Disclaimer : Je ne tire aucun bénéfice de l'écriture de cette fiction, si ce n'est un immense plaisir. Shingeki no Kyojin appartient à ce cher Hajime Isayama, et le scénario de cette fiction sort de ma tête. Il est donc un peu poussiéreux.

Hello ! Comment allez-vous ? J'espère que vous vous portez bien en ces temps étranges, que vous restez chez vous et que vous prenez soin de vous et de vos proches. Et si jamais vous êtes malades, j'espère que vous pouvez vous soigner correctement. Je pense fort à vous, en tout cas.

Merci beaucoup pour les quelques avis que j'ai reçus sur le chapitre précédent, ça m'a beaucoup touchée ! Je les ai lus avec grand plaisir, d'autant plus que je me doutais que ce ne serait pas un chapitre très agréable à lire. Me voici donc aujourd'hui avec la suite, un chapitre que j'ai apprécié écrire même si je ne garantis pas ce qu'il vaut.

Pour ceux qui se poseraient la question : je télétravaille, je ne dispose donc pas de mes journées autant que je le voudrais. Autant je vous promets de ne pas allonger le délai entre chaque publication (un mois, j'arrive à tenir le rythme depuis le début de l'année), autant ça m'étonnerait que j'arrive à le raccourcir. Cela dit, je comprends que vous ayez eu cet espoir, haha !

Résumé des chapitres précédents : la relation entre Eren et Levi continue de se détériorer tandis que la présence des individus qui filent Eren se fait de plus en plus envahissante. Finalement, après des semaines sur le qui-vive, l'inévitable se produit : alors qu'Eren se rendait chez Levi pour lui demander des comptes après s'être fait rejeter une fois de trop, il est victime d'une tentative de kidnapping de la part de ces mystérieux mercenaires, avant d'être sauvé de justesse par Levi. Alors que notre jeune allemand, sérieusement blessé et alité, pense naïvement que cette mésaventure les a rapprochés, son petit ami se rend à son chevet pour lui annoncer qu'il met un terme à leur relation.

Sans plus tarder, réponses aux reviews anonymes et bonne lecture !

Mollu : Hello, merci d'avoir pris le temps de me laisser un petit mot ! Voilà la suite, comme demandé !

Carly : une nouvelle lectrice ? Trop bien ! Bienvenue à toi ! Oui je sais, j'ai le cœur brisé moi aussi… Bonne lecture pour la suite !

Chapitre 23 : Un de perdu

Le temps était radieux. Un ciel d'un bleu limpide s'étendait à perte de vue et le soleil diffusait une douce chaleur propre au printemps. Eren était assis dans l'herbe, au bord d'un cours d'eau qui filait entre les arbres. Au loin, il pouvait distinguer la silhouette d'un bâtiment aux allures militaires – un fort ? – ainsi qu'une longue structure s'apparentant à une muraille. Cela lui évoquait quelque chose de sombre et d'angoissant, enfoui au fond de lui. Mais pour l'instant, c'était sans importance : l'eau claire projetait des perles de lumière sur sa peau et le chant des oiseaux répondait au renâclement occasionnel des chevaux attachés à un arbre, quelques mètres plus loin. Eren portait cet étrange uniforme qu'il arborait souvent dans ses rêves, mais en avait retiré la veste ainsi que les hautes bottes, déboutonné la chemise et faisait tremper ses pieds nus dans le courant froid du ruisseau.

A côté de lui, l'homme de ses rêves – le Levi plus vieux, était occupé à nettoyer un couteau dans l'eau. Il avait gardé ses bottes mais était torse nu, laissant au jeune allemand le loisir d'apprécier les muscles épais de ses bras.

« - Merci de m'avoir emmené ici, s'entendit-il déclarer. Oh, et merci pour ces choses, aussi. Elles étaient délicieuses. Comment vous avez dit que ça s'appelait, déjà ?

- Des fraises.

- On ne nous a jamais donné ça, au régiment.

L'homme s'esclaffa et rangea son couteau à sa ceinture.

- C'est normal. C'est pour le gratin, pas pour les bleus de bas étage.

- Etrange, s'interrogea le jeune allemand en faisant mine de réfléchir. Jusqu'à maintenant, j'étais pourtant convaincu d'être un bleu de bas étage.

Levi s'essuya les mains sur son pantalon et vint s'asseoir près de lui.

- Oui, mais qui se laisse baiser par un haut gradé. Faut bien que ça ait des avantages.

- Qu'est-ce qui dit que ce n'est pas plutôt vous qui vous laissez baiser par la bleusaille ? renchérit le plus jeune d'un ton taquin.

Son compagnon émit un reniflement moqueur.

- Je ne vois pas quel avantage je pourrais y trouver.

- Excusez-vous ! Je suis un avantage ambulant.

Pour toute réponse, le brun l'éclaboussa et Eren se coucha dans l'ombre de son ainé en riant. Levi se pencha au-dessus de lui pour l'observer, une lueur tendre au fond des yeux. Cela devait être une fin d'après-midi, car le soleil commençait à décliner, baignant les lieux d'une lumière particulière.

- Il va bientôt falloir y retourner. Tu t'es bien débrouillé aujourd'hui, bravo.

Il hocha la tête et se redressa pour attraper ses bottes. Les deux hommes se rhabillèrent dans un silence confortable, puis s'attardèrent quelques minutes supplémentaires pour regarder l'eau couler, assis dans l'herbe.

- Caporal ?

Levi, appuyé sur ses coudes et le regard nonchalant, tourna la tête vers lui.

- Je ne fais pas ça pour les … fraises.

Contre toute attente, il s'esclaffa.

- C'est rassurant. Au moins je suis sûr que tu ne foutras pas le camp avec le premier type qui t'offrira à manger.

Eren lui accorda un léger sourire, mais il avait l'étrange impression que ses propos – les propos de son alter ego du rêve – étaient sérieux et il souhaitait s'assurer que le message était reçu. Aussi, il poussa Levi pour l'allonger et se coucha à moitié sur lui, un bras de chaque côté de sa tête.

- On pourrait m'offrir tous les trésors du monde, je ne voudrais pas quelqu'un d'autre que vous.

- Tu es si jeune, commença l'autre homme, mais Eren ne le laissa pas terminer.

Il plaqua une main et plongea son regard dans le sien. Il avait de gros cernes sous les yeux, et son menton rasé gratta légèrement la paume de sa main. Eren le trouvait séduisant à en mourir.

- Je me contenterai de ce que vous voulez bien m'offrir, jura-t-il.

Levi poussa la main qui l'incommodait, puis soupira d'un air résigné et serra Eren contre lui.

- Tu n'as qu'à te servir, répondit-il en enfouissant son nez dans les cheveux du plus jeune. Du peu qu'il me reste, je te donne tout. C'est à toi.

Satisfait, Eren se pencha et récompensa l'homme d'un baiser dont Levi lui vola aussitôt le contrôle. Il sentit des mains se promener impunément sur ses fesses, la caresse d'une langue, la chaleur de l'autre se mêlant à la sienne. Le souffle court, il rompit l'échange pour se redresser légèrement :

- Je veux bien votre sabre d'apparat, alors.

- Tu peux toujours crever. »

XXX

Lorsqu'Eren se réveilla en sursaut, il était assis droit dans son lit et ses yeux étaient grand ouverts. La panique avait envahi son esprit et paralysait toutes les fonctions de son cerveau, si bien qu'il lui fallut quelques minutes pour apaiser sa respiration haletante et reprendre ses esprits. Sa chambre était plongée dans l'obscurité à l'exception d'un filet de lumière qui se glissait par la porte laissée entrouverte. Les verres d'eau vides s'étaient accumulés sur sa table de chevet, au milieu des boîtes de médicaments, et la pièce avait cette odeur de renfermé typique des chambres de personnes alitées.

Il se souvenait, après la visite de Levi durant laquelle tout avait basculé, avoir passé l'après-midi à dormir pour se réfugier dans le répit accordé par l'inconscience. Sa mère était venue le réveiller dans la soirée pour lui donner des médicaments et essayer de le faire manger, sans succès, puis il s'était recouché immédiatement.

Il se passa une main sur le visage et jeta un œil à son réveil : il était minuit et demi. Une fois qu'il se fut calmé, le rêve qu'il venait de faire lui revint précisément en mémoire. Ce fut à ce moment-là que la vérité le frappa de plein fouet. Au-delà du fait que ce rêve – qui décrivait le genre de bonheur dont il était désormais privé – avait été une torture, son songe le plongeait la tête la première dans cette nouvelle réalité qu'il avait jusque-là réussi à esquiver : Levi était parti.

