Vous prendrez bien un peu d'angst cette fois ? On reste dans le canon, post-guerre, avec du hurt/comfort comme on l'aime. Ou pas (dites-moi donc).

Bonne lecture.


Les rêves de Dorothea ont une odeur. Une odeur de feu, d'acier et de sang. Ils sont silencieux, tout en lumière et mouvement, vifs ou brouillés. Elle sait où elle est. Il lui suffit de fermer les yeux pour savoir où elle se trouve. Fhirdiad, la capitale de l'ancien royaume.

L'incendie s'étend d'un bâtiment à l'autre, les entoure, elle et son bataillon. Au loin, l'Immaculée rugit. Elle ne l'entend pas, ne sent qu'une vibration sourde parvenir jusqu'à ses jambes, remonter le long de son dos, de son échine, emplir son crâne d'un goût de peur. La fumée est partout et empêche de connaître les positions de ses alliés. Où sont-ils, les Aigles ?

Coup de foudre à sa gauche, où un soldat du royaume s'apprêtait à lâcher la corde de son arc. Seconde détonation silencieuse pour celui qui s'élance, épée levée haut au-dessus de sa tête. Elle pense cyniquement qu'une épée levée est quelque chose de stupide face à un mage capable d'appeler les éclairs. Il n'y a pas besoin de viser, l'électricité s'enroule d'elle-même autour de la lame de métal.

Ces deux hommes sont toujours là, peu importe combien de fois elle rêve de ce moment. Toujours sur sa gauche, toujours la flèche et l'épée. La foudre qui part de ses doigts en revanche, change parfois de forme. Quelque fois, elle s'élance depuis la lame d'une épée orage, d'autres fois les étincelles se rassemblent en une créature serpentine qui lui mord les poignets avant de s'élancer vers ses ennemis.

"Laisse-moi prendre mon dû et je les tuerai pour toi" semble-t-elle dire. Et elle tient promesse.

Nouvelle vibration sourde en provenance du grand dragon blanc. Odeur d'acier chaud et de fumée alors que les golems s'éveillent et s'élancent. Ce n'est pas elle qu'ils visent. Elle est trop loin de l'Immaculée pour être une réelle menace. Et c'est ce qu'elle veut qu'ils pensent, pour autant qu'ils soient capables de penser.

Oubliez-moi, songe-t-elle. Et rassemblez-vous.

Elle les veut loin d'elle, tous ensembles tandis qu'ils rejoignent l'Immaculée qui est prise d'assaut, entre la hache d'Edelgard et l'épée de Byleth.

- Maintenant, Dorothea ! Hurle une voix enrouée par la fumée.

Elle ne l'entend pas dans son songe mais elle sait que l'ordre a été donné.

Maintenant car ils sont rassemblés, massés et que c'est ce qu'il faut. Elle commence à former le sort, à sentir la magie traverser l'intégralité de son corps. Elle ne doit pas rater, ce genre de magie ne se lance pas deux fois d'affilée et laisse le mage à demi-mort. Son bataillon n'est pas tant présent pour offrir une force offensive que pour assurer sa protection après une telle dépense d'énergie.

Elle appelle la magie, y verse tout son être, la sent qui la possède toute entière et le météore apparaît enfin, fendant les cieux rouges en deux avant d'aller s'écraser au milieu de la masse des golems.

La terre tremble. La ville sursaute alors que la poussière se soulève. Une vibration sourde la traverse à nouveau mais elle ne vient pas de l'Immaculée cette fois. Quelque chose s'effondre à côté d'elle, au-dessus d'elle. Et l'écrase.

Le rêve, jusque là, n'était qu'une ballade dans ses souvenirs. Désagréable mais supportable. Il aurait disparu au matin avec le lever du jour, l'humeur de Dorothea se serait arrangée devant un bon petit déjeuner et elle aurait pu passer la journée dans un état d'esprit relativement serein. Et pourtant, à ce moment précis, le mauvais rêve bascule dans le cauchemar le plus total.

Elle regrette aujourd'hui de ne pas être morte sur le coup, ou du moins de ne pas avoir perdu connaissance. Ce n'est pas tant le poids sur son dos qui a manqué la briser en deux qui la fait souffrir, mais la brûlure de la poutre d'acier contre ses reins.

Odeurs de fumée dans sa gorge, de métal contre sa peau, de sang de la plaie ouverte à son flanc. L'odeur de chair grillée provient d'elle-même. Il y a quelque chose de très différent entre sentir cette odeur sur le champ de bataille et savoir que cette odeur vient de vous-même. Quelque chose d'effrayant, qui vous empêche de réfléchir et vous laisse la tête vide en vous disant que ce n'est pas possible, que ce n'est pas en train d'arriver.

Elle revit la scène au ralenti, voit le rouge et le noir de la cité en flammes, les silhouettes qui s'agitent devant son regard à demi-voilé et quand elle entend enfin un son, c'est son propre cri de douleur et d'horreur mêlées.

Ce cri la réveille, la suit dans la réalité, lui brûle la gorge alors qu'elle tente de se défaire sans succès de ses draps trempés de sueur. Et elle hurle sans s'arrêter. Tout se mêle dans ce cri. Les golems, l'Immaculée, elle-même. Elle se rend compte qu'elle se trouve dans sa chambre à Garreg Mach. La petite chambre qui est la sienne depuis son entrée à l'académie des officiers. Ces quatre murs qui sont tout ce qu'elle possède. Et le cri laisse la place aux sanglots et aux hoquets. Son dos lui fait mal. Sa gorge lui fait mal. Et la nuit, visible par la petite fenêtre, l'effraie comme une enfant.

Un bruit provient de la porte qui s'ouvre lentement. Tout à fait réveillée mais à moitié dans le passé, Dorothea tend les bras vers cette silhouette salvatrice. L'odeur de Petra chasse celle de feu, d'acier et de sang et Dorothea pleure longtemps contre son épaule, agrippée à sa chemise comme un naufragé à sa planche.

La peau de Petra est chaude sous ses doigts, son souffle fort contre ses cheveux, ses mots rassurants à son oreille. Elle ne les comprend pas tous. Il y a du brigilène dedans mais ils l'apaisent. Ses mains s'égarent, cherchent cette chaleur, ses lèvres capturent ce souffle bien vivant.

La peau de Bernadetta était froide, son souffle disparu...

Elle imagine Petra ainsi parfois. La peau blanche comme celle de Bernadetta, les lèvres bleuies, les yeux ouverts, écarquillés de terreur. Morte.

Sous ses doigts, elle la sent bien vivante. Elle la sent répondre à ses caresses, à sa prise violente, inconsciente. Dorothea a échappé à une mort brutale à Fhirdiad, il lui faut vivre ce moment tout aussi brutalement. Elle mord, griffe, empoigne, grogne contre Petra, sent chacun des cals de ses mains qu'elle a appris à aimer durant les mois précédents, touche chacune des cicatrices comme pour vérifier qu'elles sont toutes là. Elle sursaute en sentant les mains de Petra dans son dos, change de position pour éviter qu'elle ne touche la large marque sur ses reins, cette marque que les guérisseurs n'ont pas réussi à faire disparaître entièrement.

"Elle est chanceuse. Ça aurait pu être bien pire", ont-ils dit.

La chambre s'emplit de leurs odeurs mêlées, le drap trempé de sueur glisse au sol avec leurs vêtements de nuit et les gémissements de Petra sont des douceurs pour l'âme de Dorothea. Elle se perd là-dedans, se vide la tête, tente de se concentrer sur la femme contre elle jusqu'à ce qu'une voix inopportune ne commence à s'élever.

Cette voix honnie, c'est la sienne qui la ramène à cet instant de fumée et de feu. Elle ne veut plus s'entendre et sait pourtant qu'elle ne peut pas empêcher ce qu'il va arriver si Petra continue ainsi. Elle n'a jamais été silencieuse dans ce genre de situation.

- Arrête, souffle-t-elle à demi-regret. Arrête...

Grognement de frustration contre son sein. Étreinte plus forte encore, à deux mains. Les étincelles qui s'apprêtaient à allumer le brasier du plaisir dans le ventre de Dorothea s'éteignent doucement, douloureusement. Petra se calme lentement contre elle et lève vers son visage des yeux brillants dans la pénombre.

- Je peux faire quoi ? Demande-t-elle.

Dorothea ne sait pas quoi répondre. Petra peut venir la nuit dans son lit pour faire fuir le cauchemar durant un moment mais ne peut pas l'empêcher de venir la hanter durant ces instants. Petra ne peut pas soigner sa peau brûlée, sa voix cassée. Petra ne peut rien faire.

- Serre-moi fort, répond-elle d'un murmure.

Et Petra s'exécute. Ça ne change rien mais ça fait quand même du bien.


