Lorsqu'Emma se réveilla, une femme blonde en blouse blanche qui ne ressemblait en rien à Regina s'affairait près de son lit ; et si quelques effluves de son parfum lui assuraient qu'elle était bel et bien passée par ici, ils s'estompaient déjà au profit de l'odeur de désinfectant caractéristique des hôpitaux.
Elle se redressa, chassa d'un revers de main brouillon les mèches ébouriffées qui lui tombaient sur le visage, et fut prise d'un chagrin aussi aigu que soudain. C'était la quatrième fois de sa vie qu'elle se réveillait seule dans un lit d'hôpital, et chaque fois elle avait eu l'espoir absurde que quelqu'un, n'importe qui, juste quelqu'un, soit assis à son chevet à attendre qu'elle ouvre les yeux.
Dans un soupir, elle les referma, désabusée.
A dix ans, elle s'était cassé le bras en tentant d'escalader la clôture de la maison de sa deuxième famille d'accueil. Elle avait voulu s'enfuir déjà, mais peinait aujourd'hui à se souvenir de ce qu'elle avait eu l'intention de faire, peut-être quelque chose de stupide du type retrouver ses parents. En revanche, elle se rappelait encore la douleur et le goût de ses larmes - elle pleurait davantage son échec que sa souffrance physique. Elle se rappelait aussi combien sa peau la grattait sous son plâtre et combien la voix de l'assistante sociale avait semblé à la fois désolée et agacée. Oh, Emma, Emma…
— Emma !
Elle ouvrit brutalement les yeux pour apercevoir Henry qui se précipitait vers elle, suivi de près par Regina qui le morigénait gentiment :
— Doucement, Henry.
Oh, bon sang. C'est ça, le bonheur ?
— — — —
— Du coup, tu ne pars pas ?
Emma prit une inspiration, hésitante. Elle avait espéré que le sujet ne serait pas abordé avant qu'elle ait pris le temps de réfléchir à la question. Ou plutôt, si elle était honnête avec elle-même, avant d'avoir eu l'occasion d'en discuter avec Regina. En somme, elle avait espéré que le sujet ne serait plus jamais abordé, puisqu'elle doutait fort que madame le Maire ait suffisamment changé en une nuit pour s'ériger soudainement en chantre de la communication harmonieuse.
Ses valises étaient toujours dans le coffre de sa voiture, où elle les avait rageusement jetées la veille, voiture qui elle-même était… eh bien, au garage, supposait-elle. Elle ne s'inquiétait pas outre-mesure pour son cher véhicule, Regina lui ayant laissé entendre que celui-ci n'avait malheureusement pas été entièrement détruit dans l'accident.
Elle avait dormi la plus grande partie de la journée dans la chambre d'amis de Regina - Henry, s'était-elle laconiquement entendu répondre lorsqu'elle avait lorgné sur celle de la maîtresse de maison. Regina était venue la réveiller pour dîner, autant dire qu'elle n'avait guère eu le loisir de penser ou de prendre des décisions. Pourtant, elle se sentait physiquement remise - mentalement, c'était une autre paire de manches.
— Je… C'est compliqué, Henry.
— Pourquoi compliqué ?
Que pouvait-elle, que devait-elle répondre ? Pose plutôt la question à ta mère, que soit dit en passant j'aime éperdument ?
— J'ai pris des engagements ailleurs.
Le garçon ne se laissa pas démonter.
— Ben dis-leur que finalement tu restes avec nous.
— C'est compliqué, répéta-t-elle piteusement.
— Qu'est-ce qui est si compliqué ? insista-t-il.
Regina reposa sa fourchette dans un claquement sec.
— Henry, ça suffit.
Et Emma, qui avait espéré qu'elle lui tendrait une perche, n'importe laquelle, pour lui indiquer qu'elle aussi désirait qu'elle reste, s'aperçut qu'elle n'avait plus très faim. Elle se leva dans l'idée - terriblement domestique si elle y avait songé, mais elle n'y songea pas - de débarrasser son assiette.
— Asseyez-vous, lui intima Regina sans chaleur. Je m'en occupe.
— — — —
— Vous m'offrez un verre de cidre ?
Henry venait de se coucher, et la perspective de son premier tête à tête avec Regina depuis l'hôpital rendait Emma curieusement nerveuse.
— N'avez-vous pas plutôt des valises à terminer ?
La réponse de Regina avait fusé, coupante.
— Vous êtes fâchée ? interrogea Emma, quelque peu refroidie elle-même par la soudaine dureté de Regina.
— Pourquoi le serais-je ? répondit celle-ci, l'expression rien moins qu'amène.
— Vous êtes fâchée.