De toutes ces choses qui avaient été parmi les aspects les plus précieux et les plus chéris de son quotidien, il n'y aurait plus rien, désormais. Plus de messages à toute heure de la journée, plus de trajets ensemble sur le chemin du lycée. Plus de blagues sur la propreté et sur les mathématiques, plus de sorties entre groupes d'amis réunis. Plus de beaux yeux noirs ni de sweat émeraude, plus de Kenny, plus de Kuchel. Plus rien du tout.

Il avait l'impression d'être amputé.

Eren sentit la panique revenir au galop. Une poignée d'heures à peine s'était écoulée et il se trouvait déjà à bout de nerfs, éprouvé bien au-delà de ce qu'il pouvait supporter. Tout lui manquait déjà atrocement : l'odeur de Levi, ses yeux, sa voix, et sa chaleur. Il avait envie de hurler et de se débattre jusqu'à ce qu'on le lui rendît. Des petits évènements survenus il y avait quelques semaines à peine, petites anecdotes simples, lui revenaient en tête comme des souvenirs vieux et hors de portée, déjà à moitié effacés. Comment était-il supposé arriver à surmonter une telle peine ? Jamais il n'y parviendrait.

Les médicaments ingérés, les repas sautés, l'angoisse et la fatigue furent un cocktail fatal : bondissant hors de son lit, il se précipita dans la salle de bains et vomit une bile amère dans les toilettes. Le mouvement de ses muscles malmena ses côtes cassées qui le firent gémir de douleur. Ses membres tremblaient, il se sentit fiévreux et misérable. Un gouffre, un abysse se tenait à ses pieds et Eren se sentait tomber dedans la tête la première.

Soudain, il capta une présence derrière lui et une main vint caresser son dos en sueur. Il se retourna fébrilement en pensant tomber nez à nez avec sa sœur, mais se retrouva face à sa mère. En robe de chambre et les cheveux lâchés, elle s'était agenouillée près de lui sur le carrelage froid et le regardait calmement avec des yeux pleins d'amour. En avisant ce visage adoré, il sentit ses dernières retenues se craqueler et pour la première fois depuis le début – ou plutôt la fin – de cette histoire, fondit en larmes. Sa mère le prit dans ses bras et le serra contre lui avec précaution, étouffant les sanglots déchirants qui montaient de sa poitrine, hors de contrôle.

« - C'était…, voulut-il lui expliquer, mais fut incapable de formuler à voix haute ce que Levi avait été pour lui.

- Oui, je sais. Une maman devine ce genre de choses.

Il lâcha la cuvette des toilettes et vint enserrer sa taille, le visage enfoui contre son épaule.

- Oui, ça fait très mal, continua-t-elle d'un ton doux. Plus qu'on ne peut l'imaginer tant qu'on ne l'a pas vécu. Il faut tenir à l'aveuglette pendant quelques temps, et être patient. Et un jour, tout ça te paraitra très loin.

Il hoqueta douloureusement.

- Mais je ne veux pas, je veux qu'il revienne !

- Je sais…

- Aide-moi, maman.

- Je ne peux rien faire, mon amour. Il n'y a que le temps qui puisse te soigner. »

Cela lui parut terrifiant.

Eren ne sut pas combien de temps ils restèrent enlacés sur le sol de la salle de bains. Lorsque ses pleurs se furent calmés par la force de l'épuisement, sa mère l'enjoignit à se lever et le raccompagna jusqu'à sa chambre. Une fois qu'il fut couché, elle lui administra un somnifère d'ordinaire réservé à son père et il sombra en quelques minutes dans un lourd sommeil sans rêve.

XXX

Lorsqu'Eren se réveilla de nouveau, un soleil radieux le taquinait à travers les rideaux et il avait l'impression d'avoir dormi une semaine entière. L'espace de quelques secondes, l'esprit encore confus, il se demanda quel rêve étrange il avait bien pu faire la veille pour être aussi apathique. Puis il avisa les médicaments sur sa table de nuit, et tout lui revint en tête, lui faisant l'effet d'une enclume qui lui tombait sur le torse. Poussant un soupir tremblant, il vérifia son téléphone : il était plus de midi et il n'avait aucun message.

Le jeune compta mentalement jusqu'à cinq puis se leva en grimaçant de douleur. Il avait mal partout. Sa tête était lourde et comme enflée, ses muscles éprouvés, et il irradiait de son épaule une raideur qui lui donnait envie de crier. Finalement, il se relaissa tomber sur le lit et poussa un grognement de souffrance lorsque ses côtes protestèrent.

« - Eren ? fit la voix de sa sœur depuis l'entrée de la chambre.

L'interpella releva la tête et avisa sa sœur dans l'encadrement de la porte. La jeune fille entra dans la pièce et s'approcha, l'air inquiet. Elle portait un simple legging et un sweat en matière douce.

- Tu ne vas pas en cours ? lui demanda-t-il d'une voix raque.

Elle vint s'asseoir au bord du lit et dégagea les mèches de cheveux moites qui envahissaient le front de son frère.

- Bien sûr que non.

Il sourit légèrement.

- Merci. »

Mikasa le gava de cachets en suivant les directives parentales, l'aida à enfiler un pantalon de jogging et le soutint lorsqu'ils descendirent les escaliers. Tandis qu'ils pénétraient dans la cuisine, Eren eut la surprise de trouver son père attablé devant les vestiges du déjeuner.

« - Alors, mon fils, lui dit-il aussitôt, la voix pleine d'une tendresse typiquement paternelle. Montre-moi cette blessure de guerre.

L'adolescent prit place sur une chaise, surpris.

- Tu… n'es pas au cabinet ?

- Le cabinet attendra, fit distraitement ce dernier en inspectant sa blessure. Mes collègues se débrouillent très bien sans moi. »

Son père lui refit un pansement propre pendant que sa mère lui servait une assiette de ragoût. Il vérifia ensuite que son poignet en attelle se portait bien avant de le laisser tranquille. Poussé par l'ensemble de sa famille, le jeune homme mangea sans appétit en écoutant ses parents converser avec sa sœur. Les regards étaient compatissants, les voix prévenantes, et il ne savait même pas quoi en penser tant il se sentait déboussolé.

Eren ne savait pas trop comment ses parents se positionnaient par rapport à cette histoire. La police leur avait évidemment expliqué la situation le soir où ils étaient venus le chercher à l'hôpital, mais il ignorait s'ils avaient été mis au courant que cette attaque ciblait Eren spécifiquement et pour quelles raisons. A vrai dire, tout dépendait de ce que Levi avait avoué. Pour sa part, il était resté muet. Ni son, père, ni sa mère n'avaient posé la moindre question depuis cette nuit-là, concentrés sur sa guérison et son chagrin d'amour. Il supposa qu'ils attendaient qu'il fût davantage remis sur pied avant de commencer à le cuisiner.

Lorsqu'il eut mangé, sa sœur le raccompagna dans son lit puis l'enjoignit à faire une sieste, qu'il passa les yeux grands ouverts à fixer le plafond en macérant dans sa tristesse.

Bien qu'il se sentît prêt à donner le monde pour que toute cette situation s'avérât être un simple cauchemar dont il se réveillerait, près de Levi qui lui dirait « tout va bien, tu as rêvé, je t'aime encore », il était douloureusement conscient que rien de tel ne se produirait. Aussi, il commença à sérieusement se préoccuper de ce qu'il allait devenir et du quotidien qui serait désormais le sien. Plus que tout, il redoutait de ne jamais arriver à redevenir comme avant, comme quand il se suffisait lui-même pour être entier. C'était une époque dont il avait du mal à se souvenir, à un tel point qu'il se demandait si elle avait vraiment existé. Il avait également peur de ne jamais être capable de redevenir seul avec lui-même, sans personne pour occuper en permanence ses pensées et partager sa vie.

En quelques heures, Eren était passé du stade du « je ne veux pas », à celui du « j'ai peur de ne pas y arriver ». D'une certaine façon, cela le rassurait : il progressait.

Sa sœur revint le voir dans le courant de l'après-midi et ensemble, ils retirèrent toutes les photos de Levi qui peuplaient la chambre du jeune homme. Au-dessus du bureau, ils firent le tri et décollèrent les clichés de groupe sur lesquelles apparaissait le petit brun, puis Mikasa se chargea de retirer les photos plus intimistes qu'il conservait dans des albums et dans le tiroir de sa table de chevet. Ils terminèrent par le fameux cliché pris par leur mère, que l'adolescent avait encadré et placé sur son bureau. Pris dans son élan purgatoire, Eren voulut tout jeter immédiatement, mais sœur parvint à l'en dissuader.

