An 295, 4 Mars - Koryo, propriété Kiyama
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« Que comptes-tu faire de ton clone ? »
Natsuki sursauta. Elle avait été dans la cuisine depuis un moment, à farfouiller dans les placards dans l'espoir de trouver de quoi manger. Elle ne se souvenait pas bien de quand datait son dernier repas.
Elle était revenue épuisée par son voyage à Kazan et tout ce tumulte émotionnel de revoir Shizuru. Sa tête avait à peine touché l'oreiller qu'elle s'était endormie.
Mais elle avait l'habitude de s'épuiser physiquement, de repousser ses limites. Que ce soit de par son statut d'HiME ou à force d'habitude et d'entrainement, Natsuki s'était réveillée tôt et en forme malgré le peu d'heures de sommeil qui avait constitué sa nuit.
A son réveil, la maison était plongée dans un profond silence. Glissant sur le parquet parfaitement ciré, Natsuki s'était laissée aller à la nostalgie, parcourant la demeure dans laquelle elle avait vécu de nombreuses semaines.
Elle s'était attardée à la fenêtre observant le ciel d'un gris pâle et humide. L'herbe humide semblait briller comme un millier d'éclats de lumière. Ça sentait comme à la maison.
Natsuki s'était alors rappelée sa faim et avait rapidement retrouvé le chemin de la cuisine.
Trouver du thé avait été facile, même si Natsuki aurait bien aimé un café. La nourriture semblait cependant faire défaut et elle s'était demandé si Shizuru vivait vraiment ici.
Elle en était à son cinquième placard quand la voix de Shizuru avait retenti.
Natsuki se retourna le cœur battant.
Shizuru se tenait dans l'encadrement de la porte et ne portait pas vraiment attention à Natsuki. Elle tenait le bébé d'un bras, deux des doigts de sa seconde main retenus par l'enfant. Elle chantonnait distraitement. Mme Shimei se tenait un pas en retrait de Shizuru et s'agitait nerveusement.
Elle semblait reposée et Natsuki se demanda si son clone l'avait dérangé durant la nuit. Elle n'avait personnellement rien entendu.
« Allez, allez, s'énerva finalement Mme Shimei. Je vais préparer le petit déjeuner et vous l'apportez, mais le biberon d'abord. »
Shizuru se décala gracieusement, soufflant un remerciement.
Natsuki était encore devant le placard ouvert quand l'attention de Shizuru revint à elle.
« Alors ? Que comptes-tu faire d'elle ? »
Natsuki se sentit rougir quand elle se rendit compte qu'elle n'avait pas pensé à l'après. Ce n'était pas les plus belles preuves de maturité et d'évolution qu'elle avait voulu montré à Shizuru.
« Je ne sais pas, avoua-t-elle. Lui trouver une bonne famille, je suppose. »
Avait-elle pensé à la garder ? Oui, elle devait l'admettre. Elle avait même rêvé -littéralement rêvé, comme les songes d'un sommeil heureux- qu'elle pouvait élever son clone avec Shizuru. L'image de Shizuru qui jouait et s'occupait d'un enfant qui lui ressemblait agitait toute sorte d'émotion qu'elle avait facilement déchiffré.
Mais allait-elle la garder ? Non, bien sûr que non. Ce n'était pas parce qu'elle commençait à songer à l'idée de fonder une famille qu'elle était prête à le faire. Elle ne sortait pas encore avec Shizuru, elle avait un travail et un très bon salaire, un toit aussi, mais elle n'était pas encore prête pour ça. Il y avait encore beaucoup trop de variable dans sa vie entre Shizuru et leur quête des clones, beaucoup de danger aussi. Un enfant avait besoin de stabilité, de sécurité et d'amour. Natsuki ne pourrait fournir qu'une de ses choses pour le moment.
Et puis élever une version d'elle-même ne la tentait que moyennement. Cela aurait été trop étrange de guider un reflet d'elle-même dans les méandres de la vie : la changer, la disputer, la conseiller, apprendre ses amours et ses peines.
Elle n'arriverait jamais à aborder son existence autrement que comme son clone.
« Si c'est vraiment ce que tu veux, répondit Shizuru, je saurais où la placer. »
Natsuki fut soulagée à cette idée. Elle voulait que son clone ait une belle vie, mais elle ne voulait pas en être responsable. Juste pouvoir se tenir en retrait et s'assurer avec un œil bienveillant qu'elle avait la vie qu'elle méritait.