- Tu as une mine affreuse, lui fait Manuela.

Dorothea est allongée sur le ventre, sur l'un des lits de l'infirmerie. Elle a retiré sa tunique afin de laisser Manuela ausculter son dos.

- Ma nuit a été affreuse, répond-elle.

Il n'y a pas d'autres questions sur sa nuit.

- Comment va ton dos ?

Elle a envie de dire qu'elle va mal. Qu'elle a l'impression que sa colonne vertébrale va se briser et sa peau se déchirer. Elle n'arrive toujours pas à marcher sans sa canne au bout de trois semaines de soins quotidiens.

- Mieux, ment-elle.

Les mains de Manuela touchent un point sensible et elle se tend. Douleur électrique dans ses lombaires, suivie par la chaleur de la magie guérisseuse sous laquelle elle arrive à se détendre à peine.

- Tu as quelque chose à dire ? Fait Manuela alors que Dorothea griffe l'oreiller sous sa tête.

Mélange de douleur et de colère. Manuela sait quand elle est en colère. Elle a vécu ses caprices, ses crises, ses angoisses d'adolescente et beaucoup de ses premières fois. Dorothea repense à son réveil.

Petra était encore là, étendue sur le dos, les mains derrière la tête à regarder le plafond. Dorothea avait eu un rire. Petra lui avait demandé ce qui l'amusait.

- On dirait un homme.

Sourire.

- Tu préfères les hommes maintenant ?

- Je te préfère toi.

Petra avait basculé pour déposer un baiser sur la joue de Dorothea.

- Je ne me suis jamais demandé ce que tu préférais entre homme ou femme d'ailleurs, avait remarqué Dorothea.

- Je ne m'ai jamais demandé aussi.

Grimace du côté de Dorothea. Fausse interrogation pour Petra.

- Ma phrase était moche ?

- Horrible, mon amour. Mais ce n'est pas grave.

Petra avait eut un sourire de travers, comme pour faire semblant de s'excuser et Dorothea était venue se réfugier au creux de son épaule. Elle avait senti que Petra caressait ses cheveux de manière machinale, distraite.

- Tout va bien ? Avait-elle demandé. Si c'est pour cette nuit, je suis désolée, je...

Un doigt sur ses lèvres l'avait fait taire.

- Ce n'est pas la nuit.

C'était vrai après tout. Petra faisait avec ces nuits horribles depuis plusieurs semaines déjà, pourquoi celle-ci en particulier aurait-elle changé quoi que ce soit ?

Alors...?

Elle ne l'avait pas dit tout haut. Elle avait peur. Petra détournait le regard. Petra ne détournait jamais le regard face à quoi que ce soit. Elle avait alors prononcé ces mots qui avaient giflé Dorothea.

Manuela continue d'étaler le baume sur la brûlure.

- Elle part, articule enfin Dorothea.

- Qui ça ? Demande Manuela d'un air un peu distrait.

Il n'y a pas de réponse. Elle se penche en avant pour voir le visage de sa pupille. Cette dernière pleure en silence, en mordant l'oreiller.

- Petra part. Elle retourne à Brigid.

- Oh, ma chérie... Je ne sais pas quoi dire. Je... Viens là. Viens là, trésor.

Elle l'attire alors à elle. Comme une mère, pense Dorothea. Manuela est la mère qu'elle n'a pas connue. Et ça lui donne encore plus envie de pleurer. Elle a mal dans son corps. Elle a l'impression que son cœur se déchire. Elle pleure comme une enfant dans les bras de Manuela.


En la voyant s'asseoir, Edelgard lève un sourcil. Dorothea pose sa canne à ses côtés et soupire.

- Si c'est pour me dire que ma mine est affreuse, je suis au courant.

- Je n'ai rien dit, rétorque l'impératrice derrière son bureau.

Hubert la rejoint comme une ombre et se campe derrière elle. Dorothea se dit qu'ils dénotent toujours autant. Edelgard est habillée de rouge. Ce n'est pas son armure qu'elle porte mais l'étoffe lourde des robes adrestiennes, molletonnées. Elle doit être bien là-dedans. Hubert est fidèle à lui-même, noir et sombre, capable de disparaître dans un recoin s'il le désire réellement. Il est lugubre, comme toujours. Dorothea les regarde une seconde encore et se dit finalement que rien ne cloche. Ils sont ce qu'ils ont l'air d'être. Du rouge et du noir de l'empire de l'aigle à deux têtes. Adrestia n'a peut-être jamais eu de dirigeants aussi adrestiens dans leur style.

- J'imagine que Petra t'a déjà annoncé la nouvelle, déclare Edelgard après un instant à scruter son interlocutrice.

Dorothea hoche simplement la tête. La manière dont elle a accueilli la-dite nouvelle est suffisamment inscrite sur son visage pour qu'elle n'ait besoin de rien dire. Edelgard se penche sur son bureau et croise les mains devant la bouche, les sourcils légèrement froncés.

- Que comptes-tu faire ?

- Comment ça ?

- Que comptes-tu faire à présent ?

Elle ne comprend pas où Edelgard veut en venir. Elle compte guérir dans la mesure du possible et... Et après ?

Elle n'y a pas songé, prise dans le tourbillon étrange de sa convalescence. Il y a un empire, tout un continent à réformer mais que peut-elle y faire ? Elle n'a pas de richesse, aucune terre, aucun titre qui lui donnerait un semblant de pouvoir. Certains des Aigles vont devenir chancelier, ministre, emblémancien, dirigeant... Mais elle ? L'opéra lui est même interdit avec sa voix détruite par la fumée. Retourner aux rues d'Enbarr ? Plutôt mourir de suite, pendue à la poignée de sa fenêtre par un lambeau de drap.

- Dorothea ?

Elle se rend compte que Edelgard l'appelle depuis un moment déjà.

- Pardonne-moi, je suis... fatiguée.

En lâchant le mot, elle se rend compte qu'il est juste. Tout son corps lui semble pris dans une fatigue dont elle ne parvient pas à se dépêtrer. Edelgard l'observe un instant avant de s'appuyer contre le dossier de son fauteuil, l'air circonspect.

- Je comprend. Hubert ? Voulez-vous bien raccompagner Dorothea et veiller à ce qu'elle ne manque de rien ?

L'intéressé s'incline puis vient aider Dorothea à se lever.

- Nous parlerons de tout ça plus tard, rajoute Edelgard tandis que la porte se referme derrière Hubert et Dorothea.

Ils marchent en silence, accompagnés du bruit régulier que fait la canne de Dorothea sur la pierre froide. Le second d'Edelgard lui a offert son bras pour s'appuyer.

- Quelque chose vous préoccupe, déclare Hubert.

Ils passent sous les arches, longent leur ancienne salle de classe. Elle ne sait pas où ils vont et commence à se dire que la raccompagner n'est qu'une excuse pour discuter un peu.

- Vous avez l'œil, dites-moi, rétorque-t-elle, moqueuse.

Elle s'en veut un peu, il n'a rien fait d'autre qu'une légère remarque sur son état d'esprit. Mais Dorothea en veut à tout le monde aujourd'hui. A Hubert pour faire des remarques évidentes, à Edelgard qui ne l'a pas gardée dans son bureau pour pousser la conversation, à Manuela qui n'arrive qu'à la soulager momentanément, à Petra qui s'en va vers ce qui lui semble le bout du monde...

- Je songeais à autre chose que votre état physique. Pardon si ma remarque vous a froissée.

Elle inspire longuement, expire tout aussi lentement, se recrée un masque. Pour le spectacle. Pour ne pas inquiéter.

- J'ai seulement l'impression que l'on cherche à se débarrasser de moi.

- Vous devez savoir qu'une guerre se prépare, miss Arnault. Et personne ne veut vous voir prise dedans. La précédente vous a déjà pris tellement de choses.

- Je ne suis pas si fragile.

- Non, vous ne l'êtes pas. Mais il faut se rendre à l'évidence.

Quelque chose change dans la voix de l'homme à son bras. Elle sait déjà qu'elle n'aimera pas les mots qui vont sortir de sa bouche.

- Vous êtes brisée. Il vous aura fallu ouvrir les cieux en deux, vous trouver à deux doigts de la mort à Fhirdiad, vous en sortir avec ce qui semble être des séquelles à vie et l'annonce du départ de votre amante. On ne peut décemment pas dire que vous êtes fragile.

- J'ai très envie de vous enfoncer cette canne au fond de la gorge.

- Et je serai ravi de vous savoir suffisamment rétablie pour que vous y parveniez un jour. Je vous raccompagne jusqu'à votre chambre ?

- Amenez-moi plutôt au kiosque, j'ai besoin de prendre l'air.

- Comme vous le voudrez.

