Oiseaux de Paradis

Deuxième partie : Komorebi

Treizième chapitre : Parodie de martyre

Auteur : Rain

Disclaimer : Un deux trois, Shaman King pas à moi, quatre cinq six, rien qu'une admiratrice, sept huit neuf, je me fais pas de sous, rien ne rime mais c'est pas grave.

Léon Deubel, Instants de Fête

"Un clown, sur des tréteaux, parodie son martyre,

Et la foule, aux éclats de voix de l'histrion,

Acclame par instants la souffrance de rire."

*sifflote* Symbolisme? Quel symbolisme?

Soundtrack : Gold (Echos), Conquest of Space (Woodkid) Fiction (Echos)

Note :

Bienheureux les pauvres d'esprit, car le royaume des cieux leur appartient.

Le numéro du chapitre tombe étrangement bien...

Dernier chapitre d'avance! Profitez-en du coup :P


« Verdict, on a perdu une grande partie des archives vidéo de ces derniers mois. Certaines ne sont qu'abîmées, mais il faudrait beaucoup de temps pour réparer les bandes, et je ne peux pas garantir un très bon résultat, » expliqua Kevin. De l'avis de tous ceux qui avaient les compétences nécessaires, il était désormais sans danger de revenir à l'intérieur, et ils s'étaient regroupés en salle de réunion.

« Réparer, » répéta Larky.

« Pour certaines, je peux récupérer des fragments et les rendre lisibles, quitte à coller deux périodes distinctes. Mais ça prendrait du temps; c'est du travail fin. »

Ils avaient l'habitude; personne ne regarda les mains que Kevin venait de faire râcler sur la table. Impossible, comme toujours, de deviner sa pensée, et pourtant Jeanne le sentit contrarié. Ces bandes étaient sous sa surveillance. Ce cabinet n'était plein que de ce qu'il admettait à l'intérieur. Si le départ de feu était accidentel…

« Je ne sais pas si c'est très utile, » intervint John.

« Nous gardons ces bandes pour une bonne raison.
- Et je ne la discute pas, » tempéra son chef d'équipe, sentant comme son seigneur le terrain miné. « Mais c'est beaucoup te demander. Peut-être que quelqu'un d'autre pourrait, sous ta direction…
- Trop risqué. Ces bandes sont fragiles, et abimées par le feu ou la fumée. »

Christopher inclina la tête, laissant Kevin faire à son idée.

« Il faudra lui dégager du temps, » ajouta John. « Aux caméras, en patrouille – il ne peut pas tout faire. On ne te laissera pas tout faire. On peut te remplacer.
- Si Kevin doit faire ça, je peux prendre une partie de ses tours de garde, » dit Meene précipitamment.

« Je peux le remplacer aux caméras, si ça aide, » dit John ensuite.

Hans, dans son coin, sembla sur le point de dire quelque chose, mais Meene l'avait devancé. « Reiheit, tu veux m'accompagner ? On ne sera pas trop de deux, au moins pour ce soir. »

Jeanne dut s'avouer aussi surprise que les autres. Hans n'avait jamais été autrement qu'exécrable avec Meene. De plus, sans que ç'eut été dit, il était plus ou moins clair que plusieurs membres du groupe le tenaient responsable pour tout ce qui s'était produit depuis la capture de la sorcière. Pourquoi Meene recherchait-elle sa compagnie ?

Du regard, elle établit que personne d'autre ne comprenait le geste, et décida après hésitation d'y voir une grande réserve de générosité. Ça, ça cadrait bien avec Meene, la Meene qui avait immédiatement voulu lui faire un anniversaire quand elle avait su qu'elle n'en avait pas. Ça, c'était compréhensible.

Marco, remis de son choc, regarda le planning. « Je ne sais pas si c'est nécessaire. Le navire est bien gardé et vous avez besoin de dormir, tous les deux.
- Personne ne va dormir, » dit Christopher d'une voix fatiguée. « Pas après ça, même si Hao n'est pas derrière le départ de feu. Laisse-les faire. »

Tout le monde le regarda. Jusque-là, personne n'avait osé mentionner son nom à voix haute. C'était un peu comme appeler le mauvais sort. Pourtant, il avait raison; Jeanne comme Marco le devina sur les visages fermés. Ils se pensaient illisibles, mais ils vivaient ensemble depuis un moment, déjà, et il était clair qu'ils étaient tous à cran.

