Oiseaux de Paradis
Deuxième partie : Komorebi
Douzième chapitre : La douceur et l'effroi
Auteur : Rain
Disclaimer : Un deux trois, Shaman King pas à moi, quatre cinq six, rien qu'une admiratrice, sept huit neuf, je me fais pas de sous, rien ne rime mais c'est pas grave.
Le titre vient de Renée Vivien, dans "A la femme aimée" : "Je sentis frissonner sur mes lèvres muettes La douceur et l'effroi de ton premier baiser."
*sifflote* Symbolisme? Quel symbolisme?
Soundtrack : Gold (Echoes)
Note :
Ecrit depuis longtemps, mais sujet à pas mal de manips pour savoir quel bout mettre où. Je suis en train de finaliser le plan de fin de partie dans ma tête, ça fait du bien de revenir à ça un petit peu^^
« Merci. »
Jeanne regardait le plateau. Un nouveau jeu; elle ne le comprenait pas encore. Parce que ça faisait seulement deux jours depuis l'exfiltration de Mathilda ? Parce que ça faisait deux jours que le navire bourdonnait d'activité, quittant Boston en urgence ? Parce que ça faisait deux jours qu'elle était confinée à sa chambre, 'par mesure de sécurité' ? Elle avait eu beaucoup de temps pour s'ennuyer. Progresser sur la boîte de Hao, aussi, et son kit de broderie, mais surtout s'ennuyer.
« Ce n'est rien, » se sentit-elle obligée de dire, même si ç'avait été quelque chose. « C'était pour moi que vous n'étiez pas avec elle. » Une intuition qui avait pris l'air d'une évidence avec les heures.
Hao ne réagit pas, et Jeanne ne leva pas les yeux pour obtenir confirmation. Elle avait beaucoup moins d'assurance qu'elle n'essayait d'en projeter.
« L'inverse aurait tout aussi bien pu se produire, » fit-il remarquer à la place, et il avait raison. Jeanne imagina Hans tomber aux mains de Hao. Il n'avait pas continué sa phrase, mais Jeanne l'entendit et la comprit quand même. Il n'aurait certainement pas aidé Hans à s'échapper. Et elle… ne lui en voulait même pas. La différence entre une fillette perdue et un agresseur surentraîné était évidente, en tout cas pour elle. Elle serait quand même, bien évidemment, allée le chercher, même dans le cœur du camp de Hao, même si elle ne devait retrouver que des cendres. Tant qu'il… qu'il était prisonnier et pas autre chose. Mais Hans ne serait jamais autre chose. Il était uni et entier et se rallier à Hao ne serait jamais pour lui qu'un cauchemar irréalisable. Pas comme…
Lui aussi avait hanté ses pensées ces deux derniers jours. Le voir vivant, si à l'aise parmi ces gens, visiblement respecté, écouté…
Le sujet était douloureux, et à la place Jeanne se demanda si elle pouvait demander à Hao ce qu'il aurait fait, dans le cas où elle n'aurait pas pris les devants…
Elle n'osait pas poser la question, de même qu'elle n'avait pas osé lui parler de Boston la première. Faire comme si de rien n'était lui paraissait le plus sûr. Il avait apparemment fini par se lasser de son silence inquiet. Elle se força à reprendre la conversation.
« Je suis contente qu'elle vous ait retrouvé saine et sauve. »
Il s'immobilisa, les doigts autour d'un pion, et elle sentit qu'il la regardait. « Même si tu dois l'exécuter sur le ring plus tard ? Tu m'as ramené une petite sorcière qui a toute intention de devenir grande. »
Jeanne prit son courage à deux mains, leva les yeux et croisa son regard. « Il faut croire que ça ne me ressemble pas de calculer les choses ainsi, » murmura-t-elle avant de demander une précision à son partenaire quant aux règles de son nouveau jeu.
« Oui, il faut croire. »
Un temps. Elle gardait les yeux sur le plateau, sans bien savoir comment continuer à parler de ce qu'elle avait fait, de ce que Hao n'avait pas fait.
« Tu as pu faire des essais ? Pour les palmiers, » dit Hao. Le fait qu'il en parle lui rappela l'émotion bizarre qui l'avait portée quand elle avait découvert sa présence à Boston avec elle. C'était apparemment parti avec Mathilda, ou, en tout cas, elle n'avait toujours pas eu le temps d'y réfléchir.
