Oiseaux de Paradis

Deuxième partie : Komorebi

Quatorzième chapitre : Lisez que je les aime

Auteur : Rain

Disclaimer : Un deux trois, Shaman King pas à moi, quatre cinq six, rien qu'une admiratrice, sept huit neuf, je me fais pas de sous, rien ne rime mais c'est pas grave.

De Diderot, dans sa lettre à Sophie Villand, « Partout où il n'y aura rien, lisez que je vous aime. »

Soundtrack : Gold (Echos)

Note :

Chapitre écrit sur à peu près deux jours, j'hésite à le sortir si tôt mais je ne peux plus le voir en peinture. Le problème maintenant, c'est que pour la suite j'ai plein de grands lambeaux qu'il faut ajuster, assurer qu'ils correspondent toujours à cette version de la fic, etc. Compliqué.

C'était fun cela dit, répondre à certaines questions ou attentes, poser d'autres questions.

Chapitre plus ou moins de transition avant le… dernier ? Avant-dernier ? Grand arc de cette partie. Enfin c'est beaucoup dire, si ça se trouve il va falloir que j'en rajoute énormément, mais je ne crois pas.

Dites-moi si ça vous a plu ! Et si ça ne vous a pas plu ! Moi je vais manger.


Le cri strident de l'alarme accompagna Jeanne alors qu'elle sortait de sa chambre, immaculée et calme. Dans l'escalier les pas de John, qui descendait quatre à quatre.

« Ah, vous êtes déjà là. Vite ! »

Elle le rejoignit et il la souleva comme si elle ne pesait rien. Il avertit les autres d'un crachotis de talkie-walkie qu'il l'avait avant de se retourner vers les escaliers qu'il venait de descendre.

Jeanne s'accrocha à lui pendant qu'il remontait vers le pont supérieur. Sur le seuil de la porte principale, Hans les attendait. Il n'appuya sur le haut du chronomètre que lorsque John, légèrement essoufflé, le dépassa.

« Deux minutes et quarante-et-une secondes. Pas mal, » concéda Hans alors que John reposait respectueusement Jeanne sur le sol.

Kevin à côté de lui avait son propre chronomètre et un talkie-walkie. John, Hans et Jeanne le regardèrent attentivement, jusqu'à ce qu'une explosion ne leur fasse tourner la tête.

Loin au large, Michael défendait le navire contre l'attaque simulée. Des drones contrôlés par Christopher. Marco venait d'en exploser un, accidentellement. Il allait s'en vouloir, mais un surplus d'efficacité, de l'avis de Jeanne, n'était pas un mal.

La voix de Meene jaillit du talkie-walkie. « Brèche confirmée réparée, Porf a fini.
- Chronomètre arrêté, » dit Kevin avec joie. « Quatre minutes et six secondes. Quant à Marco… »

Ils observèrent l'Archange donner encore quelques coups, absolument pas simulés.

« Il est un peu loin, » déclara Hans. « Il faudra lui rappeler de ne pas abandonner le navire.
- En combat réel, nous serions avec lui, » rappela Kevin. « Chasser l'ennemi est une bonne stratégie. Tant qu'il entend Chris lui signifier que les drones sont officiellement… Ah, ils reviennent. »

En effet, Michael et Metatron se rapprochaient maintenant. Jeanne distingua bientôt Chris et Marco, tous les deux debout sur Michael, en pleine discussion.

« Voilà, » dit Kevin. « Chris est déjà en train de le débriefer. »

Ils atterrirent près du groupe, bientôt suivis par Porf.

« Alors ?
- Capitaine, nos résultats s'améliorent, » dit Hans d'un ton clinique. « Cinquante secondes pour la première intervention, deux minutes quarante-et-une secondes pour l'extraction de notre Seigneur, quatre minutes six pour la réparation des dommages factices sur la coque. Cinq minutes douze pour la chasse des intrus. Tout ça sur vidéo.
- Très bien. Venstar, Dembat, quand sera prête l'analyse ? »

Christopher esquissa un sourire. Jeanne le lui rendit facilement.