« Quelqu'un a une idée de ce qui a pu se produire ? »

Elle se savait jouer avec leurs nerfs, mais il lui importait de savoir exactement ce qu'ils en pensaient, même s'ils devaient s'énerver.

Les autres se regardèrent un long moment. Puis John soupira. « Il n'y a pas de trace shamanique dans la pièce, du moins pas au premier regard. La réserve contient un certain nombre de produits chimiques. Les caméras ne placent personne dans la zone au moment du départ de feu. Je crois qu'il ne s'agit que d'un incident rare. »

Jeanne ne dit rien. Ç'aurait pu la rassurer, sauf qu'en Islande non plus, Hao n'avait laissé aucune trace. C'était pourtant bien lui, là-bas.

« On ne peut être sûrs de rien, pour l'instant, » ajouta Kevin, la voix mesurée. « Accident, négligence, sabotage, tout est possible. Je pense qu'il ne faut pas s'avancer plus pour l'instant.
- Alors quand ? »

On y était. Hans ne pouvait plus se retenir.

« Vous ne vous trouvez pas ridicules, tous ? Pendant combien de temps va-t-on s'amuser à croire à des accidents ? Boston prouve que j'ai raison. Hao nous suit et se fout de nous. Et…
- Honnêtement, si c'est là toute sa vengeance pour la gosse, je dis tant mieux, » le coupa Porf.

Jeanne cilla, sans bien savoir si c'était du courage ou de la témérité. Il était le moins à l'aise dans ces discussions, alors que Hans… Pour qu'il s'avance ainsi…

« Pardon ?
- John ne l'a pas mentionné pour éviter de te blesser, mais c'est aussi une possibilité. »

Hans plaqua les mains sur la table. Christopher se redressa, ostensiblement pour se placer entre les deux hommes. « Kevin l'a dit, c'est trop tôt pour savoir. Marco ? »

Le blond leva le nez de son planning, et Jeanne remarqua à quel point il était blême.

« Changeons de trajet. Éloignons-nous des côtes; personne ne pourra nous suivre sans se révéler en haute mer. Puis, plein cap sur notre destination. Pendant ce temps-là, on répare les bandes, on nettoie la réserve, et on inspecte tout le navire pour être sûrs qu'il n'y ait pas d'autre risque. Meene a levé un point intéressant : la sorcière est peut-être encore sur le navire. Elle a pu lancer le feu. Si on la trouve, on saura. »

Marco fixa Christopher un long moment, et Jeanne craignit l'explosion, mais rien ne vint. Rien, si ce n'était un léger mouvement de tête. Marco disait oui.

« On va tout passer au peigne fin. Teams de trois, depuis le pont supérieur jusqu'au fond. Compartiments scellés. Si elle a trouvé un code, ce sera indexé. »

Cela sembla mettre un terme aux discussions et Jeanne aurait dû s'en contenter, mais un autre sujet d'inquiétude lui était venu dans la même seconde. Marco était trop calme. Trop calme, ce n'était pas normal, et c'était étrangement plus inquiétant que la réserve. Il était le cuisinier du groupe, il veillait attentivement sur leurs stocks. Cela faisait cinq jours qu'ils avaient quitté le port en catastrophe. Si Mathilda était encore là, elle aurait dû se servir à un moment ou à un autre, et ils l'auraient attrapée.

Et elle n'était plus là, de toute manière.

Jeanne se leva et fit quelques pas dans sa direction alors que les autres commençaient à ranger la salle. « Marco…
- Pardon, seigneur, je suis de garde. Porf vous ramènera à votre chambre. »

Elle en resta interdite.

