Merci à Cinder, Lupinette, Quetsche et MERO Julie pour vos reviews.
Severus était en train de préparer une Potion Aveuglante de classe 1 – c'est-à-dire celle qui n'aveuglait que brièvement à cause d'un flash lumineux, et non celle qui avait des effets beaucoup plus durables – quand les Aurors arrivèrent.
-Surveille ma brûlante, je m'en occupe, déclara Amy avant de disparaître par la porte.
Severus jeta un œil sur sa pseudo-potion incendiaire. Barjow avait senti l'opportunité, était par principe contre toute intervention ministérielle dans les Embrumes et son entreprise, mais était assez prudent pour ne pas brasser de potions de combat quand il y avait de fortes chances qu'un contrôle ait lieu dans sa boutique. Ces divers facteurs avaient abouti au compromis qu'étaient les potions anti-nuisibles et de farces. La concoction d'Amy était l'un des herbicides les plus violents sur le marché qui pouvait enflammer des vêtements aussi efficacement qu'une Tentacula Vénéneuse. Le haussement des voix interrompit son brassage.
-… Appartient à la maison Barjow !
Severus délaissa la potion qu'il venait de finir pour se diriger vers l'embrasure. Deux Aurors dans leurs tenues rouges se tenaient dans la partie client, Amy entre eux deux, argumentant vivement.
-Simple à tester, répliqua un Auror en sortant une paire de menottes.
L'autre Auror bloqua les bras d'Amy et une main fut rapidement immobilisée. Amy hurla de douleur et s'extirpa violemment de la prise de l'Auror. Severus se précipita vers elle, ses yeux balayant le bracelet qu'elle tentait d'enlever et la brûlure sur sa chair. Les menottes étaient composées d'un alliage d'argent, comprit Severus, et Amy était un loup-garou. Comment avait-il pu ne pas remarquer la couleur ambrée de ses yeux ?
-Un sur deux il semblerait, remarqua un Auror et Severus se retourna brusquement.
-Cette boutique appartient à Janus Barjow, elle n'est qu'employée ici : tout est parfaitement légal ! s'exclama-t-il.
Les deux baguettes pointées dans sa direction ne transmettaient pas un message bienveillant et il ne serait jamais assez rapide pour éjecter la sienne de son étui avant que deux sorts ne l'atteignent. Il aurait dû la sortir avant d'entrer dans la pièce et oublier la restriction magique pour les sorciers de premier cycle.
-Bouge, garçon, déclara l'un des Aurors en gardant sa baguette orientée vers Severus et, derrière lui, Amy qui gémissait doucement et continuait de se brûler en tentant d'enlever le bracelet.
-Une copie de l'acte de propriété se trouve dans le bureau, répondit-il posément, celui de l'embauche d'Amy également. Tout est parfaitement légal, répéta-t-il.
Severus doutait que tout soit parfaitement légal et que sa propre embauche ait été archivée quelque part. Passer les menottes sans chef d'accusation pour vérifier que quelqu'un était un loup-garou était également illégal, mais il n'était pas celui qui avait la baguette. Cela ne semblait toutefois pas avoir d'importance car le deuxième Auror se contenta de sourire :
-Adorable manière de défendre ta petite amie, mais elle va passer la nuit au Ministère pour se faire recenser.
-Vous pensez qu'elle ne l'est pas ? se moqua Severus pour gagner du temps. Ou que monsieur Barjow l'ignore ?
Il savait que s'ils emmenaient Amy, elle n'en reviendrait probablement pas. Quand les combats auraient commencé et que l'opinion sur les loups-garous aurait encore déclinée, particulièrement chez les Brauhz, il suffirait qu'un d'entre eux décide de se venger sur le loup-garou qu'ils avaient en cellule. Il n'y aurait probablement même pas de poursuite. Ces deux-là étaient de bons candidats s'ils sortaient du protocole pour démasquer les loups-garous. Considérant qu'Amy avait été jusqu'à minimiser sa force physique qui lui aurait permis d'échapper aux Aurors avant qu'on ne lui passe les menottes, il doutait qu'être recensée soit un sort préférable à ses yeux. Il vit le visage pâle de Timmy se dessiner dans l'embrasure et montrer deux flacons de potions. Severus reconnut l'Aveuglante et l'herbicide.
L'Auror haussa un sourcil amusé dans sa direction :
-Joli bluff, garçon, maintenant écarte-toi ! ordonna-t-il.