« Comme ça, » avoua-t-elle, repoussant sa chaise pour aller chercher le petit paquet dans sa penderie. Après tout, il était bien le seul à qui elle pouvait parler de ça. Et peut-être qu'au moins ils arrêteraient de parler de choses qui l'inquiétaient. Elle revint et posa les différents éléments à côté de leur plateau. Les deux petites bobines de fil, l'aiguille sagement rangée dans sa boîte en plastique, le tissu testeur et les modèles.
« Je n'ai pas encore essayé sur la cravate car je n'arrive pas à faire le point correctement, » expliqua-t-elle en désignant le tissu test. Ses coutures étaient boursouflées en vallées et en crevasses bizarres. « Le fil disparaît et ça donne… ça. »
Hao se pencha vers elle et examina le pauvre bout de tissu d'un air critique. « Oui, ce n'est pas idéal, » admit-il facilement. « Montre voir ? »
La partie semblait complètement oubliée, mais Jeanne ne s'en offusqua pas. Après tout, s'il parvenait à faire fonctionner son idée… Par gestes rapides, elle passa son fil, fit un nœud, commença ses points, et sentit le tissu se gonfler sous ses doigts comme s'il avait été vivant. « Je ne connais pas ce vocabulaire en anglais, et le kit n'est pas assez explicite, alors je ne comprends pas ce qui ne marche pas. »
Sans se moquer, Hao acquiesça et tendit la main. « Je crois que je peux te le dire. »
Elle le lui donna, et si leurs doigts s'effleurèrent alors elle ne se laissa pas le remarquer.
« Ce que tu fais, les points en échelle, ce n'est pas une mauvaise idée en général, » expliqua Hao en tirant sur le tissu pour le faire redevenir lisse. « Il te permet de faire disparaître le fil dans le tissu… »
Jeanne le regarda passer son aiguille et ne laissa certainement pas ses yeux tomber vers les blessures qu'elle avait vu recoudre, ou recousu elle-même, avec ces points-là.
« Sauf qu'ici, tu veux que le fil se voie, puisque c'est lui qui va faire le dessin. » Hao lui prit un crayon, dessina rapidement une étoile sur son tissu, et commença à la remplir. « C'est en fait plus simple que ce que tu fais. »
Jeanne le regarda piquer le tissu de son aiguille et l'étoile qui naissait sous ses doigts. « Essaie, » ordonna-t-il en lui rendant le tout. Elle posa son doigt sur l'étoile, acquiesça, et fit de son mieux pour l'imiter. Il lui fallut quelques essais, mais elle finit par réussir à reproduire une étoile, certes un peu bancale. « C'est déjà beaucoup plus proche de ce qu'il me faut, » admit-elle. « Merci. » La politesse ne coûtait rien, fut sa justification interne, mais… elle lui en était honnêtement reconnaissante.
« Si tu veux quelque chose de plus lisse ou de plus rembourré, » Hao dit comme si de rien n'était en lui reprenant l'ouvrage, « tu peux repasser derrière. »
Jeanne le regarda reprendre son travail et se demanda où, ou peut-être quand, il avait appris à faire ça. Marco savait coudre, c'était de lui qu'elle avait obtenu ses vagues notions, mais ses points étaient rapides et propres et presque invisibles. Rien à voir avec ce qu'elle voulait, et ce que Hao était en train de montrer.
« Je vais m'exercer, » promit-elle. Elle n'alla pas jusqu'à offrir de lui montrer le résultat.
« Et sinon, pour le jeu ? »
En vérité, la disparition de la prisonnière arrangeait bien la plupart des X-Laws. Elle leur évitait bon nombre de discussions épineuses qu'ils n'avaient envie d'avoir ni avec les autres, ni avec eux-mêmes, ce qui en soulignait pourtant bien la nécessité. Elles attendraient, se dirent individuellement les intéressés. Avant de s'y intéresser, il y en avait une qu'ils étaient bien obligés d'avoir, et rapidement, celle que la disparition avait provoquée : comment, exactement, la prisonnière avait-elle pu s'enfuir ?
De l'avis de Hans, qui en cet instant n'était plus écouté par grand-monde, il s'agissait du même phénomène qu'en Islande, et il fallait envisager que Hao soit en train de suivre le navire à la trace et de monter une offensive.