« Réunion dans une heure pour un débriefing complet, » dit John. « Mais c'était du bon travail. Je descends avec Chris et… Larky, c'est ton tour. »

Marco acquiesça et les deux chefs d'équipe rentrèrent dans le bâtiment. Hans, qui malgré ses protestations n'était pas un membre permanent des évaluations, fit comme s'il n'était pas affecté.

« Je retourne au hangar.
- Très bien. Pause pour tout le monde, » confirma Marco dans le talkie-walkie pour Meene. « Je monte prendre le relais. Seigneur, je vais vous raccompagner…
- Non, Marco, » dit-elle doucement, vaguement ambivalente à l'idée de retourner immédiatement à l'intérieur. « Je vais prendre un peu l'air. »

Par petits groupes les adultes disparurent du pont, laissant Jeanne seule. Porf s'arrêta près d'elle, comme s'il voulait dire quelque chose, mais devant le sourire innocent de Jeanne il s'étouffa et s'éloigna à grands pas. Elle l'aurait retenu, mais… les mots lui manquèrent.

La voix de Hao, la fille morte étaient encore trop présentes. Elles l'empêchaient de réfléchir, de parler correctement. C'était un miracle que personne n'ait encore rien remarqué.

… Ou peut-être pas, en fait.

Elle jeta un coup d'œil discret au mur où elle savait être la caméra. Puis, affectant l'air le plus naturel du monde, elle alla s'accouder à la rambarde derrière la cabine de rangement, à l'abri des regards. Le vent était doux pour le moment, et elle fut momentanément aveuglée par la danse de ses cheveux.

Peut-être une tresse… ?

Le camp de Hao, les deux filles inconnues et la fille qu'elle connaissait. Leurs cheveux noués, barrettés, emmêlés par la course et la panique.

Tu peux aussi partir quand tu veux.

Jeanne serra les poings et respira profondément pour repousser sa panique. De tout ce qui nageait dans sa tête depuis leur fatidique voyage, c'était cette phrase dont elle ne pouvait pas se débarrasser. Quoi qu'elle fasse, les mots surnageaient et venaient lui brûler les yeux.

Qu'est-ce qu'il voulait dire par là ? C'était complètement absurde. Bien sûr qu'elle ne pouvait pas partir, et de toute façon elle ne voulait pas partir. Elle était sur son navire, chez elle, et elle faisait ce qu'elle faisait parce qu'elle en avait formé le désir. Pourquoi voudrait-elle… ?

Mais maintenant elle savait pourquoi. Hao connaissait la fille morte qu'ils avaient vue ensemble, il l'avait dit. Il savait ce qui lui arriverait.

Était-ce ça, le rêve ? Était-ce ça, le destin dont rêvait la présence derrière la vitre ? Une Jeanne morte ? Une Jeanne zombifiée, yeux vides et vitreux, capable de terrifier jusqu'à Hao lui-même ? Elle n'avait pas su lui demander, sur le moment. Pas su lui dire, qu'il devait transmettre le message à elle aussi. La rêveuse.

Qui pouvait-elle bien être ? Jeanne aurait aimé pouvoir la sentir de nouveau. Pouvoir l'atteindre, la toucher, même l'espace d'une seconde. Lui dire qu'elle irait bien, qu'il ne fallait pas s'en faire pour elle, parce qu'elle avait une mission et qu'elle la mènerait à bien.

Un mensonge, certes, mais elle était forte en mensonges.

L'image du camp de Hao s'imposa à elle. Les tentes dépareillées, les bouteilles en plastique dans le cours d'eau, l'inquiétude visible sur les visages. Sur son visage. Dans sa voix.

Elle –

Elle devait arrêter là sa pensée. Tout en elle refusait d'aller plus loin. Elle ne désirait rien de tel ! Rien là-bas ne semblait attrayant ou agréable.