La courtoisie. Il n'y a jamais eu grand chose d'autre entre eux que de la courtoisie car ils vivaient entre les mêmes murs, servaient les mêmes personnes. Le kiosque apparaît après ce qui semble être un marathon à Dorothea. Ses jambes et son dos lui font mal et Hubert l'aide à s'asseoir.

- Je vais vous faire amener du thé.

- Merci.

Et il reste planté là un moment, silencieux comme une ombre.

- Je peux vous aider d'une quelconque façon ? Demande-t-elle finalement, agacée de le savoir derrière son épaule.

- Avez-vous déjà songé à partir avec elle ?

- Qui donc ?

- Ça semble évident.

Bien sûr que c'est évident. Mais elle n'y a jamais songé.

- Je vous envoie le thé. Reposez-vous, déclare Hubert en s'éloignant.

Il laisse Dorothea seule avec ses pensées. Partir avec Petra ressemble à un doux rêve. A un de ceux qu'elle n'a pas eu depuis longtemps et qui lui permettraient de passer des nuits de sommeil reposantes.

En essayant d'imaginer partir avec Petra, elle envoie sa tête en arrière et profite du soleil sur son coup, délicieusement filtré par les plantes grimpantes qui montent le long du kiosque. Elle se demande si le soleil a le même goût à Brigid. S'il aurait le même goût avec Petra à ses côtés. Pour la première fois depuis longtemps, elle ne se sent pas trop mal.


Le souffle du vol de la wyverne la déséquilibre légèrement et il lui faut poser une main au mur pour ne pas tomber. La créature atterrit avec ce qui ressemble à de la grâce, chose étonnante pour un animal de sa taille et de sa physionomie. Elle replie ses ailes et Petra descend de son dos avec souplesse. Elle va lui gratter le museau, le menton, et la wyverne ferme les yeux et lève la tête comme le ferait un chat.

Dorothea a beau savoir que c'est cette wyverne qui lui a sauvé la vie à Fhirdiad, elle a encore du mal à être rassurée en sa présence. Une fois la main de Petra partie, la créature reptilienne observe Dorothea. Son regard est doré, perçant. Celui d'un chasseur.

- Son nom est Torc Triath, avait fait Petra une fois la wyverne apprivoisée. Torc.

Dorothea avait demandé si ce nom avait une signification. C'était celui d'un grand chasseur, un de ceux qui avait réussi à abattre une étoile d'après Petra. De la même manière que l'empire et le royaume avaient leurs légendes de chevaliers, Brigid avait ses chasseurs. Des esprits à la place des saints. Le soleil au lieu de la déesse... Ensemble, ils ont tué l'Immaculée. Pourraient-ils faire descendre le soleil s'ils le voulaient ?

Ces deux yeux sont comme deux petits soleils. Ils pourraient être beaux mais Dorothea ne voit que la gueule proche de la tête de Petra, entourée de traces de brûlure. Car c'est Torc qui a soulevé la lourde poutre qui l'écrasait alors après que Petra ait essayé de la pousser et s'y était brûlé les paumes.

Les mains de Petra, la gueule de la wyverne, son propre dos...

Le feu les a tous marqué d'une manière ou d'une autre.

Edelgard s'avance vers Petra. Dorothea les voit mais est trop loin pour les entendre. Elle se repose, s'assoit sur un muret. Des œillades lui sont lancées et finalement, les deux femmes viennent dans sa direction. Petra s'agenouille près d'elle et lui prend la main. Dorothea arrive à trouver cela amusant. Si quelqu'un les voit toutes les trois ainsi, il aura l'impression d'observer un conte de fées.

Elle-même, assise sur le muret du monastère de Garreg Mach, vêtue d'une robe offerte il y a des années par un nobliau oubliable, la main tenue par la princesse d'un peuple lointain, face à l'impératrice. Torc tient très bien le rôle du dragon. Sans les quitter des yeux, il semble veiller sur elles trois.

- Pars avec elle, déclare Edelgard.

Ce n'est pas une question. Ce n'est pas tout à fait un ordre. Edelgard n'a pas rajouté "tu ne me sers à rien ainsi" mais Dorothea le vit tout comme. Les yeux de Petra sont remplis d'une prière à son égard. Sans parler, la princesse brigilène arrive à lui demander de la suivre de l'autre côté de la mer. Torc lui-même donne l'air d'attendre sa réponse, la tête tournée vers elle, légèrement penchée en avant.

Dorothea a l'impression que le temps s'épaissit jusqu'à se figer et qu'elle seule a le pouvoir de le ramener à la normale. Ça lui plaît. Elle sent qu'elle a un peu de pouvoir pour elle, physiquement diminuée entre les femmes les plus puissantes du continent et une wyverne.

Les doigts de Petra se serrent à peine autour des siens, brisant l'arrêt du temps.

- Je partirai, déclare-t-elle de sa voix cassée. J'irai avec Petra.

Elle les voit soulagées. Torc s'ébroue. Et tout lui donne l'impression de s'accélérer.


Le cauchemar est toujours là, même à Brigid. Feu, acier, sang. Brûlure. Il y a des crocs acérés devant ses yeux. L'Immaculée ou Torc ? L'un veut la dévorer, l'autre la sauver. Pour la manger ensuite peut-être ?

- Dévore-moi, fait-elle alors pour ne plus supporter l'attente.

Elle n'en peut plus de savoir cette gueule béante si près d'elle sans connaître la suite de l'histoire.

- Dévore-moi, dit-elle parfois à Petra dans l'intimité de leur chambre.

Et durant quelques instants, Petra parvient à lui faire tout oublier. Mais Dorothea les arrête toujours avant de basculer, avant de se perdre totalement dans les crocs de la créature de son cauchemar. Et elles passent de longues minutes à s'écouter respirer dans la nuit moite de Brigid.

La chaleur l'assomme. Elle passe la majeure partie de son temps à somnoler lorsqu'elle n'est pas sur la plage, occupée à ramasser des coquillages. Il y a un groupe d'enfants qu'elle croise régulièrement et qui rient en la voyant se baisser avec difficulté pour attraper une coquille brillante. Elle s'en moque. Elle n'a jamais vu de tels coquillages et ce ne sont pas quelques gamins qui vont la décourager.

Petra passe peu de temps avec elle, prise par ses devoirs de dirigeante. Depuis les jours qui ont suivis leur arrivée et qui ont été de longues festivités pour accueillir leur princesse retrouvée, les brigilènes les laissent tranquilles. Ou tout du moins la laissent tranquille.

- Fais ce qu'il te plaît ici, lui a dit Petra. Il te faut guérir. Simplement guérir.

Elle guérit lentement. Manuela lui fait envoyer des baumes cicatrisants que Petra lui étale dans le dos deux fois par jour. Elle lui fait aussi parvenir des cahiers de partitions ou les dernières pièces en vogue à Enbarr et Dorothea se rend compte qu'Adrestia ne lui manque pas tant que ça. Elle échange parfois des lettres avec Edelgard, envoie et prend des nouvelles qui mettent de longs jours à partir et revenir. Tout ceci lui paraît lointain, irréel. Y'a-t-il vraiment eu une guerre ces dernières années ? Quand elle voit les gamins courir près d'elle sur la plage, elle se le demande sincèrement.

Pourtant, il y a eu le carnet trouvé sur le bureau de Petra. Un simple carnet à croquis. Petra ne dessine pas mais Bernadetta le faisait. Bernadetta est allée à Brigid pour accompagner Petra quand cette dernière est venue demander de l'aide à son grand-père. En tournant les pages, Dorothea a vu des croquis de petits animaux, des paysages griffonnés, des plantes... Carnivores pour la plupart. Ses préférées. Plus loin, il y avait des portraits, des corps figés dans des poses du quotidien. Elle s'est reconnue sur beaucoup d'entre eux.

"Je me disais juste que... que j'aimerais beaucoup que vous deveniez mon amie."

Elle s'en souvient comme si la scène s'était déroulée la veille. De Bernie parlant aux plantes dans la serre, de son air apeuré lorsqu'elle avait remarqué la présence de Dorothea derrière elle, de la terreur affreuse en envisageant une amitié entre elles deux. Puis vient la vision de son visage blanc aux plaines de Tailtean, la poitrine percée d'une lance d'acier. Elle se souvient qu'elle a cru que la jeune femme finirait par se relever et retournerait se réfugier dans sa chambre. Elle lui aurait apporté quelques douceurs pour la rassurer, l'aurait menée à la serre pour voir si ses plantes carnivores poussaient bien.

- Elle me manque, fait Petra en observant par-dessus son épaule.

- Je sais. A moi aussi.


Dorothea a l'impression d'être faite de cristal ou de tout autre matière qui pourrait se fêler si on la touchait un peu trop brusquement. Peut-être est-ce cela que Bernadetta a ressenti la majeure partie de sa vie ? La peur de faire un faux pas, d'être bousculée un peu fort pour cela et de se briser en mille morceaux.

