
- Arrête-toi.
Pas de réponse.
- Slipstream, arrête-toi !
- Ne me donne pas d'ordres ! aboya la Seeker.
- Très bien, je ne t'en donne pas ! Pourrais-tu ralentir, s'il-te-plaît ?
- J'ai pas envie.
- Slipstream, en moi il y a des pâtes au fromage et si tu continues à cette allure mon corps va mal le prendre et elles vont décorer ton intérieur.
La clone freina brutalement. Sans la ceinture, Yuma se serait cassé le nez contre le tableau de bord.
- Voilà qui est mieux, soupira t-elle en se relevant. Est-ce qu'on peut parler tranquillement maintenant ?
- Il n'y a rien à dire, grogna Slipstream.
- Il y a beaucoup à dire.
- Il n'y a rien à dire ! s'énerva la Seeker. On ne peut rien faire vis-à-vis des morts !
- Tu as raison, on ne peut rien faire.
Le tableau de bord clignota de manière erratique, comme si Slipstream était surprise par le fait que Yuma soit d'accord avec elle.
- Il faut enterrer les morts et réparer les vivants, dit-elle doucement. Ça prend du temps. Ça ne se fait pas en un jour. Le processus connaît des hauts et des bas. Parfois on fait deux pas en avant puis un pas en arrière le lendemain.
L'humaine laissa retomber sa tête contre le siège.
- Ça fait quelques mois que Prowl est parti maintenant, mais son enterrement n'est pas fini. Les blessures d'Andrea n'ont pas encore guéri. Mais elles ont commencé à l'être. Ce ne serait jamais arrivé si elle n'avait pas eu des personnes aimantes qui étaient prêtes à l'aider. Tu fais partie de ces gens-là, Slipstream. Tu l'as aidée à continuer à vivre. Son deuil n'est pas terminé, mais tu rends son fardeau moins lourd à porter et c'est ça qui compte.
Yuma se tut, laissant la Seeker s'imprégner de ses paroles. Puis, au bout d'un moment, elle demanda :
- C'est pour ça que tu évites Andrea ? Parce que tu as peur qu'un fantôme vaille mieux que toi ?
- Je n'ai pas peur, siffla Slisptream, irritée.
- Si c'est le cas, alors pourquoi tu ne lui rends pas visite ?
- Qu'est-ce qui prouve qu'elle veut me voir ?
À l'entendre, Yuma aurait pu jurer qu'elle levait les optiques au ciel.
Elle voulait des preuves ? Elle allait lui en donner, des preuves.
- Elle a fait des petits sachets avec les lavandes que tu lui as offertes. Quand elle commence à paniquer, si elle respire un de ces sachets, elle se calme.
- Ce n'est pas… voulut-elle protester.
- Et elle arrête de pleurer quand je lui donne les fleurs que tu as laissées. Elle les garde contre elle jusqu'à ce qu'elles se fanent.
- Il n'y a aucune…
- Et quand je lui ai dit que tu n'étais pas restée, elle m'a demandé pourquoi.
- Je…
- Donc est-ce tu comptes aller lui parler et ainsi la protéger contre ses démons ou est-ce que tu vas continuer à bouder ?
- Je ne boude pas !
- Hé bien excuse-moi si je trouve que c'est l'impression que tu donnes.
- Encore un mot et je t'éjecte.
Une petite voix demanda à Yuma de ne pas pousser le bouchon trop loin. Elle était à l'intérieur d'une Décepticon émotionnellement constipée, donc mieux valait savoir où et quand s'arrêter.
Alors elle pinça les lèvres et demeura silencieuse pendant un temps. Puis elle murmura :
- Tu y penseras ?
Slipstream poussa un grognement qui aurait très bien pu vouloir dire oui ou non.
- S'il-te-plaît, Slipstream. Penses-y.
Un silence.
- Tu dis souvent s'il-te-plaît, remarqua Slipstream.
Yuma cligna des yeux, étonnée par cette phrase inattendue.
- Et donc ?
- Et donc rien. C'est bizarre, c'est tout. Andrea disait souvent merci.
Un doux sourire étira les lèvres de l'humaine.
- Je suis sûre qu'elle te remerciera lorsque tu iras la voir.
La clone ne répondit rien. Mais son moteur fit un bruit semblable à celui d'un ronronnement tandis qu'elle faisait demi-tour en direction de Detroit.