« Marco, c'est important… »

Sans l'écouter, il s'éloigna vers l'escalier, et Jeanne eut l'impression de se prendre un marteau sur le crâne. Ses oreilles lui firent mal soudain, comme si quelqu'un appuyait dessus, et elle ne trouva pas les mots qui auraient arrêté son capitaine. « Seigneur, » dit Porf doucement, et Jeanne le suivit pour ne pas faire de scène, mais intérieurement elle paniquait. Marco n'était pas dans son état normal. Quelqu'un lui avait donc fait quelque chose. Marco ne lui aurait jamais parlé comme ça, autrement. Elle en était convaincue.

Et elle ne connaissait qu'une personne capable de 'faire quelque chose' à son capitaine. Elle avait l'air bien ridicule maintenant, avec sa noblesse idiote ! Hao avait endormi sa méfiance si rapidement…

Le feu, c'était sûrement lui, aussi, mais pas pour se venger; c'était un déguisement, une distraction pour que personne ne remarque ce qu'il faisait. Elle ne s'était pas laissée prendre, bien. C'était plutôt bon signe, qu'elle ait été imperméable à cette manipulation. S'il ne s'en rendait pas compte, peut-être que…

« Seigneur, » dit Porf doucement. « Votre chambre. »

Ils étaient en effet arrivés. Porf lui tint la porte et la referma derrière elle, un goût amer sur la langue. C'est seulement quand elle l'entendit s'éloigner qu'elle remarqua l'autre porte.

Pas celle qui s'ouvrait sur le couloir, ni sur la salle de bain, ni sur sa penderie. Non, il y avait une quatrième porte, comme peinte en trompe-l'œil sur la paroi du navire. Elle devait être peinte, parce que sinon il y aurait eu un gigantesque trou dans la coque. Le mur semblait avoir reçu un tir de canon, et pas n'importe quel canon : elle aurait presque pu se glisser dans le trou sans se pencher.

Jeanne s'approcha, sans bien oser toucher les bords. Ils s'avançaient dans sa chambre, terrifiants de réalisme.

Elle n'avait pas besoin de parler à Shamash pour savoir que ce n'était pas lui. Pas eux. Et…

« Tu le crois ? Quand il dit que ce n'est pas lui non plus ? »

Son murmure n'avait pas besoin d'être plus précis.

« Il n'est pas ici, et ce n'est pas sa signature. »

Son esprit avait le nez, pour ces choses-là. Les signatures, les âmes, c'était après tout ce qui leur permettait d'ouvrir leurs portes. Mais même s'ils avaient réussi à localiser Hao, il pouvait se cacher, transformer sa signature. Comment aurait-elle pu en être sûre ?

« Et l'incendie ? Et Marco ?
- Je ne l'ai pas senti, » concéda Shamash, qui suivait ses pensées. S'il était là, il devait être parfaitement invisible, ce qui était… effrayant, pour dire le moins. Au début non plus, ils n'avaient pas réussi à le sentir. Elle avait un peu de mal à respirer.

« Y a-t-il quoi que ce soit d'anormal ? À part lui ? »

L'esprit ferma son livre. « Non, » finit-il par dire, comme s'il s'en étonnait. « Il n'y a que nous dans cette salle. Tu es la seule avec un Over-Soul actif. »

Jeanne soupira, jetant un œil à ses bras encore en train de cicatriser. Première journée dans l'Iron Maiden depuis l'incident. Voilà qui réglait la question : ils étaient incapables de sentir Hao, et Hao avait lancé sa campagne de sabotage maintenant qu'il croyait sa méfiance endormie. Si elle ne pouvait pas le sentir, ça signifiait aussi qu'elle ne pouvait en parler à personne sans prendre le risque qu'il l'entende. Jeanne serra son poing brûlé et le rouvrit, fixant la peau lisse.

Et elle l'attendit.

De pied ferme.

Il avait la désagréable habitude d'aller et venir en profitant de ses moments d'absence. Si elle tournait la tête, si elle allait à la salle de bain, si elle regardait par la fenêtre, elle était attrapée.

Pas cette fois. Il apparut près de sa chaise, sans avoir l'air surpris de l'attitude de Jeanne. Elle décida que ça ne jouait pas en sa faveur.

Il dut sentir qu'il n'était pas vraiment le bienvenu, parce qu'il ne s'assit pas immédiatement, et aucun plateau de jeu n'apparut avec lui.