Sans aller aussi loin, Christopher, John, Kevin et Marco savaient qu'il y avait une faille importante dans leur système de sécurité et s'en inquiétaient. Les deux chefs d'équipe procédaient à une évaluation complète du système, dans l'espoir d'empêcher qu'une telle chose se reproduise s'il y en avait jamais la possibilité. Porf était pendu au téléphone pour essayer de comprendre comment leurs informateurs avaient pu manquer le déplacement de Hao à Boston juste quand eux s'y arrêtaient, et Kevin se repassait les enregistrements visuels et shamaniques en boucle.
Meene, pour sa part, ne pouvait pas véritablement les aider. Elle épiait ses coéquipiers avec diligence, cherchant un signe de trahison ou tout du moins d'incertitude, mais ils étaient tous entiers dans leur inquiétude et dans leur haine. Par contre, en ce qui concernait l'aspect matériel de la sécurité interne, elle était complètement inutile.
Pourtant, c'est elle que Kevin sollicita pour l'accompagner au hangar, et elle n'hésita pas à accepter.
« Je ne vois pas bien à quoi je peux te servir, » admit-elle alors qu'ils descendaient les escaliers. « Ma spécialité, c'est… »
Mais il ne savait pas ce que c'était. Elle avait veillé jalousement sur ce secret, comme tous les autres. « Ce n'est pas ça, » finit-elle un peu lamentablement, mais il se contenta de rire.
« J'ai assez d'experts sur les bras. Il me faut un regard neuf. On va juste procéder à quelques tests tous bêtes auxquels les autres n'auront pas pensé. Parfois, nous sommes tellement qualifiés que nous manquons ce que nous avons sous le nez. »
Meene patienta gentiment qu'il en vienne au fait.
« Tu es la plus petite et la plus agile d'entre nous. La plus proche de la stature de cette fille.
- Aurais-je manqué la soudaine poussée de croissance de notre seigneur ? »
Kevin ricana. « Je ne voudrais pas l'ennuyer avec des tâches si basses. Et puis, Marco aurait ma tête s'il lui arrivait quelque chose sous ma responsabilité. »
Meene rit poliment, tout en sachant qu'il n'exagérait probablement pas. « Moi, par contre, ce ne serait pas grave ?
- Oh, au contraire. » Kevin s'adoucit. « On a beaucoup de chance de t'avoir.
- Moi ? C'est gentil, mais…
- Pas un mot, s'il te plaît. Un entraînement de maîtresse-nageuse et sauveteuse en mer, quand on vit sur un bateau, c'est essentiel, et ce n'est pas te complimenter que le dire. »
Un peu gênée, Meene faillit ne pas répondre. Puis elle fronça les sourcils. « Comment sais-tu ça ? Je ne l'ai dit à…
- Personne, mais j'ai posé la question à Marco. Vivre sur un bateau sans ces compétences ne me paraissait pas recommandé. »
Meene ouvrit la bouche, la referma, et accepta que c'était sans doute mieux comme ça.
« Marco a bien choisi son équipe, » renforça Kevin. « Attends voir. » Sortant un communicateur de sa poche, il appuya sur un bouton.
« John, tu nous entends ?
- Faites coucou à la caméra, » répondit John, sa voix venant de nulle part et de partout à la fois. Meene fronça les sourcils.
« Je croyais que c'était uniquement des caméras ! Elles nous entendent ?
- Les caméras ? Non, ce n'est que de la technologie, » répondit John. « Kevin et moi testons un meilleur système de communication dans le navire. Il requiert une double autorisation, donc pas d'espionnage. Juste une sécurité de plus. »
C'était un peu mieux que ce qu'elle avait cru, mais quand même.
« Allez, Meen', ne t'inquiète pas ! C'est plutôt rassurant de savoir que tu peux me parler à tout moment, non ? »
Meene décida de taire ses pensées à ce sujet. « Kevin, ces tests ?
- Oui. Les premiers sont pour la porte. Tu peux l'entrouvrir, s'il te plaît ? Juste suffisamment pour regarder la caméra et déterminer si elle est sur la porte. »
Plissant les yeux, Meene le jaugea un moment avant d'obéir. Elle croyait comprendre ce qu'il voulait, mais…
« Je la vois, » dit John derrière elle. « La caméra permet bien de remarquer l'ouverture de la porte. Impossible comme ça. »
Kevin fit un signe à Remiel, qui traversa la porte pour surveiller la caméra de lui-même. John soupira. « Là, non, évidemment. On aurait peut-être dû mettre un capteur ici aussi.