Elle était chez elle, avec ses fidèles anges, et leur mission était sainte. Ils ne pouvaient pas échouer. Elle ne terminerait pas comme cette chose au cœur vide, c'était plus qu'une promesse, qu'un serment.

Elle avait essayé de faire parler Hao, de lui faire dire qu'elle avait tort ou raison, mais son visage était illisible, incompréhensible. Il n'avait pas menti. Il avait été… Non, ce n'était pas juste de dire qu'il avait été bizarre lors de leur 'voyage'. Le voyage les avait rendus bizarre. Le voyage, pas Hao, avait mis sur son visage cette expression malade, lointaine. Il avait laissé une marque sur son épaule. Ce n'était pas sage de la garder, et pourtant Jeanne la gardait, cachée sous sa chemise. Trois doigts imprimés en rouge violaçant. Trois doigts de protection, contre quelque chose qu'elle ne comprenait pas.

Est-ce qu'il répondrait, si elle lui demandait de lui parler de la rêveuse ? Est-ce qu'il lui dirait ce qu'elle avait vu dans ses rêves ? Est-ce qu'il lui dirait que c'était ce qui était écrit, qu'elle allait mourir si elle restait sur sa voie et qu'il n'y avait rien à faire ?

Elle savait quand il mentait. Si elle posait la question, elle connaîtrait la réponse.

Quelle qu'elle soit.

Jeanne n'était pas sûre d'avoir ce genre de courage.

« Shamash, » murmura-t-elle, mais c'était exactement le genre de choses dont il ne voulait pas parler avec elle. « Shamash, » répéta-t-elle pourtant.

« Oui ?
- La plus grande victoire, serait-ce d'ouvrir la Porte, ou de remporter le tournoi ?
- Cela dépend sûrement de ce que tu désires accomplir.
-
Si j'ouvre la Porte, le tournoi s'arrêtera là pour Hao et pour moi, » et elle se savait dire une évidence, et les mots de Hao lui brûlaient toujours l'intérieur du crâne.

« Tu crois que ça marchera vraiment ? La Porte ? Pour Hao ?
- Si la Porte est ouverte, elle le restera jusqu'à ce que tu la scelles de l'intérieur. Personne n'y résistera. »

La seule porte qui compte. La seule porte qui peut mettre fin au règne de destruction du garçon qui a tellement voulu la protéger qu'il lui a fait un bleu.

Elle n'en mourrait pas. Elle n'existerait plus, aucun d'entre eux n'existerait plus, mais ils ne seraient pas morts. Juste scellés, tous ensemble, pour l'éternité.

Tu peux aussi partir quand tu veux.

Jeanne exhala et ouvrit la porte du cagibi, souriant au 'bip' du boîtier codé. Dans l'embrasure, elle était à l'abri du vent, et elle put tirer la boîte à elle. Ses progrès se voyaient, désormais. Elle avait résolu, de ce qu'elle comprenait, deux faces. D'abord, elle avait trouvé un emplacement pour un doigt. En tirant, elle avait récupéré un compartiment vide. Ça l'avait bien embêtée. Elle avait essayé de chercher dans la cavité ainsi libérée, de le replacer correctement… c'est quand, par mégarde, elle l'avait tourné avant de le replacer qu'elle avait vu un autre compartiment sortir du cube. Répétant l'opération elle avait finalement dégagé une petite clef ornée qui avait sa place sur la deuxième face, d'après le trou central. La faire tourner avait produit un clac sourd.

Maintenant, par contre…

Elle n'était pas bien sûre de comment continuer. La roue sur la troisième face tournait plus facilement qu'avant, mais malgré quelques rotations ne semblait rien affecter. Les compartiments n'avaient plus de secrets et la clef ne rentrait nulle part ailleurs.

Avec précaution, elle secoua la boîte. Elle l'avait déjà fait, bien entendu, avait déjà essayé d'en percer les secrets. Le bois était taillé de telle sorte qu'un peu de lumière passait au travers, mais quoi qu'il y ait à l'intérieur il était impossible de le deviner.