Elle s'est suffisamment remise pour reprendre quelques activités basiques. Elle marche mieux, bien qu'il lui faille toujours sa canne au bout d'un certain temps. La douleur est pourtant encore présente et l'empêche de faire réellement ce qu'elle veut. Ce n'est plus un handicap lourd mais une gêne qui génère plus de frustration qu'autre chose. Quant à sa voix... Rien ne semble s'arranger malgré les remèdes que lui a conseillé Manuela et ceux que lui proposent les druides de Brigid. Elle est cassée. Et c'est toute une partie de sa vie qui se brise en milliers de petits fragments qu'elle s'efforce de rassembler entre ses doigts. Mais c'est comme vouloir ramasser des milliers de petits morceaux de verre. Les recoller est impossible et l'on se blesse en les saisissant.

Elle se revoit sur scène, devant ses premiers publics, les premières critiques élogieuses dans les salons où elle est invitée, jeune fille de treize ans à peine formée, à peine consciente du monde qui s'ouvre à elle. Elle ne veut pas y penser, elle préfère oublier. Le sommeil est bon pour l'oubli. Un choix se présente alors. Elle peut fermer les yeux et se laisser glisser dans le sommeil, se laisser glisser vers la capitale incendiée de l'ancien royaume. Ou bien elle peut rester éveillée à ressasser de vieux souvenirs qui sont autant de petites aiguilles plantées dans sa mémoire.


Parfois, sans le vouloir, elle s'endort. Elle s'est rendue compte qu'elle rêvait moins quand elle dormait la journée ou bien qu'elle se laissait somnoler sur la plage, bercée par le bruit des vagues.

C'est d'une de ces siestes qu'elle se réveille quand elle entend des éclats de voix. Elle se souvient s'être endormie au soleil comme Petra le lui a fortement déconseillé et s'interroge sur la provenance des ombres tièdes qui l'entourent. Clignant des paupières pour en chasser les dernières traces de sommeil, elle se rend compte que l'on a croisé de grandes feuilles de palmes au-dessus de sa personne après en avoir profondément enterré les tiges dans le sable. Elle se retourne lentement pour se dégourdir et voit un tas de coquillages près de sa tête. Il se passe tout juste quelques secondes avant qu'une gamine ne vienne y déposer de nouvelles coquilles qu'elle portait dans son paréo retroussé au-dessus des genoux. L'enfant dévisage Dorothea un instant avec des yeux ronds avant de déguerpir d'une foulée légère sur le sable. Dorothea l'entend crier quelque chose qu'elle ne comprend pas et plusieurs voix lui répondent. Il lui semble reconnaître celle de Petra.

Soudainement, la voilà entourée d'une dizaine d'enfants et jeunes adolescents. Elle n'en voit que les silhouettes à contre-jour et arrive à se demander ce qu'ils ont en tête. La dernière fois qu'elle a été entourée de cette façon a été douloureuse. Mais ce n'était pas des enfants, c'était des hommes adultes, en armes et armures lourdes.

- Bonjour, amour, entend-elle.

Petra se détache du petit groupe et vient lui tendre la main pour l'aider à se relever. Les gamins s'égaillent bruyamment. Dorothea regarde la petite construction sous laquelle elle a dormi.

- Qu'est-ce que c'est que ça ? Demande-t-elle d'une voix encore endormie en se frottant les yeux.

- Dormir au soleil est mauvais. Les enfants sont venus me chercher quand ils t'ont trouvée là. Certains sont restés pour construire l'abri.

Elle n'a rien entendu. Il aurait pu se passer n'importe quoi.

- Tu dors bien sur la plage, fait remarquer Petra.

Oui, il vaut mieux le prendre comme ça.

- Ils auraient pu me réveiller.

Elles les regardent courir, se rouler dans le sable, tremper leurs pieds nus dans les vagues. La fillette que Dorothea a vu en se réveillant fouille le sable.

- Je crois que tu leur donnes de la peur, réplique Petra.

- Peur ? Je leur ferais peur, moi ? Ils sont tous capables de m'égorger sans ciller et de m'éplucher en trois minutes.

Elle songe aux couteaux que semblent porter tous les brigilènes dès leurs quatre ans et qui leur servent à tout. Petra lance un appel et ils se rassemblent tous autour d'elle, jetant parfois un coup d'œil timide ou curieux vers Dorothea et cette dernière se dit que Petra a raison. Elle les effraie, surtout les plus jeunes.

Petra pose une question au groupe et ils répondent tous plus ou moins en même temps.

- Ils disent qu'ils aimeraient beaucoup passer du temps avec toi mais que tu as l'air toujours énervée. C'est pour ça que Elane ramasse les coquillages. Pour que tu sois moins énervée.

La petite fille au paréo se cache derrière un aîné. Son frère peut-être ? Ils l'encouragent alors et elle s'avance, ses coquillages dans les mains qu'elle tend vers Dorothea. Elle les prend sans geste brusque et Elane s'éloigne rapidement, félicitée par ses camarades. Dorothea observe les coquillages dans sa main. Elle ne peut pas tenir sa canne avec les mains pleines et demande à Petra de l'aider à s'asseoir. Les gamins forment le cercle autour d'elle, visiblement inquiets pour elle.

- Merci. Dis-leur... Dis-leur que je suis désolée de les effrayer. Ce n'est pas ce que je veux.

Quelques mots échangés en brigilène et deux adolescents s'avancent.

- Ils demandent s'ils peuvent mettre des tresses dans tes cheveux ? Que c'est désagréable de les avoir sur la nuque.

Dorothea porte la main à ses cheveux. Ils sont attachés en une queue de cheval grossière, juste ce qu'il faut pour ne pas avoir trop chaud, mais ce n'est rien par rapport aux tresses des habitants de l'archipel qui leur laissent le cou dégagé. Elle accepte et trois paires de mains viennent s'occuper de son cas. Ça aurait pu être une affaire de quelques minutes si les plus jeunes n'avaient pas décidé de glisser des fleurs entre les mèches. Ils font de même avec les longs cheveux de Petra.

- Tu ne travailles pas aujourd'hui ? Demande-t-elle, les yeux à demi-plissés de plaisir.

- J'ai décidé un jour de repos, répond Petra d'une voix traînante.

Un adolescent demande à Petra si elle peut s'occuper de sa chevelure et Dorothea le regarde s'asseoir entre les jambes de son amie pour la laisser travailler. Elle les trouve trop proches l'un de l'autre et remarque dans la foulée que tous ces enfants sont très tactiles les uns avec les autres. Petra n'a aucun problème à récolter les perles dans les cheveux du jeune garçon - un inconnu, de ce qu'en sait Dorothea - tandis que les jeunes du groupe s'effleurent, s'empoignent, s'embrassent, s'accordent des accolades sans regard sur l'âge ou le genre.

- Ils sont tous comme ça ? Demande-t-elle en se tournant vers Petra.

- Qui comme quoi ?

- A se faire des... câlins tout le temps.

Elle fait un signe de tête vers deux garçons d'environ douze ans qui se prennent dans les bras.

- On touche beaucoup, fait Petra. Sentir aussi. A Adrestia, vous ne touchez pas beaucoup.

En effet, Dorothea n'a jamais fait ce genre de choses qu'avec ses amants et une paire d'amies proches. Elle pense à Petra à l'académie, à la façon qu'elle avait de renifler toute nouvelle chose avant de la faire tourner entre ses doigts. Elle se souvient qu'elle a trouvé ça étrange comme façon d'appréhender un nouvel objet. Étrange et charmant. Exotique.

- Je n'ai pas souvenir que tu étais très tactile, remarque-t-elle.

- On me fait vite comprendre que ça ne se fait pas à Fódlan.

- Je vois...

Petra a un jour été comme ces enfants autour d'elles, à rire et jouer avec un groupe d'amis, portée sur les épaules d'un aîné ou coiffée par deux touts-petits aux doigts plus agiles qu'ils en avaient l'air. Qu'étaient-ils devenus ces enfants ? La princesse avait-elle eu une adolescence normale selon les standards brigilènes ?

- C'est peut-être ça qui te fait effrayante pour les enfants, s'exclame soudainement Petra en stoppant le tressage.

Elle appelle de nouveau le petit groupe et ils prêtent beaucoup d'attention aux mots qu'elle leur sert. Tous les regards se tournent alors vers Dorothea qui se sent soudainement mal à l'aise.

- Qu'est-ce que tu leur as dit exactement ?

- Que tu es chatouilleuse.