« - Fais-moi confiance, dit-elle en plaçant les photographies dans un carton vide. Si dans quelques mois tu me dis que tu veux toujours les jeter, on s'en débarrassera. Mais pour l'instant, laisse-moi les garder. »

Trop éprouvé pour se battre, son frère haussa les épaules et poursuivit son ouvrage. A l'intérieur du carton s'ajoutèrent les différents cadeaux et autres objets que lui avait offerts Levi – ou qu'Eren s'était accaparé – au cours de leur relation, un bric-à-brac de livres, gadgets et autres bricoles. Puis ce fut le tour des souvenirs qu'il rattachait à lui : le billet d'entrée au London Eye, son déguisement d'Halloween, des tickets de cinéma… De son côté, Mikasa récupéra les différents vêtements que le petit brun avait laissés sur place et les mit de côté. Lorsqu'ils eurent terminé, ils s'assirent sur le rebord du lit et Eren contempla leur travail, abattu. En avisant ce carton si plein de souvenirs perdus, gâchés, il sentit les larmes lui monter aux yeux et se frotta le visage des deux mains pour les dissimuler.

« - Il avait aussi une brosse à dents dans notre salle de bains, signala-t-il à Mikasa d'une voix tremblante. Tu voudras bien la virer, s'il-te-plaît ?

- Je m'en occupe, répondit-elle simplement en lui caressant la tête.

Son téléphone vibra et le jeune homme consulta les messages qu'il avait reçus. Au bout de quelques minutes, il laissa échapper un léger rire humide.

- C'est la conversation de groupe. Tu sais, celle avec les gars de la classe B.

Il fit défiler un peu plus les messages et gloussa de nouveau.

- Ça se déchaine.

- Que disent-ils ?

- Rien de spécial… Jean n'arrête pas de répéter qu'il va faire brûler la classe A et… Sasha et Connie font un concours de blagues débiles pour me remonter le moral. N'importe quoi, s'esclaffa-t-il en s'essuyant les yeux.

Le jeune homme ouvrit les autres messages et son sourire s'effaça légèrement. Sa sœur observait le moindre de ses gestes, inquiète.

- Quoi ?

- Rien, je… J'ai reçu pas mal de messages. Il y en a de gens que je ne connais pas spécialement.

Il reposa son téléphone et poussa un soupir usé.

- C'est humiliant de voir que tant de monde est déjà au courant. Ça va tellement vite…

- Tu veux que je m'occupe d'eux ? demanda Mikasa d'un air sombre.

Eren se coucha sur le lit.

- Non, c'est bon. Ils prennent tous ma défense, de toute façon.

Portant son regard au loin, à travers la fenêtre, il ajouta :

- Je n'aimerais pas être à sa place durant les mois qui vont suivre.

Il jeta un œil à sa sœur, silencieuse. Ayant été témoin de son amitié naissante avec Levi, il se demandait ce qu'elle ressentait face à cette situation. Il avait bien vu la confiance qu'elle lui avait accordée. Elle devait se sentir déçue, déchirée et peut-être même trahie, elle aussi. Mais la façon dont elle s'occupait de lui le rassurait au moins sur un point : elle était de son côté. Rien n'avait changé, il était encore – et serait toujours – le premier dans son cœur. Pour le moment, il n'avait pas révélé à la jeune fille les circonstances de leur rupture, ni l'implication de Nanaba. Mais la rumeur se répandait vite et lorsqu'elle atteindrait les oreilles de sa sœur, il ne doutait pas qu'elle se transformerait en banshee et qu'elle leur ferait payer tout le mal qui lui avait été fait. Si lui-même n'avait pas déjà tant souffert, il aurait probablement eu pitié d'eux.

- Ils disent qu'ils vont passer te voir la semaine prochaine, déclara soudain sa sœur, le nez dans son propre téléphone. Ils veulent s'assurer que tu vas bien. Et aussi voir à quoi ressemble une blessure par balle, je crois…

- La semaine prochaine ?

- Oui, puisqu'on n'aura pas cours. C'est la semaine de révisions avant les examens, tu te souviens ?

Eren resta figé un instant puis poussa un grognement d'agonie en enfouissant sa tête dans son oreiller.

Les examens. Il ne manquait plus que ça. Il les avait complètement oubliés. Quelqu'un, là-haut, devait le détester.

- Ne t'inquiète pas, je t'aiderai à réviser.

Sur ces mots, Mikasa se redressa et tira son frère par le bras.

- Maintenant, va te laver. Tu sens la transpiration à mort et tes cheveux ressemblent à une serpillère. Je sais que tu es malheureux, mais ça ne te donne pas le droit d'être crado. »

XXX

Eren ne retourna pas en cours de tout le reste de la semaine.

Il était presque content qu'on l'eût blessé avec une arme à feu. Cela lui avait fourni une excuse pour rester enfermé chez lui. En effet, une fois passé l'élan de détermination qui l'avait poussé à débarrasser sa chambre des souvenirs douloureux, il se rendit bien vite compte qu'il ne guérirait pas aussi facilement et son semblant de moral retomba comme un soufflet raté. Il passa le week-end au lit, complètement déprimé, tuant les heures à coups des séries criminelles médiocres, mangeant n'importe quoi ou parfois même pas du tout. Pour ne pas trop réfléchir, il passait une grande partie de ses journées à dormir, et en conséquence, enchainait les nuits blanches à regarder le plafond en pleurant lorsque le chagrin s'accumulait de nouveau.

A présent que le choc émotionnel des premiers jours s'était estompé et qu'il se sentait plus rationnel, un milliard de questions lui venaient à l'esprit, à commencer par la plus évidente – et si banale : pourquoi ? Il avait cru que tout allait bien entre eux deux. Ils s'étaient tellement battus pour arriver à se trouver, leur relation aurait dû être invulnérable. Et voilà que Levi disparaissait en dédaignant tout ce qu'ils avaient vécu ensemble. C'était au-delà de ce qu'Eren pouvait comprendre. Lui-même n'eût jamais pu faire une chose pareille à Levi, et pour cause : personne d'autre ne pouvait espérer prendre la place qu'il occupait dans le cœur d'Eren.

Mais un autre élément venait s'ajouter à l'équation : Levi l'avait-il quitté pour une fille. Peut-être avait-il décidé qu'il ne se sentait pas attiré par lui, un garçon ? Mais alors, pourquoi elle ? Quand l'avait-t-il rencontré, comment s'étaient-ils rapprochés suffisamment pour que Levi décidât de le remplacer par elle ? Ses amis s'en étaient-ils aperçus et si oui, pourquoi ne lui avaient-ils rien dit ? Et la pire de toutes les questions : qu'avait-elle de plus que lui ?

C'étaient là les doutes qui le torturaient et avec lesquels il harcela ses amis durant des jours, mais tous avaient les mêmes réponses vagues et fuyantes : « je ne sais pas, Eren », « ne torture pas avec ça, Eren », « n'y pense, essaie de dormir un peu ». Il abandonna très vite.

Par moments, lors de brefs instants d'égarement au milieu de la nuit, une petite partie de son esprit qu'il détestait écouter lui faisait remarquer que Levi avait eu un comportement méconnaissable, qui ne correspondait pas à sa personnalité loyale et fidèle, et que quelque chose dans cette histoire ne collait pas. Mais souvent, il finissait par balayer la réflexion d'un revers de la main en se disant qu'il se voilait la face et qu'il lui fallait accepter l'idée que Levi était parti avec quelqu'un d'autre.

Un soir, alors qu'il continuait de ruminer ses idées noires devant un épisode de Grey's Anatomy, il fut pris d'un accès de rage à l'encontre de ses agresseurs qui avaient empoisonné leur relation et à l'encontre de Levi pour l'avoir laissé tomber dans un tel moment. Il se leva d'un bon pour aller se calmer dans la salle de bains en se rinçant le visage à l'eau froide – autant que le lui permit son bras en attelle. Son épaule lui faisait un mal atroce et l'épuisait. En se redressant, il se retrouva face à son reflet dans le miroir, et contempla son visage encore tuméfié et couvert d'égratignures et son nez bleui. Il se sentit misérable et abandonné.

« - Quel sale enfoiré ! s'écria-t-il en réprimant un sanglot. Il s'est tellement foutu de moi !

Mikasa, alertée par le bruit, fit aussitôt irruption dans la pièce.

- Eren ? Que se passe-t-il ?

Le jeune homme saisit une serviette et s'essuya d'un geste rageur.

- Quel fils de –

Le visage de Kuchel traversa son esprit et il se tut juste à temps, blessé par sa propre attitude. Néanmoins, loin d'être calmé, il sortit de la salle de bains et dévala les escaliers aussi vite que le lui permirent ses blessures, sa sœur affolée sur ses talons. Dans le hall d'entrée, il s'empara de son manteau qu'il enfila par-dessus son sweat en grimaçant de douleur, puis ouvrit la porte à la volée et s'élança dans la rue. Il entendit Mikasa trottiner derrière lui.