Jeanne fixait la dernière face, découpée pour révéler ce qui pourrait être un orifice dans lequel rentrer la main s'il n'était pas couvert par un fin pan gravé, quand elle entendit un bruit venant de la porte.

Paniquant, elle recula et laissa la porte se fermer devant elle, ne la retenant qu'un tout petit peu.

Ridicule, lui vint immédiatement en tête. Une porte l'aurait écartée tout aussi vite du danger, et si elle en était à se cacher de ses propres soldats quelque chose n'allait vraiment pas…

Pourtant elle ne bougea pas.

Des bruits de pas à l'extérieur se rapprochèrent, à-demi avalés par le vent. Jeanne entendit un grattement étrange. Puis la brise rabattit un peu de fumée de cigarette dans sa cachette.

« Je voulais te toucher un mot d'un sujet qui me préoccupe, » dit la voix de Porf. « Tu en veux ?
- Non, » répondit Meene. « C'est mauvais pour les poumons. »

Il ne dit rien à ça. À la place : « Ça va, toi ?
- Nous sommes tous secoués, » dit-elle d'une voix qui cherchait le calme. « Peut-être faudrait-il suggérer à Marco de faire quelque chose autre que ces exercices à répétition. Quelque chose qui nous changerait les idées.
- Est-ce que c'est vraiment le moment ? »

Jeanne fronça les sourcils. Il y avait quelque chose de sombre dans la voix de Porf.

« Qu'est-ce que tu veux dire ? »

Un silence, comme si le jeune homme cherchait ses mots.

« Ce qui s'est passé m'a fait réfléchir.
- Voilà qui n'est jamais une mauvaise chose.
- Je suis content de te l'entendre dire. Et toi ? Tu as réfléchi ?
- Réfléchi à quoi, Porf ? »

Meene était clairement consciente de l'hostilité dans le ton de leur coéquipier, mais n'y voyait pas plus clair que Jeanne. Qu'est-ce qu'il s'était passé entre eux deux ?

« La fille.
- Je ne sais pas comment elle est sortie, si c'est la question. Ce n'est vraiment pas ma spécialité.
- Certes pas. Quoique, tu ne nous as jamais dit ce que c'était, ta spécialité, alors qui sait ?
- Porf, il y a une raison derrière cette agression ? J'ai l'impression d'entendre Reiheit dans ses mauvais jours, » fit Meene sèchement.

Un silence.

« Pardon. Comme tu l'as dit, on est tous à cran. Je me pose… je me pose juste beaucoup de questions, c'est tout.
- Des questions ?
- Pas toi ? Une fille si petite, battue à l'inconscience dans une putain de cage à cinq mètres du sol sur notre navire !
- Oui.
- Oui, quoi ?
- Oui, c'était abject. Aucun de nous ne veut que ça se reproduise, j'en suis sûre.
- Tu dis ça, et pourtant ! »

Jeanne fronça les sourcils. Et pourtant quoi ?

Les arêtes de la boîte lui rentraient dans les doigts.

« Je ne te suis pas, » dit Meene prudemment.

« Non, tu ne me suis pas. Pourtant c'est toi la psychologue, hein ?
- Qu'est-ce que… Tu es allé lire mon dossier ?
- Oh, je n'ai pas fait que ça. Marco est très bien, mais il n'est pas militaire, et il ne connaît rien au renseignement. Moi si, et je n'aime pas ne pas savoir. »

Silence, encore. Jeanne était tout aussi interdite que Meene devait l'être. Comment avait-il osé ? Et depuis quand se permettait-il ce ton, si accusateur, si hargneux ?

Peut-être devait-elle sortir. Arriver en trombe, les séparer –

« Où veux-tu en venir ? » Le ton de Meene était sec, mais un peu tremblant aussi, apeuré. Qu'est-ce que Porf avait découvert ?