Severus écarquilla les yeux, ce que les Aurors prirent sans doute pour de la peur face à leur ton. Il venait de réaliser que le recensement des loups-garous n'avait été débuté qu'après le siège des Embrumes, et qu'il n'y avait à ce titre aucun moyen de prétendre qu'Amy était recensée, ou que les Aurors l'arrêtent pour cette raison. Timmy perçut le changement de ton comme le moment d'attaquer et lança un tube dans leur direction – jaune, l'Aveuglante, fermer les yeux. Un éclat lumineux fut visible même à travers ses paupières closes tandis que sa baguette sautait dans sa main. Severus rouvrit les yeux et lança un sectumsempra en direction de l'Auror le plus proche. Le deuxième Auror leva sa baguette dans sa direction, clignant des yeux. Deux mains l'agrippèrent brusquement et il se retrouva à terre, Amy au-dessus de lui. Un sifflement signala le vol d'un autre flacon, un « Perforo » fut crié, Severus informula aussitôt le plus puissant bouclier qu'il connaisse. Un son de verre brisé suivi de quelque chose prenant feu. Amy s'effondra sur lui, et un « Non ! » hurlé par Timmy se fit entendre au milieu des cris de l'Auror embrasé. Severus obtint une fenêtre de tir et stupéfixia l'embrasé avant d'apercevoir les giclements de sang de la plaie béante dans le dos d'Amy. Le sort de percement, comprit-il en voyant la blessure – trop large, trop de sang – et il tenta le sort de soin qu'il avait mis au point pour contrer le sectumsempra. Perforo était un maléfice et un sort de guérison classique n'avait aucun espoir de réussir. Ses tentatives avec celui qu'il avait inventé n'eurent pas davantage de résultat.
-Potions sanguines ! Goutte de la Mort Vivante ! hurla-t-il à Timmy en tentant de freiner l'écoulement de sang de ses mains et du tablier protecteur qu'il avait plié en compresse.
La garçon – qui devait avoir son âge physique – abandonna le deuxième Auror dont il venait de fracasser le crâne avec une louche pour se précipiter dans le laboratoire. Une main agrippa le poignet de Severus et deux yeux ambrés terrifiés croisèrent les siens. Pour toute sa crainte des loups-garous – abondamment justifiée depuis que Lupin avait tenté de l'éventrer, même si cela n'arriverait jamais cette fois – il ne parvint pas se sentir révulsé par elle. Elle l'avait tiré hors de la voie d'un sort qui l'aurait probablement tué – un sorcier touché par un perforo se vidait de son sang dans les minutes qui suivaient, si un organe vital n'était pas touché, mourrait plus rapidement encore si c'était le cas – et même avec son métabolisme de loup-garou il n'était pas sûr qu'elle y survive. Personne n'avait jamais fait cela pour Severus quand il avait quinze ans. Probablement parce qu'il ne se trouvait pas sur le chemin de tels sorts, mais il y avait eu un certain nombre de situations dangereuses où personne n'était intervenu. Où ceux qui auraient dû intervenir avaient sciemment laissé faire. Un loup-garou qu'il connaissait depuis moins de deux mois et qui avait menacé de lui arracher la gorge avait fait ce que ses professeurs avaient échoués pendant sept ans. Le monde était tordu.
Timmy revint avec une demi-douzaine de flacons qu'il tendit à Severus avant de s'agenouiller près d'Amy et de lui murmurer le genre de nonsense que l'on dit aux personnes que l'on croit mourantes. Severus lui fit avaler deux potions sanguines de suite avant de lui donner une Goutte de la Mort Vivant, espérant que le ralentissement des fonctions vitales induit ralentirait l'écoulement de sang. Ces potions étaient contre-indiquées ensemble, mais à cause des dégâts potentiels sur le long terme, ce qui n'était pas un problème urgent. Le sang qui s'infiltrait sur ses vêtements et se répandait jusque sur le sol était bien plus inquiétant par sa quantité. Il ne savait pas si les stimulateurs de production sanguine feraient effet à temps pour éviter qu'elle ne perde trop de sang, si la Goutte de Mort Vivant affecterait aussi sa régénération lupine, comment refermer la plaie…Amy ferma lentement les yeux, l'écoulement diminua et Severus fut soulagé de constater que le ralentissement du cœur était celui qui caractérisait la potion.