- Mais enfin, où est-ce que tu vas, comme ça ?!

- Chez Levi. Je vais lui demander des comptes.

Il enfonça ses mains dans ses poches et accéléra la cadence avant de s'exclamer :

- Et si je croise ces gars en chemin, je les tue ! »

Contre toute attente, sa sœur ne chercha pas à l'arrêter. Elle se contenta de le suivre en silence, sur le chemin cruellement familier du domicile Ackerman. Au bout d'un moment, il se rendit compte qu'elle ne portait rien de plus que son pyjama rayé et une paire de bottes enfilées à la va vite. Honteux, il retira son manteau pour le placer sur ses épaules menues, et ils poursuivirent leur route, serrés l'un contre l'autre. Il était tard, aussi ne croisèrent-ils que peu de monde. Et au fur et à mesure qu'ils avançaient, la colère d'Eren se muait en tristesse amère et en lassitude.

Lorsqu'ils atteignirent la maison des Ackerman, il ne se souvenait plus de la raison pour laquelle il était venu – ou plutôt, il la trouvait à présent ridicule. Les deux adolescents s'arrêtèrent sur le trottoir d'en face et contemplèrent un instant la façade plongée dans l'obscurité, à l'exception d'une fenêtre illuminée à l'étage. La chambre de Levi.

« - Il est juste là, souffla Eren.

Sa sœur se serra contre lui. Il sentit une larme glisser sur sa joue, et murmura :

- Allez, on rentre. »

Lorsqu'ils furent arrivés à la maison, ils se réchauffèrent et s'installèrent dans le lit de Mikasa. Eren vérifia son téléphone et découvrit qu'il avait reçu message de Christa.

Il le supprima sans l'ouvrir.

XXX

La nuit venait de tomber et un manteau d'illuminations était venu draper la ville lorsque Mikasa poussa la porte du petit salon de thé. L'endroit était encore bondé, principalement occupé par des groupes d'étudiantes et de jeunes couples. Elle s'arrêta dans le hall d'entrée et scruta la salle, avant de finalement trouver ce qu'elle cherchait : Levi, en tenue de serveur, se tenait près d'une tablée de lycéennes et prenait leurs commandes. Dès qu'il l'aperçut, il lui fit signe de le rejoindre et l'installa à une petite table reculée, dans un coin.

« - Je vais dire à mes collègues que je termine mon service », lui signala-t-il avant de tourner les talons.

La jeune fille s'assit sur la chaise que Levi lui avait avancée et déposa au sol le petit sac en papier qu'elle avait apporté. Quelques minutes plus tard, le petit brun revint en transportant deux cafés sur un plateau. Il s'installa face à elle et les deux amis se regardèrent en silence quelques minutes. Mikasa ouvrit la bouche, ne sachant pas trop par quel morceau entamer cette conversation délicate.

« - Merci d'avoir accepté de me voir, commença-t-elle.

- Merci à toi d'avoir voulu me voir, répondit nerveusement Levi en époussetant la nappe d'un geste machinal.

- Comment ça va ?

- Ça va.

Il n'avait pas l'air d'aller bien du tout. Mikasa savait qu'elle-même avait l'air fatiguée, mais Levi, lui, semblait au bout du rouleau. Ses gros cernes noirs, ajoutés à quelques kilos perdus subrepticement durant les dernières semaines, lui donnaient l'allure de quelqu'un de malade. Alors qu'elle allait lui demander s'il la prenait pour une idiote, il la devança en posant la question qui devait le démanger depuis la seconde où elle était arrivée :

- Comment est-ce qu'il va ?

- Pas trop mal. Mon père surveille ses blessures de près, il dit qu'elles guérissent vite et bien. On est quoi, mercredi soir ? Ça fait presque une semaine maintenant, donc les risques d'infection et de complication sont plus ou moins écartés.

Levi hocha la tête, fébrile.

- Et niveau moral ?

Mikasa décida d'être honnête.

- Je ne vais pas te mentir, c'est dur. Il ne mange pas beaucoup et reste très abattu. Mais tu le connais : il ne se laissera jamais complètement aller. Il a trop de volonté pour ça. Et puis, tout le monde s'occupe bien de lui. Ne t'inquiète pas, Levi.

Son compagnon se passa la main dans les cheveux et émit un petit rire jaune.

- Donc il a cru à mon histoire.

- Il a tout gobé, oui.

Il poussa un soupir. De soulagement ou de choc, impossible à dire.

- Alors ça y est, la machine est lancée. Impossible de faire de faire demi-tour, maintenant.

A ces mots, Mikasa décida d'évoquer l'une des raisons pour lesquelles elle était venue.

- Ecoute, je dois te prévenir : la rumeur se répand. Rien qu'en quelques jours, Eren a reçu beaucoup de messages de gens qui sont au courant de ce qui s'est passé entre vous.

- C'est pour ça qu'on l'a lancée. Pour qu'elle se répande.

- La réaction des gens est virulente, Levi. Vous risquez de devenir la risée de Trost.

Comme son ami se contentait de lui jeter un regard indifférent, elle insista :

- Je sais que tu ne t'en fiches pas autant que tu aimerais le faire croire.

- Je savais dans quoi je mettais les pieds, d'accord ?

- Et pour Nanaba, renchérit la jeune fille, ça va aller ? Vous étiez un couple populaire… Elle va se faire haïr.

Il fit un geste dépité de la main.

- C'est toujours mieux pour elle que les gens croient ça plutôt qu'ils ne devinent la vérité. Et qu'ils ne découvrent qui est le véritable père.

Mikasa sentit une vague de pitié pour la jolie blonde monter en elle.

- Alors, elle va garder le bébé.

- Oui.

Il y eut un moment de silence, puis Mikasa reposa brutalement sa tasse de café. Elle avait du mal à supporter la situation. Était-ce donc comme cela qu'elle était supposée remercier le garçon qui avait sauvé son frère ? En laissant être victime d'une aussi grosse injustice C'était à en être écœuré. Son dilemme était si fort que les larmes lui en montèrent aux yeux, et elle renifla sans élégance devant un Levi pris de panique.

- Mais… pourquoi tu pleures ?!

- Parce que je ne sais pas quoi faire pour t'aider ! s'exclama-t-elle, alertant le couple de la table voisine. Je ne pourrai même pas prendre ta défense, sinon ça va sentir le coup fourré…

Levi s'esclaffa et posa sa main sur son avant-bras.

- Pour quel genre de tocard est-ce que tu me prends ? Tu crois que je ne suis pas en mesure de gérer cette petite contrariété passagère ? Je ne pensais pas que tu étais venue pour m'insulter comme ça.

Elle laissa échapper un petit rire timide à travers ses larmes et le jeune homme lui tendit une serviette en papier.

- La première fois qu'on s'est rencontrés, déclara-t-elle, je t'ai tout de suite détesté. Tu étais très arrogant, et puis tu t'en étais pris à mon frère…

Levi se contenta de hausser un sourcil.

- Si seulement j'avais pu imaginer tout ce que tu ferais pour lui par la suite… Je t'en suis tellement reconnaissante, Levi. Même si nos amis en viennent à te détester, tu dois savoir que tu pourras toujours compter sur moi.

L'adolescent ne répondit pas, mais serra davantage la main qu'il avait posée sur son avant-bras avant de relâcher prise. Mikasa se moucha, puis promena un regarda attentif sur son interlocuteur.

- Je ne t'ai même pas demandé si tu avais été blessé.

- A peine quelques égratignures, répondit-il en désignant une coupure qui courait le long de son poignet. Comme si je les aurais laissés m'écorcher une deuxième fois, ces enfoirés.

- Ils étaient armés. Tu aurais pu te faire tuer.

- Honnêtement, je crois que je ne me suis même pas laissé l'option de perdre. Pas avec Eren en jeu.

Mikasa sourit. Elle n'en avait pas attendu moins de lui.

- Ça n'a pas échappé à ma mère. C'est limite si elle ne t'a pas érigé un autel, tu sais ?

Le jeune homme se redressa brusquement.

- C'est vrai ? Alors… elle ne me déteste pas ?

- Pourquoi te détesterait-elle ? demanda-elle, surprise.

Le petit brun saisit sa tasse et en but une gorgée avant de répondre.

- En repartant de chez vous, l'autre jour, je l'ai prise à part et je lui ai dit toute la vérité. Je lui ai expliqué que les types qui avaient agressé Eren connaissaient mon oncle et que c'était à cause de lui qu'ils s'en étaient pris à son fils.

Il se gratta la tête d'un air ennuyé.

- Elle est intelligente, elle a sûrement compris tout ce qui s'est passé entre Eren et moi.