Petra lâche un dernier mot et les mains qui se trouvent dans les cheveux de Dorothea sont brusquement sur son cou, ses flancs, ses cuisses... Elle roule dans le sable pour tenter de s'enfuir. En vain. Les enfants sont doux, prudents, rient et crient de joie. Et elle aussi rit comme elle ne l'a pas fait depuis longtemps. Elle regrette de ne pas parler brigilène pour leur signaler que Petra craint aussi ce genre de chose mais sa vengeance viendra, elle se le promet. Elle parvient à saisir une cheville suffisamment petite pour en faire le tour avec sa main et commence à riposter. Il lui faut pourtant se rendre à l'évidence : ils sont trop nombreux, et celle qui pourrait lui venir en renfort observe la scène avec tendresse.

- Petra !

La princesse met le holà et il ne reste bientôt qu'une seule enfant qui repose sur les jambes de Dorothea, sourire aux lèvres, la petite Elane.

- Tu te fais une amie vite aujourd'hui, fait Petra.

Dorothea écarte doucement l'enfant et roule pour s'étendre sur le sable chaud en poussant un soupir. Ce jeu l'a épuisée. Il y a des murmures interrogatifs et elle se rend compte qu'en bougeant ainsi, elle expose son dos marqué.

- Ils ne devraient pas voir ça, dit-elle en changeant de position.

- Ils ont le respect, l'informe Petra tandis que les enfants effectuent un signe des mains que Dorothea ne connaît pas. Respect pour les survivants. Être en vie avec une grande cicatrice veut dire qu'un grand esprit veille après toi.

- J'aurais préféré qu'il m'évite une telle marque.

Elle serre le poing, n'attrape que du sable. Puis les doigts de Petra viennent sur les siens. Elane prononce quelques mots et les enfants approuvent.

- Elle demande si plus de coquillages te ferait plaisir.

Dorothea réfléchit une seconde.

- Et si vous me montriez ce qu'il y a sur la plage, hormis les coquillages ?

Car la plage, elle ne l'a jamais vraiment explorée, et avant Brigid, elle n'en a jamais vraiment vu autrement que comme des champs de bataille. Tout ce qu'elle en sait, c'est que le sable absorbe très bien le sang. Petra donne les directives et il n'en faut pas plus pour qu'ils soient plusieurs à l'aider à se lever. Durant une seconde, elle est persuadée de ne plus toucher terre, littéralement, et un adolescent lui prête son épaule pour qu'elle s'y appuie. Dans le sable, sa canne ne lui sert à rien.

Ils la mènent voir les rochers tranchants vers lesquels elle ne s'est jamais dirigée et y débusquent tout un tas d'animaux que Dorothea voit pour la première fois. Tout à ses découvertes, elle n'a pas remarqué que Petra s'est absentée quelques instants pour aller chercher un panier.

- Pour amener le repas, fait-elle en attrapant cette drôle de créature à corps mou et aux nombreux tentacules.

Elle apprend leurs noms brigilènes, se demande si les habitants de l'archipel mangent réellement ce genre de choses ou s'il s'agit d'une plaisanterie. Ils trouvent une grappe de coquillages gros comme le pouce et dont la découverte amène un concert de piaillements ravis. Une jeune fille lui en ouvre un et lui montre comment le gober. Le goût et la texture sont étranges mais elle comprend rapidement qu'il s'agit d'une friandise pour le groupe d'enfants et Petra se lèche longtemps les doigts après qu'il n'en reste plus.

Ils dénichent quelques œufs, ramassent plusieurs plumes blanches, quelques brassées d'algues qui seront mises à sécher. Au bout d'un moment, sans qu'elle ne sache réellement pourquoi, ils creusent, et elle demande à voix haute s'ils cherchent un trésor pirate. Petra lève un sourcil.

- Trésor pirate ?

Dorothea lui explique alors que Fódlan a beaucoup d'histoires concernant des montagnes d'or ou des coffres remplis de pierres précieuses que les pirates enterrent sur des îles. La réponse de Petra la ramène brusquement à la réalité.

- Les pirates détruisent les maisons et volent les femmes ici, ils ne mettent pas de trésor dans le sable.

- Ça arrive souvent ?

- Parfois. Ils viennent du nord, entre Dagda et Albinea, fait-elle en désignant l'horizon. Les guerriers se battent mais ils prennent quand même et...

Elle est interrompue par un cri et les deux adolescents du groupe soulèvent un crabe immense. Dorothea ne peut empêcher un hoquet de surprise de lui échapper en voyant les multiples pattes du crustacé gigoter.

- Mais qu'est-ce que je suis venue faire ici ? Demande-t-elle sur le ton de la plaisanterie, les yeux écarquillés.

- Manger le crabe ?

- Ne me dis pas que vous cuisinez cette chose !

Cette chose se cuisine et se mange. Ça, elle l'apprend quelques heures plus tard, autour d'un feu contenu dans une fosse creusée dans le sable. Il n'y a pas eu de grande préparation autre que celle de ramasser suffisamment de bois flotté et sec. Petra a tué la bête en lui plantant sa dague entre les deux... quatre yeux ? Combien d'yeux cette chose a donc ? Et ils l'avaient retourné sur les braises chaudes. Les œufs ramassés plus tôt sont enterrés dans le sable sous la fosse et il suffit d'une dizaine de minutes pour qu'une jeune fille escalade un arbre au tronc lisse et en fasse tomber une demi-douzaine de fruits durs comme la pierre. Avec tout ceci, il y a largement de quoi manger pour eux tous.

En voyant la nourriture arriver aussi facilement, Dorothea se dit qu'il lui aurait été plus facile d'être orpheline à Brigid plutôt qu'à Enbarr.

Des adultes les rejoignent à mesure que la nuit tombe, attirés par leur feu et potentiellement par l'odeur de leur prise. Il n'en reste d'ailleurs plus grand chose. Dorothea devine qu'il s'agit des parents des enfants et se laisse aller à poser sa tête sur l'épaule de Petra, repue et épuisée.

- ...Thea ?

- Hmm ?

- Ils disent ils peuvent laisser les enfants avec toi le jour, pour apprendre Brigid. Si tu en as envie.

Elle les observe tour à tour. La plupart d'entre eux est prise dans une conversation avec un voisin. Puis elle croise un regard plein d'envie de partager, de communiquer avec elle. La petite Elane dont les coquillages sont soigneusement gardés dans une besace près de sa main.

- Avec plaisir.

Elle croit bien n'avoir jamais vu un sourire aussi radieux.


- Tu chantes, remarque doucement Petra près de son oreille.

Dorothea ouvre les yeux. Elle ne s'en est pas rendu compte mais effectivement, elle marmonne un air sans réelles paroles.

Elle s'appuie un peu plus sur Petra dans son dos, profite du contact de l'eau délicieusement tiède de leur bain. Ainsi elle ne sent plus le poids à demi-mort de son corps et sa jambe la fait moins souffrir.

- Ça fait longtemps, continue Petra.

Très longtemps oui. Avant même que sa voix ne se brise, elle ne chantait plus beaucoup, concentrée sur autre chose. Sur la guerre et la meilleure façon d'utiliser la magie. Ça aussi, elle ne s'en est plus servi depuis longtemps. Depuis Fhirdiad. Et Petra s'inquiète plus de la savoir chanter que d'être capable de lancer des éclairs. Cela lui fait extrêmement plaisir.

- J'ai passé une excellente journée, déclare Dorothea.

- Avec les enfants ?

- Avec les enfants, avec toi, avec ce bain... énumère-t-elle.

Elle passe beaucoup de temps avec les enfants à présent. A moins que ce ne soit eux qui passent du temps avec elle. Elle commence à pouvoir se faire comprendre en brigilène, même si son accent reste à couper au couteau. Ça amuse énormément les adolescents et les tout-petits. Ils la mènent souvent dans leurs expéditions de pêche durant lesquels elle n'arrive pas à lever son harpon mais a appris à confectionner des filets et à mettre sa patience à rude épreuve dès qu'il faut en démêler un. Avec Elane, la plus besogneuse de toutes les ramasseuses de coquillages du groupe, elle confectionne des mosaïques en se demandant si elle sera capable de rivaliser avec les œuvres de l'enfant un jour. Elane n'a pas encore dix ans mais met beaucoup d'application dans ces créations. Tant et si bien que Dorothea n'y a d'abord pas cru quand la mère de la fillette lui a montré la fresque qui courait le long de leur mur et qui représentait un groupe de dauphins jouant dans l'eau. Elle a compris que son père l'a aidée mais cela reste un ouvrage impressionnant.

De la même manière, les jumeaux, frère et sœur, lui avait appris à se servir d'un métier à tisser gros comme un livre, que l'on pouvait amener partout avec soi et monter où on le désirait pour confectionner de petits ouvrages tels que des bracelets tissés ou des ornements pour les cheveux. Elle sait désormais s'en servir et a même tissé quelques pièces qu'elle a offert aux enfants. Rien de très ambitieux, surtout des bandeaux et des bracelets sur lesquels elle se fait la main avant d'envisager quoi que ce soit à offrir à Petra.

