An 295, 3 mars – Koryo, propriété Kiyama
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Shizuru.
Natsuki avait soudain l'impression de perdre tous ses moyens. Malgré le fait de faire face à la femme qui venait très clairement de lui sauver la vie, Natsuki restait terrifiée d'avoir rêvé la voix qui appelait son nom. Elle était terrifiée que cette silhouette indiscernable dans la nuit et la pluie ne soit pas celle qu'elle espère.
Le Temps semblait s'étirer en une éternité où elle resta ainsi à fixer la personne devant elle, à ressentir la pluie fraîche -presque tiède en comparaison à Kazan- qui s'écoulait sur sa peau.
Avait-elle prononcé le nom de Shizuru ? Shizuru avait-elle prononcé le nom de Natsuki ?
Le jardin qui s'étalait autour d'elles lui était reconnaissable cependant. Malgré la nuit et la pluie qui tombait en une symphonie, il était éclairé de lumières d'un bleu pâle presque féeriques . Astucieusement réparties, elles permettaient de discerner les chemins de promenade et les différents jardins parfaitement entretenues que Natsuki se souvenait d'avoir parcouru plusieurs années plus tôt. La scène était belle, enchanteresse... irréelle avec cette pluie et ces éclairs qui parcouraient le ciel d'un noir d'encre dans un silence étrange. Le grondement tonnait bien après, fracassant malgré sa distance.
Mais aucune de ces lumières n'étaient suffisante pour éclairer le visage de son sauveur.
Son clone pleurait contre sa poitrine, mais Natsuki n'entendait rien d'autre que son propre battement de cœur assourdissant.
Irréel était bien le bon mot pour décrire sa situation. Après le soleil couchant de Kazan et sa grisaille, les cavalcades et les coups de feu qui lui faisait encore sifflé les tympans, toute cette scène semblait tirer d'un rêve.
Elle ne voulait pas qu'elle se termine.
Shizuru pouvait-elle vraiment être là ? Si elle l'était, pourquoi ne parlait-elle pas ? Pourquoi ne la reconnaissait-elle pas ?
« Natsuki ? »
Cela ressemblait à un murmure venant de son esprit et Natsuki devait en avoir la certitude. Alors malgré son hésitation et la peur terrifiante d'imaginer cette ombre fantasmagorique, elle s'avança d'un pas à peine nécessaire, les mains tendues devant elle dans la crainte de voir se dissiper la silhouette dans un mirage.
Mais bien loin de disparaître, des mains rencontrèrent les siennes glissant comme une caresse pour s'installer autour de ces avant bras et y rester.
Son regard ne voyait que que ces yeux, luire d'une légère lueur rouge surnaturelle. Mais les mains qui la retenait était un poids qu'elle ne pouvait imaginer et la teinte si particulière de ce rouge était une couleur que sa mémoire n'avait jamais su aussi parfaitement restituer.
Elle remarqua que ces mains la retenaient alors qu'elle tremblait de tous ses membres. Des tremblements de fatigues, d'adrénaline et de ce mélange si émotionnellement intense de peur et d'excitation qu'elle se serait probablement effondrée sans ce soutien. Elle était fébrile et exaltée, fascinée par cet instant hors du temps.
Elle laissa ses propres mains glisser le long des avant bras de la femme, remontant lentement vers les épaules avant de venir parfaitement s'installer dans le creux d'un cou lisse et chaud.
Alors seulement, Natsuki se pencha -oublieuse ou peu soucieuse de l'enfant pleurant contre sa poitrine- pour rencontrer les lèvres de la femme.
Elle les effleura légèrement. C'était doux, humide et immobile. Elle se pencha un peu plus, cherchant à épouser ses lèvres avec les siennes. Encore un instant d'immobilité et puis presque timidement, elles bougèrent en réponse aux siennes.
La boule de chaleur qui était venu se loger dans sa poitrine grandit pour se répandre dans son corps.
Elle vivait un véritable moment de grâce.