« Tu n'as pas passé une bonne semaine, » devina-t-il.

« Est-ce que c'est vous qui avez mis le feu ? »

Jeanne pouvait douter de beaucoup de choses, mais elle se savait très, très forte en détection de mensonges. Et quand bien même elle ne saurait pas déterminer s'il mentait, cette question lui dirait au moins qu'elle était au courant et qu'elle le surveillait de près.

Hao cilla, et fronça les sourcils. Un tout petit peu.

« Non. »

Et il n'avait pas l'air de mentir. C'était d'autant plus frustrant.

« Il s'est passé quelque chose, » dit-il ensuite, avec un sourire bizarre.

Jeanne serra les lèvres. « Nos archives ont pris feu. » Elle hésita. « Et Marco ne se comporte pas comme d'habitude. »

Il ne s'était pas assis, ne l'avait pas quittée des yeux. Alors, d'un signe de tête, Jeanne lui indiqua la porte. « Et j'ai trouvé ça. Le même jour. »

Hao tourna la tête avec une vitesse presque serpentine. Sa surprise semblait honnête; Jeanne se prit à la croire.

« Je n'ai pas mis le feu. Je n'avais aucune velléité de revanche, » dit-il doucement. Elle décida qu'elle n'aimait pas son ton. Peut-être parce qu'il semblait sincère. Peut-être parce qu'il avait un arrière-goût de condescendance insupportable. « Et je n'exerce plus aucune influence sur les tiens. Je t'ai promis que nos discussions seraient mes seuls moments ici avant le tournoi. »

Certes. Jeanne se décolla du mur, sans trop s'approcher pour l'instant.

« Et, comme je te l'ai déjà dit, je ne sais pas ouvrir ces choses. »

Elle détecta une vague pointe de dégoût sous la curiosité, sans la comprendre. « Elles vous inquiètent, » tenta-t-elle tout de même.

« Pas toi ? »

L'étrangeté dans sa voix s'était quelque peu apaisée.

« Si, » admit-elle sans réfléchir. « Mais c'est sur mon navire qu'elles apparaissent. Vous pouvez partir quand vous voulez. »

Elle n'avait pas prévu de le dire comme ça, se rendit-elle compte juste après.

Il releva les yeux vers elle, et elle se demanda si elle l'avait blessé, même si ç'aurait bien été le comble. « Tu ne veux plus de ma présence ici ? »

Quelque chose dans ses yeux la fit hésiter. Pas de seconde chance, il l'avait dit dès le début. Et s'il ne mentait pas, son hostilité soudaine était un peu déplacée. « Ce n'est pas là que je voulais en venir, » dit-elle de la voix la plus égale qu'elle possédait. « Ces portes doivent être une très grande menace, pour que vous, qui pouvez quitter cet endroit à tout moment, soyez si immédiatement inquiet. »

Il ne la lâcha pas du regard, et malgré son malaise Jeanne tint bon. Si ces choses étaient dangereuses, elle devait les faire disparaître. C'était un trop grand risque à imposer aux siens. Alors s'il avait des réponses, elle les voulait.

« Tu peux aussi partir quand tu veux, » dit Hao doucement.

Puis, comme s'il sentait porter son propre coup, il continua : « Je ne crois pas qu'elles soient un danger pour les tiens. Je parierais qu'ils ne pourront même pas les voir. »

Jeanne cilla et regarda la porte. Pas les voir ?

« Vous savez ce que c'est, alors. C'est vous qui avez fait disparaître l'autre. »

Il secoua la tête. « Rien de tel, j'en ai peur. Je reconnais l'art shamanique à l'œuvre, mais là s'arrête ma connaissance. »

Il fallut toute sa retenue à Jeanne pour ne rien montrer de sa surprise. Parce qu'il mentait. Il venait de mentir. Elle était capable d'identifier quand il mentait. Ce n'était pas aussi évident qu'avec les autres, mais elle reconnaissait le décalage dans sa voix, sa façon de se détacher du sujet…

Malgré elle, elle jeta un œil vers lui, et leurs regards se croisèrent. Il savait. Il savait qu'elle savait.