Elle laisse sa tête aller un peu plus en arrière, reposer sur l'épaule de sa compagne qui commence à couvrir son cou de baisers.

- Pourrais-je avoir une dague moi aussi ? Je ne me vois pas demander à chaque fois que je veux ouvrir une noix ou un coquillage.

Le sourire de Petra la chatouille.

- Tu deviens une vraie brigilène. Bientôt tu as le tatouage.

- Peut-être bien.

L'étreinte de Petra se resserre à peine et elle enfouit un peu plus son visage dans le cou de Dorothea.

- Savoir que tu es bien ici me donne beaucoup de joie, dit-elle.

Dorothea acquiesce et se détend, les yeux de nouveau fermés. Les bras de Petra sont forts autour de sa taille, rassurants. Elle ne s'est jamais sentie autant en sécurité que dans ses bras. Les mains de la princesse se posent sur son ventre, la caresse doucement, glissent sur ses cuisses que Dorothea ferme immédiatement. Petra sursaute.

- Pardon, amour. Je pensais...

- Ne t'excuse pas. On ne peut pas dire que j'ai été très participative là-dessus ces derniers temps. Ce doit être frustrant pour toi.

Nouveau baiser contre son cou.

- Je n'ai pas de l'inquiétude pour moi, je me débrouille seule. Mais je m'inquiète pour toi. C'est comme si... comme si tu refuses le plaisir.

Elle n'y a jamais pensé comme ça. Silencieuse, elle réfléchit à ces mots. Bien sûr que la princesse veut la voir heureuse, elle ne mettrait pas autant d'énergie à lui fournir tout ce confort autrement, à la savoir à l'aise dans ce paysage étranger. Elle s'acclimate lentement mais sûrement à l'archipel et ses habitants. Mais sa vie de couple...?

Elle parvient vaguement à pivoter dans le bain, de sorte à pouvoir regarder Petra dans les yeux.

- Ce n'est pas tout à fait ça. J'ai peur. Peur de la douleur qui peut venir à tout instant dans nos moments et...

Elle se dit que Petra va la trouver ridicule de dire ça.

- Et je ne veux pas m'entendre. Je ne supporte pas de m'entendre crier. Ma voix est cassée et j'ai perdu beaucoup de choses avec elle. Y penser me fait mal aussi. Pas de la même façon que ma jambe ou mon dos mais c'est douloureux.

- Je comprends.

Dorothea pousse un soupir. Bien sûr que Petra comprend. Maintenant, elle se trouve bête d'avoir pu songer que Petra puisse rire de ses mots. Pour cela, elle l'aime un peu plus. Elle bouge, fait face à la princesse, s'assoit sur ses jambes étendues dans l'eau et enroule les bras à son cou avant de l'embrasser.

- Ça passera avec le temps. Mon dos va déjà mieux et ma jambe se plie plus facilement. Quant à ma voix, je ne pense pas qu'elle revienne à la normale un jour. J'espère seulement, avec un peu de chance, que je pourrais passer par-dessus ça et laisser tout ceci derrière moi. En attendant, je suis désolée de t'imposer ma personne et les problèmes qui vont avec.

- C'est toi qui ne dois pas donner d'excuse maintenant, répond Petra avec un baiser dans le creux de son épaule. J'adore ta personne. Pas juste quand tout va bien. Vous avez une promesse pour ça dans vos mariages je crois : "dans la santé et la maladie". Je veux faire cette promesse avec toi.

- Te rends-tu compte que tu sous-entends vouloir m'épouser ?

- Tu ne veux pas ?

L'air lui manque tout à coup et elle a l'impression de tomber. Ses bras se serrent autour de la jeune femme contre elle.

- Petra...

- L'union brigilène n'est pas pareille que le mariage de Fódlan mais je veux le faire avec toi, avec ta personne. Si tu ne veux pas maintenant, je peux attendre. Et si tu ne veux pas, je me ferais la raison. Mais je veux t'avoir avec moi. Je ne te laisserai pas de côté. Dorothea ? appelle-t-elle après de longues secondes de silence.

- Prête-moi ton épaule. Juste quelques instants.

Juste quelques instants durant lesquels les larmes dévalent son visage. Mélange d'amour inconditionnel envers Petra, sentiment de perte irrémédiable pour sa voix, joie de commencer à trouver sa place à Brigid, chagrin de se savoir marquée à vie par le drame de Fhirdiad. Toutes ces choses débordent désormais. Il lui faut un peu de temps pour se calmer et prendre du recul. Elle fait disparaître la ride d'inquiétude entre les yeux de Petra d'un baiser sur son front.

- Je me demande parfois ce que j'ai fais pour te mériter.

- Je fais mon mieux pour que tu as ce que tu mérites vraiment, répond la princesse.

A travers l'odeur de savon et des huiles, elle hume le parfum épicé de Petra.

- Laisse-moi m'occuper de toi ce soir.

- Thea...

- Je n'ai toujours eu que ma voix et mon corps qui m'appartenaient vraiment. J'ai besoin de savoir que je suis encore capable de donner du plaisir à quelqu'un, avec ce que je possède encore. Et j'ai envie que ce quelqu'un soit toi et personne d'autre.

Elle voit les questions dans le regard de son amante, suivies de la confiance la plus absolue et la compréhension qui la sauve.

- J'accepte avec beaucoup de joie.


Cette nuit a été douce, loin de la tornade de peur et d'anxiété qui l'a saisi les dernières fois qu'elle a fait l'amour avec Petra. Il n'y a pas eu cette urgence de sentir une peau chaude et vivante contre soi.

Je ne partirai pas, s'est-elle dit. Et elle sait que Petra pensait la même chose.

Elle a pris le temps, dans la pénombre, de redécouvrir calmement les formes de la princesse brigilène, de respirer son souffle, de sentir les muscles de son ventre se soulever et s'abaisser sous ses doigts, d'enfouir ses mains dans sa chevelure épaisse... Petra a joué le jeu jusqu'au bout, a planté ses ongles dans les draps plutôt que dans le dos de Dorothea au moment de la jouissance.

Ça ne l'a pas empêchée de prononcer son prénom. Un murmure tout d'abord, que Dorothea a eu du mal à entendre entre deux gémissements. La tête enfouie entre ses cuisses fermes, elle a trouvé que ça ressemblait à une prière. Ce "Thea" à demi-soufflé, qui veut dire "déesse" en brigilène et qui la tire du sommeil quand elle cauchemarde. Elle s'est dit que tant que Petra chuchotait son surnom dans la pénombre, elle ne craignait rien. Elle a finit par le hurler dans la nuit, le dos arqué à s'en briser les vertèbres et elle est retombée sur les draps, haletante.

Durant de longs instant, Dorothea a écouté le souffle chaotique de sa compagne dans le noir, se demandant ce qu'il allait se passer désormais. Si le cauchemar allait fondre sur elle dès qu'elle fermerait les yeux.

- Viens, amour. Viens contre moi, Thea, a chuchoté Petra en lui tendant les bras.

Dorothea s'y est réfugiée, a tenté de se fondre dans cette peau chaude et vivante, a elle-même pris les mains de Petra pour les poser sur ses hanches. L'oreille contre le battement de cœur de Petra, elle a laissé cette dernière caresser son dos, ses épaules, embrasser ses cheveux... Rien de plus que des effleurements. Rien de plus, comme si elle craignait de l'effrayer. Elles sont restées longtemps ainsi.

- J'ai l'impression de te retrouver...

C'est la dernière chose qu'elle a entendu de Petra avant de s'endormir. Dorothea n'a pas eu de cauchemar cette nuit.


Elle n'a jamais pensé assister à une attaque de pirates de sa vie.

Les pirates, elle ne les connaît que par des histoires de princesse enlevée, d'îles au trésor, d'exploration de côtes vierges de toute civilisation avancée. Rien de très concret. Pourtant, les bateaux qui avancent sur l'horizon ne sont pas des mirages.

Petra décolle son œil de la longue-vue, les sourcils froncés. Elle discute un instant avec un groupe de guerriers.

- Ça arrive pour de vrai ? Demande Dorothea.

- Oui. Le drapeau est celui de la guerre.

Elle se détourne d'elle, donne ses ordres aux guerriers et aux chasseurs qui partent se préparer.

- Qu'est-ce que je peux faire ? Demande-t-elle.