Désireuse, empli d'un besoin si intense qu'il en était effrayant, Natsuki perdit en douceur et en patience. Sa bouche s'ouvrit, sa langue glissa le long des lèvres de la femme, requérant un accès, prise d'une envie impétueuse de retrouver sa condisciple.
Elle ne se rendait pas compte que des larmes coulaient de derrière ses paupières closes. Des larmes de bonheur qui se mêlait à la pluie. Ça n'avait aucune importance.
Elle était enfin chez elle.
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Bien trop tôt, elle sentit qu'on s'arrachait à son étreinte. C'en était presque déchirant, alors qu'un air frais et toujours pluvieux refroidissait son visage brûlant.
Ses yeux enfin habitués à la pénombre reconnaissaient enfin les traits de Shizuru. Elle n'en avait pas eu besoin bien sûr, mais de revoir son visage, Natsuki se retrouvait sans voix.
Il y avait un amalgame d'émotion indescriptible dans les yeux de la femme.
Natsuki si désireuse de cette connexion, tenta de venir quérir à nouveau les lèvres de Shizuru mais cette dernière se déroba, son regard la quittant pour se poser sur le petit être qui s'époumonait entre leur deux corps.
« Viens, rentrons. Nous sommes trempées. »
Le temps sembla reprendre son cours normal et Natsuki se demanda si tout cela n'avait pas tenu en une minuscule minute qui avait paru s'étirer des heures.
Elle frissonnait à présent. Peut être de froid, parce qu'il était vrai qu'elle était trempée, mais plus probablement de la réaction de Shizuru à son égard.
Elle était transie de peur à l'idée de l'avoir perdu. Il lui avait pourtant semblé qu'elle avait répondu à son baiser, mais peut être l'avait-elle seulement imaginé... et souhaité.
La silhouette de Shizuru s'éloignait sans l'attendre. Natsuki mit quelques secondes à lui emboîter le pas, ses mains venant retrouver son clone pour le bercer contre elle.
Shizuru monta rapidement les 3-4 marches permettant d'atteindre la porte en bois qu'elle fit coulisser pour aussi tôt allumer une lumière chaude.
Il faisait bon dans la maison et les yeux de Natsuki parcoururent lentement les boiseries du couloir et les meubles sans oser regarder Shizuru.
Cette dernière ne lui adressa pas la parole, retirant adroitement ses chaussures pour s'avancer ensuite à pas rapide le long du couloir. Natsuki l'imita naturellement.
Elle savait parfaitement où Shizuru la conduisait. Les pièces qui défilaient avaient toutes été réaménagés comme par le passé -3 siècles plus tôt- et lui étaient bien plus familières qu'avant son départ il y avait de cela quelques années. C'était agréable et rassurant, chaleureux dans sa familiarité.
Shizuru la mena dans une salle de bain, sortant d'épaisses serviettes et lui indiquant les produits qu'elle pouvait utiliser. Réchauffez-vous, séchez vous furent les rares mots qu'elle prononça avant de sortir en lui indiquant qu'elle lui laisserait des affaires dans la chambre.
Ce n'était aucune des chambres qu'elle ait utilisé par le passé. Elle se demanda si ces pièces là aussi avait l'apparence de l'époque.
Natsuki démaillota son clone du porte bébé improvisé et des affaires à présent trop chaude et humide. Elle lui fit couler un bain et avec une courte hésitation défit rapidement ses propres vêtements pour se glisser avec elle dans l'eau chaude du bain.
Aimer l'eau était probablement un élément inaltérable de sa personnalité car l'agitation et les hoquets de colère et de tristesse de son clone se calmèrent une fois dans le bain. Natsuki elle-même sentit son corps se détendre. Un instant, ses doigts effleurèrent ses lèvres dans un rappel de son échange avec Shizuru sous la pluie, puis son clone frappa ses minuscules mains dans l'eau, l'éclaboussant et attirant son attention.
Natsuki la tint contre elle pour ne pas glisser et se mit à lui parler d'une voix douce tout en jouant avec elle.