« Je veux en venir que tu n'as aucune spécialité, pour la bonne raison que tu n'as jamais vraiment servi, parce que tu es une gamine ! Tu n'es ni psychologue ni rien du tout ! Normal que tu ne voies aucun problème avec ce qu'on fait, tu n'es même pas assez vieille pour avoir bu à Boston !
- Je ne te permets pas, » dit Meene d'une voix tremblante. « J'ai tout aussi bien le droit d'être ici que vous tous.
- Tu es une civile. Comme Marco et la gosse qui est en ce moment même enfermée dans une cage ! »

Jeanne manqua lâcher la boîte. Elle ? C'était d'elle dont parlait Porf ?

« C'est différent, » le reprit Meene. « Hao a bien l'air d'un enfant, et nous savons tous qu'il n'en est rien. Notre seigneur est…
- Tu vas dire qu'elle est pareille que lui ? Attention, Meene, ton crush pourrait t'entendre. »

Un bruit de coup, étouffé, puis un corps qui s'effondrait, la respiration heurtée. Jeanne manqua crier.

« Je t'arrête tout de suite, » dit Meene durement. « J'ai suivi l'entraînement de mon pays, comme vous tous. On pourrait espérer qu'un agent tel que toi ne se reposerait pas autant sur ce qui est disponible publiquement, mais on peut se tromper aussi. »

Pendant un moment Jeanne n'entendit plus rien, et ne sut plus que penser. Elle pensait à Meene comme à une femme forte, oui, mais aussi une femme sensible et douce. Pourtant elle venait de frapper Porf. Et – et elle avait menti à Marco. À eux tous.

Bruissement de vêtements. Meene s'était accroupie, peut-être ?

« Ça va ? »

Bruits de respiration profonde.

« Ça va aller. Tu tapes dur.
- C'était pour le 'civile'.
- OK, je suis allé un peu loin, peut-être.
- Maintenant il va falloir repêcher ta cigarette avant que Marco ne la voie.
- Ouais. »

Ils ne bougèrent pas pour autant.

« Qu'est-ce que tu vas faire ?
- Je ne sais pas encore. Je pense à laisser tomber, » avoua-t-il.

Jeanne frissonna. Les X-II étaient plus proches que des frères. Si Porf partait, Larky et John le suivraient, où qu'il aille.

« Ne te méprends pas, je veux que Hao meure. Quoi qu'il ait fait pour que ces enfants le suivent comme ils le font, lui n'est qu'une ordure. Il n'est pas humain.
- Nous sommes les seuls à même de nous dresser contre lui, il n'y a personne d'autre.
- Je sais. Notre cause est juste. Notre objectif est juste, je ne le nie pas. »

Un grand coup de vent, qui avala le reste des mots, s'il y en avait.

« Ce que tu disais, à propos du Seigneur…
- Je ne sais pas. Je ne sais pas, ok ? Mais… Je ne sais pas. Elle a quoi, six ans ?
- Quoi ? Non.
- Je ne sais pas exactement, mais… Depuis la merde de Hans, ça ne me sort pas de la tête.
- Elle n'a pas six ans, » Meene insista. « Pas possible. Elle ne se comporte pas comme une enfant. Elle s'entraîne depuis – depuis si longtemps. Et les sacrifices qu'elle a fait…
- Je t'ai dit, je ne sais pas. Je veux – je voudrais être sûr de ce qu'on fait, c'est tout. Je pensais que tu comprendrais, toi. »

Meene soupira et se passa une main sur le visage.

« Je – je ne sais pas quoi te dire, Porf. Je n'y ai jamais réfléchi comme ça. Et… Toi, tu as John, tu as Larky. Je n'ai nulle part où aller. Je… Je n'ai que ça. C'est sans doute égoïste, je te l'accorde, mais je ne peux pas partir. »

Il la regarda, désolé.