Petra a l'air de savoir ce qu'elle fait. A-t-elle connu ce genre d'attaque auparavant ? Dorothea se pose la question. Près d'elle, il y a Elane qui n'a pas lâché sa main depuis qu'elles ont entendu la corne de la sentinelle. Au loin, les navires ont l'air toujours aussi petits. Elle a du mal à appréhender le danger qu'ils représentent. Tout comme elle avait eu du mal à voir le danger que pouvaient amener les longues lignes ennemies durant la guerre, jusqu'à ce qu'elle doive se jeter sur le côté pour éviter une boule de feu.

Petra lui lance un regard déchirant avant de poser les yeux sur Elane. Elle prononce quelques mots à la fillette qui bombe le torse en avant.

- Reste avec elle. Va à l'abri.

On lui amène son épée et son arc. Dorothea remarque que ce ne sont pas ses flèches habituelles. Elle reconnaît l'odeur de la poix.

- Tu comptes les avoir d'ici ?

Petra lâche un cri sauvage. Celui qui effraie Dorothea à chaque fois et qui appelle Torc. Il ne faut que quelques secondes avant que la wyverne ne réponde de son propre rugissement et s'élève d'une falaise à peine visible au loin. Elle se pose au milieu du cercle qu'ont formé les brigilènes en s'écartant. Pour beaucoup d'entre eux, Torc est la seule wyverne qu'ils ont jamais vue. Ce qui veut aussi dire que Petra est la seule à posséder une telle créature et a pouvoir s'en servir aujourd'hui.

- Tu ne songes pas à y aller seule ?

Une boîte à feu au fond de laquelle repose quelques braises rougeoyantes est donnée à Petra. Elane tire Dorothea par la manche et l'agitation commence à gagner la petite foule rassemblée. Les femmes avec enfants commencent à partir vers le centre de l'île. La mère d'Elane tire sa fille par la main mais cette dernière ne lâche pas Dorothea. On lui touche l'épaule. Elle comprend qu'elle doit les suivre, se réfugier quelque part tandis que les guerriers affûtent leurs armes.

Et tandis que Petra enfourche Torc dans le but de gagner du temps.

Dorothea imagine la baliste à bord de l'un des bateaux. Elle imagine à quel point il sera facile pour la pointe d'acier de trouer une des ailes de cuir de Torc. Elle voit la wyverne tomber avec sa cavalière et disparaître dans les eaux bleues, criblée de flèches pour faire bonne mesure. Il y a peut-être même un des ces orbes magiques et ce serait pire que tout. Petra n'a jamais été capable d'une grande résilience face à la magie.

Elle se voit penchée au-dessus du corps de Petra ramené par les vagues, sa peau pâle et ses lèvres bleuies. Elle imagine aussi ne jamais retrouver le cadavre. Ou bien le voir récupéré par les pirates, attaché à un mat.

- Petra ! Appelle-t-elle.

La princesse baisse les yeux sur elle. Dorothea voit qu'elle a aussi mal qu'elle.

Tu n'es pas revenue chez toi pour y mourir aujourd'hui. Te voyais-tu frôler la mort en te réveillant ce matin, l'embrasser sur le dos de ta wyverne ? Je n'ai pas traversé toute une mer en abandonnant mon ancienne vie pour te voir disparaître de cette façon !

- Je viens.

Quelque chose lui pique les doigts. Il faut un gémissement d'Elane et sa main lâchée pour qu'elle se rende compte que ses poignets et ses mains sont parcourus de minuscules étincelles électriques. Les fameuses épines de la Rose de Guerre.

- Je ne suis pas une chose fragile à protéger, continue-t-elle en attente d'un refus.

- Je sais, répond Petra avec un sourire triste.

Et elle lui tend la main pour la hisser sur le dos de Torc, derrière elle. Petra crie ses dernières consignes. La foule lui répond, rageuse, armes aux poings et Dorothea sent qu'ils se battront jusqu'au bout s'il le faut. Elle est bien décidée à empêcher cela.

Torc décolle et elle doit s'accrocher à Petra pour ne pas être déséquilibrée. Il n'y a pas de selle et ça fait des années qu'elle ne s'est pas trouvée sur une monture volante. Sans compter que la wyverne n'a pas grand chose à voir avec un pégase. Elle sent déjà les écailles frotter durement contre sa peau.

Petra bande son arc alors qu'elles approchent des navires au nombre de huit. Elles tournent au-dessus un instant, comme un vautour estimant une charogne. Les marins les observent, pointent le doigt vers Torc. Petra leur crie quelque chose. Une dernière injonction à faire demi-tour peut-être. On lui répond par une hachette qui tombe loin d'elles mais l'intention est claire.

La première flèche de Petra part dix secondes plus tard et enflamme une grande toile goudronnée. Elle talonne Torc qui s'élève pour esquiver les flèches et les projectiles de fronde qui foncent dans leur direction. Deuxième flèche, deuxième voile à prendre feu.

Dorothea en vient à penser que les choses se passent bien. Beaucoup trop bien. Petra encoche sa troisième flèche après en avoir trempé l'extrémité dans la boîte à feu quand Dorothea voit une de ses pires crainte du coin de l'œil. Le harpon de la baliste accroche un rayon de lumière et c'est certainement cela qui les sauvent.

L'éclair qui part de ses doigts est plus rapide que l'homme qui s'apprête à baisser le levier. La magie part en un éclat de lumière et le bruit la suit. L'air craque et l'homme meurt, foudroyé. Elles sont sauvées pour l'instant. C'est sans compter sur l'embardée que fait Torc, effrayé par la magie. Dorothea ne doit qu'à un réflexe de se raccrocher à Petra et à l'assiette de cette dernière de ne pas tomber.

La princesse lâche un juron.

Il n'y a pas de mage sur une wyverne, se souvient Dorothea.

Ces créatures ont horreur de la magie.

Petra reprend le contrôle, une main accrochée à un bois de Torc.

- Donne de la prévenance, fait-elle en enflammant une autre flèche.

- Si tu crois que c'est facile.

Un autre homme s'avance déjà vers la baliste.

- Je vais la détruire. Tiens Torc, signale-t-elle.

Petra a tout juste le temps de se rattraper aux bois de sa wyverne que le Thoron est lancé. La baliste vole en éclats, de même qu'une partie du pont du navire. Les pirates à son bord leur prêtent soudainement beaucoup moins d'attention. Si seulement elle pouvait lancer des Thoron à la chaîne...

Nouvelle embardée de Torc. Pour éviter un harpon cette fois. Il y a une seconde baliste. Et tous les navires sont encore en train de flotter. Même si les voiles de deux d'entre eux sont en flammes, cela ne les coule pas pour autant. Les marins sont déjà en train de descendre les voiles et de les jeter à la mer. Si elles veulent arriver à quoi que ce soit, il leur faut des moyens plus expéditifs. Dorothea enfonce sa main dans l'épaule de Petra pour obtenir son attention.

- Laisse-moi passer devant.

Elle sait que la princesse l'a entendue au moment où elle enfonce ses talons dans la gorge de Torc qui s'élève en grognant.

- Tu as idée ?

- Oui. Mais il faut que je sois devant et que tu me tiennes. Je ne serai certainement pas en état de garder mon équilibre après ça.

- Tu vas...

- Oui, j'y vais. Tiens-moi plutôt.

Elles échangent difficilement leurs places tandis que Torc s'agite.

Dorothea tente de se dire que ce n'est pas comme la dernière fois alors qu'elle tend les mains au ciel, qu'il n'y aura aucun poids brûlant sur son dos quand elle aura terminé, qu'il n'y aura qu'une vague immense et des épaves flottantes, qu'elle retournera avec Petra sur la plage, qu'elle serrera Elane contre elle...

Elle sent l'énergie couler dans ses bras, glisser le long de son échine et une douleur fulgurante la fait sursauter. Elle se concentre alors sur le bras ferme de Petra qui la ceinture, sur les écailles de Torc qui lui écorchent les jambes et les genoux, sur le vent qui lui fouette le visage et sur la chaleur qui provient d'au-dessus de leurs têtes. Enfin, quand elle n'y pense plus, le ciel s'ouvre en deux au-dessus des navires et une pluie de roches incandescentes vient annoncer le météore qui ne tarde pas à les suivre dans un bruit d'enfer.

Il y a la chaleur, atroce, et la lumière rouge qui la renvoie à Fhirdiad une fraction de seconde. Les voiles des bateaux prennent feu avant même que le météore ne les touche. Il en fracasse trois et la vague qui s'élève balaie les autres comme on le ferait d'un château de cartes, en un souffle. Tout se passe comme elle l'a prévu. Tout sauf la ruée de Torc qui lui fait perdre l'équilibre et le bras de Petra qui glisse contre sa peau. Qui la lâche. Elle bascule et se sent tomber dans ce qui lui paraît l'infini. Elle se dit qu'elle finira bien par toucher quelque chose, une esquille de bois des navires, la surface de la mer qui bouillonne en-dessous de son corps. Ce n'est pas une lourde poutre qui va lui tomber dessus cette fois, mais bien elle-même qui va percuter quelque chose. Et elle espère sincèrement ne pas en ressortir vivante.