-Elle va s'en sortir ? murmura Timmy, son visage maculé de gouttelettes de sang.
Severus l'ignorait : les potions sanguines avaient un délai d'une demi-heure avant action. Même sous Goutte de Mort Vivante, Amy n'avait pas une demi-heure devant elle et Severus sentit lentement son pouls s'arrêter sous ses doigts. Quand Barjow entra dans sa boutique, les vêtements dérangés de ce que Severus apprit plus tard être un échange de sorts avec un Brauhz dont l'avait tiré une harpie, pour leur ordonner de commencer à fabriquer ces potions de combats, il trouva ses deux employés restants couverts du sang du troisième.
La guerre avait commencé pendant qu'ils essayaient de sauver une de ses premières victimes et l'Allée des Embrumes vit rapidement s'ériger des barricades dans ses rues tortueuses. Les routes les plus larges étaient âprement disputées entre Brauhz et habitants des Embrumes. Le Seigneur des Ténèbres – les descriptions des clients laissaient peu de doute à Severus – avait apparemment pris le contrôle des opérations sur la barricade la plus stratégique du moment, c'est-à-dire qu'il changeait de position régulièrement. Une milice était rapidement apparue, composée des loups-garous présents, d'opposants au Ministère, de désœuvrés et d'une foule de gens qui n'avait aucune habitude des combats mais une grande expérience dans le domaine de la survie. Cette composition des combattants expliquait la recrudescence des traquenards, la configuration alambiquée et illogique des Embrumes offrant de nombreuses opportunités d'embuscades. Seule la minorité la plus impliquée – les loups-garous et les prémices des mangemorts – s'aventurait à se battre dans les grandes artères, la majorité de la population préférant attendre que les Brauhz s'avancent à leur portée ou se cacher. Les habitants des Embrumes avaient un avantage dans ce domaine par rapport au reste du monde sorcier : ils vivaient assez près de Blackthorn pour savoir quand se cacher, connaissaient assez le voisinage pour savoir comment éviter la confrontation s'ils le voulaient et voyaient les Aurors descendre assez souvent pour ne pas les porter dans leur cœur.
La seule nouveauté de la situation était qu'ils étaient collectivement visés. Les réactions varièrent. Seule une petite partie pris part au combat, la majorité préférant continuer une vie relativement normale, exceptés les sorts qui sifflaient occasionnellement au-dessus de leur tête quand ils s'approchaient trop des grandes artères. Une partie quitta les Embrumes, ignorant les rumeurs pour se rendre au Ministère qui promettait de les laisser partir après un contrôle d'identité. Une autre se risqua à un détour par Blackthorn, mais ils étaient peu nombreux. Une troupe de loups-garous fit le chemin inverse, rejoignant ce qui était le principal lieu de combat pour leurs droits. Ils brisèrent une demi-journée durant le siège que les Brauhz avaient instauré autour des Embrumes après les premiers jours et l'échec de la contre-attaque ministérielle, permettant à la majorité de ceux qui voulaient fuir de le faire. Au bout d'une semaine quand il fut éclairci que l'assaut initial n'avait concerné que les loups-garous, ceux qui restaient étaient assez impliqués pour ne pas vouloir rendre les armes. La Gazette du sorcier – qui passait encore avec les hiboux – changea progressivement de discours, faisait état d'une résistance armée que le Ministère comptait violemment réprimer.
Un groupe de propriétaires auquel appartenait Barjow avait rapidement mis en commun et entrepris de rationner les ressources, s'imposant comme l'autorité de référence en l'absence du gouvernement officiel. Que la nourriture ne vienne pas à manquer était un témoignage de leur efficacité, qui rencontrait cependant ses limites au niveau des ingrédients de potions. Ceux-ci étaient trop divers et leur demande habituelle trop faible pour que tous puissent être trouvés dans l'Allée des Embrumes et le ravitaillement extérieur fut rapidement coupé. Un groupe de volontaires devint même le service d'ordre et Severus fut surpris de retrouver le Seigneur Ister – qui insistait être le Comte Mauvert –, aussi jovial que dans ses bons jours à Azkaban, à sa tête. Etant familier avec le vampire, que le taux de criminalité demeure assez faible l'étonna beaucoup moins.