Slipstream n'avait jamais entendu quelqu'un lui dire des mots polis, gentils ou reconnaissants, sauf de la part de ces deux humaines. C'était étrange, mais pas désagréable.
Bien sûr qu'elle avait peur. Elle avait peur de plus recevoir ces mots là. Elle avait peur d'entendre qu'un fantôme était plus important qu'elle. Elle ne voulait pas avoir mal. Elle ne voulait pas que son spark souffre plus qu'il ne souffrait déjà.
Mais les paroles du sac à viande avaient apaisé son tumulte intérieur. Ses craintes, même si elles étaient toujours présentes, s'étaient calmées. Cela lui donna un peu de courage.
Avec un petit looping, elle atteignit la vieille usine et se transforma avec fluidité. Yuma atterrit dans ses mains en coupe, un peu étourdie. Slipstream la posa au sol, sans délicatesse mais sans brutalité non plus. Yuma tituba et manqua de s'avachir par terre, si une main jaune ne l'avait pas rattrapée.
- Tu ne pourrais pas faire attention ? demanda Bumblebee avec exaspération à l'attention de Slipstream.
- Je n'ai pas de conseils à recevoir de la part d'un petit fouineur, grogna Slipstream en montrant les dents.
Yuma, malgré un léger mal de tête, parvint à saisir ce qu'elle sous-entendait.
- Tu nous as entendu, Bumblebee ?
L'éclaireur eut la décence de paraître embarrassé.
- J'ai pas prévenu le patron… Je dirai rien, promis.
Parce qu'il était sûr que Slipstream ne ferait pas de mal à Yuma. Parce que Slipstream lui rappelait Blitzwing. Mais cela, il se garda bien de l'avouer.
Les trois personnes pénétrèrent dans le bâtiment et les deux occupants guidèrent Slipstream jusqu'à la chambre d'Andrea. Ils la laissèrent devant la porte et s'éclipsèrent. La Seeker prit une grande inspiration (bien qu'elle n'ait pas besoin de respirer), toqua, attendit un instant puis entra.
La chambre sentait la résine. Un fatras d'objets en tout genre était éparpillé sur le sol, des vêtements tâchés, des livres délaissés, des restes de nourriture, des babioles comme des cailloux, des rubans ou des fleurs desséchées au milieu des feuilles mortes. Le dernier détail attira brièvement son attention, avant qu'un froissement ne lui fasse lever la tête.
Cela provenait de l'arbre. Slipstream pouvait deviner une source thermique assise à califourchon sur une haute branche, cachée entre les feuilles. Mais la Seeker ne chercha pas à approcher. Elle voulait lui laisser un peu d'espace.
- Bonjour Andrea, salua t-elle d'un hochement de tête un peu raide.
L'humaine ne répondit pas. Slipstream ne se laissa pas déstabiliser pour autant.
- Excuse-moi de ne pas t'avoir rendue visible plus tôt. Je n'étais pas sûre que les Autobots accepteraient que je vienne.
Silence. Aucun mouvement.
- D'accord, admit Slipstream avec un soupir, j'avoue que ce n'est pas la seule raison. Je n'avais pas… pas assez de courage pour venir te voir. Ne le répète pas à qui que ce soit, mais j'avais honte. Honte de moi-même. Et c'est encore le cas. Si j'avais été plus rapide, plus efficace… j'aurais pu venir à ton secours plus tôt. J'ai l'impression que c'est à cause de moi si tu es dans cet état-là.
Quelque part dans les ténèbres où Andrea avait été engloutie, quelque chose se mit à remuer.
- Ce n'est pas de ta faute… murmura t-elle d'une voix brisée mais intelligible. Tu n'étais pas obligée de venir à mon secours, mais tu l'as fait quand même, alors… merci.
Le spark de Slipstream fit un bond d'allégresse dans sa poitrine. Les mots de la danseuse lui donnèrent la force de parler :
- Andrea, si tu peux m'entendre, écoute-moi. De ma courte vie, tu es la meilleure chose qui me soit arrivée. L'unique bonne chose. Je veux continuer à te voir danser comme une fleur épanouie, je veux continuer à t'offrir tous les trésors que tu mérites, je veux continuer à te regarder, toute rayonnante, pendant que tu écoutes mes récits de voyage qui sont bien moins fabuleux comparés à toi. Je ne veux pas te perdre, Andrea.