- Pour l'instant, il n'y en a qu'à l'extérieur, » rappela Kevin. « Nous n'avons pas eu le temps d'adapter le système pour une prisonnière. »
Meene soupira. « Espérons que nous n'ayons pas à le faire. »
Elle ne se permettrait pas de telles remarques devant tout le monde, mais Kevin et John, elle le savait, étaient de son avis. Hao mis à part, impliquer des enfants dans leur quête de justice et de vengeance semblait… déplacé. Ils étaient tous, ou du moins elle l'espérait, mal à l'aise à l'idée de battre et d'exécuter des gosses.
« Hans a raison, cependant, » dit Kevin, et elle manqua s'étouffer. « Ce sont des choses auxquelles nous n'avons pas pensé, et il faudra le faire avant que le tournoi ne commence. »
Elle n'osa d'abord pas répondre. Ici tous avaient de l'ancienneté par rapport à elle; elle n'était jamais bien sûre de ce qu'elle pouvait dire ou non. « Tu veux dire que tu aurais voulu interroger la petite ?
- Je veux dire que si on ne veut pas que Hans – ou John, pardon John, ou Marco, vous êtes bien parfois du même genre – ait de nouveau l'occasion de prendre une décision sans consulter personne, il faut établir des protocoles. Nous avons été idiots de ne pas le faire jusqu'à présent. »
Meene lui concéda ce point.
« Les tests suivants sont pour le hangar lui-même. On n'y a pas encore installé les micros, donc si tu veux dire au revoir à John…
- À plus, Meene ! »
Elle sourit, un peu gênée, et le salua avant de pénétrer plus avant dans le hangar. Il était constamment éclairé, par les néons et par Zeruel lui-même, mais il était aussi assez encombré.
« Est-ce qu'on est sûrs qu'elle est sortie du navire ? »
Kevin se tourna vers elle. « Pardon ?
- Il y a de quoi se cacher ici. » Elle indiqua les conteneurs le long du mur. « Vous y avez sûrement pensé, mais…
- Non, c'est une bonne remarque. John et Larky ont scanné le navire pour essayer de repérer sa présence shamaniquement, mais il serait sans doute intelligent de vérifier manuellement, aussi. »
Meene jeta un autre regard aux formes sombres. S'ils trouvaient la petite entre deux cartons, ou, plus inquiétant, au coin d'un couloir…
« Il y a très peu de chances que ce soit le cas, » tenta de la rassurer Kevin. « Je pense qu'elle n'a même pas eu à quitter sa cage. Son fantôme est venu jusqu'à elle, ou Hao l'a ramenée à lui sans avoir à l'en sortir.
- Parce que la cage était encore fermée, n'est-ce pas ? » Rien que le fait d'avoir à parler de cage la mettait mal à l'aise. Kevin avait raison de parler de protocoles.
Kevin acquiesça et considéra la haute stature de Zeruel, et la petite cage qui se découpait contre sa lumière. S'approchant d'un des panneaux, il appela d'en haut le monte-charge. Meene avait beau rester silencieuse, elle se trouvait un peu bête. Rien de ce qu'il faisait ne nécessitait sa présence à elle.
Alors que le monte-charge les élevait vers la passerelle, elle observa Kevin de travers. Avec son masque, il était impossible de deviner ce qu'il pensait. Son rang dans l'organisation n'était pas bien plus élevé que le sien, mais il semblait beaucoup plus intégré qu'elle, et beaucoup plus essentiel aussi. Il savait exactement ce qu'il faisait.
Elle l'envia en silence.
« Tu n'es jamais montée jusqu'ici, je me trompe ? »
Tirée de ses pensées, Meene secoua la tête. « C'est Marco qui a libéré Gabriel pour moi. Il m'a laissée en bas, parce que Gabriel était si excitée qu'elle aurait pu me faire tomber, selon lui. »
Kevin lâcha un léger rire que Meene partagea, malgré sa gêne.
« Tu n'es pas la seule, je te rassure. Raphael et Uriel aussi ont été assez difficiles à maîtriser, au début. »
Meene cilla. John et Larky ne lui en avaient jamais parlé. Cela dit, elle n'avait pas non plus vraiment parlé des troubles causés par Gabriel. Même maintenant, son esprit n'était pas sagement à son côté; elle flottait quelque part dans les plafonds du hangar, scintillant doucement dans la pénombre. Rien à voir avec Remiel, qui était déjà logé dans son arme, prêt à être tiré.