- Elle sait tout, confirma Mikasa avec un sourire navré. Je crois même qu'elle y voit clair dans votre jeu depuis le début. Elle est assez confuse et triste pour Eren, mais elle ne te tient pour responsable de rien. Je te le promets. A vrai dire, elle se fait du souci pour toi.

Il lui sembla que le jeune homme rougissait légèrement, mais il secoua la tête et changea de sujet.

- Comment est-ce que ça va se passer pour lui, maintenant ?

- On se laisse la semaine pour y réfléchir, expliqua-t-elle. Cette semaine, il révise avec moi à la maison. Il retournera à Trost pour les examens et on verra bien comment ça se passe. De toute façon, il ne fera plus les trajets à pied à partir de maintenant. Et puis la police est sur le coup, ils vont surveiller davantage le secteur du lycée.

Son homologue acquiesça distraitement.

- Oui, Erwin m'a dit que sa mère était sur le coup.

- Tout ira bien, assura Mikasa – et elle essayait de se convaincre elle-même autant que Levi. Dans quelques semaines, ce ne sera plus qu'un mauvais souvenir.

Elle ne put que rire devant la grimace étrange que lui fit le petit brun.

Ils discutèrent encore un moment, savourant de pouvoir partager leur peine et leurs inquiétudes avec quelqu'un qui fût en mesure de les comprendre. Mikasa tenta vaguement de faire parler Levi pour pouvoir mesurer la situation exacte dans laquelle il se trouvait, et jugea que le garçon faisait le nécessaire pour garder la tête hors de l'eau, malgré le terrible coup qu'avait été sa séparation avec Eren. En revanche, lorsqu'elle aborda le sujet de Kenny, son ami lui fit très clairement comprendre que le sujet était devenu tabou.

- Oh, pendant que j'y pense, déclara-t-il pour détourner la conversation.

Il sortit un petit sachet fin et bleuté de son tablier et le lui tendit.

- Bon anniversaire.

Touchée à en perdre ses mots, elle ouvrit le présent et en sortit deux places pour un salon d'arts martiaux qui devait se tenir durant l'été.

- T'auras qu'à y emmener ton frère... Ça lui changera les idées.

- Merci beaucoup, Levi.

- Ou bien tu peux embarquer Bodt, à toi de choisir après tout.

Elle lui frappa le bras avec l'emballage du cadeau, le faisant s'esclaffer.

Finalement, ils évoquèrent vaguement les examens qui les attendaient dans les jours à venir, puis la jeune fille décida de prendre congé. Ils traversèrent la salle – qui s'était vidée sans qu'elle le remarquât, puis Levi la raccompagna jusqu'à l'extérieur. La température était redevenue celle d'un mois de février et Mikasa exhala une volute de vapeur en ouvrant la porte.

- Ah oui… Tiens, fit-elle en tendant son sac en papier à Levi.

Elle l'observa ouvrir le sac et fut désolée de l'éclair de tristesse qui traversa son visage lorsqu'il avisa son contenu.

- Ce sont les vêtements que tu as laissés chez nous. Normalement, tout y est… Sauf un t-shirt, qu'Eren a caché sous son oreiller. Je n'ai pas eu le cœur de le récupérer.

Levi acquiesça, referma le sac et fit une chose qui prit la jeune fille au dépourvu : il l'enlaça.

- Fais quelque chose pour moi, s'il te plait, lui demanda-t-il d'une voix nouée. Quand tu rentreras, prends-le dans tes bras et serre-le très fort. »

XXX

La semaine de révision se déroula à une vitesse assez inquiétante compte tenu du fait qu'Eren passa plus de temps à s'apitoyer sur son sort qu'à réviser.

Tous les matins, son impitoyable sœur le réveillait à la même heure, le forçait à se laver, à manger puis à s'habiller d'autre chose qu'un t-shirt et un caleçon. S'en suivait alors une matinée de travail forcé sous la supervision de la jeune fille, puis un après-midi durant lequel elle le laissait étudier seul et souffler un peu. C'était un rythme raisonnable, mais Eren doutait que ce fût suffisant : si en apparence, il participait, son esprit était complètement ailleurs et il n'écoutait pas la moitié de ce que lui racontait son précepteur improvisé. Quant à ses sessions de révisions en solitaire, c'était une vaste plaisanterie. Sans compter qu'il avait pris du retard dans les cours, à cause des dernières semaines cauchemardesques qu'il avait passées. Eren était donc douloureusement conscient qu'à moins d'un miracle, les résultats qu'il obtiendrait à ce bac blanc ne seraient pas une fierté. « Je mérite bien un peu de veine pour contrebalancer le mauvais karma que je me tape depuis quelques jours », songeait-il parfois en regardant les feuilles volantes et les manuels qui recouvraient le sol de sa chambre. Malgré tout, la partie de lui la plus fière et la plus arrogante refusait de laisser quiconque deviner que son chagrin d'amour l'affectait au point de lui faire rater ses examens. Aussi finissait-il toujours par trouver, au moins le temps d'une heure, le courage d'ouvrir un livre et de s'y plonger.

Le mercredi arriva rapidement et fut l'excuse d'une pause dans ce rythme studieux. En effet, à l'occasion de l'anniversaire de Mikasa, leur père avait pris sa journée, qu'ils passèrent en famille à Nikko, petite ville montagnarde que la jeune fille adorait. Cette escapade fit à Eren un bien inattendu : rien de tel que de beaux paysages pour panser les bleus à l'âme – ou se lamenter de manière poétique – et l'eau chaude des bains publics dans lesquels ils passèrent l'après-midi soulagea certaines de ses blessures. Il n'aurait pas été contre l'idée de rester là plusieurs jours, mais lorsque le soleil commença à décliner, il fut temps de retourner à Tokyo. De retour chez eux, Mikasa disparut étrangement pour quelques heures, temps que leurs parents mirent à profit pour préparer le dîner et récupérer le gâteau d'anniversaire qui avait été commandé.

Ce fut une soirée chaleureuse, une parenthèse de réconfort dont tous les membres de la famille avaient bien besoin. Mikasa rentra de sa mystérieuse escapade avec un air étrange – il sembla à Eren qu'elle avait pleuré – et la première chose qu'elle fit en arrivant à la maison fut d'enlacer son frère pris au dépourvu, et de le serrer jusqu'à ce que ses côtes malmenées protestassent. Néanmoins, cette attitude déroutante fut bien vite oubliée en faveur de la surprise qui lui avait été faite. La jeune fille souffla ses bougies et déballa ses cadeaux avec la candeur d'une enfant, fébrilement filmée par sa mère. Dans des moments comme celui-là, Eren soupçonnait toujours que même si son cadeau avait été un morceau de carton ou une bouteille vide, sa réaction n'aurait pas été différente.

Plus tard dans la soirée, alors que tout le monde était parti se coucher, sa sœur vint le rejoindre dans sa chambre. Elle transportait sur une assiette les restes du gâteau d'anniversaire, un bavarois à la framboise. Ils le mangèrent tous les deux, affalés sur le lit, en regardant une émission de télé-réalité abrutissante. Et pour la première fois depuis une semaine, Eren réalisa avec soulagement que certaines choses arrivaient encore à allumer une étincelle de bonheur en lui.

Passé cet interlude, les deux adolescents reprirent leur cadence de révisions pour le reste de la semaine, jusqu'au samedi qui fut pour Eren le jour des visites. Armin fut le premier à venir le voir et débarqua chez les Jaeger aux petites heures du matin, surprenant le jeune allemand alangui dans le canapé, encore en pyjama. L'air était exceptionnellement chaud, ce matin-là, aussi proposa-t-il à son ami de boire une tasse de café sur la terrasse.

« - Oh la vache, commenta le petit blond lorsqu'Eren prit place en face de lui. Ils ne t'ont pas loupé.

- Et encore, tu m'as pas vu il y a une semaine.

Le jeune homme ajouta un cube de sucre à son café avant de pousser un soupir.

- Je suis désolé, Eren… Si je ne t'avais pas laissé partir tout seul ce soir-là, ça ne serait jamais arrivé.

- Ne sois pas stupide. Ça me pendait au nez depuis un moment et ce serait arrivé avec ou sans toi. Je suis vraiment heureux que tu n'aies pas été là, crois-moi. Ce n'était pas beau à voir.

Armin remua le contenu de sa tasse, les sourcils froncés.

- Quoi ?

- Je pense à Levi. Je lui suis reconnaissant de t'avoir sauvé la mise mais je ne comprends pas ce qui l'a pris de… avec cette fille postbac… Je ne peux pas lui pardonner ça.

Eren balaya ses propos d'un geste de la tête. C'était le genre de rappel dont il n'avait pas besoin.