L'humaine se crispa quand ces mots résonnèrent dans son crâne. Mais aucun son ne franchit ses lèvres. Elle refusa de parler, espérant que son mutisme décourage Slipstream et qu'elle parte.
C'est ce que la clone fit. Elle avait déjà avoué beaucoup trop de secrets aujourd'hui. Elle tourna les talons et s'apprêta à sortir lorsqu'elle ajouta :
- Je reviendrai te voir demain… Si tu as besoin de quoi que ce soit, je serai là pour toi.
Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Une fois qu'elle se retrouva seule, Andrea se releva, se tourna vers le tronc et cogna brutalement sa tête contre le bois dur, encore et encore, jusqu'à ce que le sang gicle de son front et qu'elle soit incapable de tenir debout. Elle se laissa tomber contre la branche, les cheveux et le visage poisseux.
Un jour, tu ne seras plus là.
Elle sombra de nouveau dans les ténèbres.
O*O*O*O*O*O*O*O
Optimus se réveilla lorsqu'il sentit un courant d'air froid sur son torse. Il redressa la tête ; les couvertures sur sa poitrine étaient roulées en boule sur le côté, vides de tout occupant.
Il regarda autour de lui. Il était seul dans la chambre.
Sans un mot, il se leva. Tout était silencieux, dans la base. Un silence lourd, désagréable, un de ceux où on a l'impression que les bruits ont été engloutis par la nuit et qu'on se retrouve isolé dans un monde qui n'a plus rien à dire. Mais il traversa ce monde sans crainte, sans trembler.
Il n'eut pas à la chercher pendant longtemps. Elle était là, dans la cuisine, plusieurs tasses vides devant elle. Une odeur de thé amer flottait dans l'air. Elle fixait la table, le visage caché dans ses mains.
- Yuma, appela t-il doucement, pour ne pas lui faire peur.
La pianiste ne releva pas la tête.
- Je t'ai réveillé ? croassa t-elle d'une voix enrouée.
- Non, bien sûr que non… Tu es là depuis longtemps ?
- Je ne sais pas.
Il se baissa et caressa délicatement ses cheveux du bout du doigt. Elle ne le repoussa pas, mais elle resta immobile malgré tout.
- Tu veux que je te tienne compagnie ?
Elle hésita puis finit par hocher la tête. Il s'assit à ses côtés, sans rien dire, sans poser de questions. Elle parlerait si elle en avait envie. Il continua de lui caresser la tête avec douceur, faisant glisser le métal sur les mèches noires et abîmées.
- Je l'ai encore trouvée dans la baignoire.
Il ne s'arrêta pas, mais ouvrit grand les oreilles.
- Elle avait le front tellement boursouflé… J'ai cru qu'elle s'était ouvert le crâne.
Optimus écarquilla les optiques, horrifié.
- Elle a besoin de soins ?
- Elle m'a dit qu'elle était comme ça depuis hier, lâcha t-elle, la gorge nouée. C'était superficiel, elle m'a dit.
Yuma hoqueta.
- Les premiers mots qu'elle m'adresse, c'est à propos d'une blessure. Elle n'a rien ajouté d'autre et elle est retournée dormir. Je ne sais pas ce qui lui passe par la tête, je ne sais pas comment l'empêcher de se blesser, je ne sais pas…
Sa voix se brisa.
- Je ne sais pas comment l'aider.
Il y eut une éclat de lumière et deux bras l'étreignirent tendrement, le front de son mari pressé contre sa nuque. Yuma trembla de la tête aux pieds.
- Pardon…
- Tu n'as pas à t'excuser, murmura t-il doucement.
- Mais je ne fais que parler d'Andrea, sans jamais me préoccuper de toi ! Toi aussi, tu as été…
- Et j'en suis ressorti sans séquelles graves. Pas Andrea. C'est pour ça qu'il faut l'aider. Que nous devons tous l'aider. Tu ne dois pas porter toute seule ce fardeau.
Yuma serra les poings.
- Tu peux crier. Tu peux pleurer à chaudes larmes. Tu peux frapper quelque chose, si ça peut t'aider. Mais je t'en prie, ne te tourmente pas dans ton coin. Tu fais déjà beaucoup pour Andrea ; ne te dévalorise pas en pensant que ce n'est pas assez.
Il déposa un baiser sur l'arrière de son crâne.
- Je serai toujours là pour t'aider, te soutenir. S'il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour toi… Dis-le-moi.