« Je peux vérifier sa famille d'adoption dans la soirée. M'assurer qu'ils sont vraiment intéressés pour l'accueillir. »
Natsuki acquiesça alors que Shizuru récupérait le biberon tendu par Mme Shimei et se mettait à nourrir un bambin vorace.
Natsuki jouait avec ses propres doigts devant la scène domestique, se demandant si Shizuru aurait aimé la garder et si elle devait lui demander.
Peut être égoïstement, elle s'y refusa.
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Natsuki se lécha les lèvres après avoir dévoré le copieux petit déjeuner de Mme Shimei. Il y avait de la nourriture dans cette maison. Natsuki ne l'avait peut être pas trouvé mais il y en avait et c'était l'important. Mme Shimei était un fin cordon bleu et Natsuki aurait aimé lui poser une ou deux questions sur ses préparations.
Et si elle préparait elle-même le déjeuner ou le dîner pour Shizuru ? Une ambiance feutrée à la limite d'une ambiance romantique avec un repas fait maison ? Ce serait non seulement une belle soirée mais surtout une incroyable surprise pour Shizuru ! Elle savait à peine cuire un œuf avant son départ.
Shizuru buvait tranquillement son thé, le bambin assit sur ses genoux avait ses grands yeux tournés vers Shizuru et babillait comme s'il conversait avec elle, ses petites mains fermement agrippés au vêtement de Shizuru.
A l'évidence, son clone avait les mêmes goûts qu'elle. Une version d'elle plus intelligente, puisqu'elle n'avait pas eu besoin de plusieurs années pour sembler passionner par la femme.
Shizuru sourit vers le clone, un doigt caressant ses joues douces et rebondit. C'était le genre de sourire qu'elle n'avait encore jamais vu chez Shizuru, quelque chose à émouvoir les cœurs les plus endurcis.
« Je crois que toutes les versions de moi t'aimeront, murmura-t-elle. »
Shizuru quitta la petite des yeux, son regard était difficilement compréhensible.
« Mais toi tu n'aimes pas toutes les versions de moi, répondit-elle. »
Natsuki se hérissa à l'accusation.
« C'est complètement faux ! se récria-t-elle.
-Vraiment ? Tu haïssais Viola, lui rappela Shizuru alors que sa jambe se mettait à rebondir, faisant rire le bambin.
-Je haïssais la personne qui te volait à moi, ce n'est pas tout à fait pareil, rectifia Natsuki, les joues rouges. Je tiens d'ailleurs à relever que tu es quelque peu narcissique. La seule autre personne que moi que tu as aimée a été une autre version de toi-même... sauf s'il y a eu quelqu'un d'autre ces dernières années ? »
Ou une façon sans subtilité de savoir si elle avait de la concurrence...
Shizuru leva les yeux au ciel, mais sembla étonnement amusée par elle.
Elle savait que les sentiments de Natsuki pour Viola étaient particulier et ambivalent :
-culpabilité, difficile de faire autrement quand elle était responsable de sa mort
-jalousie, elle la voyait toujours plus ou moins comme une personne qui lui avait volé Shizuru-
-amour, ça avait été une Shizuru avec 3 ans de plus et des choix différents mais une Shizuru quand même.
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Son clone bailla et elle essaya de manger un de ses petits poings alors qu'elle venait appuyer sa tête contre la poitrine de Shizuru. Incroyable qu'un être soit aussi mignon alors qu'il bavait sur lui et Shizuru.
Sans daigner répondre à Natsuki, Shizuru regarda sa montre.
« Je vais aller m'habiller. »
Comme Natsuki faisait mine de se lever comme un reflet de ses actions, Shizuru lui fit signe de rester assise.
« Rien ne presse, nous avons toute la journée avant de vérifier s'ils seraient intéressés par cette mignonne petite fille, annonça-t-elle en chatouillant le ventre de son clone. »
Natsuki se laissa retomber sur sa chaise acquiesçant distraitement et attrapant le bambin quand Shizuru lui tendit.
Son visage se contorsionna au changement de bras et Natsuki se demanda si elle le faisait exprès.
« Moi aussi, j'aimerai être dans les bras de Shizuru, lui chuchota-t-elle une fois l'intéressée partit.»
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La journée passa plus rapidement que Natsuki ne s'y attendait. Ce fut vers 20h que Shizuru commença à revêtir son manteau. Elles n'avaient pas vraiment parlé de la journée, toute leur attention portée sur la petite fille dont elles s'occupaient, conscientes qu'elles pourraient rapidement être adoptée, peut être même ce soir-là.