La pression fut immédiate et insupportable, alors elle baissa les yeux. Elle se sentait bizarre, comme après avoir bu du thé trop chaud. Ce n'était pas de la honte, pas tout à fait, et pas juste de l'embarras. C'était…

Il s'éclaircit la gorge. « Si tu ne me crois pas et que c'est moi, le responsable, tu devrais être capable de le sentir. Tu m'as déjà vu à l'œuvre. »

Jeanne y réfléchit une seconde. Le mensonge n'avait pas été là. Ce n'était pas lui qui avait ouvert la porte. Sauf que… « Shamash et moi non plus, nous n'avons pas ouvert cette porte.
- Et pourtant cette pièce est saturée de ton énergie. »

Hao retrouvait de sa superbe, soudain. Jeanne préféra le contourner et s'assoir à son bureau. « C'est ma chambre. » Peut-être qu'il valait mieux ignorer ce qu'elle ne pouvait comprendre et espérer que la porte disparaisse toute seule, comme l'autre.

« Tu n'es pas curieuse ? »

Elle affronta son regard. Elle n'était que ça. Mais s'il ne savait pas, et qu'elle ne savait pas…

« Si j'étais toi, j'ouvrirais cette porte, » ajouta Hao tranquillement, et Jeanne pila presque. Puis elle réfléchit.

« C'est un peu grossier, comme tactique, de votre part. »

Hao haussa les épaules. « Je peux essayer, si ça te fait plaisir, mais je ne pense pas en être capable. C'est déjà la deuxième : il est évident qu'elles ne te laisseront pas tranquille, alors autant aller au-devant du mystère, tu ne crois pas ? »

Elle ne bougea pas.

« Vous êtes bien volubile, tout d'un coup.
- Je suis convaincu par mon idée. »

Jeanne se souvenait vaguement d'un calembour de Meene au sujet de Hans, mais elle n'osa pas le répéter.

« C'est rare que vous soyez aussi transparent, » dit-elle à la place. « Pourquoi voulez-vous que je l'ouvre ? » Elle ne se déroba pas devant le sourire. Elle savait qu'elle tenait quelque chose. « Je ne l'ouvrirai pas si vous ne dites rien. »

Hao cessa de sourire, mais il mit encore un peu de temps avant de se décider.

« Parce que cette porte est une question et j'aimerais une réponse. C'est irritant, les questions sans réponse. »

Jeanne était bien d'accord, et cela expliquait sans doute la vague animosité qu'elle sentait monter en elle envers l'homme qui lui faisait face.

« Vous en savez plus que vous ne voulez bien le dire.
- Je l'admets. Dire que là s'arrêtent mes connaissances était en effet déplacé. »

Jeanne relâcha son poing brûlé. « J'ouvrirai cette porte, alors, une fois que vous m'aurez dit ce que vous savez. »

Hao lâcha un léger rire.

« Qu'est-ce qu'il y a ?
- Oh, rien. C'est amusant à quel point tu es précautionneuse avec moi. »

Elle cilla et ouvrit la bouche pour lui rappeler qui il était, et qui elle était, puis se ravisa. « Cette… chose vous inquiète. La prudence est de mise.
- C'est vrai, c'est vrai. Ce que je sais, voyons voir…
- Vous cherchez à gagner du temps, » comprit Jeanne, avec la douce impression de rêver.

« Disons plutôt que tout ce que je sais n'est pas particulièrement intéressant et que faire le tri n'est pas forcément immédiat, » corrigea Hao en s'approchant quelque peu de la porte. Ce faisant, il lui tournait le dos, et Jeanne se demanda, un peu piquée au vif, si c'était pour mieux dissimuler ses intentions.

« Quelque chose utilise tes capacités à ton insu, ou sait les refléter avec une si grande précision que c'est tout comme, » établit Hao. « Quelque chose essaie de communiquer avec toi. Retarder ce genre de rendez-vous ne me paraît pas… particulièrement recommandé.
- Vous voulez dire que ça pourrait empirer.
- Que notre interlocuteur pourrait s'impatienter. »

Jeanne étala ses mains sur le bureau. Une part d'elle insistait que ça devait être un piège. Qu'il ne pouvait pas sérieusement s'agir d'autre chose. Hao avait essayé une première fois avec la porte sur le pont, et comme elle n'avait pas mordu il recommençait. En lui conseillant si gentiment d'obéir.