Quand elles sortirent de l'eau, le bambin dormait à moitié et Natsuki n'eut aucune peine à l'essuyer et à l'emmailloter dans une serviette avant de se sécher à son tour.
Natsuki ne prit pas la peine de s'occuper de ses vêtements humide et sortit la tête de la salle de bain pour découvrir comme prévu des vêtements qui l'attendait sur le lit. Elle les enfila rapidement incapable de savoir s'ils appartenaient à Shizuru. En tout cas, ce n'était aucune des rares affaires qu'elle avait pu laisser ici.
Berçant l'enfant qui s'était endormie contre elle, Natsuki se dirigea vers le salon où Shizuru aimait se blottir dans son fauteuil intemporel. Elle était certaine de l'y trouver et elle n'eut guère tort.
Elle aussi s'était changée. Elle portait un pull doux, un peu trop grand et un short pour dormir, les cheveux ramassé en un chignon désordonné. Elle sirotait un thé, le regard perdu vers les jardins.
Une seconde tasse attendait Natsuki.
Silencieusement, elle l'attrapa et vint prendre place dans un fauteuil voisin.
Pendant de longues minutes, elles burent tranquillement leur thé respectif. Il n'y avait aucun bruit si ce n'est celui de la pluie qui résonnait contre les tuiles. Puis le bambin babilla dans son sommeil et seulement alors, Shizuru sembla reconnaître sa présence.
Natsuki l'observa en retour, constatant son regard qui glissait de son visage au bambin.
« Tu as un bel enfant, dit-elle finalement d'une voix indéchiffrable. »
Natsuki lui jeta un coup d'œil et jugea encore une fois difficile de ne pas comprendre qu'elles étaient liées. Une évidence si on savait que c'était son clone.
« Tu devrais éviter de l'emmener dans une zone aussi dangereuse que Kazan. Ou Artaï en général. »
Natsuki mit un moment à réaliser le quiproquo.
« Oh, euh... ce n'est pas ma fille. »
Shizuru haussa un sourcil, d'un air qui laissait entendre qu'elle n'était pas dupe. La petite lui ressemblait beaucoup trop.
Shizuru pensait-elle vraiment que c'était sa fille ? C'était fou, elle…
Ça faisait quatre ans, se rappela-t-elle. Elle aurait eu tout le temps de trouver quelqu'un et de fonder une famille. Elle aurait pu… si elle était parvenue à oublier Shizuru. A priori, Miyu n'avait jamais parlé d'elle à Shizuru. Ou peut-être Shizuru n'avait-elle jamais voulu savoir ce qu'il advenait de Natsuki.
« Ce n'est pas ma fille, répéta-t-elle d'une voix douce en se levant. »
Le regard de Shizuru suivait le moindre de ses mouvements. A son approche, elle déposa sa tasse sur la table.
Natsuki lui tendit alors l'enfant et Shizuru, plus par automatisme qu'autre chose, la récupéra pour la retenir contre sa poitrine.
Natsuki aurait juré avoir vu un sourire ourlé les lèvres du bambin.
« C'est mon clone, indiqua-t-elle devant l'air interrogateur que lui lançait Shizuru. »
Aussitôt le regard qui ne l'avait pas quitté, se reporta sur l'enfant. Ses doigts effleurèrent les fins cheveux noirs.
Natsuki ne pouvait pas qu'imaginer l'air de contentement qui peignait les traits du clone.
« Tu l'as retrouvée ? chuchota-t-elle pour ne pas déranger le bébé.
-Oui. A Artaï justement. Je ne voulais pas que des gens aussi monstrueux puisse... l'élever. Je ne me serais jamais souhaité cela.
-Je vais demander à ce qu'on apporte de quoi la nourrir. Elle s'est endormie mais ça ne devrait pas durer longtemps, elle doit être morte de faim. »
Natsuki acquiesça, même si Shizuru ignorait en réalité depuis combien de temps elles étaient en fuite.