Yuma inspira, expira, puis posa ses mains sur celles d'Optimus.
- On peut… rester un peu comme ça ?
- Bien sûr.
Elle se pressa un peu plus contre lui, sa douleur éloignée.
- Je t'aime tellement, Optimus…
- Je t'aime plus que tout, Yuma.
Et elle pleura. Elle pleura et il essuya amoureusement ses larmes, sans être dégoûté par ses joues dégoulinantes, son nez plein de morve ou ses yeux rougis. Il resta à ses côtés jusqu'à ce qu'elle cesse de pleurer et qu'elle s'endorme, épuisée mais libérée d'un poids, au creux de ses bras.
O*O*O*O*O*O*O*O
Ratchet et Jazz étaient de retour.
Ils revenaient avec des souvenirs pleins la tête et l'esprit apaisé. Mais leur bonne humeur s'évapora sitôt qu'ils posèrent le pied sur Terre. Ils devinèrent immédiatement, à la mine sombre de leurs amis, que quelque chose clochait.
L'ambiance maussade de la base ne fit que renforcer leurs suspicions. Et lorsqu'Optimus leur raconta, rapidement et sans exagérer, ce qui s'était passé, ce fut comme si on leur avait versé du plomb fondu dans la gorge. Une fois que Prime eut fini de s'expliquer, Jazz quitta la pièce à grands pas.
Il n'était pas difficile de deviner où il se comptait se rendre.
Il toqua. Attendit une réponse qui ne vint pas. Inquiet, il finit par entrer.
Mais la chambre était vide.
- Andrea ? appela t-il doucement.
- Là-haut, entendit-il.
Il leva les optiques vers la cime de l'arbre. Au début, il ne vit personne. Puis il distingua une silhouette au milieu du feuillage, immobile et recroquevillée sur elle-même.
Jazz fit un pas en avant.
- Je n'arrive pas à te voir…
- Je ne veux pas que tu me voies, soupira t-elle.
Sa voix était résignée, lointaine, rude comme le râle d'un animal blessé. Son spark lui hurla de la prendre dans ses bras et de la serrer contre lui pour la réconforter, la cajoler et la protéger, mais il s'abstint de faire quoi que ce soit, de peur de l'effrayer encore plus.
- Je ne veux pas que tu voies ce que je suis devenue, continua t-elle.
- Pourquoi ? Peu importe ton apparence, tu seras toujours belle à mes yeux.
Son souffle se coupa, prise par surprise. Elle se tourna vers lui, vers son visage en bas, à moitié masquée par les branches et les feuilles. Si elle avait été en face de lui, elle aurait pu le voir rougir.
Il se frotta le bras, embarrassé par son aveu.
- Tu veux que je m'en aille ?
- Non, dit-elle simplement. Pourquoi es-tu ici ?
- Je voulais te voir, savoir comment tu allais…
- Pourquoi ? Qu'est-ce que tu as à y gagner là-dedans ?
Jazz trouva cette question étrange. Il n'y avait aucune émotion dans le ton d'Andrea. Puis il se demanda, avec effroi, si elle avait été traumatisée au point de refuser ou de repousser la moindre relation.
Alors il choisit prudemment ses mots :
- Rien. Je ne demande rien dans tout cela, Andrea.
Un silence.
- Alors pourquoi es-tu venu ? demanda t-elle d'une voix nouée.
Il crut que son spark allait imploser.
- Andrea, je te jure que je ne ferai jamais quelque chose qui te dérange. Je veux seulement rester à tes côtés et te voir heureuse. Ça me suffit. Mais si tu considères que ce n'est qu'un caprice de ma part et tu veux que je disparaisse… je ne t'en voudrais pas.
Une longue plainte gutturale jaillit de la gorge d'Andrea, comme le ferait un loup mourant.
Je ne veux pas que tu disparaisses.
Mais ces mots restèrent coincés dans sa gorge.
Jazz s'avança, paniqué, puis il l'entendit soupirer.
- Excuse-moi, murmura t-elle. C'était malpoli de ma part.
- Ce n'est rien…
- S'il-te-plaît, laisse-moi, gémit-elle pitoyablement.
Il hésita, puis lorsqu'elle répéta sa requête, il obtempéra et s'en alla. Toute la douleur d'Andrea, tous les cauchemars qui la hantaient, il parvenait sans peine à les entendre. Mais il était impuissant contre eux.