Severus assista à tous ses événements de loin. Il avait quinze ans et personne ne s'attendait à ce qu'il joigne les combats. Personne ne pensait qu'il ne se ferait pas tuer dans les premières minutes. Une situation qui l'arrangeait : il n'avait pas reçu de hibou pour les sorts qu'il avait lancés, mais n'excluait pas – entre une théorie selon laquelle la densité magique de l'Allée des Embrumes avait masqué son usage et une autre qui supposait que son voyage l'avait peut-être affranchi de la Trace – que le Ministère attende septembre pour lui tomber dessus. Cette dernière hypothèse lui faisait garder profil bas, mais pas assez pour quitter la zone. La mort d'Amy – une autre dette sans moyen d'être repayée – lui rappelait trop les raisons de son engagement pour qu'un élan de nostalgie ne le pousse à rester.
Il savait cependant que cette insurrection était vouée à l'échec et il ne tenait pas à y être relié, aussi demeurait-il le plus souvent dans la boutique à brasser des potions dont il prétendait ignorer l'usage qu'elles auraient, et masquait son visage quand il sortait. Barjow avait renoncé à le faire évacuer comme Timmy. Celui-ci n'était pas Nogara et voir son amie mourir sous ses yeux était plus qu'il ne pouvait le supporter. Tuer deux personnes dont une avec une potion incendiaire expliquait peut-être aussi le tremblement de ses mains quand il avait essayé de brasser. Barjow avait profité de l'arrivée des loups-garous pour le renvoyer à sa famille. Ayant perdu non pas un mais deux brasseurs, Bajow n'avait émis qu'une protestation symbolique devant la décision de Severus de rester, puis l'avait enseveli sous les commandes. A tout sens était la seule échoppe à fabriquer des potions dans l'Allée des Embrumes et Barjow tentait d'établir un savant équilibre entre potions offensives, potions médicales et épuisement des stocks d'ingrédients. Les recettes devaient souvent être adaptées et Barjow manquait tellement de temps et de personnel qu'il ne questionnait pas les idées un peu trop avancées que Severus pouvait suggérer, quand il s'apercevait des modifications que celui-ci effectuait. Cela ne signifiait pas qu'il échappait à toute suspicion.
-Ne les agitez pas, elles risqueraient d'exploser entre vos mains, prévint-t-il en tendant à Théodore Rosier des potions explosives modifiées.
-Etrange, mentionna son compagnon, je me souvenais de potions explosives bleus, rouges et violettes, mais pas vertes.
Severus ne se laissa pas intimider par l'accusation tacite dans la voix du Seigneur des Ténèbres – ou par les yeux songeurs de celui-ci distraitement posés sur lui, mais avec assez d'acuité pour déceler l'incohérence et supposer qu'on tentait de le tromper. La dernière fois que Severus avait vu ces yeux, ils fixaient impassiblement le serpent à qui il avait ordonné de planter ses crocs dans son cou. Severus ne cilla pas.
-Nous sommes en rupture de stock de cochenille, répondit-il simplement, il a fallu la remplacer par de la pierre de lune et adapter la recette, d'où les faiblesses du résultat. Je vous assure toutefois de son potentiel destructeur. Si vous souhaitez vérifier, vous vous apercevrez qu'elle correspond à peu de chose près à la Solution d'Expulsion consultable dans Potions : leurs évolutions à travers les siècles, dont Barjow et Beurk a un exemplaire.
-A peu de chose près ? répéta le Seigneur des Ténèbres.
-Nous sommes également en rupture de stock de carapaces de crabes à feu. La corne d'Eruptif en poudre fait cependant un substitut acceptable si elle est balancée par quelques crins de licorne.
-C'est viable ? demanda Rosier qui semblait avoir perdu le fil durant la première explication.
-Je crois, répondit lentement le Seigneur des Ténèbres d'un ton intéressé. Je ne me souvenais pas que Janus soit si prompt à l'adaptation.
Severus cilla et maudit intérieurement ce geste qui lui avait échappé – et qu'avait remarqué le Seigneur des Ténèbres s'il en jugeait pas la manière dont il le dévisageait. Laisser Barjow prendre le crédit de cette modification aurait été simple et beaucoup plus pragmatique que d'attirer l'attention de son ancien Maître auprès duquel il n'avait pas l'intention de revenir. La nostalgie ne suffisait pas à le persuader de reprendre une impasse, aussi charmante soit-elle, aussi charismatique soit le Seigneur des Ténèbres. Severus durcit son occulmencie en sentant une présence étrangère – familière – tenter de s'immiscer dans son esprit puis rompit le contact visuel. Quand il recroisa son regard, Voldemort avait les yeux légèrement plissés, ce qui Severus interpréta comme le signe qu'il s'était aperçu de l'existence de défenses mentales chez un adolescent. Il fit signe à Rosier d'interrompre son geste vers les potions explosives qu'il allait empocher.