« Ce serait peut être mieux si nous venions, indiqua Natsuki en lui montrant la petite. Il n'y a pas meilleur argument que ce visage, n'est-ce pas ? »
Elle aurait pu jurer que Shizuru la regardait elle plutôt que le clone quand elle reconnut qu'on pouvait difficilement dire non à un tel minois.
« N'est ce pas un peu tard cependant ?demanda Natsuki en regardant l'horloge installé dans le couloir. »
Natsuki s'était empêchée de s'interroger sur la famille qui allait peut être élever son clone, mais Shizuru avait laissé les heures s'écouler sans chercher à partir et elle avait pensé qu'elle avait repoussé sa décision d'aller demander à ses connaissances s'ils étaient intéressés par l'adoption. A priori elle attendait simplement que l'heure soit plus avancée.
« Je n'ai jamais dit qu'ils vivaient à Windbloom, répondit-elle en nouant une écharpe autour de son cou. Je pense qu'on arriva chez eux un peu avant le déjeuner. »
Natsuki était à deux doigts de se plaindre des longues heures de route à faire de nuit pour rencontrer des gens qui ne serait peut être pas intéresser par sa version miniature avant de se rappeler qu'ils pouvaient se situer n'importe où dans le monde. Ce n'était pas tant la durée du trajet que le fuseau horaire qui importait. Shizuru pouvait se rendre n'importe où en moins de temps qu'il lui fallait pour prononcer le nom de sa destination.
Natsuki donna son clone à Shizuru pour se précipiter vers ses chaussures et les lacer.
« Qui sont-ils ? Sonda-t-elle sans la regarder. »
Elle ne savait pas trop comment se sentir sur le fait de réellement se séparer de son clone. Elle se demandait quel genre de famille elle aurait aimé si on lui avait laissé le choix. Elle aurait toujours préféré retrouver sa mère Saeko bien sûr, mais ce n'était pas une possibilité.
Des gens gentils qui prendraient le temps de lui expliquer les choses et de faire des activités en sa compagnie. Des parents présents et aimant.
« Ils s'appellent Nathan et Lara, dit Shizuru avec affection. Ce sont des gens merveilleux, d'une grande gentillesse. Elle ne manquera de rien auprès d'eux.
-D'où les connais-tu ?
-J'ai rencontré Nathan alors qu'il avait plus de 60 ans dans le futur alternatif. Dans cette autre réalité , sa femme et lui avaient eu beau essayé, ils n'avaient jamais réussi à concevoir. Ils avaient fini par adopter des orphelins de guerre. Une palanquée parait-il. Rien que lorsqu'il en parlait, je pouvais voir l'affection démesurée qu'il avait pour sa famille. Sauf qu'ici, dans le monde que nous refaçonnons, il n'adopteront pas ces enfants, parce qu'il n'y a pas et il n'y aura pas de guerre et par là même aucun orphelin.
-Tu leur fais confiance ? S'inquiéta-t-elle.
-Avec ma vie. Nathan a beaucoup risqué pour moi dans cette réalité alternative, il faisait énormément pour ceux qui n'avaient pas de famille. Même si la version de ce monde ne lui permet pas de réaliser les mêmes exploits, il mérite d'avoir sa propre famille. Je l'ai recontacté dans cette temporalité. Ils sont... plus jeune et toujours désireux d'avoir des enfants. Ils sont prêts, je le sais. Mais comme dans le futur alternatif, ils n'ont pas réussi à donner vie, alors ils ont commencé à réfléchir à l'adoption. Aujourd'hui cependant, tout le monde à des difficultés à concevoir, il y a donc peu de grossesses involontaires et peu d'enfants abandonnés. Et c'est génial, bien sûr ! Quant à ceux qui finissent qu'en même par être abandonnés ou qui ont perdu leur famille, tous les orphelins trouvent rapidement des familles. Il est difficile d'adopter même pour les gens qui ont des moyens comme les leurs. »
Natsuki se retourna pour observer Shizuru qui berçait l'enfant contre sa hanche. Elle était détendue et sûre d'elle. Elle ne doutait pas de son choix.
« Si tu leur fais confiance, je leur fais confiance, répondit-elle sans hésitation.
-Tu vas les adorer, sourit Shizuru avec certitude. »
Natsuki reprit son clone quand elle eut revêtu sa propre veste, ce qui sembla lui déplaire puisqu'elle tendit ses petites mains vers Shizuru avec un début de colère. Avec un petit rire, Shizuru glissa ses doigts dans l'un de ses petits poings avant de glisser sa main libre autour du poignet de Natsuki.