Tout à coup, la brusque volte-face de sa compagne prit tout son sens, et Emma poursuivit, faisant fi de l'évidente mise en garde affichée sur le visage renfrogné qui lui faisait face :
— A cause de la discussion avec Henry. Regina, vous êtes fâchée que je n'aie pas changé mes plans ?
— Ne soyez pas ridicule. Vous faites bien ce que vous voulez.
— Ce n'est pas franchement ce que vous disiez jusqu'à présent, riposta Emma, qui sentait la moutarde lui monter au nez en même temps qu'une vague salutaire de soulagement. Si vous voulez que je reste, vous n'avez qu'à le dire.
Regina se contenta d'un geste imprécis qui ressemblait vaguement à un haussement d'épaules, avant de s'asseoir sur le canapé, de se saisir du livre posé sur la table basse et de l'ouvrir ostensiblement à la première page. Emma leva les yeux au ciel.
— Vraiment mature. Regina, vous voulez que toujours que je parte ?
Cette fois, Regina esquissa une moue indéfinie, infiniment agaçante, qui pouvait tout et rien dire - et ne disait en l'occurrence rien du tout.
— Vous voulez que je reste ?
Les yeux rivés sur son livre, Regina ne semblait toujours pas disposée à lui donner une quelconque réponse, et Emma s'exclama, exaspérée :
— Vous êtes ridicule, vous savez ? Posez donc votre foutu bouquin et comportez vous en adulte pour une fois !
Un sourcil ironique, un tantinet piqué, s'arqua enfin dans sa direction.
— En adulte, mademoiselle Swan ? Et vous allez me donner des leçons en la matière ?
Emma secoua la tête.
— Je ne sais pas ce qui me retient de partir, là tout de suite, et de vous laisser patauger dans votre hallucinante incapacité à vous comporter comme une personne normale. Ce n'est pourtant pas le bout du monde de répondre à une question aussi simple. Vous voulez quoi à la fin ?
— Je ne sais pas, d'accord ? s'emporta Regina, les dents serrées.
— Vous ne savez pas quoi ?
Regina secoua la tête à son tour, déposa si brutalement son livre sur la table qu'il glissa jusqu'au sol. Elle n'amorça aucun geste pour remédier à ce petit désordre, et cette négligence de sa part parut si incongrue à Emma qu'elle se surprit à le ramasser elle-même.
— Je ne sais pas quoi vous répondre.
— Vous ne savez pas si vous voulez que je reste ?
— Ce n'est pas à moi de prendre cette décision.
— Ça n'a jamais été à vous de la prendre, et je ne me souviens pas que ça vous ait arrêtée jusque là.
— N'exagérons rien, je vous ai tout au plus… mettons, donné de petits conseils.
Le degré incroyable de mauvaise foi - assumée - dont elle faisait preuve arracha malgré elle un rire - moins amer qu'elle ne l'aurait pensé - à Emma. Elle glissa la main dans la poche de son jean, y trouva une pièce qu'elle brandit en annonçant :
— Très bien, je vais tirer à pile ou face alors. A vos marques...
— Mademoiselle Swan, je ne crois pas que…
— … prêts…
— Emma.
— Partez !
La pièce s'envola mais jamais n'atterrit, interceptée habilement par Regina qui referma le poing dessus et déclara :
— Nous ne sommes peut-être pas obligées de décider ce soir.
Emma pencha la tête sur le côté, considéra un instant la question.
— Vendu. Maintenant, au sujet de votre si flamboyante maturité de ce soir, je pense que...
— Emma ?
— Oui ?
— Taisez-vous et embrassez-moi.
Et Emma l'embrassa.
— Qu'est-ce vous faites ? demanda-t-elle quelques instants plus tard, lorsque Regina détacha ses lèvres des siennes et se dirigea vers le placard de l'entrée.
— Il se fait tard. Je vous raccompagne.
—Regina, j'habite juste en face. Et je vais beaucoup mieux.
— Tout de même.
— Vous voulez me border et me chanter une berceuse ?
— Vous allez mieux, en effet.
— Réflexion faite, je me sens encore un peu faible. Je pense qu'il est plus prudent que je dorme ici.
— Certainement pas, répondit catégoriquement Regina en boutonnant son manteau d'un geste tout aussi catégorique.
La raideur de cette femme, songea Emma dans une bouffée d'affection qu'elle ne chercha pas à réprimer - elle n'essaierait plus, jamais.
— Vous allez renvoyer une femme malade ?
Regina secoua la tête, un brin amusée, et lui tendit sa veste, impitoyable. Emma croisa les bras, plissa les lèvres.
— J'ai envie de dormir avec vous. Vous m'avez manqué.
En filigrane, tout ce qu'elle ne disait pas. Rien n'a donc changé entre nous ? Elle n'aurait pas su commencer à expliquer son incapacité à rester seule ce soir, mais Regina parut le comprendre, qui n'insista pas.