Elle resta là debout à observer Shizuru bercer l'enfant. Toute l'attention de la femme était sur lui et Natsuki aurait voulu figer ce moment dans son esprit.
Elle aurait pu avoir cela. Pouvait-elle encore l'espérer alors que Shizuru reconnaissait à peine sa présence et n'évoquait pas leur baiser ?
Shizuru devait encore avoir du personnel puisqu'elle passa un coup de fil et confirma que du lait maternisé allait être apporté.
Alors qu'elles attendaient, Natsuki prit un moment pour réunir son courage.
« Pouvons-nous… parler ? »
Le regard aimant de Shizuru quitta son clone pour se reporter sur elle, perdant de sa chaleur et de son adoration. Natsuki avait la sensation d'être incapable de la lire, alors que Shizuru semblait jauger du bien fondée de sa demande.
« Après, accepta-t-elle finalement avant de l'ignorer à nouveau pour s'occuper de la petite. »
L'enfant s'était réveillée selon les prévisions de Shizuru et pleurait dans ses bras alors qu'on lui dédaignait la nourriture qu'elle souhaitait. Il était deux heure du matin quand une femme -Mme Shimei- d'une quarantaine d'année vint apporter le lait promis d'un pas enthousiaste. Le bambin pleurait depuis 20 minutes -non pas à grand cris mais de ces hoquets silencieux, le visage rouge et des larmes au coin des yeux. Une image à briser le cœur.
Mme Shimei adorait visiblement les enfants. Elle s'excusa du temps mis à arriver avant de s'enfuir vers la cuisine préparer un biberon. Après quoi, elle enleva l'enfant des bras de Shizuru pour la nourrir en chantonnant. Avec adresse, elle lui fit faire son rot puis réquisitionna une chambre et prépara un lit entouré d'une barrière d'oreiller qui préviendrait toute chute du bambin.
Natsuki et Shizuru naviguaient autour d'elle, observant Mme Shimei s'occuper du clone avec des mains d'experte.
Quand la femme se cala dans une chaise à bascule dans la chambre où elle venait de coucher l'enfant, elle leur indiqua qu'elle s'occupait de tout et qu'elles pouvaient aller dormir l'esprit tranquille.
Avec un léger rire, Shizuru l'avait remerciée et s'en était retournée vers son fauteuil. Natsuki avait suivi adressant un sourire serré à la femme.
Son esprit n'était plus tourné vers l'enfant. Depuis qu'elle avait quitté ses bras, les pensés de Natsuki ne s'attardait plus que sur Shizuru. Quand elle y réfléchissait, sa relation avec Shizuru –leur relation intime- n'avait pas duré plus de quelques mois mais elle avait eut un tel impact qu'elle avait passé les quatre dernières années à s'imaginer dans ses bras et ses draps.
Elle pouvait cependant ne se le reprocher qu'à elle-même.
Elle savait qu'à sa demande, elles allaient à présent parler de la situation bien sûr mais surtout d'elles, de ce que leur retrouvaille pouvait signifier.
Elle laissa à Shizuru le temps de préparer du thé pour la seconde fois de cette longue soirée. Natsuki se sentait épuisée mais elle n'aurait pu trouver le sommeil avant d'avoir cette discussion.
Natsuki laissa donc ses mains se réchauffer à la chaleur de sa seconde tasse, tentant de masquer ses tremblements. N'était ce pas un signe de faiblesse ? Elle avait l'impression d'avoir passer son temps à trembler de peur et d'espoir depuis son arrivée ici.
« Je n'ai pas entendu parler de toi durant presque 4 ans Natsuki. »
Son intonation était lente et articulée. Natsuki se retrouva incapable d'y répondre.
« Autant dire, poursuivit-elle alors que son doigt glissait sur le bord de la tasse, que Miyu m'a surprise quand elle m'a appelé pour me dire que je devais ''t'exfiltrer'' dans 20 min sur la place de l'église d'Artai. »
Donc la conversation ne s'intéressait pas tout à fait encore à leur relation. Natsuki pouvait y répondre facilement.