« Peu de gens ont de raisons de venir ici, de toute façon. C'est surtout au cas où, en vérité.
- Au cas où on aurait besoin d'enfermer des gens dans des cages. »
Kevin commença par ne pas répondre, et Meene craignit d'être allée trop loin.
« Pardon, c'est que…
- Au cas où nous perdrions l'un de nos membres et qu'il faudrait trouver un nouveau propriétaire à son ange, » finit-il en l'interrompant. « Je dois avouer que d'autres utilisations moins… orthodoxes, sont aussi possibles, mais ce n'est pas le but premier. »
Meene acquiesça gravement. Ils étaient arrivés en haut; elle débarqua, et il la suivit.
La passerelle traversait tout le hangar, s'arrêtant à peine quelques mètres avant le verre de la salle de réunion. Elle était bardée de rails de sécurité, et une petite console de contrôle trônait en face du monte-charge.
Kevin indiqua à Meene de s'en approcher. « C'est ça que tu utiliserais, si tu voulais, par exemple, libérer Zeruel, ou approcher la cage de la plateforme. »
Meene se pencha, mais quand elle alluma la console celle-ci lui demanda un mot de passe. Kevin y entra le sien et lui montra le menu. « Là. » D'une pression du doigt, il fit approcher la cage vide. Elle s'arrêta au-dessus de la passerelle dans un bruit mécanique.
« C'est comme ça qu'on a trouvé la cage. D'ici, elle pourrait facilement descendre, quitte à avoir la clef.
- Qui était…
- Dans la poche de Christopher. Il fallait que ce soit quelqu'un que Hans ne puisse pas intimider, » expliqua Kevin.
Meene fit la moue, mais il la devança. « Je lui ai parlé. Il n'a confié la clef à personne et il ne lui a pas ouvert. »
Christopher était un homme droit, et Meene lui faisait confiance. Pour autant, savoir que cet angle était couvert – il était difficile de mentir à Kevin – la rassurait un peu.
Elle avança la main et toucha la cage. Solide, inchangée. « Il aurait pu l'en sortir en brisant des barreaux, mais ils sont tous là, » murmura-t-elle doucement.
« Porf les a examinés. Il ne voit aucun signe de torsion – donc à moins d'être vraiment doué, il ne s'agit pas de quelqu'un capable d'écarter les barreaux et de les remettre en place. Ça devrait quand même se voir. »
Meene acquiesça.
« Attention. »
Elle recula la main, et Kevin ramena la cage à sa position initiale.
« Tu peux essayer d'attraper la cage de là où tu es ? »
Fronçant le nez, Meene tendit le bras et se pencha au maximum. Même comme ça, il lui manquait un bon mètre. « Sans la console, ce serait rigoureusement impossible, » lança-t-elle.
« La console ne répond qu'à un code d'accès et seul celui de Marco est permanent, » lui apprit-il.
« Et on sait que ce n'est pas lui qui a libéré la fille. » Il n'y avait besoin de rien pour qualifier cette phrase.
« Il faut croire qu'il y a bien eu une intrusion, même si on ne peut pas la détecter. Hao est venu la chercher. »
Ils se regardèrent, et Meene sentit qu'il partageait son frisson. Ils attendaient tous ce moment, cette chance de se venger. Penser qu'ils étaient passés à côté, que pendant qu'ils étaient encore dans l'infirmerie à discuter il était venu puis reparti…
« Peut-être, » osa-t-elle, « qu'elle est partie toute seule. Hans n'est pas parvenu à capturer son esprit. Il a pu se cacher sur elle, ou la suivre à distance.
- Sans être capté par nos détecteurs ? Il faudrait que cette fille soit étonnamment puissante. Elle était salement amochée.
- La pauvre. » Meene ne l'avait pas dit très fort, mais elle savait que Kevin le pensait aussi. C'était une chose de rendre la justice, et une autre de faire saigner une fille qui était à peine plus grande que leur seigneur.