Sauf que ça n'avait pas de sens. Et qu'il avait dit 'notre'.

Jeanne consulta Shamash du regard et ne trouva là qu'un miroir poli.

« Je suis surpris, » dit Hao de là où il était, « que tu n'aies pas fait tes propres recherches. C'est gentil de m'attendre, mais…
- Je l'ai fait, » protesta-t-elle. « Ou du moins j'ai essayé. Mais… » Critiquer la bibliothèque de Kevin devant lui avait un goût amer. Elle devait tout inventer, rien que pour elle-même. « Les ressources écrites sur le shamanisme sont rares.
- Certes. Et ton fantôme gardien n'a pas non plus d'idées ? »

Il n'avait jamais mentionné Shamash auparavant; Jeanne lui jeta un œil nerveux et hésita avant de répondre.

« Il ne sait pas d'où viennent ces portes-là, non. »

Hao tourna la tête, et Jeanne le vit une seconde fixer Shamash comme s'il doutait de sa parole, mais il ne dit rien. Elle n'avait pas menti, alors ça lui aurait fait mal qu'il dise quelque chose.

Retenant le soupir qui montait en elle, Jeanne s'approcha de Hao et de la porte et invoqua son armure.

Ce qui déclencha un ricanement de la part de son camarade de jeu.

« Quoi, » s'irrita-t-elle en croisant les bras. « Vous avez quelque chose à redire ? »

Et elle fixa le torse nu du garçon avec insistance, le faisant redoubler d'hilarité.

« Non, non, au contraire. Je venais simplement de me rendre compte que je n'avais jamais songé à… rien.
- Vous êtes atrocement transparent, quand vous vous y mettez, » gronda-t-elle, confusément gênée alors qu'elle le dépassait et effleurait la porte de la main. Il n'y avait même pas de poignée. Comment était-elle censée les faire rentrer ?

Minute.

« Si je passe la porte, » souffla-t-elle en levant le menton vers Hao, « vous n'allez pas rester seul dans ma chambre. »

Il leva un sourcil, un seul sur deux. Jeanne se demanda comment il faisait.

« Peur de ce que je pourrais y faire ? »

Elle hésita. Il savait bien ce qu'elle demandait, et il faisait exprès de la faire tourner en bourrique. Alors, plutôt que de chercher les mots qui lui feraient dire qu'il venait bien avec elle, elle attrapa son poignet de sa main libre et s'engouffra dans le passage devant eux.

Hao ne résista même pas, et ils marchèrent dans l'ailleurs.


Quel que soit ce lieu, il y faisait nuit aussi, mais une autre sorte de nuit, pas l'écrasante qui attendait juste derrière la fenêtre. Celle-là était légère, comme un châle à peine posé sur le monde. Ils pouvaient voir à des dizaines de mètres sans difficultés, et voilà ce qu'ils virent :

Un océan à perte de vue.

Une plage de sable pâle bordée par une digue immense, et, au loin, une esquisse de forêt.

Une jetée de bois sur laquelle ils se tenaient comme pour attendre un ferry.

Personne.

Il ne faisait pas aussi chaud que dans la chambre. Jeanne lâcha la main de Hao et eut immédiatement un vertige. Il ne fit pas un geste pour la retenir, mais elle ne tomba pas non plus, suffisamment bien ancrée dans le sol.

« Je ne suis jamais venue ici, » clarifia-t-elle quand elle fut de nouveau droite, en observant l'eau à leurs pieds. Elle était incroyablement claire pour cette heure de la nuit; ils pouvaient voir le fond de sable, les débris métalliques sur lesquels la lune s'accrochait.

« Moi non plus, » dit Hao, sincèrement. Il avait beaucoup voyagé, comparé à elle, mais cette jetée… Il en existait mille autres qui étaient pour lui exactement pareilles. Belles, certes, à tuer, mais sans rien pour les distinguer.