-Combien de Buses avez-vous eu en potion ? demanda la voix faussement amicale du Seigneur des Ténèbres.
Il avait l'air sincèrement curieux, une note d'admiration sur son visage et si Severus ne l'avait pas mieux connu il n'aurait pas perçu la manipulation. Ses yeux se portèrent vers la main de Rosier, sachant que si le Seigneur des Ténèbres décidait de quitter la boutique sans potion, Rosier le suivrait sans hésiter, et qu'A tout sens perdrait en conséquent la vente. Et Severus sa commission et sa place pour l'été prochain, un mot de Voldemort à son employeur l'assurerait.
-Je ne les ai pas encore passées, répondit-il.
Il ne savait pas si le Seigneur des Ténèbres prendrait la neutralité d'une réponse qui aurait dû être arrogante – quel génie ne l'était pas ? – comme un signe qu'il avait perçu ce qui se jouait ou comme une réserve car il manquait de garantie sur la qualité de ses potions. Il espérait le second, son ancien Maître semblait déjà intrigué et Severus ne voulait pas davantage d'intérêt de sa part.
-Je suis sûr que ces examens ne vous poseront aucune difficulté académique, assura-t-il amicalement.
Rosier saisit les potions, posa leur prix sur le comptoir et ils quittèrent la boutique tandis que Severus se demandait s'il devait interpréter la dernière phrase comme une menace. Les treize gallions sur le comptoir n'en valaient sans doute pas la peine.
Contrairement à ce que Severus avait pensé, il ne revit pas le Seigneur des Ténèbres, principalement parce qu'un Brauhz tua Rosier l'assaut suivant. Le deuil de son ancien Maître avait toujours constitué en un requiem – chanté avec sa magie, ce qui nécessitait un contrôle impressionnant qu'il n'était pas sûr que même Dumbledore égale – et beaucoup de pertes pour ses ennemis. Recruter ne faisait sans doute plus partie de ses priorités et Severus espérait qu'il ait oublié le jeune potionniste trop doué d'A tout sens. Après avoir fait ses adieux à Barjow – il n'y avait de toute manière plus assez d'ingrédients pour nécessiter deux potionnistes – Severus se glissa hors de l'Allée des Embrumes à la faveur d'une contre-attaque, acheter en secondes mains les fournitures pour l'année scolaire à venir que ne lui avaient pas fourni le troc des Embrumes et parier le reste de son argent dans un match de football.
Après un mois de siège, se retrouver dans le Poudlard Express paraissait presque irréel de normalité et repoussant de monotonie. L'ennui académique qui l'avait étreint à la fin de sa deuxième quatrième année ne serait que le précurseur de celui à venir si les événements ne changeaient pas. Il y aurait bien Lily avec laquelle il pourrait cette fois maintenir son amitié – et peut-être plus, même s'il doutait que la situation change de ce côté-là –, les tentatives de recrutement des mangemorts à éviter, la question des motivations de Shafiq et le duel occasionnel avec les maraudeurs. Le dernier était quasiment garanti s'il en croyait l'opinion vocale de Potter qui faisait savoir à tout son compartiment que nettoyer l'Allée des Embrumes était la meilleure décision que le Ministère ait prise depuis sa naissance et que faire de même à Poudlard serait une excellente idée. Les deux précédents arriveraient fatalement à leur terme quand lassés de leurs efforts un parti évincerait l'autre ou qu'ils s'entendraient pour le forcer à choisir.
Il ne savait toujours pas ce que Shafiq voulait et il l'estimait de toute manière perdante dans le conflit larvé pour son patronage. Severus avait des perspectives plus prometteuses en tête.
-Dans deux jours Rowle tentera de prendre le trône de Serpentard, mentionna-t-il.
-Rogue ! Ce sont les toilettes des femmes, s'exclama d'un ton indigné celle qu'il était venu voir.
-Votre compartiment est plein de sycophantes vous pressant de soutenir Rowle ou Parkinson.
-Et c'est une raison valable pour me suivre jusque dans les toilettes ?!