Si les robots pouvaient pleurer, il l'aurait fait.
O*O*O*O*O*O*O*O
Plusieurs jours s'écoulèrent.
Andrea restait dans son arbre et refusait que quiconque lui rende visite. Elle répétait qu'elle voulait rester seule. Yuma la suppliait de s'exprimer, de lui dire ce qui n'allait pas, mais sa sœur lui demandait de la laisser tranquille.
- Ce n'est pas de ta faute, Yuma, soupirait-elle avant de se détourner.
Slisptream évitait de nouveau Andrea, blessée et furieuse, avec l'impression que l'humaine avait trahi sa confiance. Jazz se terrait dans son coin et s'entraînait d'arrache-pied pour oublier la douleur et la sensation qu'il ne servait à rien.
Optimus essaya une fois d'approcher Andrea ; l'humaine, en le voyant, s'enfuit vers le toit et elle ne redescendit qu'à la nuit tombée. Après cet incident, Optimus décida de ne plus chercher à lui parler.
Jusqu'à ce soir-là.
Optimus roulait dans les rues endormies de Detroit, parce que c'était son tour de s'occuper des patrouilles nocturnes. C'était parfois fatigant, mais le crime ne connaissait pas de repos. Enfin, "crime"… s'il y en avait. Les choses s'étaient calmées, dernièrement. Pas d'attaques, pas de vols ou de prises d'otages… Tant mieux. Mais ça ne voulait pas dire qu'il devait relâcher sa vigilance.
C'est pour ça qu'il n'eut aucun mal à repérer une personne qui marchait en équilibre sur un muret près du parc central, les bras écartés comme un oiseau.
- Andrea ?! s'exclama t-il.
Elle sursauta, trébucha et faillit se casser la figure. Optimus se transforma et la rattrapa juste à temps. Elle leva la tête et fit une petite moue.
- Ne me fais pas peur comme ça, s'il-te-plaît.
Il s'excusa et la posa à terre.
- Qu'est-ce que tu fais ici toute seule ?
- J'avais envie de sortir un peu.
Il fronça les sourcils, dubitatif.
- Au beau milieu de la nuit ?
Elle détourna le regard.
- …Je ne voulais pas déranger les autres.
- Tu ne déranges personne, dit-il doucement.
Andrea serra les poings.
- Si. Je fais pleurer Yuma. Elle est malheureuse. À cause de moi.
- Ce n'est pas à cause de toi si elle est triste. C'est parce qu'elle ne sait pas comment t'aider qu'elle perd ses moyens.
- C'est du pareil au même.
- Andrea, rien ici n'est de ta faute.
Un silence.
- Tu as raison, finit-elle par murmurer. Ce n'est pas de ma faute. Pas de ma faute s'ils sont…
Elle se tut brutalement et cacha son visage dans ses mains, comme si elle avait honte d'elle-même.
Elle entendit un bruit. Elle vit, entre ses doigts, qu'Optimus s'était transformé et avait ouvert une portière, l'invitant à monter. Elle se mordit la lèvre au point de faire perler un peu de sang, puis elle poussa un soupir et s'installa sur les sièges moelleux.
Pendant un temps ils roulèrent en silence, Optimus concentré sur la route devant lui et Andrea fixant ses mains posées sur ses genoux.
Cette ambiance ne plaisait pas à Optimus. Cela lui rappelait trop le calme avant l'attaque de Lockdown. Il n'avait pas été fort, il n'avait pas été capable de la protéger contre les conséquences de ses actes.
Il n'était pas naïf. Pour avoir vaincu leur dirigeant, les Décepticons en voulaient désormais à sa vie, ça, il le savait. Il était prêt à assumer le fait qu'il soit oni ou recherché ; mais il ne supportait pas que ses proches en pâtissent eux aussi.
Il voulait simplement vivre en paix, aux côtés de celle qu'il aimait. Il voulait élever son enfant dans un monde sans conflit. Était-ce trop en demander ?
- Que feras-tu quand Yuma mourra ?
La question avait été posée de but en blanc et elle était tellement incongrue qu'Optimus faillit faire une embardée. Il se rattrapa juste à temps et cala au beau milieu de la route.
- Ça va ?
- Qu'est-ce qui te prend de demander une chose pareille ?!
Andrea se recroquevilla sur le siège et gémit. Optimus s'en voulut immédiatement.