« Comment as-tu fait ? Tu n'étais pas là quand je suis arrivée sur cette place. Et puis... Artaï est si loin... comment nous sommes-nous retrouvés ici ? »
Un sourire légèrement moqueur courba les lèvres de Shizuru. Natsuki se perdit brièvement dans leur contemplation.
« Me déplacer dans l'espace me demande bien moins d'effort que de me déplacer dans le Temps.
-Tu peux te téléporter, comprit Natsuki admirative.
-Je pensais que tu le savais. Je dois cependant connaître ou… voir les lieux. Miyu m'a donc constitué des albums photo par Royaume et ville pour me rendre facilement n'importe où. Elle passe son temps à les enrichir de nouveaux lieux.
-Le palais et la place de l'église, comprit Natsuki. Ce sont les images que tu avais de Kazan. »
Les paroles de Miyu prenaient tout leur sens. Incapable de lui venir en aide elle-même, Miyu avait tout de suite pensé à Shizuru pour l'exfiltration. Entrer et sortir n'importe où, en quelques secondes. Quel pouvoir exceptionnel.
« Si tu m'avais dit où se situait ton clone, reprit Shizuru sans reproche, j'aurais pu le récupérer sans danger.
-Je suis désolée, soupira Natsuki avec peut-être une pointe d'agacement au reproche. Je ne sais pas tout de tes super pouvoirs. »
Si Shizuru ne répondit pas, Natsuki entendait le « à qui la faute » qu'elle ne disait pas.
« Malgré tout... je suis encore capable de faire certaines choses, bafouilla-t-elle en fixant la vapeur de son thé, les joues rouges de gêne.
Elle avala une longue gorgée du thé qui lui brûla la gorge, toussa et rougit plus encore de son manque de grâce. Autant pour impressionner Shizuru.
« Je voulais te montrer que je pouvais m'en sortir seul… admit-elle finalement. Et j'ai lamentablement échoué. »
Le silence de Shizuru était agaçant. Natsuki avait envie de se tortiller sous son attention.
« En quoi mon avis peut-il bien t'importer ?
-Kami-sama, Shizuru… je… »
Natsuki posa sa tasse dans un cliquetis désagréable avant de se lever et d'agiter les bras. Elle n'avait jamais été du genre tranquille, surtout quand elle était stressée.
« J'ai fait une erreur ce jour-là. »
Elle inspira profondément devant le regard vide de Shizuru, elle allait faire acte de foi et se montrer honnête quitte à être vulnérable, ce qu'elle détestait être.
« J'ai fait une erreur quand j'ai choisi de te laisser il y 4 ans, reprit-elle avec toute la confiance qu'elle avait pu réunir . Je suis toujours… Je t'en veux et je t'en voudrais probablement toujours de m'avoir traîné de force dans le futur, reconnut-elle. Ce qui est stupide parce que si tu m'avais expliqué, et que j'avais dit oui, le temps perdu, l'énergie perdue le temps que tu m'expliques ça… tu en serais peut-être morte. Ce qui est encore plus stupide c'est que je t'en veux alors que j'aurai probablement fait les mêmes choix que toi. Et depuis 4 ans, mon esprit tourne en boucle la dessus. Shizuru, dis quelque chose, je t'en prie. »
Shizuru soupira et le regard rouge qui l'avait observé depuis le début de son discours se tourna à son tour sur sa propre tasse. Le thé avait quelque chose de fascinant quand on n'osait plus faire face à son interlocuteur. Mais après tout, n'importe quoi aurait fait l'affaire.
« Je ne vois pas ce que tu veux que je te dise Natsuki. Cette histoire… remonte à 4 ans. Elle nous a fait du mal à toutes les deux, mais je ne vois pas où tu veux en venir. Comme tu viens de le dire, tu ne fais que ressasser des choses dont tu m'as déjà fait part. Et... je me sens déjà suffisamment coupable de cette situation même si je ne peux toujours pas la regretter. Je suis toujours convaincue d'avoir fait les choix les plus judicieux à ce moment-là.