-Vous précéder, actuellement, corrigea Severus en ignorant la baguette pointée sur lui et qui l'inquiétait un peu plus qu'il ne le laissait paraître.
Narcissa était après tout la sœur de Bellatrix et les précédentes sœurs Black étaient restées dans les mémoires comme de redoutables combattantes. Les yeux de Narcissa se rétrécirent à cette admission, se rappelant sans doute qu'elle n'avait vu personne quand elle était entrée. Son sourire rappela celui de sa sœur ainée :
-Vous ne vous adonnez pas qu'à la magie sans baguette, Rogue, constata-t-elle. D'aucun dirait qu'un sortilège de désillusion est hors de portée d'un garçon avec quatre ans d'études magiques sous la ceinture.
Si Severus avait eu quelque fierté à ce qu'il avait sous la ceinture, il aurait probablement réagi comme la majorité des adolescents masculins. Cependant, malgré ce que son apparence laissait croire, il n'était pas un adolescent et l'intervention Gamma avait eu des effets secondaires dans cette zone au point que Severus n'y avait plus songé depuis des années. En tant que tel, il se contenta de sourire sans confirmer ni infirmer son hypothèse en se faisant de la remarque que peu importait l'époque, le mordant de Narcissa ne changeait pas. Sa capacité à masquer ses réactions, réfléchit-il en voyant le léger froncement de sourcils sur son visage, demandait encore à être perfectionnée.
-Dans deux jours, Rowle tentera de prendre le trône de Serpentard, reprit-il. Pour ce faire, elle convaincra les elfes de maison de placer des laxatifs dans la boisson des partisans connus de Parkinson. Elle ignore qu'Alexandre Bulstrode a fait part de son plan à Parkinson au cours de l'été et que ce laxatif ne trouvera jamais son chemin jusque dans leur estomac, ou que Bulstrode a convaincu McNamara de changer de camp également.
-Pourquoi ne pas vous incliner auprès d'Aurelius, si vous pensez qu'il va gagner ? demanda-t-elle.
-Je doute que Parkinson sache qui je suis, et je n'ai que très peu à lui apporter. Lui donner de telles informations serait plutôt néfaste à ma place au sein de la maison Serpentard.
-Et qu'est-ce qui m'empêche d'aller lui rapporter ce que vous m'avez dit ?
-Rien, reconnut Severus. Mais cela ne vous rapportera pas grand-chose non plus.
Il laissa informulé le fait que Narcissa n'occupait un rôle crucial que tant que la succession était en cours, elle le savait aussi bien que lui.
-Que voulez-vous que j'en fasse ? questionna-t-elle avec intérêt.
-Ce que vous voulez en faire. Rowle pourrait bien l'emporter si vous lui répétiez ce que je viens de vous dire. Ou vous pourriez utiliser ce que vous savez désormais à votre propre compte. Combien de ceux qui vous attendent dans votre compartiment vous pressent de prendre l'initiative ? ajouta-t-il en voyant qu'elle demeurait silencieuse.
-Pourquoi Alexandre trahirait-il Dolores ? interrogea Narcissa plutôt que de lui répondre.
-Peut-être parce qu'il a le cœur brisé devant ses fiançailles avec Travers ? répliqua Severus et il perçut dans le silence de son interlocutrice une validation de ses informations.
-Et Hedwige ?
-Je crois qu'elle se trouve dans une situation compromettante. Juste une hypothèse, précisa-t-il en voyant ses yeux s'agrandir.
-Pourquoi n'allez-vous pas raconter cela à Dolores ?
-Je pourrais.
-Comment savez-vous cela ? demanda-t-elle en voyant qu'il laissait le silence s'éterniser.
-Je le sais. N'ai-je pas fait la preuve de la qualité de mes informations ? questionna-t-il après un moment.
-Dolores vous le demanderait, comprit-elle. Vous refuseriez pour protéger vos propres informateurs, elle n'agirait pas sur une simple suspicion et le temps qu'elle vous fasse confiance elle ne serait plus un patron renommé.
Elle sécha nerveusement ses mains sur une serviette tandis qu'il patientait.
-Qu'est-ce qui vous pousse à croire que j'ai quelque velléité au trône ? interrogea-t-elle finalement et il applaudit intérieurement le désintéressement de son ton.
-Je crois que vous en avez. Ai-je tort ?
-Vous pariez beaucoup. Si vous vous mépreniez, qu'auriez-vous à y gagner ?