« Tu n'as même pas vingt ans. Tu as toute ta vie, Meene. »

Elle ne lui répondit pas. Il n'y avait rien à dire.

Soudain, le boîtier à code du cagibi se mit à sonner bruyamment. « Porte ouverte, » prononça une voix métallique. « Porte ouverte. »

Meene profita de la distraction pour se débarrasser de Porf, marchant jusqu'à la porte pour vérifier qu'il n'y avait rien d'anormal. Le cagibi était plein de choses et d'autres, mais personne ne se cachait à l'intérieur. Elle lança le filet à Porf, et le laissa seul sur le pont.


« Merci de m'accorder un peu de votre temps, » dit-il avec son habituel sourire aveugle.

Jeanne lui répondit par la pareille, enfouissant sa gêne du mieux qu'elle pouvait, ainsi que tout sentiment produit par la conversation volée à Meene et Porf. Marco l'avait demandée – convoquée, dans les formes certes, mais convoquée – et quelque chose lui disait que c'était sérieux. Après tout, Hao ne lui avait rien fait, alors il y avait forcément autre chose. Allait-il finalement lui en dire plus ?

« Tu as l'air d'aller mieux, Marco, » dit-elle seulement. Elle n'était pas sûre que mentionner la façon dont il l'avait ignorée, et encore moins le fait que ça l'ait blessée, soit une bonne idée, mais elle ne pouvait s'en empêcher. Peut-être qu'elle n'aurait pas dû laisser Shamash à sa chambre, finalement. Mais elle avait peur qu'il ne veuille pas parler librement en présence du demi-dieu. Même Michael n'était pas dans la pièce.

« J'ai bien réfléchi ces derniers temps, » dit-il, les mains jointes sur la table. Jeanne se prit à les regarder. Cachées dans ses gants blancs, elles lui semblaient trembler. Trembler ? Est-ce que lui aussi avait des doutes ? « Le tournoi approche et il est naturel que la tension soit haute, mais je ne souhaite pas qu'elle altère nos relations. »

Jeanne ne dit rien, ne voyant pas où il voulait en venir.

« Seigneur, » continua-t-il, un peu hésitant. « Êtes-vous heureuse ? »

Malgré elle, Jeanne laissa passer un petit temps. Heureuse ? Que cherchait-il à savoir par-là ? Si elle était satisfaite de l'équipe ? C'était un pari sûr, et elle s'y engagea du plus tranquillement qu'elle put.

« Bien évidemment. Notre alliance gagne en puissance et en précision au fil des jours. Je sais que les exercices d'urgence se passent chaque fois mieux, et les choses sont revenues à la normale. »

Sauf pour toi, et maintenant Porf, et Meene, et tous les autres, mais surtout toi, se garda-t-elle bien de dire, malgré l'envie insistante de le forcer à parler.

« Tu as raison de dire que la tension est haute. Nous devons y travailler, » continua-t-elle à la place, songeant à Porf qui voulait partir, Hans qui mettait tout le monde sur les dents. « Nos équipes ne peuvent s'entre-déchirer si nous voulons venir à nos fins. »

Elle savait mieux jouer que lui, et sa voix n'arborait aucune hésitation, son sourire aucune faille. Pourtant, sur le visage de Marco, elle ne distingua qu'un nuage s'ajoutant à son trouble. Qu'est-ce qu'elle avait dit ?

« Ce n'est pas… » Il soupira, un instant mal à l'aise, et Jeanne ne put s'empêcher d'imaginer quelque chose de terrible. Qu'avait-il découvert ?

Ce qui sortit de sa bouche, pourtant, la surprit.

« Je déteste vous imaginer en danger. Ces dernières semaines, depuis l'Islande… »

La première phrase la heurta comme un camion-citerne, et Jeanne se trouva incapable de répondre pendant quelques secondes. Comme Porf. Comme Porf !