- Excuse-moi, je n'aurais pas dû te parler comme ça…
- Je n'aurais pas dû poser cette question… murmura t-elle piteusement en retour.
Optimus hésita. Ce n'était pas un sujet auquel il avait envie de penser mais… si Andrea avait cherché à le savoir, c'était sûrement pour une bonne raison.
Avec un soupir, il recommença à rouler.
- J'y ai déjà réfléchi, oui.
Andrea releva la tête, signe qu'elle écoutait.
- Ça ne me fait pas vraiment plaisir de m'attarder sur ce fait mais… c'était nécessaire de l'aborder lorsque j'ai commencé à avoir des sentiments pour Yuma. Elle-même m'a demandé pourquoi je voudrais d'une relation avec une espèce qui tient moins d'un siècle alors que les Cybertroniens vivent pendant des millions d'années. À l'époque, elle ne voulait pas que je gâche ma vie avec une "créature" qui disparaîtrait en un clin d'œil. Ce sont ses mots et c'est vrai qu'il y avait une part de vérité là-dedans. Parce qu'il lui reste trente ou quarante ans à vivre, peut-être cinquante avec un peu de chance, tandis que dans un demi-siècle, moi je serai toujours là, je serai toujours le même. C'est comme ça, on n'y peut rien. Même si cette vérité me déchire le spark… Pourquoi devrais-je refuser cinquante ans de bonheur ? Je ne gâche pas ma vie avec Yuma, loin de là. J'ai eu la chance de trouver quelqu'un qui m'a accepté et qui m'aime comme je suis. Que serait-il arrivé si je m'étais tu ? J'aurais été probablement assailli de regrets. J'en ai déjà trop. J'ai déjà perdu quelqu'un à qui je n'ai pas pu dire pardon et ça me ronge de l'intérieur. Mon bonheur est peut-être éphémère, mais au moins je n'aurais pas de remords quand Yuma partira. Je serai triste, oui, mais au moins je saurai que j'aurais bien vécu, avec quelqu'un que j'aime. De plus, si je ne lui avais pas avoué mes sentiments, je n'aurais jamais eu la chance d'être géniteur aujourd'hui.
Il s'arrêta un instant pour qu'Andrea assimile tout ce qu'il venait de dire. La danseuse avait les yeux écarquillés, comme si elle ne s'était pas attendue à une telle réponse.
Puis elle se mit à trembler.
- Est-ce que tu sais seulement ce que ça fait, de sentir l'autre mourir ?
Oh non, réalisa Optimus avec effroi. Il savait de quoi elle allait parler.
- Le bonheur, l'amour, oui, mais à quel prix ? continua Andrea, la voix dure comme de la pierre. La dernière personne qui m'a offerte ces deux présents est morte.
Un râle douloureux s'échappa de ses lèvres.
- J'ai aimé Prowl. Prowl me disait qu'il m'aimait, et j'étais heureuse. Mais Prowl est mort. Il m'a laissé seule et une partie de moi est morte avec lui.
Elle laissa ses ongles glisser le long de son visage.
- Je ne veux pas revivre ça. Je ne veux pas que quelqu'un d'autre que j'aime disparaisse à son tour. Je ne veux pas mourir encore une fois.
- Au point de repousser tout le monde ? demanda tristement Optimus.
- C'est un bien maigre prix à payer pour ne pas souffrir, gronda t-elle, mais il y avait un poids derrière ses paroles. Au moins, je n'appellerai pas à l'aide quelqu'un qui ne viendra pas.
- Tu ne peux pas rester seule le restant de tes jours, Andrea.
- J'ai passé tout le début de ma vie seule, rétorqua t-elle.
- Et est-ce que tu étais heureuse ?
Elle ouvrit la bouche, la referma. Puis elle détourna le regard.
- …Non, admit-elle.
- Et puis tu n'étais pas entièrement seule. Il y avait Yuma pour s'occuper de toi.
- Vois où ça l'a menée ! s'exclama t-elle avec une frustration emmagasinée depuis des années. Sa vie a été gâchée à cause de moi. Quand Papa et Maman sont morts, elle a sué sang et eau pour que nous ayons une vie décente. Moi, je n'ai rien pu faire en retour. Je n'étais pas là quand elle s'est faite harceler au lycée où elle travaillait. Je n'étais pas là quand elle essuyait les insultes sur son apparence et son poids. Je n'étais pas là pour la protéger. Je n'ai rien fait pour la rendre heureuse.