-J'aurais tout à y perdre. Vous, en revanche, avez tout à y gagner, votre majesté, s'inclina-t-il avant de profiter de la porte qui s'ouvrait pour réappliquer son sortilège de désillusion.
La surprise rapidement dissimulée sur son visage devant son acte de disparition était une récompense suffisante pour cette conversation, même si elle décidait de ne pas agir sur ses informations, décida Severus avant de se diriger vers la deuxième partie de son programme pour le train. L'expérience malheureuse de l'an passé ne signifiait pas qu'il ait perdu toutes ses chances avec Lily, mais que les obstacles – qu'il évitait de lister du fait de leur nombre – étaient plus importants qu'il ne l'avait cru. Que Severus ait les mêmes convictions que ceux contre lesquels elle lutterait dans les prochaines années était sans doute le principal. Quel meilleur moyen pour commencer à éroder sa foi dans le Ministère et ses futurs penchant pour Potter que de lui raconter à mi-voix l'assassinat d'une fille à peine plus vieille qu'elle, qui était tout sauf un monstre, par deux Aurors ? Une dose de crainte pour sa propre situation – il avait été dans les Embrumes et n'avait aucune confiance dans le Ministère après ce qu'il avait vu, pouvait-elle n'en parler à personne, elle qui était la seule à qui il s'était confié ? – fut suffisante à faire émerger le doute dans ses yeux. Il ignorait si c'était la bonne stratégie. Il savait toutefois qu'être charmant ne faisait pas partie de sa personnalité et que s'abstenir d'enjoliver les faits n'avait pas marché l'an passé.
Evitant studieusement de croiser le regard de qui que ce soit au dîner – en essayant de paraître naturel aux Serpentard et déprimé à Lily en même temps, ce qui n'était pas aisé – Severus se demanda s'il devait poursuivre ses efforts en ce sens. Lily avait ouvert la conversation sur Londubat, courtoisement attachant dans ses lettres, apparemment persuadée que Severus n'entretenait plus aucun sentiment de cette nature pour elle. Ses atermoiements tout adolescent lui avaient rappelé que peu importe son âge physique, il avait vécu cinquante-cinq ans de plus qu'elle et qu'elle en ignorait tout. Au-delà de l'aspect moral qu'il pouvait esquiver en jouant son âge, n'y avait-il pas là une inadéquation profonde de caractère ? Lily, pleine de principes et sortant à peine d'une enfance protégée, pouvait-elle espérer comprendre la comédie continuelle et changeante que Severus avait besoin de jouer, que son masque d'acteur lui collait si bien à la peau qu'il ne savait ce que c'était que de vivre sans ? Il ne l'avait jamais connue autrement qu'ainsi, mais les différences qui lui avaient ôtées toute chance lorsqu'ils avaient eu le même âge semblaient avoir évoluées plutôt que de disparaître.
La détermination sur le visage de Narcissa fut une distraction bienvenue. Elle semblait avoir trouvé moyen de vérifier ses informations sans éveiller les soupçons et ses rêves inavoués pour le trône que la moitié de sa famille vivante avait occupée avant elle l'avait poussée à réunir ses propres partisans. Leur nombre restreint fut la première chose qui frappa Severus, avant que la composition ne lui fasse comprendre quelle stratégie Narcissa entendait mener. Il ne connaissait pas Phoebe Beurk, mais il était probable qu'elle soit une descendante de Belvina Black ; Orphée Selwyn qui tenait compagnie à son camarade d'année Regulus était le fils de Lyra Skyborn ; la présence d'Artémis Prince s'expliquait aussi facilement que la sienne et celle de Rabastan Lestrange tenait au récent mariage de son frère avec Bellatrix. Tous étaient reliés aux Black par des liens de sang et d'alliance, et pas seulement à Narcissa. Tourner le dos à une telle assemblée était insulter les Black, la famille la plus influente de Grande-Bretagne depuis un demi-siècle, et équivalait à un quasi-suicide. Se lancer contre Rowle et Parkinson ensemble, même dans un plan désespéré, était plus raisonnable que de refuser Narcissa dans cette configuration. Elle aurait pu facilement amasser davantage de partisans, mais avait parié sur la surprise.