« Allons-y, direction Aries ! »
Elles disparurent aussi simplement et rapidement qu'un claquement de doigts.
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Natsuki était époustouflée, l'idée de pouvoir se rendre n'importe où en une seconde alors qu'un trajet équivalent lui aurait pris plusieurs heures en vaisseau, auquel il fallait parfois rajouter plusieurs heures complémentaires pour rejoindre le vaisseau ? C'était tout bonnement incroyable !
Elle venait d'arriver devant un bâtiment à l'architecture bien différente de celle de la demeure de Shizuru mais tout aussi grande et somptueuse. D'un aspect européen, le bâtiment ressemblait presque à un petit château. Elles étaient apparues en haut d'une flopée de marche qui dominait une longue et large allée de graviers, ainsi que des jardins à la française où deux personnes travaillaient.
Comme Shizuru lui avait indiqué, le soleil était encore en train de monter dans le ciel . On approchait bien du midi. Il faisait bon, la journée était fraîche et belle.
Natsuki était impressionnée mais surtout inquiète de rencontrer des personnes qui s'intéresseraient plus à l'argent qu'à l'amour. Tant de faste pouvait sembler normal à Shizuru, elle qui avait grandi dans un foyer rempli de richesses et de domestiques, mais elle n'avait pas l'amour et l'attention qu'un enfant était en droit de recevoir. Elle espérait que sa référence familiale était différente que la sienne.
Shizuru ne s'aperçut guère de sa soudaine inquiétude alors qu'elle utilisait l'imposant heurtoir en or pour frapper la porte en bois. Natsuki entendit résonner les coups dans l'immense bâtisse.
Les minutes s'écoulèrent sans recevoir de réponse.
« Ils ne sont pas là ?
-Ou ils ont donnés une journée à une partie de leur personnel. Ça leur arrive plus souvent qu'ils ne veulent bien l'admettre. Vu la taille de leur Duché, ils ont besoin d'eux pour l'entretenir mais bien souvent il préfère essayer de vivre « normalement » et de faire les choses par eux-même. Une fois que je venais leur faire une visite, qui avait été prévu par ailleurs, ils ont oublié qu'ils avaient donné congé à leur majordome. »
Lasse d'attendre, Shizuru essaya la poignée.
« Fermé évidemment.
-Ils sont peut être tout simplement absent, répéta Natsuki.
-C'est une possibilité. Ou leur majordome est en congé comme la dernière fois.
-Ils sont un peu oublieux, non ? Comment as-tu fais la dernière fois ? Tu t'es téléporté à l'intérieur ?
-Quoi ? Bien sûr que non ! On n'entre pas chez les gens ainsi, ce ne serait pas très poli. Mais tu as raison, nous n'allons pas nous attarder avec un bébé dans le froid pour le plaisir. Les connaissant, s'ils ont donné congé à leur majordome, ils brunchent dans le petit salon donnant sur le parc. »
La main de Shizuru attrapa celle de Natsuki une nouvelle fois. Sa paume était chaude et elle lui avait pris la main, certainement plus par habitude, en entremêlant leur doigt, plutôt qu'en l'attrapant par le poignet. Natsuki sentit une pointe de chaleur dans sa poitrine.
« Je ne pense pas qu'ils prendront mal notre apparition surprise, annonça-t-elle en disparaissant de nouveau avec Natsuki et le clone. »
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Pour une apparition, cela en était une. Natsuki se retrouva soudain dans un salon qui n'avait pas grand chose de petit. Il semblait d'autant plus grand que les propriétaires brunchaient sur un petite table ronde, assis sur des chaises en fer forgé plus jolis que confortables. Ils ne semblaient toutefois pas dérangés par leur mobilier, puisque Natsuki eut l'impression de découvrir deux jeunes amoureux. Cuisse contre cuisse, pressés l'un contre l'autre alors qu'ils semblaient déjeuner en badinant.
Ils étaient tout deux figés dans une posture surprise, un croissant à moitié mangé dans les mains de l'un et une tasse de café dans les mains de l'autre, la bouche béante devant leur apparition.
Natsuki fut impressionnée par le couple. Ils avaient une belle allure, malgré leurs expressions perdues. Plus âgée qu'elles, Natsuki leur donnait entre 30 et 40 ans . Ils étaient apprêtés comme s'ils savaient devoir recevoir des gens dans la journée.
Leurs visages figés s'animèrent finalement et un large sourire se répandit sur leurs lèvres. Des rides de rires et de sourires plissèrent le coin de leurs yeux.