Jeanne, qui tanguait toujours un peu, se tourna vers la rive et fit quelques pas. Il la suivit sans poser de questions. Le silence de la plage, après le vacarme des mécanismes du navire, était plutôt agréable. Et s'ils ne trouvaient pas de réponses, eh bien, c'était une expérience intéressante tout de même. Que Jeanne soit prête à le prendre avec elle, que ces portes mènent à des plages inconnues…

Jeanne s'immobilisa devant lui et il faillit lui rentrer dedans. Depuis quand ce genre de choses lui arrivait-il ? C'était comme si…

Il leva les yeux et vit la Chimère plantée sur la plage, figée et identique à celle qu'il avait trouvée dans le jardin de glycine. La majuscule lui vint sans qu'il ne l'appelle. L'animagie irradia instantanément tout l'endroit, et il observa que Jeanne venait de quitter la jetée.

Un reste de pitié, de miséricorde exigea de lui qu'il la ramène en sécurité, pour toute la sécurité que pouvait apporter un pont de bois.

Il l'attrapa par l'épaule, mais impossible de la faire bouger. C'était comme si elle était faite, elle aussi, de bois, et que ses racines plongeaient dans le sol. Elle ne pouvait plus bouger, et il comprit bientôt pourquoi.

« C'est moi, n'est-ce pas, » souffla Jeanne, avec toute la force d'une bougie en bout de mèche. Elle avait les yeux plantés sur la Chimère, observa-t-il. Et elle la voyait clairement. Intéressant qu'une personne de sa force puisse la regarder sans avoir envie de décamper.

En même temps, elle avait patiemment désappris tout instinct de survie, alors ce n'était pas forcément surprenant que sa seule réaction soit de se figer ainsi.

Hao s'éclaircit la gorge, sa main toujours sur l'épaule froide de Jeanne. « Je ne sais pas, » admit-il. « Je ne peux pas la regarder en face. »

Pourtant, quand il avait vu Jeanne pour la première fois, il avait été sûr de l'identité de cette chose. Il avait tout de suite pensé que c'était elle; c'étaient deux gouttes d'eau l'une à côté de l'autre. Qu'elle s'en prenne spécifiquement à une Shamane aussi insignifiante que Tamao était étrange, était une question, mais il avait l'habitude des questions, et il savait trouver ses réponses. Mais là…

Ce n'était plus aussi sûr que des gouttes d'eau. Il pouvait deviner des ressemblances, des airs, mais il avait vu suffisamment de visages pour savoir que certains se ressemblaient, et suffisamment de relents d'animagie pour comprendre que ce n'était peut-être qu'un artifice de plus.

« Et c'est… mort, » continua Jeanne, la voix fragile. Elle n'avait jamais laissé ses émotions filtrer ainsi. Même son esprit était étrangement difficile à lire, une forteresse lisse sur lequel son pouvoir trouvait peu de prises. Là, dans cet endroit étrange dont il ne pouvait s'assurer de l'existence, elle avait été jetée hors de ses murs.

Et la princesse hors du château était toute nue.

« C'est mort, » répéta-t-elle, et elle avait raison. La chose devant eux n'était pas plus vivante qu'une pierre ou qu'un trou noir. Qu'un miroir. Déformant, peut-être. Était-ce du rose qu'il voyait, dans ses mèches ? Ou était-ce la glycine qui giclait ainsi sur elle ? La peau était presque bleue, plus que la fille devant lui.

Les épaules de Jeanne, la vraie Jeanne, tremblaient. « Elle…
- Oui ?
- Elle a l'air un peu plus vieille que moi, mais juste à peine. Je ne pensais pas… j'espérais… je pensais que j'aurais plus de temps. Je voulais plus de temps. »

Hao avait presque du mal à entendre son filet de voix. La pitié insistait pour qu'il lui mette au moins une main devant les yeux, s'il ne pouvait la traîner sur le ponton. Ridicule, un peu. Un vague instinct de survie, peut-être, puisque c'était elle qui l'avait transporté jusqu'ici – ou la responsabilité qu'il avait envers tous ses shamans, même contrariants, mêmes dangereux.