Consultant distraitement un traité de métamorphose prêté par Phoebe, il observa Orphée dodeliner de la tête à côté de Regulus. Narcissa et Rabastan étaient en septième année, Phoebe et Artémis en sixième et à ce titre des acteurs probables de la succession que les deux camps ne manqueraient pas d'observer minutieusement. Severus avait affiché un désintérêt manifeste l'an passé, et si des plus jeunes qu'Orphée et Regulus avaient tenté de se lancer dans la course au trône, les réussites étaient rares. Raison pour laquelle ceux-ci, ayant moins de chance de susciter les suspicions, avaient passé la majorité de la nuit précédente à être ses assistants pour la préparation des fameux laxatifs. La soirée était pour l'instant assez intéressante : Parkinson avait fait sa déclaration en s'installant sur l'ensemble de fauteuils signalant la cour, détail qui avait attiré la majorité de la maison pour voir comment répondrait Rowle. Installée paisiblement un peu plus loin, Narcissa, entourée de deux amies qui n'étaient pas dans la confidence et soutenaient visiblement des camps différents, regardait sereinement la situation se détériorer. La nervosité de Parkinson augmentait à mesure que de plus en plus de ses partisans cédaient à l'appel des commodités, manifeste signe de la trahison de Bulstrode. L'air paniqué de celui-ci quand il entra dans la salle commune à la suite de Rowle aurait pourtant dû le renseigner sur la présence d'un troisième acteur. Installés dans une alcôve, indication claire au reste des Serpentard qu'ils ne désiraient pas être dérangés, Phoebe et Rabastan interrompirent leur discussion faussement sentimentale tandis qu'Orphée perdait toute envie de sommeil et que Severus refermait son livre. Les deux camps se faisaient face pour une lutte social qui aurait été futile si elle n'avait pas constitué l'un des apprentissages de Serpentard à ces jeux mondains essentiels à la réussite dans la société sorcière. Les Serpentard peu intéressés à se joindre au conflit et qui sentaient que les sorts allaient fuser se replièrent vers les dortoirs. Bethany Crowley sortit lentement des tubes de potions de ses poches, chacun de ses gestes et son projet de devenir guérisseuse illustrant qu'elle espérait une pratique plutôt que de prendre part au combat. Parkinson, la face rouge, sa troupe réduite à trois acolytes, entama la danse verbale par une accusation qui dévoilait le double jeu de Bulstrode. Même avec si peu de soutien, il n'était cependant pas prêt à renoncer à ses prétentions et les premiers sorts furent rapidement jetés.
Severus ramena Orphée et Regulus derrière la table renversée qu'il avait accaparée, officiellement pour les protéger des échanges de sorts. Quand l'escarmouche sembla tourner à l'avantage de Rowle, la même politesse fut étendue à ses partisans, promptement désarmés, rendu muets et attachés par les deux plus jeunes tandis que Severus distrayait leur attention. Du coin de l'œil, il vit Phoebe métamorphoser un canapé en un griffon assez réussi – impressionnant pour une sixième année, nota-t-il en déviant un sort perdu dans leur direction – qui immobilisa promptement les deux partisans de Rowle qui se cachaient derrière. Le combat devenait plus égal, aidé par les coliqueux revenus s'en mêler et des décisions de dernière minute d'une partie de l'assemblée. Les sorts fusaient dans toute la salle commune, et ceux qui ne participaient pas au conflit avait depuis longtemps déserté la pièce ou trouvé un couvert où attendre la fin du combat. Celui-ci était probablement plus impressionnant pour ceux qui avaient réellement l'âge d'assister à Poudlard que pour Severus, bien que quelques sorts intéressants fassent leur apparition. Slughorn fit également la sienne à côté de Bethany Crowley et commença à assister aux premiers soins. Intervenir n'aurait fait que décaler le conflit à plus tard et les accessions au trône étaient souvent violentes. Slughorn, comme Severus après lui, s'était habitué à panser les plaies de ses élèves et à trouver des justifications pour Poppy.
Rowle, triomphante au-dessus de la face ensanglantée de Parkinson, ne s'attendait sans doute pas à ce qu'Artémis, qui avait menée toute la bataille de son côté, la stupéfixie dans le dos. Un rapide sort de désarmement informulé empêcha un des acolytes de Rowle de répliquer et Narcissa assomma le dernier d'un simple mouvement de baguette avant de s'asseoir sur un de ses fauteuils âprement disputé. Severus ignora les regards surpris lancés dans sa direction lorsqu'il vint prendre place entre Phoebe et Orphée. L'année ne serait pas ennuyeuse.