« Shizuru ! S'exclama l'homme en se levant. Tu nous avais parlé de tes dons mais je dois avouer ne jamais y avoir trop cru.
-C'est une sacrée démonstration, même si je dois dire que tu m'as fait une belle peur, ajouta la femme.
-Je m'excuse Lara. Mais comme personne ne répondait...
-Oh bien sûr, Jean est en congé ! Et tu sais bien que nous n'entendons pas grand chose du salon. Mais asseyez-vous, asseyez vous ! s'exclama Nathan avec bonhomie.
-Vous mangerez bien quelque chose avec nous, renchérit Lara. »
Natsuki ressentit un tranquille sentiment de paix devant des gens aussi empressés et heureux de les accueillir. Ils avaient pris leur apparition dans la foulée et elle se demanda s'ils avaient vraiment douté des dires de Shizuru. Et bien sûr ils l'appelaient Shizuru. Elle ne s'était pas dissimulé derrière l'identité qu'on lui avait fait faire pour ce monde. Natsuki se demanda jusqu'à quel point Shizuru s'était montré honnête avec eux. Entre ses pouvoirs et son nom, ils étaient probablement ses confidents. Natsuki regretta de ne pas avoir posé de questions dans la journée.
Alors que Shizuru tirait une chaise pour Natsuki avant de s'asseoir à son tour, Lara leur servait respectivement une tasse de café, les invitant à se servir dans les plats devant elles.
Croissants, pain, œuf, jambon, fromage, divers fruits, beurre et confitures étaient à disposition.
Shizuru attrapa un morceau de pain qu'elle commença à beurrer tranquillement.
« Nathan, se présenta-t-il avec un sourire, et voici ma femme Lara, même si Shizuru a peut être déjà parlé de nous. Par contre je dois dire qu'elle ne nous a jamais parlé de vous. »
Il cligna de l'œil amusé et Lara lui donna un coup de coude.
Shizuru n'avait pas donc pas parlé de tout avec eux a priori.
Elle regarda la main tendu un instant avant de la saisir. Elle réfléchissait avec quel nom elle devait se présenter. Si Shizuru leur avait fait confiance avec sa véritable identité, elle pouvait faire de même.
« Euh, c'est Natsuki.
-Oh c'est un joli nom, qui fait un peu vieux comme celui de Shizuru, mais joli. Le nom hein, pas vous évidemment. Et le vôtre ? »
Natsuki fixa Nathan sans bien comprendre, puis son regard tomba sur son clone et elle rougit.
« Oh, Natsuki est mon nom, pas celui de la petite. »
Bien qu'en y réfléchissant et suite à ce que Schwartz avait du imposé au Duc d'Artaï, son clone devait aussi s'appeler Natsuki. Pas besoin de le leur dire néanmoins. Cela nécessiterait des explications qu'elle ne pensait pas avoir besoin de leur dire.
« Et bien enchanté, Natsuki. »
Une petite discussion commença, Shizuru et Lara souriaient et riaient de diverses choses sans aborder le sujet qui importait. Natsuki suivit son exemple et se retrouva à parler avec Nathan. A aucun moment, ils ne pensèrent qu'elles venaient leur demander quelque chose. Ils semblaient simplement croire qu'elles étaient là pour discuter. Peut être Shizuru le faisait-elle souvent.
Elle se trouva bien des points communs avec Nathan. Pour un homme important, il semblait d'avantage intéressé à la mécanique qu'aux affaires ou à la politique, quand il apprit que Natsuki possédait des garages et travaillaient sur de vieilles voitures. Ses yeux en brillaient.
« Incroyable, souffla-t-il amusé. D'où connaissez-vous Shizuru ? Je n'ai pas l'impression que vos professions vous mettent sur le chemin l'une de l'autre. Surtout que ce n'est pas comme Shizuru a besoin d'un véhicule, n'est-ce pas?
-A l'école en fait. Nous sommes, et bien, euh...
-Oh, souffla Nathan en se penchant vers lui en conspirateur. Vous sortez ensemble. »
Natsuki rougit ramenant son clone contre sa poitrine.
« Non, non, balbutia-t-elle. On sortait. Avant. Bien que j'aimerai... »
Natsuki s'interrompit, timide, observant Shizuru et Lara du coin de l'œil. Prises dans leur conversation, elles ne semblaient pas les avoir écoutés après s'être lassé des conversations sur les moteurs et les courroies.
« Et vous ? renchérit-elle sans que Nathan n'insiste pour qu'elle finisse ses précédents propos. Comment avez-vous rencontré Shizuru ?