Lorsqu'elle se reprit, par réflexe, elle attaqua :

« Que s'est-il passé en Islande ? »

Qu'est-ce qu'il en pensait ? Qu'est-ce qu'il avait compris ? Le silence se fit entre eux. Jeanne savait avoir posé une question brûlante et refusait de s'en excuser, les yeux dans ceux de son capitaine. Il n'avait pas l'air fâché, ni réprobateur. Juste inquiet. Dis-moi, aurait-elle voulu lui dire. Dis-moi ce que tu ressens. Dis-moi ce que tu veux.

Marco baissa les yeux sur ses gants et ne s'exécuta pas.

« Vous êtes de plus en plus mature, » finit-il par dire. « Ne croyez pas que je ne m'en rends pas compte. C'est normal que… »

Que quoi ? Mais il ne semblait pas capable de continuer, alors il allait falloir le faire pour lui, et Jeanne sentit la chose cruelle dans son ventre se réveiller. Elle était fatiguée de toujours devoir rapiécer les liens entre eux tous alors qu'ils refusaient de lui dire quoi que ce soit. Pourquoi Porf ne lui avait pas demandé directement, hein ?

« J'accorde un grand prix à tes conseils, Marco, et ce sera toujours le cas. Tout comme j'apprécie ton honnêteté, » et les mots lui brûlèrent la gorge comme de l'acide. Malgré elle le ressentiment remonta, se faisant épais et gangréneux sur sa langue.

Elle le connaissait bien, son Marco. Le changement était subtil, mais elle vit ses oreilles rougir.

« Tu l'as dit, » continua-t-elle, « je suis plus mature désormais. Tu peux partager tes doutes avec moi. »

Parle-moi. Parle-moi de l'Islande, de Hao, de la Porte, de n'importe quoi ! Parle-moi des capteurs, le supplia-t-elle en pensée. Son être se concentra sur les capteurs, entre toutes les choses dont ils devraient parler et ne le faisaient jamais. S'il lui cachait ça, qu'est-ce qu'il lui cachait d'autre ? Il ne pouvait pas faire ça. Dis-moi ce que tu me caches. Je t'en supplie.

Il la dévisagea, rouge. La bouche de Jeanne lui faisait mal. Elle ne pouvait pas terminer sa pensée, et pourtant si elle voulait une réponse il fallait qu'elle parle.

« Kevin, » lâcha-t-elle du bout des lèvres, sans savoir ce qu'elle disait. « J'ai vu Kevin et John travailler dans un couloir…
- Nous sommes en train d'ajouter des capteurs à l'intérieur du navire, » lâcha-t-il brutalement. « Pour être sûrs de qui est présent ou non sur le navire. J'ai pensé que cela rassurerait tout le monde. Pour l'instant, nous allons couvrir les couloirs et certaines grandes salles qui permettent trop facilement à des espions potentiels de se cacher. Vos lumières nous seraient précieuses quant à leur placement et leur emploi. »

Il l'avait fait. Il l'avait vraiment fait. Jeanne cligna des yeux, sentit monter les larmes et se battit immédiatement pour les dissimuler. Si elle… Si elle…

« Ta sollicitude me touche, Marco, » parvint-elle à faire dire à sa langue de bois. Le sourire, lui, était hors de portée. « Peut-être que je peux vous aider à ce sujet, en effet. »

Il acquiesça. Puis, après une vague hésitation. « Seigneur, est-ce que vous allez vraiment bien ? »

Jeanne fronça les sourcils et se força à la légèreté. « Pourquoi me demandes-tu ça ? »

Elle vit sa pomme d'Adam monter et se demanda quelle autre chose il pouvait encore lui cacher. Comment en étaient-ils arrivés là ?

« Meene a mentionné quelque chose, » dit-il, sur un ton qu'elle ne se souvenait pas lui avoir jamais entendu. Presque un marmonnement. Il évitait son regard.