-Je sais, sourit nerveusement Natsuki. Ce que je veux dire… c'est que j'ai fait une erreur en partant. Je ne sais pas, j'étais peut être encore trop jeune… trop stupide, trop naïve. Mais c'était une erreur de te quitter pour ça. J'ai laissé cet événement définir notre relation, sans prendre en compte tout ce que nous avions et tout ce que nous pouvions avoir. Je ne suis pas obligé d'aimer tous tes choix pour t'aimer toi. »
Il y eut un long silence, presque angoissant. Shizuru posa sa tasse avec des gestes précautionneux. Ses mains aussi tremblaient.
« Tu m'excuseras de ne pas… »
Elle parut s'étrangler sur ses mots, inspira et expira plusieurs fois en s'efforçant de garder un rythme régulier. Elle semblait tenter de maîtriser une émotion trop forte voire une attaque de panique et Natsuki aurait aimé tendre la main et l'attirer contre elle, caler sa respiration sur la sienne et la laisser se calmer dans une étreinte réconfortante.
« Est-ce que tu me demandes qu'on...
-qu'on ressorte ensemble ? Termina Natsuki quand elle vit que Shizuru n'arrivait pas à former les mots. Oui. Putain oui.
-Pourtant en 4 ans, tu n'es jamais venue. Pas une nouvelle, rien, rétorqua-t-elle comme si elle doutait de la véracité de ces propos. Tu aurais aussi bien pu être morte.
-Miyu vérifiait. Plus régulièrement que je ne le pense d'ailleurs. Je pensais qu'elle le faisait pour toi. Ou du moins qu'elle t'aurait dit ce que je devenais si tu lui demandais. »
Shizuru sourit en regardant ses mains, les larmes aux yeux.
« Tu m'avais demandé de te laisser seule. C'est ce que j'ai fais.
-Bien sûr, tu as toujours été du genre désintéressée. J'ai toujours été du genre... garce. Ecoute, il est évident que dans un premier temps, au moment de mon départ, je t'en voulais. J'avais besoin de toujours bouger, toujours faire quelque chose pour ne pas avoir à penser à... tout, toi, nos amis, ce que nous avions laissé derrière nous...
-Ce que je t'ai enlevé de force, corrigea Shizuru coupable.
-S'il te plait, ne fait pas ça. Je ne cherche pas à me battre ou à t'accuser de quoique ce soit... Tu m'as sauvée, reconnut-elle les yeux d'un vert brillant, et j'ai été ingrate. Mais à ce moment là, je ne savais pas faire autrement. Et le temps est passé si vite, plus de deux ans s'étaient écoulés avant même que je m'en rende compte.
-Mais ça fait quatre ans, lui rappela Shizuru. »
Natsuki lui offrit un sourire peiné.
« Quand j'ai compris que je ne voulais pas rester loin de toi, j'ai soudain ressenti le besoin de… de prouver que je pouvais t'être utile, que je pouvais être autre chose qu'une gamine qui vient pleurer dans tes jupes en te suppliant de me reprendre, autre chose qu'une personne qui se plaint de tes décisions sans jamais proposer d'alternative. Je ne veux plus être le genre de personne qui part sans chercher à comprendre parce qu'il a toujours été plus simple de fuir.
-Ce que je fais… l'interrompit Shizuru d'une voix lente qui montrait qu'elle réfléchissait soigneusement à ses mots, traquer Schwartz ou tenter de sauver… le monde, même si dit comme ça, je donne l'impression d'avoir beaucoup plus d'importance que je n'en ai, n'a rien, absolument rien à voir avec notre histoire. Tu n'as rien à me prouver Natsuki. Et certainement pas en risquant ta vie pour ça.
-Peut être. Mais c'est probablement parce que c'est à moi que j'ai besoin de prouver quelque chose. Je ne veux pas être ta demoiselle en détresse, je ne veux pas que tu sois en danger à cause de moi. Même si je dois reconnaître que ce soir n'a pas été très probant, n'est-ce pas ? »
Un sourire amusé bien qu'encore peiné anima le visage de Shizuru.