-Oh elle s'est, comme-qui-dirait, imposé dans nos vies. Je dis ça avec tout l'amour du monde. Ça a été une super rencontre. Elle nous a abordé un beau jour, avec son charmant sourire et une conversation facile. Une jeune femme intelligente et pleine de mystère, d'une beauté stupéfiante. Elle a rendu Lara méfiante de prime abord. A croire que Shizuru a tout de suite sentie sa jalousie, elle a tout de suite été honnête sur ses préférences. Parfois, je crains que Lara se rende compte que Shizuru est extraordinaire et me quitte pour elle, rit-il. Je comprendrais. Ce serait dure mais je comprendrais. »
Natsuki quant à elle comprenait ce que signifiait Shizuru en disant qu'ils seraient parfait pour son clone. Ils étaient chaleureux et elle les aimait déjà, avec leur humour facile et leur ouverture d'esprit.
« Elle nous a petit à petit raconter des histoires fantastiques, trop belles pour être vrai. Alors vous voir apparaître comme ça, nous confirme simplement ce qu'on savait déjà : elle est incroyable. »
Elle pouvait comprendre que Lara eut été inquiète. Nathan semblait un peu amoureux de Shizuru, puis sa main glissa sur celle de sa femme qui lui adressa en retour un sourire facile.
Non, Lara n'avait cependant rien à craindre. Nathan avait juste tant d'affection et d'amour à dispenser.
Natsuki regarda son clone, certaine à présent qu'elle faisait le bon choix. Ce fut à son tour d'échanger un regard avec Shizuru qui comprit le message, il était temps d'en arriver au point.
Shizuru se racla la gorge, attirant aussitôt l'attention du couple.
« Pour une fois, je viens vous voir pour vous demander quelque chose. Vous pouvez dire non. »
Elle pinça les lèvres comme réfléchissant à ce qu'elle venait de dire, avant d'aquiescer pour elle-même.
« D'ailleurs si vous avez le moindre doute, nous voulons que vous disiez non. »
Lara et Nathan semblaient soudain inquiet.
« Nous t'écoutons, répondit finalement Lara avec sérieux.
-Je vais aller à l'essentiel : Natsuki et moi aimerions savoir si vous aimeriez l'adopter. »
Leurs yeux s'écarquillèrent et passèrent alternativement d'elles au bébé qui jouait avec un coin de nappe.
« Je... quoi ?
-Pourquoi ? Renchérit Nathan. Elle n'a pas de parents ? »
Son regard s'attardait brièvement sur Natsuki.
« Je ne vais pas vous mentir. Je veux que vous fassiez le choix en sachant la vérité. Natsuki l'a enlevée hier.
-Enlevée ? répéta Lara.
-Oui enlevée comme kidnappée. »
De grands yeux choqués accueillirent ce trait d'humour qui n'avait rien de drôle. La plus choquée étant Natsuki qui ne voyait pas comment cette déclaration allait aider en quoi que soit.
« Vous en avez déjà entendu parlé dans les journaux, ou vous l'apprendrez bientôt, elle est l'héritière du Duc d'Artaï, elle a été enlevé hier soir à Kazan. Je peux aussi bien reconnaître ma complicité dans l'enlèvement.
-L'héritière du Duc, répéta Nathan qui n'était pas au courant de tels événements et qui ne l'aurait peut être pas été tout compte fait. Pourquoi l'avoir enlevée ?
-Elle n'a pas de lien du sang avec eux. »
Natsuki se sentait anxieuse, le cœur battant à l'histoire que leur contait Shizuru. Pourtant aucun mensonge n'avait encore été dis. Des demis-vérités seulement. Pour le dire littéralement et biologiquement, son clone n'avait effectivement aucun lien du sang avec le Duchesse même si celle-ci l'avait mis au monde. Comment vivait-elle la disparition de sa fille ? Mal probablement.
Natsuki avait besoin de se rappeler que son clone aurait été blessé et élevé pour devenir la pire version d'elle-même auprès d'eux.
« Natsuki lui est liée biologiquement cependant. Je pense que vous pouvez comprendre qu'elle ne pouvait pas permettre qu'une personne de son sang devienne un monstre d'Artaï. Surtout quand le duc d'Artaï s'est acoquinés avec Schwartz pour avoir la petite.
-Est-ce qu'elle va bien ? S'inquiéta Lara, sa priorité portant sur le bien être de l'enfant plus que sur les raisons pouvant justifier son enlèvement.