- Ce n'est pas l'impression que j'ai, quand je vous vois dans la clairière du piano de la forêt.
Andrea ne trouva rien à répondre. Parce qu'il avait raison. Il avait visé juste.
- Elle est heureuse quand tu es heureuse, continua Optimus. C'est facile à deviner. Tu partages un lien très profond avec Yuma, Andrea. Ne l'oublie pas. Profites-en pendant que tu en as encore le temps.
Andrea baissa les yeux et joignit les mains sur ses genoux, comme si elle priait. Elle resta un instant perdue dans ses pensées.
- Andrea, écoute, prends ton temps pour retrouver tes forces, mais ne repousse pas ceux qui souhaitent t'aider. Nous ne voulons que ton bien.
- Je sais… Pardon.
- Tu n'as pas à t'excuser.
- D'accord…
Elle retomba dans le silence. Puis, au bout d'un moment, elle demanda à Optimus si c'était possible de mettre un peu de musique. Il accepta et très vite, de vieux morceaux de rock les accompagnèrent dans leur virée nocturne. Andrea battit la mesure avec ses doigts et, petit à petit, son expression s'éclaircit.
- Merci, Optimus. Pour tout.
S'il avait été en mode robot, il aurait souri. Il fit vrombir son moteur et lui répondit que, si elle en avait besoin, il pourrait toujours lui prêter une oreille.
Elle lui offrit une expression reconnaissante en retour.
O*O*O*O*O*O*O*O
Les paroles d'Optimus Prime donnèrent suffisamment de courage à Andrea pour qu'elle convoque Yuma, Slipstream et Jazz dans sa chambre le lendemain. Les deux robots, qui n'avaient pas oublié que l'autre appartenait à la faction opposée, se foudroyèrent du regard quand ils se virent, mais autrement ils se tinrent tranquilles tandis qu'ils s'asseyaient en face de la danseuse, Yuma à ses côtés.
Andrea prit délicatement la main de sa sœur dans la sienne. Yuma, bien que surprise par son geste, la laissa faire, heureuse de la voir revenir parmi les vivants.
Andrea prit une grande inspiration.
- Lockdown ne m'a pas violentée, lâcha t-elle en guise de préambule.
Tout le monde retint son souffle, mais personne ne l'interrompit, l'invitant à continuer.
- Il a essayé. Il m'a… (elle déglutit) il m'a agressée, il a dit des choses horribles, mais il n'a pas… Slipstream est intervenue avant qu'il ne le fasse.
Yuma lui serra la main, lui offrant un réconfort, si maigre soit-il. Andrea se tourna vers elle et posa sa tête sur son épaule. Sa sœur lui caressa tendrement la nuque en retour.
- Je suis désolé de vous avoir causé du souci. Pardonne-moi, Yuma. Tu voulais seulement me consoler et j'ai agi comme une vraie peste.
- Tu en avais le droit, Andrea, après ce que tu as vécu.
Elle secoua la tête.
- Je ne suis pas d'accord. Mais c'est passé, maintenant. La seule chose que je peux faire, c'est de m'excuser. Et… merci. Merci d'avoir été là pour moi.
Yuma lui sourit doucement.
- Viens là, ma belle.
Elle l'attira dans ses bras et les deux sœurs s'étreignirent affectueusement. Les deux Cybertroniens détournèrent le regard, se sentant de trop.
Andrea sembla se rappeler de leur présence, car elle se détacha de Yuma et lui demanda timidement si elle pouvait les laisser seuls un instant. La pianiste haussa un sourcil, fixa sa sœur d'un air interrogateur, puis elle se tourna vers les robots. Un sourire énigmatique étira alors ses lèvres et elle acquiesça avant de se lever et de quitter la pièce.
Andrea baissa la tête pour éviter de croiser le regard des deux titans en face d'elle. De nouveau, elle parla. De nouveau, elle s'excusa de son comportement. Elle continua avant qu'ils n'aient pu répondre quoi que ce soit.
- Je ne voulais pas vous voir et c'était lâche de ma part, pardon… Mais il y avait une autre raison à cela, une raison que je n'ai pas dite à Yuma. C'est parce que j'avais peur d'avoir mal. J'avais peur de perdre encore quelqu'un d'autre.
Les deux robots ressentirent un pincement au spark. Ils savaient de qui elle parlait.
Andrea enroula ses bras autour d'elle-même pour se consoler.