- Ne vous mêlez pas de ça, d'accord ? C'est entre lui et moi.

Le petit blond hocha piteusement la tête.

- C'était tellement bien comme c'était. Pourquoi a-t-il fallu qu'il gâche tout ?

Bien malgré lui, le jeune allemand sentit sa gorge se nouer.

- Armin, tu m'aides pas là.

- Pardon…

Il y eut un léger silence, interrompu par le son du portillon d'entrée que l'on ouvrait puis refermait, suivi de bruits de pas qui se rapprochaient. Mikasa apparut à l'angle de la maison, couverte de sueur et en tenue de joggeuse. Avisant Armin, elle se glissa derrière lui et l'enlaça chaleureusement.

- Tu colles, s'esclaffa-t-il en ébouriffant les cheveux de la jeune fille, ce qui lui valut un baiser sur la joue.

Après cela, le ton de la conversation se fit plus léger. Son ami détourna subtilement le sujet de la discussion en se plaignant de sa énième dispute avec Jean, puis ne tarda pas à demander à voir la blessure d'Eren.

- Ouah, fit-il en observant l'épaule de son homologue. Alors c'est à ça que ressemble une blessure par balle ? J'imaginais pas ça comme ça.

Il l'effleura du bout des doigts et Eren frissonna.

- Ça fait mal ?

- Disons que c'est sensible.

Sa sœur, qui revenait propre et changée, passa silencieusement derrière lui et appuya sur le bord de la plaie.

- Ouch s'écria-t-il en bondissant. Fais pas ça, t'es folle !? »

Sur l'invitation bienvenue de leur mère, Armin resta pour le déjeuner avant de prendre congé au début de l'après-midi. Connie et Sasha se montrèrent environ une heure plus tard, mais pressés, ne restèrent pas longtemps. Lorsqu'ils se furent assurés qu'Eren allait bien et qu'ils eurent également eu le droit de jeter un œil aux balafres de leur hôte, ils continuèrent leur route à destination de la maison de Jean, avec qui ils avaient prévu de réviser.

La visite qu'Eren redoutait arriva plus tard dans l'après-midi. Eren s'était installé dans la balancelle qui occupait une partie de la terrasse et changeait les bandages de ses blessures. Comme les baies vitrées étaient ouvertes, il entendit distinctement quelqu'un sonner à la porte et sa mère aller ouvrir.

« - Bonjour, ma chérie, entendit-il cette dernière s'exclamer. Ça fait longtemps que je ne t'avais pas vue !

- Bonjour madame Jaeger, répondit poliment la voix de Petra.

- Tu viens voir Eren ? Il est dans le jardin, je t'en prie.

Des pas discrets se rapprochèrent et la jeune fille ne tarda pas à apparaitre dans l'encadrement de la porte. Elle avait noué ses cheveux en une petite queue de cheval et paraissait plutôt en forme.

- Coucou, lui fit-elle doucement.

Il lui sourit prudemment. Il ne savait pas trop comment se comporter avec elle : bien qu'il l'aimât de tout son cœur, il avait conscience qu'elle était un peu la Mikasa de Levi, et redoutait donc de savoir de quel côté elle choisirait de se mettre – si elle décidait de choisir.

La réaction de Petra fut immédiate et le rassura un peu : dès qu'elle avisa son état général, les larmes lui montèrent aux yeux.

- Mon pauvre Eren, se lamenta-t-elle d'une voix blanche, comme tu dois avoir mal.

Il soupira et lui fit signe de venir s'asseoir à côté de lui. Elle s'exécuta, s'asseyant dans la balancelle et lissant sa tunique beige pour se donner contenance.

- Il n'y a vraiment pas de raison de pleurer.

- Oui, pardon, je sais, fit-elle à travers ses larmes, mais tu es tellement abimé… Ton nez est bleu !

- Et la semaine dernière, il faisait deux fois cette taille. Alors ne te bile pas. Je guéris, petit à petit.

- Est-ce que c'est vrai que tu t'es fait tirer dessus ?

- Tu veux voir ?

Alors qu'il allait relever son t-shirt, elle posa précipitamment ses mains sur son bras pour l'arrêter.

- Non, surtout pas !

Eren s'esclaffa légèrement et Petra le regarda d'un air sérieux.

- Tu ne souffres pas trop ?

- Mon père est docteur, Petra. Je pouvais pas être mieux soigné que je le suis.

- Tu me le jures ?

- Je te le jure.

La jeune fille acquiesça et un silence gênant s'installa quelques secondes. Au bout d'un moment, Eren soupira et se jeta à l'eau.

- Je vais te poser la question maintenant, pour qu'on soit fixés. Est-ce que tu savais pour Nanaba ?

Petra baissa les yeux vers ses mains, serrées sur ses genoux.

- Non.

- Si tu l'avais su, est-ce que tu m'en aurais parlé ?

- Non.

La réponse lui fit l'effet coup de poing dans l'estomac.

- D'accord.

Son amie relava la tête vers lui, l'air affolée.

- Ne te méprends pas, s'empressa-t-elle d'expliquer. J'aurais été furieuse, et j'aurais poussé Levi à se ressaisir. Mais ça aurait été à lui de te dire la vérité, pas à moi. Quoiqu'il en soit, même si je l'avais su, je n'aurais jamais pensé une seule seconde qu'il préfèrerait p-partir avec elle…

Il hocha silencieusement la tête, digérant encore l'information. Au bout d'un moment, Petra poussa un gémissement étouffé.

- Eren, c'est moi qui les ai présentés l'un à l'autre, avoua-t-elle d'une traite. Ça s'est passé à la soirée du premier de l'an, avant la fête chez Christa. C'est de ma faute. Alors je te demande pardon… Même si je comprendrais que tu te fiches bien de mes excuses.

- Tu ne pouvais pas savoir que ça se passerait comme ça, répondit-il pour ce qui lui sembla être la vingtième fois de la semaine.

Entre sa sœur, Armin et Petra, il commençait à en avoir assez de la culpabilité de ses proches. Elle lui demandait des compétences affectives qui avaient été bien trop sollicitées ces derniers jours. Les propos de Petra faisaient état de trop de détails qu'il ne voulait pas connaitre tout en les écoutant avec avidité, et il se sentit très las. Soudain, la jolie rousse prit ses mains dans les siennes et déclara très sérieusement :

- Je veux que tu saches que je suis là pour toi quoiqu'il se passe.

- Merci.

Il avait ignoré à quel point il voulait entendre ces mots avant qu'elle ne les prononçât. Et comme son amie le dévisageait, semblant attendre quelque chose, il déclara :

- Moi aussi, je veux que tu saches une chose : je comprends.

- Quoi donc ?

Lentement, il replaça une mèche de cheveux roux derrière l'oreille de la jeune fille.

- Que vous êtes amis depuis trop longtemps pour que tu puisses envisager de l'abandonner, malgré ce qu'il a fait. Je comprends, ne t'inquiète pas. Je ne te demande pas de choisir.

Il l'entendit de nouveau renifler, puis elle vint poser sa tête sur son épaule valide. De son pied, elle donna une légère poussée pour les faire se balancer et il sourit malgré lui.

- Merci », murmura-t-elle au bout d'un moment.

Et après ça, ils ne parlèrent plus.

XXX

La veille des examens finit par arriver, bien plus vite qu'Eren ne l'eut souhaité. C'était un dimanche matin digne du printemps, avec des températures douces et un ciel limpide. Dès que le jeune homme trouva le courage de se lever et ouvrit la porte de sa chambre, il flaira une odeur de pancakes qui flottait dans les airs et sut que quelque chose de suspect se tramait.

En descendant au rez-de-chaussée, il tomba sur ses parents en train de roucouler dans la cuisine et rebroussa aussitôt chemin avec une grimace dégoutée pour partir à la recherche de sa sœur. Il la trouva sur la terrasse, au téléphone. Vêtue d'une robe de chambre fleurie, elle faisait les cents pas en conversant, un sourire timide aux lèvres. Mais qu'est-ce qui se passe, ce matin ? songea Eren en promenant un regard suspicieux autour de lui. Un bouquet de roses écarlates trônait sur la table et à la télévision, une comédie romantique culte faisait office de fond sonore. Il ne lui en fallut pas plus pour tilter. Oh non…

Un simple coup d'œil à son téléphone confirma ses craintes.

« - La Saint-Valentin. Génial… »

Le jeune homme remonta les escaliers d'un pas lourd et alla ramper sous sa couette en espérant y mourir. Alors qu'il commençait à se rendormir, il entendit des pas discrets se rapprocher puis sentit le poids de quelqu'un qui venait se coucher à côté de lui. Sa sœur nicha sa tête dans le creux de son cou et lui demanda :

« - Tu comptes passer la journée là ?