-Elle va bien, reconnut Natsuki. Ce n'était pas forcément pour sa santé physique que je m'inquiétais. »
Lara et Nathan se regardaient à nouveau.
« Nous ne cautionnons pas l'enlèvement d'enfants, mais quelque soit le royaume, les règles pour les adoptions sont les mêmes. S'ils restent des membres de la famille, ils sont prioritaires pour l'adoption, ce n'est qu'ensuite que les étrangers peuvent espérer accueillir l'enfant. Tant que les futurs parents ont les moyens d'élever un enfant, la liste d'attente pour un enfant à adopter est la même pour les nobles que le peuple. Pas de privilèges à ce sujet.
-Nathan, on sait bien comment les choses se passent. Tout le monde n'a pas votre droiture, même à Aries. Et ne parlons pas d'Artaï, nous savons tous comment les choses fonctionnent là-bas.
-Tu as raison, intervint Lara. Vous n'auriez pas dû agir comme juge, juré et bourreau mais je comprends. Artaï...
-Je n'ai jamais caché mon animosité envers eux. Ce sont des ordures. Je plains leur population et je ne souhaiterais à aucun enfant d'être élevé par le Duc. Pour ce qui est de mon point de vue, tu l'as sauvé, trancha-t-il. »
Ses mots s'adressaient à Natsuki qui lui offrit un sourire tremblant.
« Mais, si elle est de ta famille, pourquoi ne pas t'en occuper ?
-Oh, je ne suis pas vraiment prête à être mère. Je lui souhaite le meilleur et je sais qu'il y a des gens -des gens comme vous- qui seraient parfaits pour elle. Ma vie est... compliquée en ce moment.
-Peut être dangereuse aussi. Notre visage a été vu par des otomes du Duc, précisa Shizuru. »
Surtout le visage de Shizuru. Elle ne s'était pas attendue à un tel comité d'accueil et n'avait pas pensé à se masquer le visage. Heureusement il n'y avait pas eu d'appareil photo ou de vidéos. Si on les cherchait, les journaux montreraient des portraits robots. Qui irait accuser Shizuru qui pouvait certifier sa présence de l'autre côté du monde à cet instant ?
Le risque restait là néanmoins. Shizuru était un visage important de Garderobe même si elle n'était pas censée être connue. Il y avait toujours un risque qu'une otome d'Artaï ou que le Duc lui même l'ait croisé.
« Nous nous demandions qui pourrait l'adopter, et Shizuru a pensé à vous.
-Que je sois sûr d'avoir compris, reprit Nathan après un instant de silence. Vous nous demandez d'accueillir un bébé de quelques mois ?
-De l'adopter et de l'élever comme la vôtre, précisa Shizuru.
-Je ne m'impliquerais pas dans son éducation, indiqua Natsuki. Vous seriez ses parents. Et si jamais, elle se pose des questions sur qui elle est, je pourrais le lui dire quand et si vous le souhaitez. »
Nathan et Lara semblaient sans voix.
« Je comprends que vous ayez besoin d'en discuter. C'est une décision qui changerait votre vie. Elle ne peut pas se prendre sur un coup de tête. Natsuki et moi allons faire un tour dans votre parc. Vous laissez quelques minutes. Nous accepterons n'importe laquelle de vos réponses, même si celle-ci était de simplement avoir plus de temps pour y réfléchir. »
Shizuru se leva aussitôt imitée par Natsuki.
« Voulez-vous qu'on vous la laisse ? »
Lara semblait hésitante mais sous l'impulsion de Nathan, elle se leva à son tour et Natsuki lui glissa avec soin la petite dans les bras.
« Comment s'appelle-t-elle ?
-Elle a été nommée par le Duc d'Artaï, répondit Shizuru. »
La réponse qui n'en était pas vraiment une était aussi le premier vrai mensonge de Shizuru. C'était Schwartz qui avait décidé du prénom, pas que cela ait de l'importance.
« Si vous voulez l'adopter, intervint Natsuki, nommez là comme vous le souhaitez. Son prénom n'a pas d'importance, pas à son âge et pas pour nous. Nous souhaitons juste qu'elle grandisse dans une famille aimante. »
Sur ce, elles sortirent dans le parc.
Elles en firent le tour tranquillement. Natsuki admit qu'elle les aimait et qu'elle espérait vraiment qu'ils veuillent l'adopter. Elles restèrent silencieuse pour le reste de leur promenade à réfléchir chacune à la situation. A ce qui se passerait dans le cas d'un refus, aux adieux au cas d'une acceptation.