« Tu as retrouvé un des clones et tu l'as sauvé d'un avenir bien sombre. En des années de recherche, le seul clone que j'ai pu retrouvé est celui de Fumi, une adulte pleine et entière. Je le répète Natsuki, tu n'as rien à me prouver et je trouve ça d'autant plus triste si ta fierté nous a fait perdre 4 années. »
Natsuki ouvrit la bouche pour se défendre et ne trouva rien à y redire. Shizuru détourna le regard et sembla s'intéresser à nouveau à la pluie qui tombait dehors. Le tonnerre avait cessé.
« ''Nous'' a fait perdre, demanda Natsuki d'une petite voix. Cela veut-il dire qu'il y a encore un ''nous'' ? »
Le regard de Shizuru revint vers elle. Elle ne souriait pas et Natsuki sentit son cœur se serrer.
Dis oui, supplia-t-elle intérieurement.
« Aujourd'hui ? Non. »
L'intonation de Shizuru n'avait rien de sa voix normal, et la grimace qui orna son visage indiquait facilement à Natsuki que la réponse n'était pas donné de gaieté de cœur. Il semblait évident que Shizuru ne voulait pas vraiment dire ses mots, mais elle les avait quand même prononcer et Natsuki devait les accepter. Elle ferma les yeux, refusant de se mettre à pleurer.
Non. Elle lui avait dit non.
« Tu dois comprendre Natsuki, se justifia-t-elle la voix deux tons trop haut, que ton départ n'a pas été facile pour moi. Tu t'en doutes, n'est-ce pas ?
-Bien sûr, croassa-t-elle.
-Je ne peux pas simplement te dire oui, comme si rien ne s'était produit, comme si je n'avais pas souffert de ton abandon. »
C'était cela, n'est-ce pas ? Un abandon. Elle l'avait abandonné alors qu'elle se remettait à peine d'avoir frôlé la mort pour lui sauver la vie à Miss Maria et elle.
Entendant un reniflement, Natsuki rouvrit les yeux. Shizuru lui souriait même si quelques larmes coulaient le long de ses joues. Elle n'en était pas moins belle.
« Mais qui sait, dit-elle d'une voix étranglée, il se peut qu'on puisse réessayé si…
-Je t'aime Shizuru, l'interrompit Natsuki. »
Le coin de ses yeux s'assouplirent, son visage se détendit et son sourire se réchauffa. Natsuki n'essayait pas de la forcer à lui dire oui alors que Shizuru ne voulait pas entamer une nouvelle relation. Mais Shizuru avait besoin de le savoir et Natsuki de le dire.
« Tu ne l'as jamais dit si facilement.
-Parce que j'étais stupide, réitéra-t-elle avec un rire humide. Mais je veux vraiment une seconde chance, Shizuru. Je suis prête à attendre que tu sois prête à me la donner. Si tu veux m'en redonner une. Dis moi simplement ce que tu veux que je fasse.
-Je ne veux pas que tu fasses quoi que ce soit, répéta-t-elle. Je veux juste que tu sois toi-même. Qu'on prenne le temps de réapprendre à se connaître. Ça fait des années que nous ne nous sommes pas parlé. Qui sait ? Je suis peut être devenue une femme qui taquine et flirte beaucoup trop.
-C'est comme ça que je t'aime, murmura Natsuki en riant. »
Shizuru parut hésiter avant de se lever et de tapoter son épaule.
« Allons-nous coucher. Il est tard. »
L'invitation ne comprenait pas de partager une chambre, mais Natsuki ne s'en offusqua pas. Shizuru lui avait dit non pour le moment. Libre à Natsuki de lui faire changer d'avis en lui montrant qu'elle était devenue une meilleure personne et qu'elles seraient parfaites ensemble.
Elle était prête à attendre oui. Mais rien ne l'empêchait d'essayer de réduire la durée de sa peine.
