Voici la suite. Bonne lecture!


Chapitre 14. Le commencement

La journée avait commencé difficilement.

Hermione savait ce qui se tramait dans son corps. Tous les signes étaient rassemblés. Cette fatigue, cette sensibilité de la peau à chaque effleurement de tissu, cette sensation d'aiguilles invisibles qui venaient lui picoter l'abdomen. La douleur ne demandait qu'à surgir dans toute sa brutalité.

Hermione était prête. Elle n'avait pas le choix.

Elle s'était efforcée de travailler d'arrache-pied sur sa nouvelle planification de projet, mais elle avait été sur le qui-vive tout l'avant-midi, prête à plonger la main dans la poche de sa jupe à tout moment pour y récupérer le remède salvateur.

Mais le maléfice qui l'affligeait n'avait pas seulement l'inconvénient de lui imposer un supplice chaque semaine. Il avait aussi une propension agaçante à se déchaîner au moment le plus inopportun.

De fait, Hermione se trouvait au beau milieu d'une conversation de salle à dîner, entourée de quatre collègues, quand la catastrophe lui tomba sur la tête.

Les discussions étaient animées, tous donnaient leur avis avec emphase sur la nouvelle tangente du projet Rage de l'hippogriffe.

- Anastasia doit demander un sursit à la direction, martelait Victor.

- Ils ne voudront pas, objecta Hermione. Ils ne veulent jamais. Je peux négocier de réquisitionner un autre Maître des potions, si nécessaire.

- Je peux assurer le rythme, répondit Rogue.

- On aurait plutôt besoin d'un alchimiste supplémentaire, intervint Chris.

- Malheureusement, ça ne pourra pas être moi, dit Hermione. Sinon, le projet va devenir un bordel absolu.

- Peut-être Kassy, au troisième étage? suggéra Irini, l'autre Maître des potions.

Hermione fronça les sourcils, songeuse, et porta son verre d'eau à ses lèvres.

Elle n'eut jamais le loisir de répondre. Le maléfice se réveilla sans crier gare. Ce fut comme si le Poudlard Express venait de la percuter.

Elle recracha la lampée d'eau qui lui emplissait encore la bouche, porta les deux mains à son abdomen et se mit à tousser. Le verre se brisa sur le plancher.

Les exclamations de surprise fusèrent autour d'elle.

- Voilà ce qu'elle pense de ton idée, Irini, plaisanta Chris en tapotant gentiment le dos d'Hermione.

Le pauvre, il croyait qu'elle avait avalé de travers.

Sa toux se calma, mais elle rivait encore des grands yeux paniqués sur le visage déconcerté de l'homme qui se tenait pile en face d'elle, dans le cercle.

Il fallait quitter la salle à dîner au plus vite.

Elle se détacha des prunelles noires de Severus Rogue et s'évada de la pièce en se forçant à prolonger la quinte de toux, juste pour sauver les apparences.

Elle se rua à la salle de bain, poussa les portes des cabines une à une pour s'assurer que personne ne s'y trouvait. La dernière porte résista. Hermione aperçut une paire de pied au sol.

Elle fit demi-tour. Il était hors de question que cette femme se demande quelle collègue était en train d'hyperventiler juste à côté.

Hermione ressortit de son refuge aussi vite qu'elle y était entrée, s'assura que personne ne regardait dans sa direction et transplana.

L'instant d'après, elle s'affalait sur le plancher de sa propre salle de bain, dans son appartement.

Comme si elle n'avait pas déjà assez du maléfice qui lui soulevait le cœur, une autre douleur, aussi fulgurante, lui traversa le petit doigt. Elle le regarda. Il était en sang. Son ongle était arraché.

Elle s'était désartibulée en transplanant.

Elle sortit la précieuse petite fiole de sa poche, but le liquide et se força à respirer au rythme des secondes interminables qui s'écoulèrent.

Un.

Deux.

Trois.

Quatre.

Cinq.

Six.

Sept.

Huit.

Neuf.

Dix.

La douleur déserta son abdomen, mais celle qui lui transperçait le doigt ne sembla que plus vive.

Hermione se laissa choir contre la baignoire, sa main ensanglantée souillant ses vêtements et, pour la première fois depuis beaucoup trop longtemps, elle fondit en larmes.

Elle n'en pouvait plus.

Elle en avait marre, de ce foutu maléfice qui lui empoisonnait la vie en secret depuis des mois.

Elle avait fait de son mieux pour ne pas ressasser encore et encore le film de son agression. Ils s'étaient mis à trois sur elle, pour la capturer à sa sortie de chez elle un bon matin, pour la dénuder, pour graver leurs insultes jusque dans sa chair.

Près de trente nés-moldus avaient été ciblés dans cette vague d'attaques qui s'était étalée sur deux ans, comme quoi la chute de Voldemort n'avait pas pour autant changé certaines mentalités rétrogrades. Hermione avait été la toute dernière victime, avant l'arrestation du groupe par les aurors.

Les malfaiteurs se trouvaient derrière les barreaux d'Azkaban, à présent. Mais les personnes marquées devaient composer avec le stigmate d'être humiliées sur leur propre épiderme et terrassées par une douleur innommable chaque semaine.

Il n'y avait pas d'autre remède que cette précieuse potion dorée qui ne soulageait que le symptôme. Il faudrait vivre avec. La médicomage avait bien prévenu Hermione.

Mais aujourd'hui, en cet instant précis, elle eut l'impression d'avoir tout donné. Elle avait essayé tellement fort, de bosser jusqu'à l'épuisement, de séduire n'importe quel moldu croisé au hasard pour se prouver qu'elle était encore attirante malgré la souillure inscrite dans sa chair.

Or, même Adam, son petit-ami de l'époque, l'avait laissée au bout d'un semaine, incapable de composer avec le traumatisme d'Hermione.

C'était précisément la raison pour laquelle elle avait choisi cet homme, en fait. Il n'était pas anglais, il n'avait pas vécu en Angleterre durant les années de puissance de Voldemort. Il n'avait pas perdu parents et amis dans les assauts répétés des mages noirs. Il aimait rire, passer du bon temps, travailler beaucoup, et surtout ne jamais parler de son passé à elle. Et tant mieux, parce qu'Hermione n'avait pas envie d'en parler.

Quand elle avait été marquée, il n'avait pas réussi à faire face à une Hermione bouleversée et honteuse. Il ne connaissait d'elle que son sourire, son acharnement dans le travail, son altruisme obstiné. Mais Hermione avait aussi sa part d'ombre, et il préférait ne pas la voir.

Elle essaya de balayer ses larmes sans maculer ses joues de sang. Il était inutile de s'apitoyer sur son sort. Elle était chanceuse, au moins elle était vivante.

Il fallait continuer.

Elle ne savait plus comment faire.

Mais il faudrait trouver un moyen.