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Quand elles revinrent, Nathan la berçait contre lui l'air hagard et désespéré et Lara ne semblait pas mieux lotie. Le bambin pleurait à gorge déployée, de faim ou de l'absence de Shizuru.
« Kami-sama, s'écria Shizuru qui s'approcha aussitôt de Nathan. »
Ils passèrent la demi heure suivante à la calmer. Elle finit par s'endormir, le visage rouge dans les bras de Lara.
Il avait été facile d'oublier, avec les changements de fuseau horaire, que la journée avait été trop longue pour un bébé de son âge.
« ça s'est mal passé, hein ? Soupira Natsuki.»
Une demi heure de cri n'était pas vendeur, Natsuki avait même songé qu'être sourde lui aurait évité ce supplice.
« ça n'a pas été facile, rit Nathan dans un murmure pour ne pas réveiller le bambin. Elle a attendu quelques minutes après votre départ pour se mettre à pleurer. On s'est senti perdu et angoissé.
-Mais on la veut, rétorqua aussitôt Lara en s'efforçant de ne pas trop bouger. »
Il y eut un silence où chacun s'observa.
« C'était stressant, et ce sera certainement un travail à plein temps, admit-elle toute son attention sur le bébé. ça nous promet des nuits blanches et plus d'inquiétude que je ne me souviens en avoir vécu, mais j'aimerais l'adopter.
-On aimerait, précisa Nathan. On veut être parents depuis tellement longtemps. Mais... enfin comme beaucoup de monde maintenant, on savait que nous ne pourrions pas en avoir biologiquement. On s'est inscrit pour adopter mais la liste est tellement longue.
-On a l'impression de tricher, rajouta Lara, ses yeux brillaient déjà d'amour.
-Ce n'est pas de la triche, rétorqua Natsuki. Je suis de sa famille et je veux que ce soit vous qui vous en occupiez. Ça compte non ?
-Oui, sourit Nathan ému aux larmes. C'est un vrai cadeau. Vous êtes une bénédiction pour elle et pour nous.
-C'est vraiment génial, s'enthousiasma Natsuki gênée et d'un ton un peu trop fort avant de revenir à un chuchotement. Vous serez formidables.
-Il faudra passer la voir. Même si nous serons ses parents, on veut qu'elles vous connaissent.
-Avec plaisir, répondit Shizuru. »
A cette décision, ils ne surent soudain plus trop quoi se dire. L'attention des nouveaux parents avait du mal à se fixer sur autre chose que la petite fille dans les bras de Lara.
« Avez vous une idée de comment vous aimeriez l'appeler ? S'enquit Shizuru qui songea qu'elles n'allaient pas devoir tarder à partir.
-En fait nous savons exactement comment l'appeler, intervint Lara avec à nouveau ce regard vers Nathan qui valait mille mots. »
Natsuki leur enviait cette incroyable proximité.
« Nous allons la nommer Natsuki. »
Leurs yeux s'écarquillèrent et Natsuki jeta un regard perdue vers Shizuru. Elle portait le même air de surprise et d'incompréhension.
« Mais... mais pourquoi ? balbutia Natsuki une sueur froide lui coulant au creux des reins.
-Et bien, rit Nathan. La réponse me semble évident. C'est le nom de la sauveuse de notre petit miracle, de celle qui nous offre l'enfant que nous désirions tant, dit-il en haussant les épaules devant cette évidence. Ce serait aussi un bel hommage envers le dernier membre de sa famille de sang.
-Sauf si cela te dérange, ajouta Lara après coup. »
Shizuru songea qu'il y avait peut-être des destins qu'on ne pouvait changer. Le bambin semblait destiné à s'appeler ainsi, tout y concourrait toujours, que ce soit par Schwartz ou par Nathan et Lara.
Elle se demanda si elle devait leur faire part de ce qu'était vraiment l'enfant, de l'ironie de ce nom. Elle songea que quelque soit leur décision, un jour quand l'enfant serait suffisamment grand, elles allaient devoir lui expliquer pourquoi elle ne faisait pas que ressembler à Natsuki, mais était sa copie conforme.
« C'est parfait en fait. Je sais que... que sa mère biologique aurait adoré ce nom, se moqua doucement Natsuki. »
Elle était à peu près sûre que Nathan et Lara pensait qu'elle était la sœur de son clone.
Content de sa réponse, Nathan sourit alors qu'il rejoignait son épouse pour contempler leur fille. Ses doigts glissèrent avec affection dans les mèches sombres et soyeuses.
« Bienvenue dans notre famille, Natsuki Kruger. »