Mais désormais c'était lui qui était comme de pierre. Incapable de bouger. C'était la chose, là, devant eux. Avait-il pris un trop grand risque ? Il l'avait suivie pour une réponse, mais s'ils étaient tous les deux avalés par le gouffre devant eux… ça ferait bien rire, tiens. Il aurait dû laisser sa chère petite sœur se débrouiller avec ses démons et s'en tenir là. Elle pourrait se vanter de l'avoir eue à elle toute seule, la gamine. Presque.

La chose les fixait, si tant est qu'un aimant puisse fixer.

Sous sa main, il sentit Jeanne prendre une grande inspiration. Elle avait levé une main. Il devrait la prévenir de ne rien tenter contre la Chimère, lui vint distraitement en tête. Le moindre shamanisme à proximité de cette chose était dangereux.

Sa bouche était toujours scellée.

Jeanne leva la main à hauteur de sa poitrine. Puis elle la referma sur une poignée invisible.

Au moment où elle tenta d'ouvrir sa porte, la chose bougea, avalant l'espace entre eux jusqu'à se trouver juste devant Jeanne. Elle était un peu plus grande, oui, et malgré la migraine soudain dans sa tête Hao vit des différences dans les deux chevelures pâles, une peau bleuie mais pas européenne.

Du feu dans ces yeux de poisson mort.

À son crédit, Jeanne ne cria pas, ne tomba pas en arrière. Ne tenta rien.

Sa main resta dans l'air, à quelques millimètres peut-être de l'autodestruction. Touchant presque du doigt un trou noir. Et lui qui ne pouvait pas bouger.

« Rentrer, » s'entendit-il dire, de très loin. « Il faut rentrer. »

Jeanne, lentement, acquiesça.

Puis, au lieu de reculer, elle s'avança et prit le menton de la chose dans ses mains.

Hao ne vit pas ses vies défiler devant ses yeux. Pourtant, pendant une seconde, il sut que c'était la fin. Pas de réincarnation une fois avalé par ce genre d'erreur de la nature. Avec un peu de chance, ils entraîneraient la planète avec eux –

Puis l'instant passa, et ils étaient toujours là. Jeanne s'était levée sur la pointe de ses pieds, fixant la Chimère, et il avait encore sa main sur son épaule, même pas déformée. Pour autant, l'énergie émise par les fausses jumelles était à la limite du douloureux. Peut-être qu'il se tenait à elle pour ne pas être soufflé, tout simplement.

« Je ne deviendrai pas toi, » dit Jeanne très nettement à la Chimère, dans une voix qui n'admettait aucune contradiction et qui traversait la plage avec une facilité déconcertante. « Je ne serai jamais toi. Je vais avoir plus de temps. Je ne vais pas mourir. Je vais avoir tout le temps du monde, alors tu peux t'en aller. Je ne veux pas de toi sur mon bateau. »

Elle tourna la tête, regarda Hao avec une détermination admirable bien qu'absconse.

« Vous avez entendu ? »

C'est à peine amusé qu'il acquiesça. Il ne pouvait retirer ses yeux des mains de Jeanne, qui selon toutes les lois qu'il connaissait auraient dû être en fondre et de se tordre en millions d'atomes déconnectés.

« Bien. »

Jeanne relâcha la Chimère et la chose fondit sur place, s'étalant sur le sable comme une nappe pétrolière particulièrement pâle. Hao ne pouvait toujours que la regarder du coin de l'œil. Jeanne se rendait-elle compte de ce qu'elle venait de faire ?

Cela ne serait pas permanent, impossible. Mais même de façon temporaire…

La puissance des inconscients, clairement.

« Rentrer, » entendit-il dire, comme de très loin. Il baissa les yeux sur la petite fille qui s'adressait à lui.

« Il faut rentrer, » répéta Jeanne, avant de remonter sur le ponton et de le dépasser. Puis, d'un geste qui se voulait désinvolte, elle ouvrit une porte, et se retourna pour lui tendre la main.

Comme si de rien n'était.

Hao la prit, et elle les ramena au navire.