« Marco m'a demandé d'étendre le réseau des capteurs. Je crois que les inquiétudes de Hans l'affectent plus qu'il ne veut bien l'admettre. »
Meene haussa les épaules. « À ce niveau ce ne sont plus des inquiétudes. Quelqu'un est venu ici et nous n'avons pas pu le détecter; il est logique de faire de notre mieux pour qu'il ne recommence pas, non ? Surtout que ce n'est probablement pas la première fois. Reiheit n'est pas paranoïaque, nous sommes vraiment surveillés. Autant s'y faire dès maintenant. »
Kevin acquiesça.
« Où veut-il des nouveaux capteurs ? Est-ce qu'ils fonctionnent pareil à l'intérieur et à l'extérieur ?
- Oh, ce ne sont pas nos premiers capteurs intérieurs, » admit Kevin. Son masque était pointé dans la direction de Zeruel, mais il n'y avait rien de particulier à remarquer.
Confuse, Meene fronça les sourcils. « Je croyais… La salle des caméras ne montre de capteurs qu'à l'extérieur !
- C'est vrai. Il faut faire une manipulation pour afficher tous les capteurs.
- Tu veux dire que Marco nous espionne à notre insu ?
- Ce n'est pas tellement plus invasif que les écrans. Et si tu n'as rien à cacher, tu n'as rien à craindre, pas vrai ? »
Meene scruta son masque, en vain. « Voilà qui te ressemble peu. »
Il pencha la tête. « C'est assez récent. Je pense qu'il avertira les autres bientôt, jusqu'à maintenant il s'agissait plus simplement d'un test. Malheureusement ils ne couvraient pas le hangar. »
Il fallut beaucoup de retenue à Meene pour ne pas rouler des yeux. Évidemment.
« Où étaient-ils, alors ?
- Tout le couloir du pont principal. L'arène, aussi. Et le couloir de notre seigneur. »
Il ne se formalisa pas de l'expression de Meene.
« C'est pour ça que Marco était inquiet. Le capteur ne…
- Ce capteur n'est pas censé couvrir sa chambre, » la coupa Kevin. « Il couvre peut-être un mètre derrière sa porte, en vérité, mais il n'est pas fait pour ça.
- Est-ce qu'elle est au courant ? »
L'offense dans la voix de Meene ne sembla pas choquer Kevin, mais elle le vit lui tourner le dos, et ça ne lui plut pas du tout. « Alors ? Kevin !
- Si Marco estime qu'elle doit le savoir…
- C'est complètement irrespectueux ! »
Il tapota la console. « Je ne peux te contredire, et j'ai conseillé à Marco de le lui dire le plus tôt possible, mais je ne peux rien faire de plus, et toi non plus. »
Meene ouvrit la bouche, la referma, et serra les poings. « Je trouve ça… »
Une alarme retentit soudain, déchirant l'espace entre eux. Meene, surprise, manqua tomber de la plateforme, et Kevin ne la rattrapa que par le bout du col. « Qu'est-ce que…
- C'est une alarme incendie, » souffla-t-il en la ramenant vers lui. Puis il la relâcha et se dirigea vers la console. Un avertissement en grandes lettres rouges la barrait à l'horizontale.
D'une pression, Kevin fit apparaître une carte. « C'est dans… »
Il jura. Meene ne l'avait jamais entendu jurer.
Meene lut par-dessus son épaule. « La bibliothèque ? Oh, non…
- Avec les bandes et les livres, c'est une vraie poudrière. Il faut y aller, tout de suite ! »
Sans attendre l'ascenseur, Kevin appela Remiel, qui les amena au sol en à peine quelques secondes. Kevin se précipita vers les escaliers, Meene sur ses talons.
Depuis sa cachette derrière la tête de Zeruel, Jeanne laissa échapper son souffle. Elle n'avait pas trouvé d'autre endroit où se mettre quand elle avait entendu Meene entrouvrir la porte, et s'ouvrir un portail aurait été trop évident une fois qu'ils étaient dans la pièce.
Voilà une semaine que Marco lui apportait tous ses repas à sa chambre pour qu'elle ne la quitte pas. Elle devenait claustrophobe. Elle avait profité du roulement des caméras pour venir voir Zeruel, et manque de chance…
Mais était-ce un manque de chance ? Elle avait presque l'impression que Kevin… savait, même s'il était impossible qu'il l'ait vue. Sinon, pourquoi s'étendre sur la surveillance augmentée à l'intérieur ? Meene ne s'écartait jamais de ses tâches. Jeanne, elle, avait pris la mauvaise habitude de se promener un peu partout. Ce genre de capteurs lui compliquerait la tâche, voilà qui était sûr.