Elle refuse de revivre les derniers mois écoulés, passés à lentement reconstruire ce qui a été balayé en une poignée de minutes à peine.

Elle les revoit : le ciel fendu qui se répare doucement loin au-dessus de leurs têtes, la lumière rouge et noire de l'étrange dimension d'où elle appelle ce pouvoir à elle, la chaleur de l'eau qui se calme à peine, puis les crocs du dragon qui vont la dévorer.

Mais c'est Torc qui, dans un parfait exercice de voltige, la rattrape au vol entre ses serres. Dorothea en a le souffle coupé et certainement quelques côtes brisées. Elle entend la voix de Petra qui l'appelle, paniquée, et dans une demie conscience, elle se rend compte qu'elles filent vers les îles.

La première chose qu'elle fait lorsque Torc la pose à terre est de vomir. Une bile acide qui lui brûle l'estomac, la gorge et la langue. Son corps qui se secoue lui fait incroyablement mal et elle veut dire à ceux qui lui tiennent les cheveux et lui frottent le dos de la laisser tranquille.

- Thea !

Le visage de Petra apparaît enfin, les traits soulagés. Dorothea l'entend remercier les esprits en la serrant contre elle.

- J'ai mal, hoquette-t-elle en s'agrippant à Petra.

Elle veut disparaître, se fondre dans le sable sous elle et ne plus rien sentir.

- Je sais. On va... On va faire quelque chose.

La princesse lance une poignée d'ordres. On relève la tête de Dorothea, la force à avaler un breuvage amer qui la fait tousser et accentue la douleur dans ses côtes.

- Je ne veux plus ça, fait-elle alors que ses paupières s'alourdissent. Je ne veux plus...

Et elle sombre dans l'inconscience.


Elle ouvre les yeux en sentant remuer contre elle. Encore étourdie de sommeil, elle reconnaît la chambre qu'elle partage avec Petra et les fourrures dans lesquelles elles ont l'habitude de passer leurs nuits. Contre elle, il y a Elane qui dort à poings fermés. Dorothea arrive à penser que la mère de cette fillette pourra bientôt l'accuser sérieusement d'enlèvement...

Elle passe un bras autour du corps de l'enfant et l'attire un peu plus contre elle avant de se rendormir.

Ce sont les jumeaux qui la trouvent enfin réveillée et vont prévenir Petra. La princesse déniche sa compagne enfouie sous les couvertures. Elane, à ses côtés, est occupée à confectionner un collier avec ses coquillages.

- Dorothea ? Comment tu vas ?

Dorothea ne laisse apercevoir que ses yeux par-dessus le bord des fourrures.

- Franchement ? Ça pourrait aller mieux.

- Tu as de la douleur encore ?

- Je crois que je ne pourrais plus jamais vivre sans avoir mal quelque part.

- C'est... J'ai de la tristesse à entendre ces mots. Nous allons tout faire pour aider.

- Je sais.

Leurs mains se cherchent et se trouvent.

- J'ai cru entendre les enfants m'appeler Dompteuse d'étoile, fait Dorothea.

- Toute l'île te donne ce nom, réplique Petra. Il y a des cadeaux partout dans la salle à côté.

- Vraiment ?

Petra hoche la tête.

- Tout le monde veut remercier celle qui coule les pirates. Elane est là pour éloigner les trop entreprenants, rajoute-t-elle avec un clin d'œil à la fillette.

- Le meilleur garde du corps qui soit, continue Dorothea avant de remercier la concernée en brigilène.

Elane lui demande si elle va se lever bientôt, qu'elles puissent terminer la mosaïque qu'elles ont commencée ensemble il y a quelques jours.

- Quelle est l'étendue des dégâts ? Demande Dorothea à Petra.

Elle n'a pas encore osé trop bouger de peur d'aggraver une quelconque blessure.

- Une grande vague sur l'île, rien de grave. Les prisonniers sont libérés demain et renvoyés chez eux pour dire que Brigid appelle les étoiles si on l'attaque.

La princesse lui décoche un sourire.

- Tu n'as pas d'os cassé. Juste de grandes bosses et des bleus. Torc est doux quand il veut.

- Rappelle-moi de ne jamais l'énerver.

- Qui veut énerver Torc aussi ?

Dorothea entend des chuchotements en direction de la porte. En tournant légèrement la tête, elle voit tout un attroupement de curieux. Elane se lève et va les chasser à grands gestes, attirant toute une tripotée de rires.

- Ils attendent l'héroïne, fait Petra.

- Dis-leur de revenir demain. Et reste avec moi.

- Tout ce que tu veux.


Elle a été leur héroïne pour une soirée, a reçu avec reconnaissance les guirlandes de fleurs et les colliers de coquillages, a rigolé en voyant Torc suffisamment gavé de chevreaux des montagnes pour ne plus pouvoir voler durant une semaine au moins, a réussi à danser sans s'écrouler sous l'effet de la douleur. Petra l'a remerciée encore et encore, d'avoir sauvé un grand nombe de brigilènes. Elle a entend une chanson qui raconte comment s'est passé cette bataille au-dessus des flots. Dorothea a chanté tellement de fois les histoires des héros du passé et des légendes que ça lui paraît étrange d'être l'une des protagonistes principales.

La soirée a été agréable mais quelque chose avait cloché. Dorothea n'avait pas voulu être le centre de l'attention. Si ça avait été Petra, et Petra seule sur cette estrade, elle aurait pu se laisser aller aux festivités. Mais elle y a été également et une sensation de mal-être s'est emparée d'elle.

Elle n'a pas voulu ça en montant sur le dos de Torc. Elle a simplement voulu sauver Petra et tout ce qui lui tenait à cœur. Ce qu'elle veut ce soir n'est pas une fête en leur honneur. Ce qu'elle veut est à portée de bras, sur le siège à sa gauche. Elle tend la main pour toucher Petra, avec l'impression qu'elle va s'effondrer si elle ne la saisit pas dans l'instant. Puis vient la poigne forte de la princesse brigilène et son regard inébranlable.

- Tu as de la force, Dorothea, lui fait-elle en emmêlant leurs doigts.

Elle n'a rien répondu sur l'instant, a simplement resserré sa propre prise, savourant le contact de sa peau chaude.

Quelques heures plus tard, alors que l'aube pointe et que les derniers fêtards discutent en sirotant près des derniers feux allumés, Dorothea reprend difficilement son souffle dans sa chambre. Petra sourit près d'elle, se penche pour embrasser son dos nu, la grande cicatrice, ses épaules. Dorothea roule pour l'attraper, pour sentir sa peau chaude et vivante contre elle. Petra lâche un rire contre ses lèvres.

- Qu'est-ce qu'il y a ? demande Dorothea en chuchotant, comme pour ne pas briser ce moment complice.

- Je t'aime, répond simplement la brigilène en la serrant plus fort encore.

A m'en briser, songe brièvement Dorothea. Mais elle laisse faire, pour voir. Juste pour voir si Petra peut la briser pour de vrai en l'aimant trop fort.

Petra veut se redresser mais sa main glisse sur le bord du lit et elle tombe au sol avec un cri de surprise.

- Elle est belle la princesse chasseresse brigilène, lance Dorothea après s'être assurée qu'elle va bien.

Elle se laisse doucement glisser au sol à son tour, s'installe sur les jambes de Petra.

- L'amour en bas du lit ? Demande la princesse.

- Je n'aurai pas peur de tomber pendant que tu me feras l'amour comme ça.

- Tu dis que... ?

La surprise dans les yeux de Petra lui pince le cœur.

Ça fait si longtemps que ça ? S'interroge-t-elle.

Avant Brigid, répond une petite voix dans son esprit. Et même avant encore.

- Oui, je dis que, réplique-t-elle. Et je ne veux pas que tu te retiennes. Seulement que tu arrêtes si je le demande.

- Bien sûr.

Les mains et les lèvres de Petra retrouvent de vieilles habitudes, effleurent la cicatrice à son dos et les bleus à ses côtes, glissent sur son ventre et ses cuisses. En poussant un soupir, Dorothea songe au feu et à l'acier et serre les dents en se répétant que tout ceci n'est qu'un lointain souvenir. Qu'elle a survécu à Fhirdiad, qu'elle a survécu au-dessus de la mer de Brigid en ouvrant les cieux en deux à chaque fois. Et enfin, après de longues minutes, elle pousse un long cri et arrive à se dire, quand elle reprend sa respiration contre l'épaule de Petra, que ce n'est pas si terrible que ça.

Elle ne s'est pas brisée en mille morceaux, ni ce soir, ni jamais. Et lentement, à Brigid, avec Petra, elle guérit.