- Je sais que Prowl ne reviendra pas. Il ne me reste que des souvenirs et… Optimus l'a dit, ce n'est pas bien de repousser tout le monde. Je ne veux pas passer le restant de mes jours à m'accrocher à ma mélancolie, mais en même temps je suis tellement effrayée que ça se reproduise à nouveau… Parce que, Jazz, Slipstream, je tiens trop à vous. Je ne veux pas que vous disparaissiez. Je ne veux pas me réveiller un jour et me rendre compte que vous n'êtes plus là.
Ils écarquillèrent les optiques, abasourdis, et se demandèrent si ce qu'ils venaient d'entendre était bien réel. Andrea hoqueta.
- Optimus… Il aime Yuma même s'il sait qu'elle mourra bien avant lui. J'aimerais être aussi forte que lui. J'en ai assez d'avoir peur, d'être vide et de ne pas être capable d'aller de l'avant. Mais vous, vous en avez tellement fait pour moi, vous me comprenez et m'acceptez comme je suis… Merci. Je vous aime beaucoup, tous les deux, je veux continuer à rester avec vous, si ça vous convient, même si je suis une guigne pour les sentiments et tout ça mais…
Elle sursauta quand Jazz toucha son épaule du bout des doigts. Elle releva la tête et fut surprise de le voir sourire avec toute la bienveillance du monde.
- Andrea, c'est plus que je ne pourrais jamais en demander. Quelle que soit la relation que tu veux, qu'elle soit platonique, romantique ou autre chose encore, je l'accepte avec plaisir.
Elle rougit, lui rendit son sourire, quoique plus discrètement, puis se tourna vers Slipstream. La Seeker la regardait d'un air indéchiffrable. Andrea déglutit et se tordit les mains, embarrassée à l'idée d'avoir dit quelque chose de travers.
- C'est… Est-ce que le fait d'aimer deux personnes est vue comme une bizarrerie chez les Cybertroniens ?
Slipstream soupira et ses ailes s'affaissèrent. C'était impossible d'être en colère contre quelqu'un d'aussi innocent et sincère.
- Oh, Andrea, ce n'est pas du tout ça. Chez les Seekers, toute relation se fait par groupes de trois, qu'on appelle des "trines", donc non, le polyamour n'est absolument pas un problème.
- C'est le fait que le troisième partenaire soit un Autobot qui te gêne, pas vrai ? devina Jazz d'une voix calme et neutre.
En plein dans le mille. Slipstream grimaça et hocha la tête. Puis elle plongea ses optiques dans les siennes, un regard brûlant et déterminé.
- Je ferai une exception, rétorqua la clone. Pour Andrea. Ne te méprend pas, Autobot, je suis peut-être une marginale mais je reste une Décepticon.
Jazz opina.
- Je ne te demande pas de renoncer à tes idéaux, ni même de m'apprécier. Tant que tu rends Andrea heureuse, je n'aurais rien à dire.
- Et que feras-tu, si jamais la Garde d'Élite débarque un jour sans prévenir ?
Il haussa les épaules.
- Je pense que tu es assez maligne pour échapper à leur attention.
Slisptream releva le menton et le regarda de la tête aux pieds, comme pour évaluer sa sincérité en détaillant son apparence du regard. Jazz resta impassible, le dos droit et les mains posées sur ses genoux.
- Très bien, finit-elle par déclarer. J'accepte. Mais si tu te retournes contre moi, je te tuerai sans le moindre regret.
- Logique, répondit Jazz, pas effrayé pour le moins du monde.
Slipstream allait ajouter autre chose, mais les mots moururent dans sa gorge lorsqu'elle sentit la main minuscule d'Andrea se poser sur sa jambe. Elle croisa son regard et découvrit à quel point elle rayonnait, les commissures de ses lèvres légèrement relevées, éclairée par cette lueur que Lockdown avait tenté d'éteindre.
- Merci, murmura t-elle.
Elle se tourna vers Jazz.
- Merci à tous les deux.
Les deux Cybertroniens lui sourirent avec affection. Ces simples mots réchauffèrent leur spark, qui tourbillonèrent joyeusement dans leur poitrine. Les yeux de la danseuse pétillaient comme les bulles d'un torrent qui, après l'hiver, recommençait à couler, libéré du gel. C'était magnifique à voir. C'était magnifique de la retrouver ainsi.
Andrea était revenue. Leur Andrea était de retour.
