QUELQUES FLEURS
7 ans plus tard
William lui tirait la main alors qu'ils remontaient les allées parfumées par les cerisiers du cimetière. Cela irritait Daphné, mais elle ne se sentait pas le cœur à le lui faire savoir aussi elle suivit la cadence sans se plaindre.
Ils parvinrent à la tombe trop tôt à son goût et William posa le magnifique bouquet de fleurs que lui avait donné Astoria avant qu'ils ne partent sur la pierre qui commençait à griser, usée par les années.
— Tu crois que Papa est bien installé, là-dessous ?
Daphné ferma tellement fort les yeux qu'elle eut peur de ne plus jamais pouvoir les rouvrir.
— Je ne sais pas, William. Je n'ai jamais été enterrée.
Le petit garçon hocha la tête, comme si la réponse qu'elle lui avait fournie était tout à fait satisfaisante, et s'assit dans l'herbe qui courait entre les dalles funéraires. Comprenant que, comme à chaque fois qu'ils venaient pour le 2 mai, il souhaitait être seul, Daphné recula de quelques pas et s'installa sur le banc qui séparait leur allée des autres.
Elle sortit le journal qu'on lui avait remis à l'entrée du cimetière et le feuilleta distraitement. L'actualité, comme le reste, ne l'intéressait que peu. Elle préférait la banalité de son quotidien à la jalousie que distillaient dans ses veines tous ces noms prestigieux et ces vies réussies.
Elle eut l'impression qu'on se jouait d'elle lorsque, en feuilletant la Gazette du Sorcier, elle tomba sur le premier titre de la quatrième page :
L'ENFANT PRODIGUE, UN PRODIGE DE LA FINANCE AMÉRICAINE ?
L'article était court, quelques paragraphes, même pas de photographie illustrative. Juste du texte, mais ce texte lui rappelait tellement de choses que les souvenirs la fauchèrent en un rien de temps.
— Maman ? s'inquiéta William alors qu'elle divaguait depuis déjà de longues minutes.
Elle secoua la tête et glissa une main dans les cheveux d'ébène de son fils.
— Tu penses à Papa ?
Daphné se mit à rire sans pouvoir se retenir. Trop petit, William fut incapable de percevoir les secrets que son hilarité cachait par centaines.
— On va dire ça, répondit-elle.
Et à son regard de se perdre sur les lignes que la Gazette avait consacrées à Theodore Nott tandis que celui de William revenait à la tombe de Vincent Crabbe dont Astoria avait usurpé l'identité sept ans plus tôt, ce même soir où elle avait ravi jusqu'à la voix de sa sœur.
Et pour quoi, au juste ? quelques miettes d'honneur ? une apparence de tranquillité ? la persistance d'une réputation qui n'existait déjà plus ?
Elle ne lui avait répondu qu'à une unique reprise, un après-midi où elle avait réussi à lire dans ses yeux ce qu'elle lui avait interdit d'exprimer par sa bouche.
— C'est mieux comme ça, Daphné. Les gens acceptent plus facilement l'immoralité lorsqu'elle se marie avec un deuil.
Force lui avait été de constater que, une fois de plus, Astoria avait eu raison. Bien sûr, partout où elle allait, on faisait les gros yeux en devinant l'âge de William et le sien, mais elle recevait aussi de la pitié quand ils apprenaient la tragique histoire.
Daphné aurait aimé s'en foutre, mais s'en foutre était une possibilité qui avait été engloutie avec Theodore dans les limbes de son passé. Elle ne pouvait pas rester indifférente aux conséquences d'une vérité qu'on avait choisie pour elle. En revanche, elle avait le pouvoir de construire un mensonge qu'elle imposerait, sous couvert d'immoralité, comme la plus affreuse des vérités.