Depuis qu'elle s'était assise devant son bureau, Jeanne n'avait pas bougé d'un cil. Si elle ne le voulait pas, elle ne bougeait pas, pas comme John qui gesticulait toujours à tout bout de champ. Pourtant, en cet instant, à le voir chercher ses mots pour couvrir quelque nouvelle horreur, elle s'avança dans son siège et couvrit ses mains des siennes. Elle enfouit sa colère au plus profond d'elle et se força à être celle dont il avait besoin. L'Iron Maiden, éternelle de mansuétude et de compassion.

« Marco, quoi qu'elle t'ait dit, tu peux m'en parler. »

Leurs yeux se croisèrent, et Marco ne remarqua pas la platitude du sourire de son interlocutrice. Ce n'était pas le genre de choses qu'il remarquait. Elle, elle le vit encore hésiter.

Puis, sans prévenir :

« Elle a mentionné l'appareil photo, » dit-il doucement.

Jeanne recula comme s'il l'avait piquée. L'espace d'un instant elle ne put retenir sa réaction, et ce fut Marco qui retint ses mains, qui la garda face à lui.

« Marco…
- Seigneur, » et sa voix était à la fois marquée par le doute et l'inquiétude.

Puis le silence retomba entre eux.

Cette fois-ci, c'est Jeanne qui ne put pas se retenir. « Je l'ai gardé. L'appareil. Et les clichés qui n'étaient pas encore mis en album. »

C'était tout ce qu'elle avait pu sauver. Les albums avaient tous été jetés à l'eau, mais la boîte à photos, l'appareil, elle avait été assez rapide.

« Comme la chambre était inoccupée, je ne les ai pas… j'ai oublié de m'en occuper. »

Il ne dit rien. Meene lui en avait parlé. Jeanne lui avait demandé d'être discrète, pourtant ! Elle n'aimait pas cette situation, cette absence de maîtrise des choses. Meene qui mentait, Porf qui doutait, elle qui… Elle qui…

Marco la fixait toujours bizarrement et elle hésitait sur la route à suivre. Fallait-il lui dire la vérité ? Lui mentir ?

Ce serait facile. J'ai jeté la boîte dans l'océan, ce n'était qu'une preuve de faiblesse, mais je suis grande, maintenant, mature.

« Je veux les garder, » dit-elle à la place, incapable de respirer. « Je veux me souvenir. J'y tiens. Je veux me souvenir de lui. De nous. Je veux garder une trace. Je veux qu'on laisse une trace. »

Elle se releva. La pièce tournait autour d'elle, et elle craignait que sa bouche ne continue à devancer sa tête, qu'elle lui en dise plus, qu'elle parle des portes et de Hao et des rêves d'elle morte alors elle se plaqua les mains dessus et ferma les yeux. Si elle avait pu se cacher dans un trou de souris elle l'aurait fait. Si elle avait pu –

Une main se posa sur son épaule et l'attira dans une étreinte incompréhensible.

« Il me manque, à moi aussi, » murmura Marco tout bas.

Jeanne sentit sa poitrine se rebeller, lâcher quelques hoquets avant qu'elle ne puisse même rouvrir les yeux. Ses bras sans forces s'accrochèrent à l'uniforme.

« Marco, je…
- La justice est tyrannique, particulièrement pour nous trois. »

Puis il s'agenouilla, lui prenant le visage dans ses gants. À l'orée de sa vision Jeanne voyait ses doigts trembler.

Jeanne cilla, tentant de chasser les larmes interdites. Elle voulait voir Marco, vraiment le voir. Sa question d'avant semblait encore posée dans ses yeux océan.

Êtes-vous heureuse ?

Elle le voyait encore, au cœur du groupe réclamant vengeance, son air si lointain et si inquiet.

La fille morte sur la jetée.

Meene menteuse disant qu'elle n'avait nulle part où aller.

Tu peux aussi partir quand tu veux.

« Seigneur ? »

Forçant un sourire sur son visage, Jeanne referma ses mains sur les siennes.

« La justice est tyrannique, » acquiesça-t-elle. « Mais c'est la justice. »