Mais elle avait des sujets d'inquiétude bien plus pressants. Un incendie dans la bibliothèque. Un incendie… Quelque chose dans sa gorge l'empêchait de respirer correctement. Plutôt que de continuer à réfléchir dans sa cachette, elle revint à sa chambre et alla pour en sortir.
Elle faillit rentrer dans Marco, qui semblait essoufflé. D'où venait-il en courant, l'animal ?
Et d'où lui venait cette pensée, à elle ? Elle lui en voulait, sans être bien encore sûre à quel point. Elle n'avait pas eu le temps de démêler ses sentiments à ce sujet. Des capteurs dans sa chambre ?
« Seigneur, il se passe quelque chose, » disait-il. « Nous devons sortir. »
Jeanne acquiesça. Pour sortir du bâtiment il faudrait passer devant la bibliothèque, et Jeanne avait toute intention de s'y arrêter et de régler la situation.
Le regard de Marco l'arrêta pourtant. Il y avait quelque chose de… terrible dans ses yeux. De hanté.
Un incendie. Il y avait un incendie sur le navire. Il n'était pas étonnant qu'il soit terrifié. « Marco, » souffla-t-elle, alors qu'il ne bougeait pas. « Tout va bien se passer. »
Lui prenant la main, elle l'entraîna vers l'escalier. L'incendie ne devait pas être complètement hors de contrôle, parce que l'étage supérieur n'était pas envahi de fumée; Jeanne demanda quand même à Marco de se pencher. Elle avait lu dans les livres de Kevin que c'était ce qu'il fallait faire.
Il n'y avait qu'une personne devant la bibliothèque : Meene. La porte en était fermée.
« Quelle est la situation, » demanda Jeanne en arrivant à son niveau.
Meene tourna la tête pour croiser son regard et Jeanne vit le nuage de la honte hésiter entre elles. Le secret de Kevin lui pesait déjà, sans doute, alors même que Jeanne était quasiment convaincue qu'il avait fait de son mieux pour le lui transmettre, à elle.
À moins qu'elle aussi ne soit affectée par l'idée d'un incendie sur le navire.
Une voix en Jeanne lui demanda pourquoi elle n'était pas aussi inquiète que les autres.
« La situation, Meene, » répéta-t-elle.
« L'alarme s'est déclenchée il y a trois minutes et vingt-et-une secondes, seigneur, » répondit Meene. « Porf et Larky étaient sur place. Ils ont pu maîtriser la flamme mais ils sont en train de sécuriser les archives.
- Le feu était dans les archives, » répéta Jeanne, pour s'assurer d'avoir compris. La petite pièce au fond de la bibliothèque était pleine de boîtes en carton contenant les cassettes de sécurité.
« Kevin est à l'intérieur, » devina-t-elle.
« Avec Porf et Larky. Ils ont fermé la porte pour éviter tout appel d'air. John est aux caméras; il a pu nous coordonner. Les autres sont sur le pont supérieur… là où vous devriez être, si je puis me permettre. »
Jeanne cilla; Marco toussa, clairement ennuyé. « Je suis allé la chercher, et…
- Vous n'avez rien à faire là, ni l'un ni l'autre, » ajouta gentiment Meene. « Montez sur le pont. Je suis juste là pour faire la liaison avec eux. »
Liaison dont ils n'allaient apparemment bientôt plus avoir besoin, parce que la porte s'ouvrit, et les trois X-Laws en sortirent. Larky et Porf étaient un peu ensués, et Porf toussait comme un noyé.
« Il faut le sortir, » dit Larky. « La fumée de ces cassettes est un pur poison. »
Marco fronça les sourcils et regarda la porte fermée. « Est-ce sûr de…
- Oui, il n'y a plus de danger, » fit Kevin d'une voix éteinte en sortant derrière eux. « Tout est couvert d'eau ou de mousse anti-feu.
- Mais alors…
- Tout ce qui était là-dedans va sûrement être inutilisable. Pardon, Marco. »
Le blond secoua la tête. « As-tu raison de soupçonner une maladresse derrière cet incident ?
- Pas de ce que j'ai pu voir, » dit Kevin, « mais il faudra que quelqu'un d'autre examine les lieux pour t'en assurer sans biais. Non, je n'ai pas pu déterminer de cause. »