Un vague grognement lui répondit.

- On pourrait regarder un film… Qu'est-ce que tu aurais envie de voir ?

Eren releva légèrement la tête.

- Massacre à la tronçonneuse, grommela-t-il.

Le rire de sa sœur lui arracha un léger sourire. Les deux adolescents restèrent silencieux quelques minutes, puis Mikasa abattit sa dernière carte :

- Tu veux venir trier mes lettres avec moi ? »

Le jeune homme resta immobile quelques secondes, considérant l'offre, puis acquiesça lentement de la tête.

Depuis quelques années – c'est-à-dire depuis le début de leur adolescence – Mikasa recevait traditionnellement, pour le 14 février, une quantité absurde de cadeaux, fleurs, lettres et autres gages d'affection de la part d'individus plus ou moins identifiés. La plupart des destinataires étaient en général des camarades de classe ou du dojo auquel elle était rattachée, mais il arrivait également parfois que des gens qu'elle ne connaissait pas tinssent à lui témoigner leur admiration, tels que des voisins courageux ou des « amis d'amis » l'ayant brièvement rencontrée. Chaque année, Mikasa faisait le tri dans toutes ces offrandes et si elle en jetait impitoyablement la plus grande partie, elle ne pouvait pas empêcher la romantique qui sommeillait au fond d'elle de conserver une lettre particulièrement belle, un chocolat fait à la main ou un cadeau choisi avec soin.

Passer la Saint-Valentin à se moquer des déclarations d'amour maladroites des autres sembla à Eren être un moyen satisfaisant de survivre à la journée. La plupart des mystérieux admirateurs de Mikasa déposaient leur message pendant la nuit, si bien que lorsqu'ils se rendirent à la boîte aux lettres pour les récupérer, elle en débordait déjà – au grand damne de leur père, privé du loisir d'ignorer à quel point sa fille était courtisée.

L'après-midi fut donc consacré à l'activité cruelle mais salvatrice de rire des sentiments d'autrui. Assis sur le lit de la jeune fille, ils avaient mis de côté les cadeaux et étaient occupés à trier les lettres en plusieurs catégories : les chefs d'œuvre, les mignonnes, les gênantes et les insultes à l'espèce humaine.

« - Est-ce que tu sais ce que font les autres ? demanda le jeune homme en ajoutant une carte à sa pile « gênantes » qui atteignait déjà une hauteur préoccupante.

- Armin et Jean ne font rien de spécial, que je sache, répondit-elle distraitement. Et Sasha et Connie vont au restaurant, je crois.

- Forcément, s'esclaffa-t-il. Oh la vache, celui-là a même fait dessin. Qu'est-ce que c'est moche !

- Celui-ci a noté son numéro de portable sur la carte, renchérit sa sœur en lui tendant une lettre.

- Il faut oser… Hé, mais c'est pas ce type super péteux de la classe A ? Tu devrais la garder pour lui faire du chantage.

Lorsqu'ils furent presque arrivés au bout du tas de courrier à trier, leur mère passa devant l'encadrement de la porte et s'arrêta pour déclarer :

- Le facteur vient de passer, il a dû en rajouter une couche.

- J'y vais », répondit Eren en se levant avec précaution.

L'adolescent descendit rapidement les escaliers et traversa le salon, passant devant le canapé dans lequel son père était en train de regarder Titanic en faisant mine de ne pas pleurer. Il ouvrit la porte d'entrée, et manqua de trébucher sur un colis qui avait été déposé devant l'entrée. Il se pencha pour l'examiner : c'était un carton fermé, percé de plusieurs gros trous. Il le souleva avec prudence, et lorsqu'il le pencha un peu, quelque chose à l'intérieur bougea. Il était certain de ne pas avoir rêvé.

« - Papa ? fit-il d'une voix incertaine.

Le jeune homme ramena le carton dans le salon, où il attira rapidement l'attention de ses parents.

- Mikasa, descends ! cira-t-il.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda sa mère en repassant la robe qu'elle comptait porter le soir-même, à son tête-à-tête avec leur père.

- Je ne sais pas, mais ça a l'air vivant.

Lorsque sa sœur les rejoignit, il décida de mettre fin au suspens en ouvrant le carton.

- Oh ! s'exclama aussitôt la jeune fille.

- C'est pas vrai… se lamenta sa mère.

- Ben ça alors… De tous les cadeaux que tu as reçus, Mikasa, c'est le plus… osé.

Passé l'effet de surprise, Eren tendit les mains, et sortit délicatement du carton un chiot à la queue remuante. C'était une boule de poils à peine plus grosse qu'un bouledogue, au museau pointu et au beau pelage caramel et noir. Ses yeux pétillaient d'intelligence et une langue rose dépassait en permanence de sa gueule.

- Il est mignon, commenta son père.

- C'est quoi, comme race ?

- Un berger allemand, on dirait bien.

- Il n'est pas question qu'on garde cet animal ! intervint de nouveau la maîtresse de maison dans l'indifférence générale.

Le jeune homme lâcha au sol le petit animal qui se mit aussitôt à lui lécher avidement les doigts.

- Il n'a pas l'air bien méchant…

Le chiot délaissa rapidement sa main et entreprit de saluer tous les habitants de la maison de la même façon. Son père s'enhardit à le prendre dans ses bras, récoltant quelques coups de langue sur le visage. Hilare, il reposa le petit animal devant sa femme sceptique. Tout frétillant, il avait l'air de se sentir déjà chez lui.

- Voilà ce qui manquait à cette maison, commenta-t-il.

- Tu veux dire, à part un évier de salle de bains qui ne se bouche pas toutes les semaines ? répliqua-t-elle avec agacement. Je vous signale que les bergers allemands sont des chiens très dépendants de leurs maîtres. Il va falloir s'occuper de lui tous les jours, l'emmener chez le vétérinaire, le faire garder quand on partira, nettoyer ses bêtises…

Elle posa les yeux sur le petit canin à ses pieds – qui courait à présent après sa queue, puis soupira et se passa la main sur le visage.

- Je vous préviens, déclara-t-elle, ce n'est pas moi qui le sortirai. »

C'était vraiment trop facile, songea Eren.

Et juste comme ça, la famille Jaeger adopta un jeune berger allemand.

Tandis que leur père partait acheter le nécessaire pour accueillir le nouveau venu, Eren et Mikasa s'attelèrent à l'apprivoiser. Le chiot était visiblement doté d'un caractère doux et curieux et entreprit de les suivre partout où ils allaient.

« - Je n'arrive pas à croire qu'un garçon t'ait offert un chien, commenta le jeune homme en regardant le petit animal renifler le placard à chaussures de l'entrée. Qui que ce soit, il doit t'avoir dans la peau.

- Il n'était peut-être pas pour moi, suggéra timidement Mikasa.

- Et pour qui d'autre, alors ? Papa ? se moqua-t-il. C'était forcément pour toi, comme tout ce qu'on a reçu.

Il jeta un coup d'œil à l'intérieur du carton.

- Il y a un carnet de santé, signala-t-il en montrant le petit livret à sa sœur. Oh, et un message aussi.

Saisissant un petit morceau de papier, il le déplia et y découvrit une phrase courte, griffonnée d'une écriture qui ne lui sembla pas familière.

- « Il veillera sur toi à ma place » … Qu'est-ce que c'est présomptueux », commenta-t-il en froissant la note avant de la laisser tomber au sol.

Le petit chien, témoin de la scène, se jeta aussitôt sur la boule de papier qui rebondit sous le choc, et se donna pour tâche de la poursuive à travers le salon. Mikasa ne répondit pas, une expression illisible sur le visage, et préféra suivre le parcours chaotique du chiot.

Le reste de l'après midi fila comme une étoile. Après une épuisante session de jeu dans le jardin avec une balle rebondissante flambante neuve – et dont le jeune allemand dut se contenter d'être le simple spectateur, chacun alla vaquer à ses occupations. Eren se rendit rapidement compte que le petit chien s'était attaché à lui en particulier. L'animal le suivait partout, mordillant l'ourlet de son pantalon, aboyant pour attirer son attention et reniflant curieusement l'attelle de son poignet.

Plus tard dans la soirée, lorsque leurs parents quittèrent la maison pour aller dîner au restaurant, les deux adolescents s'installèrent dans le salon et lancèrent un film en vue de passer tranquillement leur dernière nuit de répit. Le petit chien sauta sans cérémonie sur le canapé et vint s'installer sur les genoux d'Eren, sous le regard attendri de sa sœur. Au bout d'un moment, celle-ci s'adressa au jeune homme :

« - Tu veux me rendre un service ? demanda-t-elle.

Il se tourna vers elle, curieux.

- Trouve-lui un nom. »

Eren rechigna quelque peu à se voir attribuer cette tâche, mais passa néanmoins la soirée à réfléchir à un nom qui siérait à leur nouveau compagnon. Lorsque le film se termina, il souhaita une bonne nuit à sa sœur et se retira dans sa chambre, le chiot sur ses talons. Il chercha longtemps, allongé dans le noir, le cerveau embrumé par le sommeil qui le gagnait peu à peu. Puis, soudain, une idée lui traversa l'esprit. L'idée, naïve mais plaisante, de rendre hommage à celui qui l'aimait sans conditions et qui occupait ses rêves depuis des années. Celui dont le visage était une douce torture, la voix une mélodie apprise par cœur, la présence un éternel refuge.

« - J'ai trouvé, souffla-t-il à l'animal qui dormait, couché contre ses jambes. Tu t'appelleras Caporal. »

XXX

Tout en haut de l'internat parisien dans lequel ils résidaient, il y avait une terrasse grillagée sur laquelle les élèves étaient autorisés à aller. Il s'agissait d'un coin tranquille, agrémenté d'une table de ping pong, d'un babyfoot et de quelques fauteuils de jardin. C'était là que Mikasa avait demandé à Levi de le retrouver pour parler de sa toute nouvelle relation avec Eren.

Voyant l'heure de leur rencontre approcher, elle avait faussé compagnie à Eren et Armin et montait les escaliers menant sur le toit, tout en réfléchissant à la situation. Levi était quelqu'un de troublant : un caractère atroce, mais une loyauté évidente. Une arrogance insupportable envers les étrangers, mais une dévotion admirable envers ses amis. Quand elle écoutait les rumeurs qui couraient à son sujet, elle se disait qu'elle n'avait jamais entendu à la fois autant mal et autant de bien au sujet d'une personne.

Mais les faits étaient là : si elle ignorait quoi penser de l'idylle naissante que son frère connaissait avec lui, influencée par la cruauté mais aussi par l'attachement dont le brun avait déjà fait preuve envers Eren, il n'était pas question de le ménager pour autant. Elle était prête à donner une chance au garçon, mais il allait devoir s'en montrer digne bien plus que qui que ce fût d'autre.

Lorsqu'elle arriva au point de rendez-vous, l'endroit était désert à l'exception de Levi qui lui tournait le dos, appuyé contre le muret en pierre. En l'entendant arriver, il tourna légèrement la tête.

« - Enfin te voilà, déclara-t-il. Je commençais à croire que je n'aurais pas le droit à la même cérémonie d'accueil que Jean lorsqu'il a commencé à voir Armin.

Le jeune homme ne semblait pas inquiet. Sa voix était claire et il émanait de lui une sérénité dont il était facile de deviner l'origine. Elle vint se placer à côté de lui et observa le paysage urbain s'illuminer dans la nuit. Puis elle se décida à parler :

- Pour Jean, ce n'était qu'une formalité. Il s'est toujours montré bienveillant et irréprochable envers Armin. Dès le début, il a tout fait pour se montrer digne de lui. La semaine dernière, il a pris un couteau dans la rate très certainement à cause de leur relation et ça n'a pas suffi à le faire fuir. Il a fait ses preuves. Pour toi, c'est le contraire. Tu t'es acharné sur Eren avant même de le connaître et tu l'as fait souffrir à plusieurs reprises. Tu n'as jamais rien fait pour mériter ma confiance ou mon estime. Pourquoi devrais-je te laisser l'approcher ?

- Parce que tu n'as pas le choix, répondit aussitôt Levi.

La jeune fille resta bouche bée un instant, elle qui était persuadée d'avoir donné du grain à moudre à son interlocuteur. Elle sentit une colère froide s'insinuer en elle devant le culot du garçon. Visiblement, il n'avait pas encore compris de quelle trempe elle était et ce qu'il en coûtait de s'en prendre à son frère.

- Je te demande pardon ? siffla-t-elle d'une voix dangereusement douce.

Il lui jeta un regard provocateur.

- Ce choix ne t'appartient pas. C'est à Eren de prendre cette décision. Et il n'y a rien que tu puisses faire pour y changer quoi que ce soit, peu importe quelles sont mes intentions à son égard.

Puis, alors que Mikasa se tournait vers lui avec l'intention évidente de l'étrangler à mains nues, Levi se radoucit.

- J'ai du respect pour toi, Mikasa. Je sais quel genre de personne tu es. Je suis toi. Je sais ton sentiment d'être responsable des gens que tu aimes et qui sont bien incapables de se protéger seuls. Je sais la veille constante, je sais les nuits blanches, je sais la peur au ventre et les sacrifices. Mais dans son intérêt comme dans le tien, tu dois le laisser choisir son chemin seul. Se tromper, regretter, souffrir et avancer par lui-même. Apprendre. Sinon, tu ne lui laisseras jamais aucune chance de savoir se protéger lui-même. A ce moment-là, que deviendra-t-il si un jour tu n'es plus là pour lui ?

La jeune fille était bien incapable de dire si Levi remuait sciemment le couteau dans la plaie ou non. A son grand embarras, elle était incapable de répliquer quoique ce fût, paralysée par les peurs viscérales que les mots de son compagnon faisaient remonter à la surface de son esprit. Au bout d'un instant, ce dernier lâcha la rambarde et lui fit enfin complètement face.

- Maintenant que c'est dit, sache que j'aurais fait la même chose à ta place.

Il soupira devant son silence entêté et plaça une main sur son épaule. Sa poigne était ferme, résolue.

- Je reconnais que je n'ai jamais rien fait pour prouver ma légitimité. En revanche, tu as assez eu affaire à moi pour savoir que je ne suis pas du genre à faire des promesses en l'air ou à m'étaler en hypocrisies. Alors entends bien ce que je vais te dire. A partir d'aujourd'hui, je te jure qu'Eren sera ma priorité absolue. Il passera toujours avant moi, et avant tout. Quoiqu'il arrive. Quoi que ça implique. Je te jure que le moindre de mes gestes et la plus petite de mes décisions seront toujours calculés en fonction de ses intérêts. Ce sera tout pour sa protection, tout pour sa sécurité, tout pour son bonheur.

Mikasa recula d'un pas, égarée par tant de ferveur. S'il continuait comme ça, elle allait finir par être convaincue.

- C'est une promesse que je te fais.

- Pourquoi ? demanda-t-elle, confuse.

Un vent froid souffla une bourrasque qui agita leurs cheveux et s'infiltra dans leurs vêtements. Elle se rendit compte qu'elle était gelée.

- Je pense que tu sais déjà pourquoi », finit par répondre Levi.

Et en effet, Mikasa sut très bien à quoi il faisait allusion. Elle le vit dans son regard fatigué, un mélange unique de dévotion, de détermination et de désespoir. Il avait un goût si familier qu'elle en eut le souffle coupé.

Il désigna la porte d'un geste de la tête, et ils rentrèrent ensemble se réchauffer. Lorsqu'elle redescendit retrouver ses amis, ce soir-là, elle se rendit que Levi avait obtenu quelque chose d'aussi précieux que l'amour de son frère : il avait gagné son indéniable et sa plus totale confiance.

XXX

Et voilà pour ce chapitre ! C'était un condensé de lamentations et je m'en excuse, il se passera plus de choses à partir de la prochaine update. N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé, et comme d'habitude, vos doutes, hypothèses et autres avis ! C'est de ça qu'on s'alimente, nous les auteurs.

Deux petites précisions :

- Je sais bien que la Saint-Valentin au Japon ne se passe pas comme ça, qu'il y a le 14 février pour la déclaration des filles puis le 14 mars (Jour Blanc) pour la réponse des garçons, mais n'oublions pas que tout ce petit monde est occidental et vit dans un quartier d'expat. Donc, traditions occidentales !

- La dernière scène est un flashback de la fameuse discussion « test » qu'il y a eu entre Mikasa et Levi lorsque nos deux neuneus ont commencé à sortir ensemble, et que j'avais gardée secrète jusque-là. Elle est supposée expliquer comment est née cette fameuse complicité inter-Ackerman. Voilà, je voulais juste m'assurer que tout le monde l'avait compris.

Il n'y aura plus de questionnaire à partir de maintenant. A la base, je l'avais créé pour aider les gens un peu timides à savoir quoi mettre dans leur review, mais depuis quelques temps je vois bien qu'il ne sert plus à rien alors je laisse tomber. Sauf si, bien sûr, une personne me dit que ça l'aidait et qu'elle veut que je le remette. A ce moment-là je le referai sans aucun problème, il suffit de me le dire.

Je pense que j'ai tout dit, alors à vos reviews et à bientôt !